CHAPITRE VI

LA LOGIQUE DES CHOSES

 
 

Barrel s’éveilla fort tard. Une insomnie fiévreuse l’avait travaillé, dans laquelle les arguments de Nerval s’imposaient invinciblement à ses réflexions. Ils le troublaient d’autant plus qu’ils répondaient, comme un écho sincère, à l’évolution personnelle de sa pensée. Au réveil, ses yeux s’ouvrirent sur les arbres des allées que le soleil déjà haut imprégnait d’une lumière chaude. Il passa dans son bureau et, longuement, il réfléchissait, quand le double appel d’un visiteur heurta la porte.

C’était Nerval. Barrel s’apprêtait à reprendre la discussion de la veille. Le journaliste l’arrêta. De ses poches gonflées, des journaux sortaient. Il dit :

« Que la découverte de Glaber soit prodigieuse, qui le nie ? Mais il y a quelque chose de plus prodigieux encore : ce sont les conséquences qui d’ores et déjà en résultent, et d’autres conséquences encore qui vont devenir d’heure en heure plus tragiques. Ce que j’ai dit hier soir n’est que peu de choses. Nous allons entrer – par la faute de Frédéric Glaber – dans une ère de convulsion et de tragédies. »

Il déplia les feuilles. De larges titres faisaient ressortir des événements inattendus. Dans un discours à la Chambre, le président du conseil venait d’exposer des complications internationales qui allaient mettre en mouvement toute la diplomatie.

Le point de départ de ces singuliers événements se trouvait dans une information, d’ailleurs exacte, d’après laquelle notre ministère de la guerre préparait un projet de réorganisation de l’armée. Ne fallait-il pas que notre organisation militaire s’adaptât au nouveau mode d’existence dont jouissaient désormais les citoyens français ? Puisqu’ils étaient immortels, on ne pouvait maintenir à 48 ans la limite des obligations militaires. La miraculeuse découverte de Frédéric Glaber devait être utilisée dans l’intérêt de la défense nationale. En conséquence, le projet de loi imposait aux français le service militaire de 20 à 90 ans. On aurait donc en cas de guerre 70 classes mobilisables ; en évaluant les effectifs à une moyenne de 250.000 hommes par classe, c’était une masse de plus de 17 millions d’hommes qui couvrirait les frontières. Si l’on se rappelait que, pendant la guerre de 1914-1918, la France, faisant le plus gigantesque effort de son histoire, n’avait levé que 5 millions d’hommes, on discernait aussitôt de quelle écrasante supériorité elle l’emporterait sur ses adversaires.

D’après le projet ministériel, le service actif était ramené à un an. Mais, entre 20 et 90 ans, les citoyens devaient accomplir, chaque cinq ans, une période de 6 mois pour se mettre au courant des nouvelles inventions et des nouveaux progrès de l’art militaire. Une armée aussi formidable, perpétuellement instruite et tenue en haleine, rendait la France invincible.

Ce beau projet souleva d’abord dans le pays de violents remous d’opinion. On s’étonna que le don suprême de l’immortalité qui devait, croyait-on, assurer aux hommes le bonheur définitif, fût utilisé à ces fins belliqueuses et militaristes. Funeste don de l’immortalité, s’il ne servait qu’à envoyer 17 millions d’hommes sous les obus et les schrapnnels !

On frémissait en songeant aux attaques en masse que permettrait ce formidable matériel humain, à l’orgie de sang et de massacre qui couvrirait les champs de bataille, aux innommables boucheries des guerres futures…

Seuls les esprits sagaces savaient que le progrès n’est qu’une immense duperie, que, déjà, en 1914, les perfectionnements de la science n’avaient servi qu’à multiplier les tueries et que les hommes ne se sont jamais si bien ni si allègrement massacrés que depuis qu’ils ont proclamé le bonheur et la fraternité universels.

Cependant, pour éviter ces sanglantes conséquences, la gauche de la chambre présenta une motion faisant valoir que la découverte de Glaber ne devait pas être le monopole d’un seul peuple, mais l’apanage de l’humanité entière. On demandait en conséquence que le gouvernement français, au nom des principes supérieurs de l’humanitarisme, en fit don au genre humain et appelât tous les peuples autour de la source enchantée du bonheur. La motion, repoussée par le gouvernement qui avait posé la question de confiance, fut après un violent débat rejetée le 1er mai 1925 par 478 voix contre 71 et 40 abstentions.

C’est alors que les peuples étrangers s’émurent.

Si la France gardait égoïstement pour elle le secret du bonheur, bien plus, qu’elle en faisait la base d’une organisation militaire formidable, n’était-ce pas qu’elle nourrissait encore des visées impérialistes et qu’elle aspirait à troubler la paix du monde ? Au contraire, en livrant généreusement son secret au monde entier, ne donnerait-t-elle pas une preuve de son amour de la paix et de la solidarité internationale ? Mais, cette preuve, elle ne la donnait pas et les divers États européens, jaloux de n’être pas admis à partager le miracle, n’hésitaient pas à voir dans l’attitude de la France une menace déguisée.

L’Allemagne, la première, se plaignit.

Elle qui, en 1925, n’avait pas encore payé les ruines accumulées sur notre sol, fit observer que l’attitude de la France lui imposait une prudence et des devoirs nouveaux. Pouvait-elle désarmer, alors que la France procédait à une telle réorganisation militaire ? Aussitôt, elle reconstitua ses organismes militaires et l’on vit de nouveau se réunir à Berlin, sortir on ne sait de quelle cachette, les membres du grand État major militaire (Grosser General Stab) qui reprirent en main tous les rouages de l’armée.

La France protesta contre cette violation effrontée du traité de Versailles. Elle se tourna vers l’Angleterre pour lui demander d’appuyer sa protestation diplomatique. Elle devait essuyer sur ce point un dur échec. L’Angleterre, dont on connaissait depuis 1918 le rôle fait de duplicité et d’égoïsme, prit fait et cause pour l’Allemagne. Il ne plaisait pas non plus au gouvernement de Londres que la France déposât d’une telle puissance. Par la bouche de son ambassadeur à Paris, elle fit entendre que notre attitude lui paraissait « inamicale » et qu’elle ne pouvait nous appuyer dans notre conflit diplomatique avec Berlin. La Société des Nations, qui somnolait sous la présidence de quelques débris préhistoriques, sortit de sa léthargie. Après avoir erré quelques temps dans les absurdes nuées issues du cerveau de ce paralytique général qu’avait été Wilson, elle était redescendue vers la terre et elle était redevenue quelque chose d’humain – trop humain. L’astucieuse Angleterre avait su l’accaparer à son profit et la faire servir à ses intérêts. Derrière la phraséologie coutumière à la Société, – phraséologie qui tenait du prêche ennuyeux de la loge maçonnique de province et qui rappelait la verbiage de la Ligue des droits de l’homme de Montélimar, – il fallait chercher l’influence et les machinations anglaises. Dans l’occurence, elle donna tort à la France au nom de l’humanité, du progrès, de la fraternité et autres balivernes dont le cabinet de Londres se moquait au moins autant que celui de Berlin, mais qu’il utilisait à son plus grand profit. Quant aux autres puissances, elles s’empressèrent de se couvrir hypocritement derrière la Société des Nations.

Dans ces conjonctures difficiles, le gouvernement français garda une ferme attitude. Il refusa de livrer le secret. L’émotion était grande dans les chancelleries et l’on se demandait avec angoisse quel nouveau cataclysme menaçait l’espèce humaine, puisque déjà l’Allemagne, jetant le masque, demandait s’il ne faudrait pas agir par la force contre ces français récalcitrants.

Tel était l’état de la question. Ni Barrel ni Nerval ne s’en dissimulaient la gravité. Ils voyaient, sans terreur mais avec angoisse, les événements dérouler leurs conséquences qui, pour être surprenantes, n’en comportaient pas moins une dure et implacable logique. Dans la rue où ils descendirent, ils perçurent l’émoi des foules. Au coin de la rue Sainte-Croix, ils furent rejoints par Jeanne Glaber qui cherchait Barrel. Elle lui communiqua un télégramme officiel que son père venait de recevoir. Jusqu’à présent, le gouvernement n’avait pas tenu la main à l’application de l’article 4 de la loi qui ordonnait que les dossiers de Glaber seraient déposés à Paris. Il se reprenait en présence des étranges complications qui surgissaient et il enjoignait à Glaber de les tenir prêts pour être remis aux représentants du gouvernement. Jeanne ajoutait que son père, légèrement fatigué, désirait rester seul tout le jour, mais il priait Barrel de venir le rejoindre le soir, vers 7 heures, pour l’aider à fermer et à liasser les dossiers.

Tout en causant, il n’avaient pas remarqué trois individus qui, à quelques pas, semblaient les surveiller et chercher à saisir leur conversation. Brusquement, ils s’éloignèrent, échangèrent quelques mots et sautèrent dans une torpédo grise qui démarra vers la Grand’Rue.
 
 

CHAPITRE VII

LA REVANCHE DE LA MORT

 
 

Vers 7 heures, Barrel remonta les ruelles qu’il avait suivies tant de fois pour se rendre chez son maître. La rumeur de la ville venait mourir ici entre les vieux murs encore debout, mais que menaçaient les plans de transformations prochaines. La petite maison de Glaber était toujours la même, avec son jardinet égayé de capucines et de clématites. La porte sur la rue était entrouverte ; une distraction, pensa Barrel. Il entra, suivit le corridor et fut frappé, sans savoir exactement pour quel motif, du grand silence qui tombait sur la maison. Il gravit l’escalier, parvint devant le cabinet de Glaber et s’arrêta. Aucun bruit. Il poussa la porte.

Derrière l’occlusion des persiennes, l’obscurité noyait la pièce. Barrel s’arrêta sur le seuil. Le silence pesait, que fêlait seulement l’imperceptible martèlement d’une pendule. Barrel fit un pas. Ses regards s’adaptèrent à la pénombre et, brusquement, saisi d’horreur, il fit un bond en arrière.

Là, là, sur le parquet…. Il s’approcha, frissonnant d’angoisse. Un corps gisait en travers du tapis, sur le ventre. C’était Frédéric Glaber. Autour du crâne, une large flaque de sang s’étendait comme une nappe de pourpre sombre et se coagulait déjà sur le tapis.

Barrel se précipita, repoussa d’un coup de poing les persiennes. Le spectacle lui apparut, atroce. Le vieux maître qu’il avait tant aimé n’était plus qu’un cadavre exsangue, déchiré, saigné à blanc. Il se jeta sur le corps. Au contact, un frisson le traversa. Il était glacé et la rigidité cadavérique figeait déjà les muscles. Les idées se heurtèrent dans sa tête affolée : « Alpha et Oméga ! Les morts qui ressuscitent ! La mort vaincue par Frédéric Glaber ! Il fallait… » Mais non ! tout était vain. Le meurtrier avait tout calculé pour que Frédéric Glaber ne revienne jamais à la vie ! La tête était presque séparée du tronc, auquel elle n’adhérait plus que par des lambeaux de chair. Le thorax défoncé laissait voir, à travers la brisure des côtes et du sternum, le cœur broyé, écrasé, réduit en une bouillie sanglante. Le Maître de la Mort était mort.

Barrel, défaillant, dut s’appuyer contre une table. Une sueur froide l’inonda. Il lui sembla qu’il allait s’effondrer, mourir là d’horreur et de désespoir, à côté de son vieux maître. Il réagit d’un effort violent. Brusquement, une idée qui surgissait lui traversait l’esprit, refoulait toutes les autres, s’imposait, absolue et tyrannique. Le coffre-fort ! Les dossiers ! Il enjamba le cadavre, bouscula des meubles et s’arrêta net, cloué au sol.

Le coffre-fort, éventré, s’ouvrait d’une large brèche qui le déchirait de haut en bas. À travers les lèvres aiguës de la coupure, les rayonnages intérieurs apparaissaient.

Ils étaient vides.

Barrel tourna sur lui-même, s’abattit dans un fauteuil. Puis, d’une impulsion brusque, tout son courage lui revint. Il mobilisa toutes ses énergies pour se ressaisir, étudier les données du problème, voir clair dans ce drame.

Il revint auprès du cadavre et commença une investigation minutieuse. Soudain, il se jeta vers le sol. Sous une chaise, il distinguait deux fragments de papier blanc.

L’un était une déchirure de quelques centimètres carrés. On y discernait une seule lettre : D, tracée à l’encre noire.

Le deuxième fragment surprit étrangement Barrel. Il s’assit à la table de travail de Glaber et, longuement, le scruta. C’était une série de lettres qui n’offraient aucun sens :
 

R u e w n e n d e e k os e n é r e r g g s n d s e g e o c h t l t o h r e b n g l r a t r a i d t e r t l e w l t e B u a a b r z s i a l l e l u s r g n s u i b o e t o d m a e t u z u f s e e i r o t g m e m a g n d n.
 

Barrel réfléchissait. Manifestement, on se trouvait en présence d’un cryptogramme, et sans doute il était tombé de la poche du meurtrier au cours de sa lutte avec Glaber. Or, un cryptogramme est indéchiffrable si l’on n’en possède pas la clef, c’est-à-dire le mot convenu entre l’expéditeur et son correspondant, et sur lequel est basé le jeu secret du cryptogramme.

Barrel fit une première remarque : la fréquence de la lettre g, la répétition du z, la présence d’un k. Un soupçon lui traversa l’esprit : serait-ce un cryptogramme boche ? D’autre part, le mot servant de clef était peut-être inscrit sur le premier fragment de papier où seul la lettre D restait lisible. Barrel admit momentanément cette hypothèse. Si elle était vraie, le problème se posait ainsi : quel pouvait être, dans un cryptogramme allemand, le mot allemand servant de clef et commençant par la lettre D ? Un mot vint à l’esprit de Barrel : le nom même de l’Allemagne : Deutschland.

Ceci fait, il n’avait plus qu’à lire en commençant par la rangée verticale numérotée 1 et en prenant les lettres dans l’ordre des numéros horizontaux, et ainsi de suite à chaque rangée.

Du premier coup d’œil, il reconnut en effet un texte boche. Il sépara les mots et obtint :

« Das Automobil erwartet. Die Erkunden werden montag dem Grosser-General-Stab zû Berlin ausgeliefert sein. Zûr Noth Glaber todt schlagen. »

Et il traduisit aussitôt :

« L’automobile attend. Les documents seront remis dimanche au grand État-Major Général à Berlin. Au besoin, tuer Glaber. »

Un rapprochement s’imposait entre ce document et les récentes complications diplomatiques. Il n’était pas surprenant que l’Allemagne, toujours animée par son rêve de revanche et de domination universelle, comprenant à merveille que le peuple qui détiendrait le secret de Glaber serait le maître absolu de ses destinées, eût cherché à le voler, sans reculer au besoin devant le meurtre.

Maintenant, les ravisseurs filaient de toute la vitesse de leur automobile qui avait dû les attendre dans un coin dissimulé de la campagne. Le secret, ce secret sans prix que tous les trésors du monde n’eussent pas payé, allait être aux mains du gouvernement de Berlin. Barrel pesa son devoir : il était trop tard pour se jeter à la poursuite des ravisseurs, trop tard pour fermer les frontières. La résolution fut prise. Il consulta sa montre : elle marquait 8 h. 30. Déjà, il atteignait la porte. Alors, brusquement, le cœur lui manqua. Appuyé au mur, il pleura devant le cadavre lacéré de son maître, il pleura sur cette destinée tragique, devant cette revanche formidable de la Mort, devant ce drame que semblait régir une puissance occulte et mystérieuse qui ne voulait pas que l’homme s’égalât à Dieu et le rejetait impitoyablement des cimes qu’il croyait atteindre. Il songea à Jeanne Glaber, à l’immense chagrin qui la déchirerait devant la mort de son père, de cet homme qui, quelque distrait qu’il fût par sa prodigieuse science, avait été pour elle la bonté même. Ne devait-il pas rester auprès d’elle, l’assister dans ces heures déchirantes, rendre avec elle les derniers offices à la dépouille mortelle de celui qui avait trouvé l’immortalité ?… Il hésita.. Mais son devoir, impérieux et dur, le reprit. Il sortit, descendit en hâte la pente de la vieille ville, sans rien voir de ce soir d’été doux comme une caresse, qui enveloppait les maisons et les arbres. En quelques instants, il fut à la gare. L’express s’arrêtait dans le grincement des freins, dans le halètement puissant de la machine. Barrel sauta dans un wagon. L’express démarra, se mit en vitesse, s’enfonça à travers la campagne. À l’aube, Barrel descendit sur le quai d’Austerlitz. Fiévreux, rongé d’insomnie, il ne songea pas au repos. Il traversa la gare et se jeta dans un taxi auquel il avait donné cette adresse : « Au ministère de la guerre ! »
 
 

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(Henry Guenser, in Journal de Montélimar et de la Drôme, soixante-quatrième année, n° 34 , 35 et 36, samedis 20, 27 août et 3 septembre 1921 ; « La Panacée universelle, » illustration de Carlo Farneti pour la collection artistique des laboratoires Somnothyril, c. 1931-32)