Un déménageur, M. Jules Bordes, demeurant 45, boulevard de Mamers, a repêché ce matin, au cours d’un bain dans la Seine, une petite sirène vivante qu’il a pu ramener sur la berge. L’aquarium du Musée des Colonies lui sera vraisemblablement ouvert si M. Jules Bordes consent à se dessaisir de sa prise.
 

Interview du déménageur

 

« Non, je ne veux pas m’en dessaisir, nous dit avec colère M. Jules Bordes que nous avons pu joindre ce matin. Je ne veux pas parce que ma sirène n’est pas à marier, ni avec un crocodile, ni avec un maquereau. Je me la garde pour moi. J’ai eu assez de mal à la pêcher.

– Comment y êtes-vous parvenu ?

– Voilà ; c’était le matin de bonne heure, j’étais seul sur la berge. Il y avait un petit brouillard d’été, frais et vert. J’avais mon litre, mon pain, mon fromage et ma canne à pêche et… le premier coup, ça y était. D’abord, j’eus envie de tout planter là : je croyais avoir pêché une noyée ou un requin, suivant que je voyais émerger la queue ou la figure ; les deux m’effrayaient autant. Je voyais d’ici les ennuis que j’aurais à la police avec ma capture. Deux agents qui passèrent à bicyclette tandis qu’elle se débattait me rassurèrent. « Ce n’est qu’une sirène, » dirent-ils, et ils continuèrent leur route à petite pédale.

Moi, j’avais mon épuisette. J’aidai la dame à s’évanouir comme on le fait pour les noyés, et je pus la tirer sur le bord. Heureusement, ma ligne n’était accrochée que dans ses cheveux. Vraiment, je suis dur avec le poisson, mais je n’aurais jamais pu décrocher la mâchoire à cette belle demoiselle. Étendue sur la berge, elle semblait morte. Ce qui me paraissait le plus marrant, c’était sa queue. D’ailleurs, dit-il, voulez-vous la voir ?

– Certes, dis-je. Et vous me rajeunissez de 2000 ans.

– Vous n’avez pas besoin de tant, » dit galamment le déménageur.
 

Histoire de la sirène

 

La sirène était paisiblement étendue sur le lit du déménageur, dans la pose d’Olympia. Elle avait mis sur ses beaux cheveux la couronne de mariée (ordinairement sous le globe de verre) de la défunte du déménageur et s’était affublée de la jaquette de cérémonie du déménageur. Elle avait, ainsi parée, un charme mignon et morbide, et ressemblait à Marlène Diétrich. On voyait son ventre à l’endroit où la femme devient poissonne et se couvrait d’écailles.

« Je viens d’attraper une puce, une puce de terre, » dit-elle satisfaite.

Et elle la goûta, comme nous goûtons les bigorneaux.

« Dites-moi, dis-je au déménageur, elle est bien mignonne. »

Il réunit les cinq doigts devant sa bouche, les baisa dans le geste qui signifie en toutes langue : un vrai beurre !
 
 

 

« Mademoiselle, que faisiez-vous dans la Seine ? On ne doit vous trouver, paraît-il, que du côté de l’aride Sicile, et dans le détroit de Messine, à dessein parsemé d’écueils pour abriter vos noces sanglantes avec les navigateurs perdus. Et comment avez- vous passé à travers tant d’écluses ?

– Madame, répondit la sirène mélancolique, vous n’ignorez pas notre illustre parenté, Circé, Calliope, Danaé et même Phèdre…

– Phèdre ! dit le déménageur. Heureusement que le petit n’est pas là.

– Ces grandes personnalités éternelles ont su s’adapter. Circé change encore les gens en porcs, Danaé se laisse encore pénétrer par l’or, Calliope va au Cercle Villon. Personne ne partage, car comme dans toutes les familles nous sommes entre nous en « brise-brise » comme dirait notre ami (elle se tourna malicieusement vers le déménageur). Les sirènes, madame, ne se nourrissent que d’amour et d’eau fraîche – je veux dire d’eau salée. L’eau, on la trouve, mais le sentiment, madame, le sentiment ! »

Elle soupira et pressa la main du déménageur.

« Dans vos temps difficiles, madame, les bateaux roulent sans nos soins et nous courons vainement du cap Guardagui à la Vera-Cruz. Et vos avions desquels nous espérions tant d’Icares jeunes et blonds, vos avions, madame, ne tombent jamais, du moins dans la mer. Nous pouvons chanter à nous fausser le gosier, dans le creux des houles, les machines empêchent de nous entendre, et j’ai même entendu dire que les passagers des avions reprennent le vieux truc de ce couard d’Ulysse et se mettent des boules de cire dans les oreilles pour ne pas risquer la tentation de nos gorges roucouleuses !

– Qui est-ce, Ulysse ? dit le déménageur jaloux.

– Un ancien béguin, répondit la sirène discrète. C’est pourquoi, continua-t-elle, nous venons dans la Seine taquiner la ligne des pêcheurs. »
 

Bon sens du déménageur

 

« C’est pas tout ça, dit le déménageur, allons bouffer.

– Madame ne peut guère sortir ainsi, dis-je. Elle se ferait remarquer. Son mannequin est au moins du 52. Belle stature, madame, et bonne chose pour s’habiller aux soldes…

– Je vais m’en occuper, si elle permet, dit le déménageur, car le sexe a toujours dit que j’avais le goût bon. »

Il revint avec des cartons. « Sans oublier le bibi, » dit-il, en faisant tourner un petit calot sur son doigt.

La sirène serrait sa belle taille dans une gaine de caoutchouc et se désolait de ne pouvoir pas mettre de bas pour accrocher ses petits grappins.

« Eh ! dis ! tu ressembles à Lady Lou ! fit le déménageur, sentant vaguement sa splendeur et son anachronisme.

– Et toi, dit la sirène, tu ressembles à Glaucos.

– Quoi ? dit le déménageur.

– Rien, un ancien béguin…

– Encore ! »

Le déménageur roula des épaules et serra les poings.

« Il s’était pas mis de la cire dans l’oreille, celui-là ?

– Non, dit la sirène. Il est venu avec nous. Il lui est même poussé des nageoires.

– N’attends pas ça de moi, dit vertueusement le déménageur. Et l’avez-vous mangé ensuite ?

– Non, dit la sirène. Ce sont les chevaux qui l’ont mangé.

– Ça va ! ça va ! » dit le déménageur qui s’embrouillait.
 

Ainsi finit tout amour…

 

Notre arrivée au restaurant fut plutôt remarquée ; la sirène faisait des efforts pour marcher à notre pas, mais la nature ne l’y aidait pas.

Le déménageur regardait attentivement les pancartes : « On ne doit pas laisser les animaux monter sur les banquettes, ni manger dans les assiettes destinées aux clients. »

La sirène, qui n’est pas bête, s’inquiétait. Elle consentit à manger des huîtres.

« Ah ! disait-elle, vous avez trouvé le truc pour les ouvrir ? Je m’y suis cassé une dent. »

On lui proposa des moules, des crabes, des langoustes, dont elle était manifestement dégoûtée. Elle voulut manger du bœuf bouilli, le plat traditionnel des Français. Elle trouva au fromage quelque chose de déjà connu, et d’humain. Elle commençait à parler fort, ayant bu l’aramon du déménageur, et le déménageur lui-même ne savait plus si c’était elle ou lui qui marchait de travers. En fait, ils étaient deux.

On fit faire à la sirène la tournée-type des parents de province.

Le musée Grévin…

(« Défendu et incomestible, » dit-elle devant les chrétiens.)

L’Opéra…

(« Des rivales, » dit-elle devant les filles du Rhin qui égrenaient leurs bulles wagnériennes.)

Le Louvre…

(Elle frissonna. Elle trouvait changées en pierre toutes ses relations, et faisait des réflexions déplacées. Le déménageur était irrité.)

« Il y a des personnes, disait le déménageur, que c’est déplacé aussitôt qu’on les sort de leur crasse, et que, même devant le monde, ça sait pas se tenir. »

Brusquement, la sirène fit un faux-pas et s’étala. Le déménageur, irrité, la releva rudement, la chargea sur son dos où elle se débattit.

« Laisse-moi voir Orphée, mon ennemi, dit-elle, et la grosse Melpomène et le vieux satyre !

– Encore un béguin ! » disait le déménageur tout en courant.

Elle lui fouaillait la figure de sa queue et montrait à tout le monde sa jambe unique et verte. Le déménageur prit le pas de course.

« Qu’une vie honnête, disait-il en haletant, ne sera pas ternie par les fantaisies publiques d’une gourgandine et qu’elle irait, si ça lui fait plaisir, se faire pêcher ailleurs. Qu’en tout cas, lui, eût préféré le moindre goujon à cette… (je ne peux pas dire ce qu’il a dit) et que, et que… »

Il traversa la cour du Louvre, salua d’un geste large les voitures, qui freinèrent avec un long bruit, et alla vers la berge. Je courais derrière lui, pressentant un malheur.

« Ah ! sacré nom de fille de garce ! » disait-il.

Il éleva la sirène au-dessus de sa tête et la lança dans l’eau où elle s’enfonça avec un grand rire de joie. Son chapeau flotta quelque temps. Un gamin armé d’un bâton voulut le repêcher, mais, saisi par une invisible main, il coula à pic. Toutes les recherches pour ramener le corps n’ont jusqu’ici donné aucun résultat.
 

CHAMINE

 
 

 

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(Chamine [pseudonyme de Geneviève Dunais], photomontage de Marcel Ichac, « Rire le dimanche, » in L’Intransigeant, cinquante-quatrième année, n° 19600, lundi 26 juin 1933)