Les malades qui se présentaient à la clinique privée du Dr Bouche étaient reçus par un squelette. C’était lui qui leur ouvrait la porte, les faisait passer dans la salle d’attente et inscrivait leurs noms et leurs adresses sur un registre. Sans doute, au premier moment, les malades éprouvaient-ils une surprise assez désagréable. Puis ils pensaient qu’il était naturel qu’un médecin utilisât ainsi un squelette. De la même façon voit-on, dans les pénitenciers, les forçats qui se conduisent bien occupés à des travaux d’écriture et finir par gagner la confiance de l’administration. De la même façon encore, dans les asiles d’aliénés, certains aliénés paisibles ou intermittents sont-ils employés dans l’antichambre du directeur et lui servent-ils de secrétaires ou d’huissiers. Les visiteurs s’en effraient : pour eux les fous sont des fous, tous des fous, sans qu’on puisse distinguer entre eux des degrés, mais le directeur qui vit quotidiennement parmi eux ne saurait avoir des opinions aussi tranchées et s’accommode fort bien d’entretenir auprès de lui un famulus que sans doute il a rangé dans la catégorie des anxieux ou des cyclothymiques, mais qui remplit sa fonction avec un zèle humble et silencieux qu’on ne trouverait pas chez un employé normal. Pour un directeur d’asile comme pour un administrateur de pénitencier, il n’y a plus que des administrés, non pas des forçats et des malades, c’est-à-dire des coupables, mais des êtres qui composent une nouvelle société avec ses principes, ses différences internes, ses relations nouvellement recréées, loin du monde qui juge et ne comprend pas.

Eh bien ! pourquoi ce médecin, qui vivait parmi des squelettes ou parmi des gens qui ne valaient guère mieux, n’aurait-il pas fait appel aux services de son squelette plutôt que de le laisser se couvrir de poussière dans un coin, comme un souvenir des années sarcastiques et grossières de l’internat, comme un souvenir de cotillon ? Au reste, on n’aurait jamais pensé à se plaindre des façons de ce squelette. Elles étaient d’une correction accomplie. Les malades, pendant leur attente dans l’antichambre du docteur, avaient le loisir de s’accoutumer à sa présence, de reconnaître ses bons offices, de s’intéresser à lui. Il les introduisait avec une sérénité pleine de réserve, où perçait tout juste la sorte d’affabilité et de ménagement qu’il faut montrer à des malades. Encore en montrant cette affabilité laissait-il entendre qu’il n’était que le serviteur du médecin : c’est à son maître qu’il appartenait d’exprimer toute la commisération attentive et humaine que tout malade veut lire sur la figure de son médecin. Sur celui du squelette, le malade ne devait lire qu’un modeste reflet de ces magnifiques sentiments. Et c’est avec beaucoup de retenue et de discrétion que le squelette guidait le malade vers la petite table métallique devant laquelle il s’asseyait pour inscrire le nom et l’adresse du malade et lui donner son numéro d’ordre. Puis, d’un geste prévenant, il lui désignait une chaise. Entre les intervalles, le squelette restait assis devant sa table, et c’est alors qu’il commençait, après les avoir étonnés, à éveiller peu à peu la sympathie des visiteurs. Car il se tenait dans une attitude légèrement mélancolique, appuyant de temps à autre son maxillaire sur son métacarpe, et croisant ses fémurs l’un sur l’autre, en prenant bien garde à ne pas produire ce bruit sec que font souvent les squelettes et qui rend leur compagnie si inquiétante. Lui, au contraire, ses gestes étaient lents, gracieux et muets. Et, dans ces attitudes méditatives, sa physionomie prenait un air vraiment attendrissant. Des ombres adoucissaient le rictus de ses dents et il y avait une émouvante expression de tristesse dans ses orbites. Ses vertèbres cervicales se penchaient peu à peu, comme succombant au poids de pensées lointaines et délicates. Il semblait considérer les menus objets répandus sur la table devant lui, et qui comme lui, étaient luisants et décharnés : un petit porte-mine d’argent, un stylographe, des feuillets blancs à colonnes, une lampe de métal. Sur le mur était fixé un tableau téléphonique. De temps en temps, une fiche tombait, et le squelette se levait lentement. Il se levait comme en poussant un soupir. Mais il ne soupirait pas, ou plutôt personne n’entendait son soupir, mais ses côtes se soulevaient un peu, et ce geste sans prolongement sonore causait une peine infinie aux malades qui l’observaient et qui, eux, avaient encore des poumons, endommagés sans doute, mais toujours capables de soupirer, et un cœur, surtout, un cœur qui se mettait aussitôt à se contracter et à expirer avec une violence accrue. Le cœur et les poumons des pauvres malades assis sur leurs chaises tubulaires, se substituaient charitablement aux organes absents de cet être qui n’avait plus que des os.

Il ne faut pas s’étonner que la femme du Dr Bouche, qui venait parfois à la clinique chercher son mari, se fût sentie touchée, elle aussi, par le charme subtil du squelette. C’était une jeune femme turbulente, que les jeunes collaborateurs du patron accueillaient avec empressement, la faisant entrer dans un cabinet aux éclairages mystérieux et dont l’odeur d’iode s’effaçait soudain pour ne plus laisser place qu’à un merveilleux parfum de salon chaud, d’auto capitonnée et de dîner en ville.

« Nous allons avertir le maître que vous êtes là, Madame… Il n’en a plus pour longtemps.

– Ah ! comme vous travaillez tard, messieurs ! Dites-lui que je suis pressée. »

Elle riait et plaisantait. Mais, lorsque la porte s’ouvrait, elle apercevait assis dans l’antichambre le grand squelette pensif, qui lui avait ouvert la porte avec une inclination de la tête plus franche que pour les malades, et dans son éternel rictus, peut-être, la tentative d’un sourire. Là-dessus le patron surgissait, large et puissant dans sa blouse blanche, les manches retroussées, la barbe autoritaire.

« Cinq minutes, mon petit ! J’ai encore une ophtalmie suppurante à voir… Après, je suis à toi. Eh ! bien, messieurs, je vous attends.

– Mais tu vas les faire mourir à la tâche ! protestait la jeune femme. C’est comme… »

Et, désignant l’antichambre d’un mouvement de tête :

« Là, ce garçon… Tu l’exploites… Il a l’air si intéressant !

– Qui ça ? Mon squelette ? »

Le docteur avait un grand rire jovial et flatté. Oui, il était très bien, le squelette. Mme Bouche baissait les yeux, à la fois rêveuse et impatientée. Elle aurait voulu faire quelque chose pour ce squelette, elle ne savait quoi, quelque chose d’extraordinaire. En sortant avec son mari, et suivie, dans un grand tourbillon de paroles, par le cortège des jeunes assistants, elle revoyait dans l’antichambre le squelette pâle, qui se levait respectueusement, mais sans servilité, avec beaucoup de dignité au contraire.

« N’oubliez pas d’éteindre le compteur, Oscar ! » Et le cortège des assistants : « Bonsoir, Oscar ! »

On l’appelait Oscar, par-dessus le marché ! On lui avait donné un nom grotesque, pour l’humilier davantage. À moins que, de son vivant, il n’ait vraiment porté le nom d’Oscar… Mais alors, sans doute était-ce non pas au sens qu’on donne à ce prénom dans les vaudevilles, mais au sens héroïque et septentrional ? Peut-être Oscar était-il le squelette d’un prince.

« D’où vient Oscar ? » demanda-t-elle. Mais on ne sut lui répondre. De la Faculté de Médecine, sans doute. C’est-à-dire de l’hôpital, de la prison, de la salle de dissection. Il avait échappé à la fosse commune. Non, ce n’était pas un Viking. Et pourtant, il y avait tant de distinction en lui ; et surtout cet air de tristesse, ce détachement énigmatique…

« Pourquoi, demanda-t-elle un jour à son mari, Oscar ne viendrait-il pas comme extra à la maison, lorsque nous donnons un dîner ou une soirée ? Je suis persuadée qu’il ferait très bien en habit.

– Oh ! s’écria le docteur avec beaucoup de bon sens, à la clinique il est parfait. Mais tu ne le vois pas chez nous ! Il ferait peur à tout le monde ! Réfléchis, ma chérie. Sais-tu ce qu’on dirait ? Non ? Eh ! bien, je t’assure qu’on trouverait cela macabre… Oui, macabre.

– Tu as peut-être raison, » soupira-t-elle sans plus insister.

Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser à Oscar et elle profitait de n’importe quel prétexte pour venir à la clinique. Un jour, le Dr Bouche, en y arrivant, ne trouva point Oscar. L’antichambre était vide. On s’inquiéta. Personne n’avait vu Oscar. Chez lui, une lettre de sa femme l’attendait : « Mon ami, pardonne-moi la peine que je vais te faire… » Sa femme était partie avec le squelette. Le Dr Bouche crut perdre la raison. Car, d’une telle catastrophe, sa raison avait à souffrir plus encore que son cœur. Sans doute adorait-il sa femme, si jeune, si gaie, une enfant… Et qu’elle l’eût trompé, c’était atroce. Mais avec un squelette, c’était non seulement atroce, mais inconcevable. Quelle femme avait-il donc aimée ? Une enfant, oui… Mais quelle étrange enfant ! Derrière cette gaieté étourdissante qui faisait l’irrésistible charme de sa femme, il lui fallait découvrir une zone obscure de sentiments ambigus et d’incompréhensibles curiosités. Comment vivait-elle, désormais, avec ce squelette ? Où étaient-ils ? Lorsqu’ils allaient en voyage ou se montraient au théâtre, de quel front soutenait-elle les regards d’horreur que la foule devait jeter sur son amant ? Sans doute se réfugiait-elle dans cette apparence de défi tranquille des jolies femmes qui s’exhibent au bras d’un nègre. Mais un nègre, passe encore ! C’est gentil, un nègre. Et l’on peut, à la rigueur, se consoler d’être trompé par un nègre. Ce que le Dr Bouche avait le plus de peine à supporter, c’était la sympathie de ses assistants. Et pourtant ceux-ci s’efforçaient de n’y faire entrer aucune commisération ni aucune ironie. Le malheur de leur maître était si insolite, si monstrueux qu’il dépassait même la mesure du grotesque…. C’est pourquoi le Dr Bouche ne savait plus si sa douleur était sentimentale, s’il souffrait d’une peine d’amour comme le commun des hommes trompés, ou bien si sa douleur ne relevait pas uniquement d’un monde d’impressions et d’idées aussi fantastique que celui d’où nous viennent les rayons X et les figures de la géométrie à n dimensions.

Les années passèrent. Le Dr Bouche et ses assistants vieillissaient. Mais l’épouvantable malaise ne cessait d’habiter la clinique. Aucun des assistants ne s’était marié. Un banal infirmier, en chair et en os, se tenait dans la salle d’attente à la place de l’absent. C’était un être nonchalant et sans esprit, sans tenue, sans finesse, et qui bavardait avec les malades ou les rudoyait selon son humeur. Mais personne ne lui adressait d’observation, même quand il arrivait en retard ou qu’il faisait du bruit. Peut-être même lui était-on reconnaissant de montrer toutes ces petites faiblesses humaines et d’agir en homme véritable qui supporte mal le caractère mécanique de son office et y oppose de la paresse et des revendications.

Un matin, dans la liste des malades que cet individu présenta au Dr Bouche pour sa consultation, celui-ci vit les noms de M. et Mme Oscar Linoski. Ce prénom d’Oscar l’émut, mais quel ne fut pas son bouleversement lorsqu’il vit entrer dans son cabinet sa femme suivie du squelette ! Elle avait un peu vieilli, ou plutôt semblait desséchée, mais elle était toujours élégante, parfumée, rapide. Lui se tenait raide et paisible, comme autrefois. Il était vêtu de noir, avec un long pardessus à col d’astrakan. Un peu de chair s’était formée autour de ses os, et il ressemblait à un monsieur maigre et boucané, mais de grande race. Elle s’assit en face du docteur, qui dirigea sur elle le feu de sa lampe frontale comme s’il ne lui fallait pas moins de trois yeux pour constater cet ahurissant prodige. Elle sourit et dit : « Mais oui, c’est moi… C’est nous. »

Le squelette s’assit à son tour, sans gêne aucune, et regarda autour de lui ces lieux et ces choses avec quoi il avait eu autrefois tant d’intime familiarité. Personne ne se risquait à rompre le silence. Mais les attitudes de ces trois personnages exprimaient une multitude de sentiments. Le docteur tremblait de tous ses membres et reportait son triple regard de sa femme sur le squelette et du squelette sur sa femme. Celle-ci souriait toujours et ce sourire signifiait tout à tour la conscience et la fierté de l’acte accompli, puis une sorte d’indulgence désenchantée envers soi-même, indulgence qu’elle semblait engager son mari à lui accorder à son tour. « C’est la vie, semblait dire ce sourire. J’ai fait ce que j’ai fait ; je ne le regrette pas. Tout ce qu’on pourrait me reprocher, je le sais. Inutile d’y revenir. Moi, j’ai déjà pris mon parti. À ton tour de me montrer que tu comprends, que tu pardonnes, que tu renonces à des discours qui seraient complètement inutiles, ne m’apprendraient rien et ne te soulageraient même pas. Tu as toujours été intelligent, et moi, je suis ce que je suis, la femme de ce squelette. » Quant au squelette, son attitude pouvait se résumer en ces termes encore plus simples : « Et puis après ? »

C’est vrai qu’il avait légèrement engraissé et pouvait presque ne plus appeler l’attention, tandis que la jeune femme avait maigri. C’était là, sans doute, un échange et un miracle de l’amour. Le docteur prit enfin la parole, et naturellement ce fut pour poser une question absurde, vague, incohérente, sans lien aucun avec ses préoccupations les plus urgentes, et à quoi la jeune femme répondit de la même façon, si bien qu’entre cet homme et cette femme une conversation s’engagea qui les amena à parler voyages. « Vous avez beaucoup voyagé ? Ah !… » fit le docteur qui, lui, n’avait pas quitté sa clinique. Les deux amants avaient voyagé en Irlande, en Albanie, au Portugal, c’est-à-dire, évidemment, dans des petits pays secrets et compliqués, en marge du monde sérieux à l’attention duquel ils ont besoin de se rappeler sans cesse. Des pays faits pour des amants singuliers qui, ailleurs, passeraient pour indésirables, mais qui pouvaient unir leur sort à celui de ces petits pays oubliés, prétentieux et bizarres. Le squelette écoutait ces propos avec l’indifférence courtoise d’un prince consort qui, par extraordinaire, aurait un air beaucoup plus royal que la reine, son épouse. À présent, il semblait dire, non pas : « Et puis après ? » mais plus exactement : « Ça va, parle toujours ! »

Son regard, encore assez cave, se posait parfois sur son ancien patron, et alors on y sentait de l’affection, une affection nullement méprisante, mais douce, et naturelle, et loyale…

Cependant, la conversation traînait et le docteur crut bon de couper court.

« Enfin, dit-il, en quoi puis-je vous être utile ? »

La jeune femme, alors, sembla, pour la première fois, hésiter. Elle se mordit la lèvre, toussa, sourit, puis baissant la voix, murmura :

« Je voudrais, hum… Je voudrais, mon cher ami… Voyez-vous, vois-tu, c’est toi le seul médecin en qui je puisse avoir confiance… Et je voudrais que tu l’examines, acheva-t-elle en désignant le squelette.

– Il est malade ? fit le docteur.

– Oui, il ne va pas très bien… Il a des craquements…

– Ha ha ! » dit le docteur, en reprenant soudain son air professionnel. Et, du ton encourageant de n’importe quel médecin à qui on promet une maladie intéressante à examiner, il murmura :

« Eh bien ! nous allons voir… Nous allons voir… Ôtez votre veston. »

Les côtes du squelette s’étaient moins remplies de chair que les os de son visage. À vrai dire, son corps avait gardé un aspect assez squelettique. Le docteur l’examina, l’ausculta, le tapota, poussa quelques grognements entendus. Puis il fit jouer les articulations, claquer les maxillaires, tâta les dents, grogna encore.

« Mon Dieu… Je ne vois rien de bien inquiétant. Que ressent-il ? Un peu de fatigue ? Des insomnies ? Il faut vous dire, madame… »

Il s’arrêta, baissa les yeux. Puis, gardant le ton professionnel, mais avec une nuance d’abandon confidentiel, il continua :

« Il faut te dire, ma chère amie, que rien ici-bas n’est éternel. Tu n’as pas besoin d’un médecin pour te l’apprendre. Cependant, les squelettes vivent plus longtemps que nous autres ; cela est également un fait d’expérience courante. N’empêche qu’ils s’usent, eux aussi. Enfin, je ne vais pas te raconter les banalités que je raconte à tous mes malades. Suffit. Il n’y a pas péril en la demeure. Il s’agit simplement de prendre quelques précautions et de suivre l’ordonnance que je vais te faire. Vous pouvez vous rhabiller, » ajouta-t-il d’une voix brève, en se tournant vers le squelette.

Il se leva. Elle se leva à son tour, et, confuse, demanda :

« Est-ce que ?… »

Le squelette avait ouvert son portefeuille. Le docteur l’arrêta d’un geste impérieux.

« Je vous en prie, » dit-il.

Il considéra longuement sa femme qui avait recouvré son assurance et le regardait à son tour de son regard impénétrable. Elle murmura :

« Je te remercie. »

Elle fit claquer la fermeture éclair de son sac, jeta un regard dans sa petite glace, se remit un trait de rouge aux lèvres, referma son sac, tout cela à une vitesse et avec une précision prodigieuses, et qui firent penser, une fois de plus, au Dr Bouche que les femmes constituent une espèce nettement définie et qui a son comportement, aussi inimitable que celui des singes ou des otaries. Puis elle regarda de nouveau le docteur, qui hochait la tête.

« Allons, » dit-elle, en se tournant vers le squelette.

Celui-ci parut acquiescer, mit ses gants, puis s’inclina lentement devant le docteur. Alors, le docteur saisit la main de la jeune femme dans les siennes, comme pour la retenir. Il allait parler, mais elle se dégagea, sourit et murmura :

« Au revoir, et merci encore… Merci. »

Le squelette tendit sa main au docteur. Celui-ci hésita un instant, puis la prit, serra, sous le gant, les petits os minces, eut un imperceptible sursaut et s’inclina à son tour, cérémonieusement. Mais il était très pâle. Le squelette boutonna son grand pardessus noir, mit son chapeau, un chapeau de feutre gris perle sur son crâne, et, toujours lent et compassé, suivit la jeune femme, traversa derrière elle l’antichambre blanche où d’autres malades attendaient patiemment leur tour. La tête de l’un des assistants apparut dans l’entrebâillement d’une porte, les yeux écarquillés. Un de ses collègues, une seringue de Pravaz à la main, se pencha aussi. Puis, sur la pointe des pieds, ils coururent dans l’antichambre, ouvrirent la porte, regardèrent le couple qui descendait l’escalier.

« Tu les as reconnus ?

– Oui. »

C’étaient deux hommes de trente-cinq à quarante ans, déjà un peu chauves, déjà un peu bedonnants. L’un d’eux passa sur son front sa main stérilisée. La porte du patron s’ouvrit, et celui-ci cria :

« Qu’est-ce que vous faites là ? Eh bien ? »

Les malades comprenaient qu’il se passait quelque chose d’étrange et s’agitaient en chuchotant. Le successeur du squelette haussa les sourcils d’un air hébété. Le docteur lui cria : « Au suivant ! » Puis tout rentra dans l’ordre. Une vieille goutteuse pénétra chez le docteur, et les deux assistants revinrent aux deux malades à qui ils étaient en train de faire une piqûre et qui les attendaient, l’un la manche retroussée, l’autre la cuisse nue.
 
 

 

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(Jean Cassou, in La Revue française de Prague, treizième année, n° 66, 15 décembre 1934 ; cette nouvelle a été reprise dans le recueil Les Enfants sans âge, Paris : Éditions du Sagitaire [1946]. Paul Delvaux, « Squelette assis nu sur la chaise rouge, » 1943, et « Les Squelettes, » huile et média sur panneau, 1944)