Le jeune Paul Champlain était allé, comme chaque été, passer ses vacances dans cette bourgade morvandelle où résidait son oncle le docteur Dubois. Il y jouissait d’une liberté à peu près totale, son brave hôte et parent étant sans cesse par monts et par vaux, et la servante Marie ne sortant presque jamais de la cuisine.

Les années précédente, Paul avait couru les forêts, mais il venait d’atteindre ses quinze ans. Les explorations sylvestres et la pêche aux écrevisses lui paraissaient insipides. Il se gavait de romans, ou bien, désœuvré, il s’asseyait sur le seuil du logis pour contempler les jeunes filles à la fontaine voisine ; elles lui décochaient des regards sournois, mais il n’avait pas l’audace de les aborder. Bref, Paul était en proie au démon de l’adolescence.
 

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Séparée de la maison du docteur par une ruelle, s’élevait celle de Mme Péreuse, personne pomponnée, maniérée, n’entretenant des relations qu’avec les bourgeois de la grande place.

Mme Péreuse avait deux filles que l’on disait jolies, mais que l’on n’apercevait jamais ; c’est que la cadette était pensionnaire à Nevers ; et pour Helène, l’aînée, elle se trouvait bien à la maison, mais – disait-on – une maladie de langueur la consumait lentement.

Paul se captiva pour cette jeune fille invisible. D’abord, si elle était malade, pourquoi son oncle, seul médecin du bourg, ne la visitait jamais ? Il se hasarda à questionner le bonhomme qui haussa les épaules : « Elle n’a rien du tout. »

Paul eût voulu au moins entrevoir cette Hélène. Il sut un jour, par un propos de Marie, que la chambre d’Hélène était celle dont, au deuxième étage, du côté de la ruelle, le fenêtre restait constamment ouverte.

Par malheur, le maison du docteur était plus basse que celle de Mme Péreuse. Comment faire pour aller lorgner cette fenêtre haut perchée ?

L’adolescent songea aux toits. Par les greniers, il déboucha sur les ardoises glissantes et parvint à hauteur de la fameuse fenêtre.

Il découvrit, dans une chambre aux tentures bizarrement bigarrées, une fille de seize ans, d’une blondeur merveilleuse, drapée dans une robe blanche, désuète, endentellée. Hélène, assise, chantonnait avec douceur et se livrait, à l’aide de de fins ciseaux, à quelque travail d’agrément dont l’indiscret ne put distinguer l’exacte nature. Elle découpait, découpait sans cesse.
 

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Tout d’abord, Paul trembla d’être vu. Mais Hélène était absorbée par sa tâche. Elle se levait parfois, et gagnait, avec l’ouvrage qu’elle venait d’achever, un point de la chambre où le jeune guetteur ne pouvait plus la suivre du regard. Elle y demeurait quelques instants, chantant toujours, puis venait se rasseoir, reprenait les ciseaux…

Malade de langueur, cette créature rayonnant d’une beauté juvénile ? Un soupçon traversa Paul, comme un trait de lumière.

« Mme Péreuse, coquette vieillissante, tient sa fille sous le boisseau par jalousie, par honte de son âge… »

Il revint, jour après jour, à son poste de guet, et y vit Hélène poursuivre sa tâche. Il souhaitait maintenant d’être aperçu : son cœur avait pris feu. Il en arrivait à se convaincre qu’après tant de stations sur le toit sa présence avait été forcément remarquée ; Hélène affectait donc de ne pas le voir. Hostilité ? Non. Il lui eût été si aisé de fermer sa fenêtre aux épais rideaux ! Sans doute un féminin mélange de curiosité, de timidité…

N’était-ce point à lui, Paul, à rompre l’équivoque, à tenter l’idylle ? Mais une interpellation, même furtive, lui apparaissait comme grossière, pleine de risques. Il décida d’écrire : éternel recours des amoureux transis…

Durant des heures, Paul brouillonna ses premiers mots d’amour, éperdus, puérils… Enfin, il les transcrivit sur du beau papier mauve. Il avait préparé une fléchette de bois pour lancer le message…

Il gagna le toit, vit sa belle au travail. Alors, après un instant d’indicible hésitation, il osa. Le projectile fila, ainsi qu’une grosse libellule, se posa sur la table, juste devant Hélène…

Stupeur : la jeune fille avait saisi le billet, sans même s’inquiéter de sa provenance. Elle rit gentiment, déploya le papier teinté, l’examina en tous sens, mais elle n’accordait aucune attention à ce qui s’y trouvait inscrit. Seul l’intéressait le beau vélin mauve. Soudain, elle se mit à le découper avec sa minutie habituelle, sous les yeux du garçon pétrifié. Et la monotone chanson recommença.

Le soir, Paul questionna son oncle, âprement : « Mademoiselle Péreuse… elle est folle, hein ? »

Le docteur Dubois sursauta.

« Bon sang, qui t’a ?… Ne répète rien, surtout ! Mon secret professionnel… La mère ne veut pas qu’on sache… elle croit que cela gênerait le mariage de la cadette. Oui, Hélène est une malheureuse incurable ; elle passe son temps à découper des fleurs de papier, pour en tapisser ses murs. »

Paul n’a jamais oublié ses premiers aveux d’amour, dispersés et fleurettés dans la chambre d’une folle.
 
 

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(Nevers-Séverin [pseudonyme de Jean-Louis Bouquet], « Le Conte de l’Aurore, » in L’Aurore, onzième année, n° 2514, lundi 13 octobre 1952 ; Jacques Voyet, « Femme à la fenêtre, » huile sur toile)