Le vieux bibliophile, herr Doctor millionnaire, les oreilles enfouies sous une toque de velours, était en extase. Il tenait et retournait entre ses doigts un exemplaire d’un livre imprimé sur papier rose. Cela s’intitulait Mœurs païennes. La couverture et la feuille de garde portaient cette mention : « Il n’a été tiré que trente exemplaires sur ce papier unique. »

Jamais herr Doctor n’avait vu papier d’une pâte plus homogène, d’un lissage plus parfait, d’un satinage plus merveilleux et d’une nuance plus douce. Le grain lui en était inconnu.

Le lendemain, il fut à Leipzig chez le fabricant de ce papier et lui dit :

« J’ai dans mon tiroir un manuscrit pour l’impression duquel je veux un papier identique au papier rose qui a servi au tirage de Mœurs païennes.

– Impossible, répondit le fabricant Schweinkopf, la matière première est presque introuvable.

– Cependant, j’offre n’importe quel prix pour en avoir !

– C’est-à-dire ?…

– Cent, deux cents mille francs s’il le faut !

– Soit ! répliqua Schweinkopf ; pour cette dernière somme, je vous fournirai ce papier rose. »

Le samedi qui suivait était jour de paie. Schweinkopf glissa à l’oreille d’un de ses ouvriers, Fritz Hermann : « Quand tous vos camarades seront partis, venez me voir au bureau. »

Hermann fut au rendez-vous et son patron lui confia :

« Voici. Ce soir, j’ai besoin d’un ouvrier capable pour surveiller avec moi la défileuse. J’ai le secret d’une pâte à papier inimitable. Je vous le confierai. Je vais essayer le procédé ; voulez-vous faire quelques heures supplémentaires ? Il y aura pour tous une bonne gratification. »

Hermann acquiesça volontiers et, peu après, l’ouvrier et son patron, toutes portes fermées, étaient au travail. Penchés tous deux sur une vaste cuve de quatre mètres de long, ils examinaient la pâte blanchie à l’hypochlorite et qui venait s’effilocher en charpie entre des lames acérées.

L’ouvrier vit son patron desserrer l’arbre central placé au milieu de la cuve. Cet arbre, armé de couteaux tranchants, frôlait dans sa rotation d’autres lames fixées à une platine au bas du récipient. La rencontre de ces lames terriblement coupantes déchiquetait la pâte, la réduisant en une consistante et malléable bouillie. Plus on desserrait, et plus s’agrandissait l’angle existant entre les lames de l’axe et celles de la platine.

« Mais, patron ! il faut au contraire réduire l’écartement des lames. Il n’y a plus de gros morceaux à triturer et la pâte actuelle passera bien par l’écartement le plus mince. »

Schweinkopf fit celui qui n’entendait pas. Hermann, bien qu’étonné de cette manœuvre à contre-sens, continuait à surveiller le malaxage, penché au-dessus de sa cuve.

Alors, l’œil diabolique, les traits contractés, Schweinkopf marcha doucement derrière son ouvrier. Il avait en main une longue barre de fer. Il leva son arme terrible qui s’abattit sur la tête du malheureux Hermann. On entendit un coup flasque ; le corps chancela, les bras battirent l’air comme pour une imploration ultime. Schweinkopf eut encore le sinistre courage de pousser ce corps ébranlé de vertige et de le voir chavirer dans la défileuse !

L’homme mit le contact et l’œuvre atroce commença. À raison de trois cents tours à la minute, les lames de rasoirs entreprirent leur ronde fantastique. Féroce, Schweinkopf regardait s’anéantir, s’agglutiner peu à peu au reste de la pâte le corps pantelant d’Hermann.

Deux heures après, les cylindres s’arrêtèrent, comme fatigués par leur besogne, et la pâte onctueuse, d’une consistance jusqu’alors inconnue, avait pris une inimitable teinte rose.

L’horrible Schweinkopf avait gagné 200.000 francs. Il bénissait à part lui le malheureux accident survenu récemment dans sa fabrique et qui avait coûté la vie à un ouvrier tombé dans la cuve. Le patron avait été seul témoin du drame et, plus avare que Shylock, il n’avait pas arrêté la marche de sa défileuse pour ne point perdre la pâte en fabrication. Ce hasard lugubre lui avait révélé le secret du papier unique.

C’est ainsi que Schweinkopf venait de donner comme suite aux Mœurs païennes, un chapitre plus sinistre encore : le livre humain en papier rose.
 
 

_____

 
 

(Marius Alix, « Contes du Petit Journal, » in Le Petit Journal, cinquante-septième année, n° 20518, samedi 1er mars 1919 ; « Les Contes du Petit Bleu, » in Le Petit Bleu, journal de Paris, indépendant, politique, littéraire et financier, vingtième année, dimanche 11 mai 1919. Gabriel Cornelius Ritter von Max, « Lesender Affe » [Singe en train de lire], huile sur toile, c. 1899)