Au très grand, très honoré, très docte, très saint Pontife SYLVESTRE Ier, en son palais du Paradis.
 

Paris, 31 décembre 1879.

 
 

GRAND SAINT,
 

En plaçant sous votre haut patronage le dernier jour de l’année, l’Église que vous avez longtemps honorée a voulu, sans doute, vous réserver le soin de résumer et de soumettre au Tout-Puissant, dans un rapport final, les mérites et les vices des années à l’agonie desquelles vous présidez invariablement, depuis plus de quinze siècles.

C’est donc à vous, Souverain Pontife, qu’il convient d’adresser… je n’oserais pas dire « nos réclamations, » mais nos prières, à cette fin de voir améliorer, s’il se peut, les conditions de jour en jour plus précaires de l’espèce humaine.

S’il m’était donné comme à Votre Sainteté d’approcher le Souverain Maître de toutes choses, et que le respect ne me paralysât pas jusqu’à me retirer l’usage de la parole, je Lui dirais :
 

« Père éternel,
 

J’habite depuis bien des années déjà un de vos immeubles situé entre le Soleil et la Lune, en plein scintillement d’étoiles.

Mon père et ma mère habitaient la Terre avant moi. Avant mon père et ma mère, tous mes grands-pères, toutes mes mères-grand y logèrent, depuis et y compris Adam et Ève, qui en essuyèrent les plâtres, jusqu’à Jean Quatrelles, natif de Paleine, époux épris et adoré d’Annette Le Hestre, de Saint-Jean-aux-Bois, défunts l’un et l’autre en pleine grâce, en l’an 1870.

Peut-être trouverez-vous, Père tout-puissant, qu’il n’est pas hors de propos de témoigner quelque bienveillance à d’aussi anciens locataires.

Je suis né dans Votre domaine et n’en pourrais sortir qu’en Vous offensant gravement, ce que je ne veux faire sous aucun prétexte.

Tenus, ainsi qu’il est dit ci-dessus, ma famille et moi, de résider là où nous avons pris racine, nous avons résolu, à l’heure de renommer notre bail pour l’année nouvelle, de Vous présenter nos respectueuses doléances.

Dans l’impuissance où ils sont de nous donner satisfaction, Vos représentants, Père de miséricorde, nous ont tous engagés à nous adresser directement à Vous. De là cette licence que nous prenons en toute humilité.

Il y a bien des siècles que la Terre est construite et aménagée. Il serait grand temps d’y faire quelques réparations, dans l’intérêt de l’immeuble presque autant que dans le nôtre.

Après le déluge, tout a été remis à neuf. Je ne sache pas que depuis on ait touché à rien. Aussi voit-on partout la Terre se couvrir de rides, les montagnes se dégrader, les forêts s’étioler, les gazons jaunir, les hivers s’éterniser. Les géants des premiers âges, après avoir passé pour des demi-dieux… sauf respect !… puis pour des héros, des pieux et des vaillants, sont aujourd’hui si chétifs et si grêles, qu’il Vous faudra bientôt, Père des lumières, cligner les yeux pour découvrir dans l’herbe ce qui en restera.

« Partout l’acarus est vainqueur ! »

Et, en effet, saint Pontife, ne voit-on pas à tout propos les fleuves déborder, les saisons se déplacer, le froid destiné au pôle Nord se ruer sur les zones tempérées, la Terre affaiblie, grelottante, avoir des frissons meurtriers ?

Veuillez être notre interprète auprès du Créateur.

Nous n’avons pas, qu’il m’en souvienne, demandé à habiter ce monde, dont il nous est expressément défendu de sortir sans sauf-conduit. Dans l’impossibilité où nous sommes de déménager, est-ce donc nous montrer déraisonnables que de demander quelques retouches à notre logis ?

Un regard de Dieu rendrait à la Terre appauvrie ses splendeurs des premiers temps.

Pour que des peuples se lamentent, il suffit au vent de souffler à droite plutôt qu’à gauche. Le Paradis est bien clos. Faites poser quelques bourrelets chez nous. La Misère raille et défie la Charité.

Tous les ans, le Printemps vient, à la vérité, ressusciter la Terre à demi morte. Le cœur se remet à croire ; l’imagination bat de l’aile, et nous rêvons d’éternelle jeunesse, d’éternelles amours.

Puis l’Automne renfrogné arrive au pas de course ; en avance, toujours. Tous les sentiers se remplissent de feuilles mortes, tous nos rêves se remplissent de menaces.

Si nous pouvions du moins, au prix de quelque sacrifice, éviter l’hiver ! si nous pouvions, à force de vertu, conquérir un éternel printemps !

Obtenez, grand Saint, ce doux progrès. Qu’on nous accorde un second, un troisième, un quatrième printemps pour récompense, et vous verrez comme nous serons sages !
 
 

 

On jette chez nous, de toutes les étoiles, un tas de choses sales qui rendent notre logis inhabitable. Veuillez transmettre nos plaintes à qui de droit. Quand ce n’est pas de l’eau, c’est de la grêle ; quand ce n’est pas de la grêle, c’est de la neige. La foudre s’en mêle aussi. Comment voulez-vous que nous tenions la Terre propre ?

Il serait nécessaire de faire ramoner les volcans. Le Vésuve, l’Etna, le Stromboli, l’Hécla, le Coquimbo, le Mindonao, le Popocatapelt, ont besoin de sérieuses réparations.

Nos fleuves sont sans doute mal couchés. Il ne se passe pas d’année qu’ils ne sortent de leur lit ; ce qui est on ne peut plus désagréable.

Il y aurait de ce côté-là aussi bien des améliorations à apporter.

Mille monstres effroyables : les mastodontes, les mammouths, les ptérodactyles, les plésiosaures, les ichtyosaures sont restés enfouis à jamais dans la boue du déluge ; mais nous sommes la proie des hommes politiques. Obtenez un échange, grand Saint, et les peuples rassurés vous béniront entre tous les bienheureux.

Vous voudrez bien faire remarquer au Dispensateur de toutes choses qu’à mesure que la Terre se refroidit, les forêts agonisent, les gisements de houille s’épuisent. Il serait urgent ou de supprimer le froid ou de renouveler nos provisions de chauffage.

Je sais bien que chaque catastrophe devient le prétexte de fêtes de bienfaisance : que moins nous sommes heureux, plus nous avons l’air de l’être. Ne vous y trompez pas, grand Saint. Nous sommes las de danser et désolés de rire. Nous voudrions être assez heureux pour nous amuser moins.

Grâce à Votre haut crédit, nous obtiendrons très certainement, en attendant mieux, les réparations urgentes que je viens d’énumérer.

Ce n’est pas tout. Il est plus que temps de remettre à l’endroit les cervelles en ce moment à l’envers. Elles se démènent furieuses dans leur prison étroite, comme des araignées-crabes tombées sur le dos dans la mélasse.

Une fièvre idiopathique, une sorte de demi-folie règne sur le monde. Des courants haineux nous roulent et nous emportent.

Demandez au Maître de ressusciter en nous la charité. Je ne parle pas de celle que l’on puise dans son gousset, mais bien de celle que l’on puise dans son cœur et sa conscience.

Je vois sur mon palier, de Marseille à Dunkerque, de Brest à Nice, un tas de voisins désorientés. Ils vivent aveuglés, ils marchent à tâtons, les bras en avant, jetant bas tout ce qui se trouve sur leur passage. Grand Saint, envoyez-leur des caniches.

Ils sont nombreux aussi, ceux qui, pour ne pas payer à Dieu ses loyers, nient l’existence du propriétaire.

Il est grand temps de faire poser le gaz dans l’escalier du Paradis ; l’eau, nous en avons assez ! Ce qu’il faut, c’est que l’on voie mieux où l’on va.

Pour l’amour de l’humanité, saint Pontife, débarrassez-nous des demi-fous. Si la raison, comme le fut la pomme, est un fruit dans lequel nous ne devons pas mordre à belles dents, sciez l’arbre au ras du sol. La demi-raison ne servirait qu’à nous faire mieux sentir nos misères. Alors, nous incendierons les villes où nous n’avons pas su vivre heureux. Des faubourgs, le feu se communiquera aux récoltes. Les hameaux brûleront à leur tour. Le vent complaisant portera les flammèches jusque dans les forêts qui se transformeront en brasiers. La Terre roulera toute en flammes dans l’espace. Les planètes surprises croiront voir un nouveau soleil.

Le milliard de locataires qui se disputent encore les treize milliards d’hectares que nous loue le Seigneur : Chrétiens, Juifs ou Idolâtres, Caucasiens, Éthiopiens ou Mongols, se donnant la main, formeront tout autour du globe une ronde immense. On entendra des vociférations dans tous les idiomes.

Ceux qui tomberont, on les poussera du pied dans le brasier, jusqu’à ce que la grande chaîne à jamais brisée se fractionne en anneaux, puis en groupes. Quelques unités tenaces tiendront bon de-ci, de-là ; puis tout sera fini. Le monde sera à recommencer.

Dieu le recommencera-t-il ?

Il vaudrait mieux, grand saint Sylvestre, obtenir du Propriétaire éternel de ce monde les quelques réparations locatives que je vous ai détaillées ci-dessus.

Dans l’espoir que vous accepterez d’être notre interprète, je me dis,

Très grand, très honoré, très docte, très saint Pontife,

Votre serviteur profondément respectueux,
 

QUATRELLES »
 
 

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(Quatrelles [Ernest L’Épine], in La Vie moderne, première année, n° 38, samedi 27 décembre 1879 ; repris en volume dans le recueil Casse-Cou ! Paris : J. Hetzel & Cie, 1881. Carte de nouvel an allemande, 1909 ; dessin de Georges Bigot illustrant la parution en revue ; Adrien Marie, calendrier de La Vie moderne pour 1880)