« En route pour le pays de Novidad ! » dit Amantê, en s’effaçant pour me laisser une place dans son aéroplane.

Et l’appareil, propulsé par mon compagnon, s’éleva, tel un gigantesque oiseau, dans les hauteurs du firmament.

Ainsi je partis, par une matinée de floréal, pour découvrir, nouveau Colomb, les régions inconnues vers lesquelles m’entraînaient à la fois mon imagination enthousiaste et un guide sûr, habitué aux plus audacieuses chevauchées dans l’espace.

Voir du nouveau ! S’échapper de l’étroit coin de terre où mes congénères routiniers, égoïstes et dogmatiques, continuaient encore la même existence des siècles passés ! Rencontrer des humains qui vivaient peut-être d’une vie large, heureuse et pensante !

Quel beau rêve !

L’aéroplane, arrivé à une hauteur de deux mille pieds, tourna sa proue vers le pôle, obliquant légèrement à l’est.

Je me suis comparé à Colomb : c’est une prétention outrecuidante ; je m’empresse d’en faire mon mea-culpa. Le grand navigateur n’avait pour guide que son indomptable audace quand il s’élança sur l’immensité de l’Océan vers le point mystérieux où le soleil se couche. Dante, lui, avait pour guide Virgile lorsqu’il entreprit l’exploration de l’Enfer et du Purgatoire ; après quoi, Béatrice lui servit de cicerone pour pénétrer dans le paradis.

Amantê valait à lui seul Virgile et Béatrice.

On pouvait dire qu’il représentait le chaînon vivant entre l’humanité du vingtième siècle et cette surhumanité des âges à venir, saluée par Nietzsche avec le lyrisme d’un poète, avec la claire vision d’un penseur. Il était pour le futur l’être intermédiaire que, dans l’abîme des âges passés, fut le pithécanthrope, animal humain.

Un front vaste, dans lequel vivait tout un monde d’idées et que surmontait une chevelure d’or si fine qu’on eût dit une auréole d’effluves lumineux ; deux yeux profonds qui discernaient même des objets invisibles à ma vue grossière ; des mains d’artiste dont se dégageait un fluide magnétique. Lorsqu’il marchait, il semblait parfois s’envoler et il planait pendant plusieurs secondes au-dessus du sol comme si la faculté de lévitation eût germé en lui. Un sixième sens, sens psychique jusqu’alors rudimentaire chez les natures nerveuses les plus affinées et inexistant chez les autres, lui faisait lire la pensée dans les cerveaux et percevoir même l’impression des faits éloignés.

Tel était Amantê, mon conducteur au pays de Novidad.

Sous la caresse d’un ciel tiède et bleu, bercé par le murmure des vagues mourantes, un vaste pays s’étendait, verdi par des bouquets de palmiers et sillonné d’une infinité de canaux. Çà et là, apparaissaient des habitations gracieuses à un étage, deux au plus, émergeant avec leur terrasse et leur véranda au milieu du feuillage des orangers et des lauriers en fleur. Dans le lointain, un beau fleuve ruisselait ses flots d’argent, dorés par les feux du soleil.

« C’est l’Italie ! » me dis-je aussitôt.

Amantê lut en moi cette pensée et me dit :

« C’est la Russie.

– Allons donc ! m’écriai-je, hors de moi… À moins pourtant que ce ne soit la Russie méridionale : la Crimée ou le Caucase, car l’empire des tsars est grand.

– Il n’y a plus de tsars.

– Eh bien, voilà qui me fait plaisir ! comment cette espèce de monstres a-t-elle disparu ?

– Par le moyen même auquel elle recourait pour se maintenir : par la Force. Mais, pour en revenir à la situation géographique de ce pays, c’est bien la Russie septentrionale : nous sommes ici par 60 degrés, latitude de Saint-Pétersbourg. Ce fleuve que tu vois briller est même la Néva.

– Est-ce possible ! Ce printemps, ces palmiers ?

– L’humanité a appris enfin à modifier les climats : elle a créé une terre nouvelle.

– Comment cela ?

– En transformant la configuration du sol et du sous-sol, en immergeant les déserts équatoriaux, en ouvrant un réseau de débouchés artificiels aux volcans, en dérivant les courants océaniques. »

Comme j’allais exprimer mon ahurissement, je m’arrêtai : un couple, une jeune femme et un jeune homme s’avançaient rapidement côte à côte. Leur marche, qui eût fait rêver Virgile, était comme une envolée d’amour et de beauté.

Et, pris par un vague souvenir classique, je murmurai le vers célèbre :
 

« Et vera incessu patuit dea. »

 

« Tu n’as pas besoin de remâcher une langue morte, » me dit Amantê.

Et lorsque j’entendis l’harmonieux gazouillement qui s’échappait des lèvres du couple, j’eus honte de mon latin de collège. Un idiome aussi harmonieux que l’ancien grec et le polynésien, avec une richesse de sons et d’inflexions infiniment plus grande, quelque chose de musical, d’ailé. J’avais toujours eu cette idée que, par le caractère mobile de la langue, les Slaves appartenaient à la famille des oiseaux.

« Est-ce bien du russe ? m’écriai-je.

– Du russe modernisé par une révolution grammaticale et par l’apport de mots chinois, anglais et espagnols. C’est la langue de la nouvelle humanité.

– Cette nouvelle humanité a-t-elle encore des frontières ?

– Des points d’orientation, des expressions géographiques, oui. C’est ainsi que de vieilles appellations territoriales comme Russie ou Japon ont subsisté. Quant aux frontières, elles ont naturellement disparu le jour où la fédération des peuples a éliminé l’État historique avec sa structure.

– Alors, plus de gouvernements, de police, d’armée, de magistrature ?

– Naturellement : le tronc étant abattu, les branches le sont aussi. »

Cette élimination me fit plaisir ; je poursuivis :

« Ni de clergé ?

– Tu parles ! »

Je ressentis une impression désagréable à cette locution triviale, encore en usage à Montmartre en l’an de grâce 1906. J’en conclus que même les surhommes n’étaient point parfaits ou bien qu’Amantê avait eu la bonté de se rabaisser à mon niveau, ne pouvant m’élever jusqu’à lui.

Cependant, le jeune couple s’abandonnait si entièrement au plaisir de s’aimer qu’il semblait ignorer notre présence. J’allais me détourner pudiquement, lorsqu’ils se quittèrent le plus simplement du monde, sur une cordiale poignée de main.

« Un simple shake-hands après une étreinte passionnée, c’est bien froid ! pensai-je.

– Pourquoi ? me demanda le compagnon qui fouillait dans ma pensée. Ils se désiraient : ils se sont aimés. Ils n’ont plus rien à se demander, ils se séparent. Peut-être se reverront-ils… peut-être non.

– Comme des animaux ? C’est du propre !

– Eh ! mon cher, l’homme a beaucoup à apprendre des animaux… ses ancêtres, ne l’oublie pas. Chez le chien, le bouc et le singe, tes frères inférieurs, réputés les plus lascifs, on n’a jamais rencontré les cas de folie sexuelle qui ont déshonoré l’humanité. Même les coups de dents donnés entre caniches, pour les beaux yeux d’une femelle au poil frisé, ne sont guère comparables aux horreurs d’une guerre de Troie.

– Et les enfants ?

– Ils sont à la grande famille humaine qui les élève, les entretient, et ils font au milieu des soins l’apprentissage de la liberté pour n’être un jour qu’à eux-mêmes.

– Individualisme !

– Équilibré par la solidarité et basé sur le communisme économique qui permet à tous de vivre, à chacun de se développer librement selon ses aptitudes.

– À propos, puisque je suis près de la Néva, peux-tu me montrer Saint-Pétersbourg ?

– C’est ici. »

Je regardai mon guide : il parlait sérieusement. Puis je reportai ma vue autour de moi. Dans l’immense campagne verte et ensoleillée couvrant une surface d’environ cent cinquante kilomètres carrés, en additionnant toutes les habitations isolées ou groupées, on pouvait supputer une population d’environ vingt mille âmes. Ce n’était guère le chiffre d’une capitale.

« Il n’y a plus de capitales politiques, puisqu’il n’y a pas de gouvernements, me dit Amantê. Les villes tentaculaires ont disparu ; l’humanité plus affinée est moins prolifique et s’accroît aujourd’hui plutôt en qualité qu’en quantité.

– Mais c’est le pays du rêve ! murmurai-je, confondu.

– C’est celui de l’avenir : je t’ai transporté en esprit à la fin du vingtième siècle. Je te rends à ton époque. »

Il me souffla sur les yeux, et soudain la vision enchantée disparut : je me retrouvai à Paris, rue des Vieilles-Haudriettes, entre un souteneur qui rossait sa marmite et un curé qui lisait le Gaulois, tandis qu’à quelques pas un pochard hoquetait : « Mort aux Juifs ! »
 
 

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(Charles Malato, in L’Action quotidienne, anticléricale, républicaine, socialiste, cinquième année, n° 1378, 12 Nivôse, An 115 / samedi 5 janvier 1907 ; Luc Schuiten, « Place de la Cité, Bruxelles, » illustration d’affiche pour l’exposition « La Cité végétale, » 2017)