Puisqu’il s’agit de grenouille, il serait inconvenant de ne pas emprunter à Homère, traduction de Leconte de Lisle, l’invocation de début de la Batrakhomyomakhie.

Donc :

– « En commençant, et avant tout, je supplie le chœur des Muses de descendre du Hélikôn en mon esprit, à cause d’un chant que j’ai mis dans mes tablettes, récemment, sur mes genoux. »

Et maintenant, flattons-nous de faire entrer dans l’oreille des hommes comment l’excellente Mme Ernst, illustre lectrice de poésies contemporaines, fut réduite en esclavage par le malin Charles Cros.

L’histoire est authentique et je la tiens de l’héroïne, je veux dire de Mme Ernst elle-même.

Un soir, la veille d’une de ces séances auxquelles son beau talent sait attirer une foule véritable, Mme Ernst eut la curiosité de visiter le local que la Sorbonne lui offrait pour le lendemain.

Elle tenait à s’assurer de la disposition de l’estrade, du nombre des places, etc., etc.

En entrant dans la salle obscure, quelle ne fut pas sa stupeur, bientôt suivie de douleur, de voir un homme, jeune et svelte, aux noirs cheveux emmêlés, solitaire en ces lieux, et qui, complètement détaché des choses de la terre, perdu dans les espaces infinis de la spéculation scientifique, projetait gravement sur un immense tableau blanc, à l’aide d’un mégascope quelconque, l’agonie monumentale d’une grenouille.

Mme Ernst, troublée par ce spectacle inattendu, toussa avec indignation pour avertir le savant de sa présence.

Après quelques moments de vaine attente, la visiteuse, en proie à l’angoisse, s’écria :

« Mais, monsieur ! c’est épouvantable ! Finissez, je vous en prie  !

– Oh ! pardon, madame, fit l’opérateur avec une extrême courtoisie, je ne vous savais pas là. Mais, que voulez-vous ? Vous semblez singulièrement émue ?

– Monsieur, je vous en prie, finissez ! Cet animal-là !… C’est effrayant !

– Eh bien, c’est une grenouille !…

– Mais je ne puis supporter ce spectacle, monsieur ! Interrompez votre expérience !… »

Charles Cros, sincèrement étonné de cette insistance, répliqua :

« Madame, Galvani ne serait peut-être devenu qu’un ténor, si ce médecin bolonais avait écouté les défenseurs de l’inamovibilité des grenouilles italiennes. D’autre part, des milliers d’hommes, que personne ne plaint, meurent pour la recherche et la réalisation du plus petit progrès. L’humanité ne peut donc qu’applaudir quand, pour essayer de soulever à son bénéfice le voile qui cache la vérité inconnue, il ne lui en coûte qu’une grenouille. Souffrez que je continue…

– Monsieur, je suis Mme Ernst.

– Madame, je suis heureux de l’honneur qui m’est offert de vous présenter mes respects et mes compliments. Je suis M. Charles Cros, poète. »

Dans sa modestie, Charles Cros oubliait de dire que l’auteur du Coffret de Santal, livre des plus remarquables et d’une saveur tout à fait originale, est aussi l’ingénieux chercheur qui, avant Édison, ainsi qu’il appert de communications adressées à l’Académie des sciences, a trouvé l’enregistrement électrique des sons et décrit un phonographe de son invention.

On doit aussi à Charles Cros de curieux projets de correspondance avec les astres, et enfin d’admirables essais de photographie des couleurs.

Mme Ernst reprit :

« Monsieur, puisque vous êtes poète, soyez sensible.

– Eh ! bien, madame, pour vous, je puis l’être, comme il est chanté dans l’Ariodant, de Méhul : « Femme sensible, entends-tu le ramage de ces oiseaux qui célèbrent leurs feux ?… Mais à une condition…

– Laquelle ?

– Je vais retirer cette grenouille de la situation évidemment anormale où elle se trouve, mais à la condition que vous réciterez demain, à votre auditoire, une des productions de votre humble serviteur.

– Tout ce que vous voudrez. Que voulez-vous que je dise ?

– Le Hareng-Saur ! »

Mme Ernst ne savait pas du tout ce que c’était que cette extrême folie en prose, que, depuis, Coquelin cadet a rendue européenne, et elle jura de lire le Hareng-Saur, alors tout frais.

Et, gracieusement, Charles Cros lui concéda la grenouille dans un cornet de papier.

Mme Ernst, héroïque, lut le lendemain le Hareng-Saur, à la barbe stupéfaite d’un auditoire de gens graves et officiels, dont les cravates blanches se hérissèrent à la place des cheveux qu’ils n’avaient plus.

Au sortir de cette terrible épreuve, Mme Ernst courut chez elle.

Elle avait soif de revoir l’animal pour lequel, dans sa batrachophilie sans bornes, elle avait récité des choses à faire bondir de la plus étrange manière tout l’Institut et le pont des Arts lui-même.

La grenouille, à ce que lui apprit sa vieille gouvernante, avait déserté la couche d’herbes où on l’avait déposée mourante et pantelante la veille, et on ne pouvait la retrouver.

Une grande partie de la nuit se passa à la chasse de l’absente. Enfin, les deux femmes poussèrent un cri de joie vers l’aube. Elles retrouvèrent la bête paisiblement endormie sur une pédale de piano.

« Madame, dit la gouvernante, une femme de la plus haute sagesse, nous ne pouvons tenir ici un pensionnat de grenouilles. Vous n’avez pas arraché celle-ci des mains du cruel M. Cros pour la condamner à l’isolement. Il faudra donc lui acheter bientôt des camarades. Alors, la maison deviendra un marais. Ce n’est pas admissible. Laissez-moi faire. Je vais aller la placer dans un bon petit coin de verdure et d’eau, que je connais. Elle y sera heureuse. »

La gouvernante partit avec la grenouille, condensée dans un verre d’eau recouvert de papier. Il était sept heures du matin.

À huit heures du soir, elle opérait sa rentrée, avec la grenouille !

Que diable s’était-il passé ?

La gouvernante s’était rendue au square Montholon ; mais à l’aspect de divers gamins tout disposés, paraît-il, à accorder une attention trop soutenue à la grenouille, une fois qu’elle aurait été versée dans le bassin, remportant son trésor, elle était allée au parc des Buttes-Chaumont. Là, elle eut peur d’un groupe de messieurs décorés, de tenue grave, mais à l’œil ardent, qui avaient tout l’air d’être des savants en quête de grenouilles pour des expériences. Elle remporta sa grenouille de nouveau et visita la plupart des squares de Paris sans pouvoir se décider à abandonner l’animal à lui-même.

Enfin, elle pénétra dans le Père-Lachaise (je n’invente rien) ; elle se préparait à lever l’écrou de la grenouille, au pied d’un monument solitaire, composé d’un piédestal supportant une statue de bronze, et situé au milieu d’un carrefour, quand la voix d’un gardien mugit à son oreille :

« Voulez-vous insulter aux mânes du plus brave des membres de l’opposition sous Charles X ! »

Elle allait, en effet, peupler d’une grenouille le monument de Casimir Périer !

Alors, comme Caïn fuyant l’œil qui le regarde du fond des espaces, la pauvre gouvernante arpenta rues et boulevards, sa grenouille à la main, désespérée, maudissant Charles Cros et les Dieux !

Ne sachant que faire, elle était revenue à la maison pour tenir conseil avec sa maîtresse.

Tel fut son simple récit.

Cette histoire émouvante n’aurait pas eu plus de queue que la grenouille elle-même, si l’indiscrétion reconnaissante d’une infortunée envers laquelle Mme Ernst se montra d’une charité intelligente ce soir-là, ne me fournissait heureusement le dénouement de ce drame.

Pendant que la gouvernante de Mme Ernst essayait de se débarrasser de cette grenouille plus tenace qu’un remords, la célèbre lectrice avait appris, dans un dictionnaire, l’histoire, les mœurs et l’utilité des grenouilles.

Cette étude avait rendu l’attente plus légère, et Mme Ernst savait, à huit heures du soir, que les grenouilles de certaines conditions sont excellentes pour soulager les phtisiques.

Le docteur Mallez, qui lui fit une visite dans la journée, la confirma dans cette opinion.

Aussi, quand la gouvernante fit son apparition, avec sa bête intacte, Mme Ernst songea tout de suite à une malheureuse voisine qui s’en allait de la poitrine, et que l’humanité lui faisait un devoir de secourir, puisqu’elle en avait providentiellement en main le moyen.

« Et puis, songea-t-elle aussi, cette grenouille semble destinée à ne plus retrouver le bonheur ici-bas. Abréger sa vie accidentée et fatalement vouée à l’angoisse, lui fournir l’occasion de rendre le bien pour le mal à cette humanité dont elle est trop souvent la victime, voilà ce qu’il y a de mieux à faire, et pour elle et pour nous. »

Ainsi cogita judicieusement Mme Ernst, suivant en cela l’exemple de cette châtelaine du moyen âge qui, ne pouvant plus nourrir ses vassaux dans une famine, les enferma dans une église et les envoya au ciel à l’aide d’un incendie !

Et, une heure après, les poumons irrités de la voisine étaient apaisés grâce à un suave bouillon fourni, bien qu’elle ne fût pas grosse comme un bœuf, par la dépouille mortelle de la grenouille de Charles Cros.

Tout est bien qui finit bien, dirait Shakespeare.
 
 

_____

 
 

(Ernest d’Hervilly, « Chronique parisienne, » in Le Bien Public de Paris, douzième année, troisième série, n° 33, mardi 11 juillet 1882 ; repris en volume dans Timbale d’histoires à la parisienne, Paris : C. Marpon et E. Flammarion, 1883. L’illustration est extraite du recueil)