Un jardin vient de disparaître au faubourg Saint-Germain.

Le faubourg Saint-Germain est miné ; chaque hôtel porte sur un abîme.

On creuse une cave ; on perce un puits ; on aboutit au vide, les seaux descendent perpétuellement sans jamais remonter ; le cheveu de Lassailly qui fait sept fois le tour du globe ne serait pas assez long pour arriver au fond du gouffre ; – les sommeillers ne reviennent plus, ou s’ils reparaissent, c’est de l’autre côté dé la terre ; ils sont entrés avec des cheveux noirs et sortent avec des cheveux blancs.

Une belle dame se promène tranquillement dans son parterre avec son enfant ; le parterre s’enfonce comme le plancher de l’imprimerie du Figaro ; c’est à peine si la cime des plus hauts arbres dépasse le niveau du sol. – Les urnes de marbre vont casser les bouteilles dans leur demeure souterraine.

Les maisons rentrent sur elles-mêmes comme une lorgnette qu’on referme ; les étages changent chaque jour : vous étiez au quatrième, vous vous trouvez au troisième ; le premier est devenu un rez-de-chaussée ; le rez-de-chaussée est passé à l’état de cave ; au bout de la semaine, l’habitant de la mansarde se trouve de plain-pied avec la rue et peut sortir par la fenêtre ; les tuyaux de cheminée se dressent seuls au-dessus la maison disparue et servent de conduits acoustiques pour entendre ce qui se dit dans ce monde souterrain ; en y appliquant l’œil, vous voyez parfaitement cuire les omelettes dans les poêles.

Avant peu de temps, le faubourg Saint-Germain aura disparu de la face de la Terre, et se sera enfoncé à la profondeur où l’on trouve les os des mastodonte ou des palœotherium.

On y perce des fouilles comme dans Pompéi ou dans Herculanum ; dans quelque mille ans, on en retirera des douairières fossiles, des jeunes vicomtes catholiques pétrifiés, des confitures du temps, des pots de pommade, sentant encore bon, et des œufs frais.

Les jardins de Sémiramis, si bien suspendus et dans lesquels on était si peu cahoté, n’ont jamais été aussi suspendus que le faubourg Saint-Germain qui ne tient qu’à un fil et repose sur une croûte de terre plus mince que l’habit d’un poète lyrique.

De prodigieuses excavations, connues sous le nom de Catacombes, le minent en tous sens ; des rues souterraines sont creusées sous les rues sublunaires : – les pavés cimentés et liés ensemble forment seuls le terrain ; au-dessous, il n’y a rien ; de temps en temps, un pavé cède, un homme disparaît comme par une trappe un diable à l’Opéra ; il faut plus de hardiesse pour marcher dans ce quartier que pour patiner sur la Seine ou traverser la Tamise, comme M. Hunt, en calèche à quatre chevaux, par un froid de deux degrés seulement au-dessous de zéro.

– C’est pour cette raison que le théâtre de l’Odéon est resté si longtemps fermé ; on craignait que le tassement causé par le poids des spectateurs ne fît sombrer l’édifice comme un navire trop chargé.

M. Vedel y a mis bon ordre ; l’Odéon ne s’enfoncera pas, du moins de cette manière ; la salle sonore et vide, garnie d’un pompier complet et d’un demi-spectateur, continue à offrir la plus grande sécurité. MM. de Balzac, Lablache et Jules Janin, pour plus de garantie, sont positivement exclus du théâtre ; on y souffre le dieu Lassailly et le jeune Piquillo, à qui leur légèreté spécifique permet de marcher sur une pelure d’ognon sans la crever.
 
 

 

_____

 
 

(Anonyme, in Figaro, onzième année n° 63, samedi 16 décembre 1837 ; « Embellissements de Paris. – Nouvelle percée de la rue de Rennes. – Vue prise de la rue du Vieux-Colombier, » gravure extraite du Monde Illustré, journal hebdomadaire, douzième année, n° 562, 18 janvier 1868)