Déjà, par lui-même, le quartier était sinistre, fait de bicoques vétustes alternant avec de hautes maisons à la façade lépreuse, composé de ruelles infâmes que, par endroits, bordaient des terrains vagues. De plus, on était en novembre, et le jour n’en finissait pas de tomber, un triste jour sans luminosité, comme si, à l’instar des humains, il avait peur de mourir. Il faisait froid, et la pluie tombait encore, fine, pénétrante, mais impalpable comme un brouillard. Serpent de mélancolie, le crépuscule s’étirait dans la rue vide.

Pierre Givoy allait d’un pas tranquille, comme toujours. Il n’était jamais pressé et estimait que toute chose arrive en son temps. Il avait eu des idées d’artiste, autrefois, ce qui mettait encore du rêve dans ses yeux bleus ; mais la vie s’était chargée de les balayer comme fait le vent des feuilles mortes.

À présent, Pierre Givoy plaçait des assurances. Il était orphelin et célibataire, ce qui simplifie bien des choses. Ainsi pouvait-il croire qu’il gagnait sa vie. Il était vêtu, sans élégance, d’un manteau imperméable élimé et d’un chapeau rond dont la fantaisie lui seyait fort mal. C’était plutôt un timide, un être effacé. Il ne portait pas de parapluie, mais le cœur y était…

Un contrat nouveau l’avait attiré dans ce quartier perdu, en grande banlieue. Il s’en retirait avec une bonne affaire en poche. L’amélioration de la circulation automobile faisait monter son standing. Il suivait une longue avenue déserte, un trottoir vide qui brillait dans la lividité du crépuscule.

Il n’y avait rien, ni personne. Rien qu’une automobile arrêtée le long du trottoir, à vingt pas devant lui. C’était une traction-avant confortable et trapue, noire et luisante, qui ressemblait à un gros scarabée. Elle était stoppée devant une maison basse et lugubre, qui paraissait inhabitée.

Lorsque Pierre Givoy eut rejoint l’auto, il ralentit le pas, instinctivement. Il n’était pas maître de semblable réflexe. L’automobile, c’était sa partie, et, selon le vieil adage, tout chauffeur devient un assuré possible. Il vit qu’il y avait un homme au volant, qui lui tournait encore le dos, et jeta à l’intérieur un regard machinal.

C’est alors qu’il frémit pour la première fois, étonné d’abord, subjugué. Jamais il n’avait vu une femme aussi belle ! Elle était assise dans le fond, et il ne distinguait rien de ses jambes, qui devaient disparaître sous un amas de couvertures. Elle avait un profil pur, d’une pâleur marmoréenne, des lèvres d’un rouge éblouissant, des yeux étonnamment fixes, qui semblaient regarder le vide. Ses cheveux devaient être blonds. Elle gisait aussi dans une étrange position, très renversée, et, ce qu’il y avait de plus surprenant, c’est qu’elle avait les épaules et la poitrine complètement nues, ce qui contrastait bizarrement avec ses jambes emmitouflées, perdues dans un trou de ténèbres. Elle n’arborait aucun bijou, ni boucles d’oreilles ni collier, et ses bras étaient immobiles et nus, eux aussi, l’un à peine replié, ses mains sans bagues. Ses seins étaient petits, impeccables, inattendus. Comment ne frissonnait-elle pas, ainsi dévêtue dans la nuit commençante ?

La vision dura vingt secondes, qui suffirent à Pierre Givoy pour passer par une gamme de sentiments divers. Le plafonnier de la voiture n’était pas éclairé, et la femme affalée formait une tache laiteuse. Elle était belle, réellement ; mais d’une telle immobilité que cela devenait inquiétant, dramatique.

Et, tout à coup, le jeune homme comprit : l’inconnue était évanouie.

Alors, il se pencha en avant, vers la portière, et c’est à cette minute précise que l’homme qui se tenait au volant se retourna brusquement, ayant décelé sa présence.

« Qu’est-ce que vous voulez ? » gronda-t-il.

Il avait l’air d’un bouledogue. Une vraie brute, la tête dans les épaules, les yeux chassieux. Il était large comme une armoire, et se mouvait avec difficulté. Grommelant des paroles inintelligibles, il devenait très vite menaçant.

« Mais… balbutia Pierre Givoy, candide, il me semble que… que madame ne va pas très bien…

– Passez votre chemin, bon Dieu, ou sans ça… »

Le chauffeur n’acheva pas, car il y eut, soudain, un pas sur le trottoir. Ce pas, Pierre Givoy le perçut en même temps que lui, mais n’eut pas le loisir de se retourner. Plus tard, il devait comprendre que le nouveau venu sortait de l’immeuble, précipitamment, encore plus surpris, plus ennuyé que le chauffeur de son intervention !…

« Chut !… Pas un mot… Montez !… »

C’était l’inconnu qui parlait, d’une voix brève et dure, sans réplique. Il avait peur, lui aussi. Mais il n’hésitait pas : Pierre Givoy sentit dans son dos s’appuyer le canon d’un browning. Une sueur froide l’inonda, brusquement. Il eut un sursaut de terreur et une poigne solide le poussa par les épaules. Ainsi talonné par la mort imminente, il céda, obéit. C’est en tremblant qu’il se laissa tomber sur la large banquette, à côté de la femme demi-nue, qui ne fit pas un mouvement, comme si rien ne s’était passé. Pierre Givoy s’effondra, pauvre type précipité dans l’aventure. Jamais il n’avait eu si peur !… Il avait la femme froide à sa gauche, la femme froide et sans vie… L’inconnu prit place à sa droite et claqua la portière sans lâcher son browning.

« Qu’est-ce que ?… commença le chauffeur.

– T’occupe pas ! dit l’autre. À la maison !… »

L’auto démarra comme un bolide et se perdit dans la nuit tombée.

Elle roula dix minutes dans un silence tragique. Furtivement, Pierre Givoy regardait son redoutable compagnon, dont il distinguait mal les traits dans la pénombre. Celui-ci, désireux sans doute de l’examiner à son tour, actionna le plafonnier. Une lueur diffuse et douce se répandit dans la voiture. L’homme au browning était jeune, l’air distingué, très pâle, les yeux brillants de fièvre, et il semblait en proie à une telle excitation qu’il pouvait à peine parler. Il balbutia pourtant :

« Vous êtes de la police ? Vous me guettiez ? Hein ? Répondez !…

– Mais non, gémit Pierre Givoy. Figurez-vous que… je passais… J’ai cru que madame était évanouie…

– Évanouie ! tonna l’inconnu, dans un rire sinistre. Évanouie ! tu entends ça, Toto ? »

Il avait vraiment l’air d’un fou ! Des larmes roulaient sur ses joues sans qu’il cessât de ricaner, tandis que le gros chauffeur s’esclaffait à son tour. Pierre Givoy se tourna vers la jeune femme et poussa un cri terrible, comprenant qu’elle était morte !

Il voulut se reculer, mais le revolver entrait dans sa hanche. Il la regardait comme un halluciné. Elle était belle à en joindre les mains ! Mais, brusquement, la lumière s’éteignit, tandis que le fou – était-ce un fou ? – reprenait, la voix hachée :

« Silence. Obscurité. Voilà ce qu’il nous faut. Et discrétion, surtout. Je veux bien vous croire. Vous n’êtes pas de la police, c’est le principal. Nous arriverons bientôt. Il ne vous sera fait aucun mal, mais vous devez vous taire et comprendre, comprendre que le cygne est mort. »

Pierre Givoy dodelinait de la tête, hagard. Ses ongles s’enfonçaient dans ses paumes. Il avait envie de hurler, mais sa gorge était serrée. Il vivait un effarant cauchemar ! L’auto fonçait dans la nuit, à cent à l’heure. Chaque cahot le rejetait contre la morte. Cette femme dont – et c’était encore quelque chose d’ahurissant ! – cette femme dont il se disait, à présent, qu’elle ne lui était pas inconnue, qu’il l’avait déjà rencontrée quelque part, qu’il avait admiré déjà ses traits de déesse, ses seins d’enfant. Mais où ? Quand ? Il n’avait pas beaucoup de femmes dans sa vie. Et pas une femme de cette classe-là !

« Ah ! laissez-moi, implora-t-il enfin, laissez-moi, je…

– Taisez-vous ! gronda l’homme au browning. Nous arrivons. »

L’auto ralentissait, en pleine campagne, prenait un chemin vicinal, s’engouffrait sous une voûte de grands arbres. Il pleuvait et tout était ténèbres. Une villa sombre et déserte se nichait au bout de l’allée, repaire inexpugnable. La voiture s’arrêta enfin et, de nouveau, l’homme fit de la lumière.

Alors, Pierre Givoy se dressa, épouvanté, frémissant. Dans un virage, la femme avait glissé, roulé sur la banquette, les seins hauts et la tête en arrière. Maintenant, on distinguait presque entièrement, sous la couverture relevée, le corps admirable et nu, la double ligne des jambes étendues, comme étirées, la courbe ensorcelante des cuisses, et c’était un spectacle plus troublant encore à la pensée que cette chair sans blessure était morte à l’amour, à la vie, comme un cygne supplicié. Pierre Givoy, obsédé, ne pouvait en détacher ses regards avec, pourtant, la hantise de la fuite…

« Descendez ! » lui ordonna l’homme.

Il obéit et tomba presque à genoux, le revolver sur la nuque. Le chauffeur se joignit à eux et la femme fut laissée dans l’auto. Les trois hommes se dirigèrent vers la maison perdue.

Pierre Givoy fut longtemps à se demander comment il réussit à en franchir le seuil sans faiblir davantage. Il gravit un court perron et fut jeté dans une pièce sombre. Deux tours de clef furent donnés à la porte. Le jeune homme renonça à protester et s’adossa au mur, dans l’obscurité. Il n’était plus qu’une loque.

Il se ressaisit enfin à demi et trouva, à tâtons, le commutateur. Une pâle lumière lui révéla une pièce sans joie, modestement meublée où régnait d’ailleurs un désordre complet. D’invraisemblables ustensiles ménagers jonchaient les sièges et le parquet, tandis que la table centrale disparaissait sous des journaux épars, dépliés et froissés. Machinalement, Pierre Givoy jeta un regard sur ces journaux et il demeura immobile, saisi. Enfin, il identifiait la femme de l’auto par sa photographie dix fois répétée. Et il lisait, hébété : « Nous apprenons la mort, au sanatorium des Hautes-Roches, de Mona Livistine, la célèbre danseuse qui… » Des phrases sans suite, des mots douloureux, du fait divers pour grand public : « … Une perte irréparable pour le monde artistique… Qui ne se souvient de Mona Livistine dans la Mort du Cygne ?… » Voilà pourquoi le cygne était mort, parbleu. Mais il y avait tout de même, dans tout cela, quelque chose d’inadmissible, quelque chose d’horrible, dont Pierre Givoy se convainquait en parcourant fébrilement cette collection de journaux et de magazines, en confrontant leurs dates, en faisant appel à sa mémoire réveillée : c’est que Mona Livistine était morte depuis quatre mois. On avait ramené son corps dans la capitale. Une cérémonie du Tout-Paris, des photographies, des journalistes, des discours. Elle s’était éteinte à vingt-huit ans, poupée fragile minée par l’art et ses excès, après une longue agonie dans la fraîcheur trompeuse des cimes. Il se souvenait de l’avoir applaudie, de l’avoir vue et voilà pourquoi, tout à l’heure, confusément, il l’avait reconnue. Elle était morte depuis quatre mois et, dès lors, personne, non, personne, certainement, ne l’avait assassinée !… Mais alors, comment son corps inoubliable, miraculeusement intact, se trouvait-il dans cette voiture, comme si elle sortait du théâtre ? En tremblant, Pierre Givoy se rapprocha de la fenêtre, en écarta les rideaux…

Il n’y avait pas de lune, mais le jardin n’était pas trop noir. Il aperçut les deux hommes qui le traversaient, transportant le corps tout blanc avec précaution, comme une relique. Il laissa retomber le rideau et eut un frisson nouveau. Un siège l’accueillit, qui craqua sous son poids.

Quand il se releva, cinq minutes plus tard, la porte s’ouvrait brusquement, la clef tournant dans la serrure. Les deux hommes parurent, le chauffeur et l’autre, et ce dernier paraissait tellement ému qu’il inspirait presque de la pitié ! Il avait pleuré. Ses yeux rougis étaient étrangement dilatés, tels ceux d’un dément. Il n’avait plus son revolver et sa voix était moins dure, presque sans timbre, une voix lasse :

« Monsieur, dit-il, je n’ai ni le temps ni le goût de vous fournir de longues explications. Il y a eu, entre nous, un malentendu. Je vous ai pris pour un policier me surprenant en flagrant délit de vol. De vol, oui ! Ça vous étonne ? Écoutez, vous êtes libre. Vous allez partir. Vous n’avez rien vu, rien entendu. Victor va vous reconduire. C’est mon ami. Il est externe, comme moi, à l’hôpital Saint-Anicet. Allons, sortez !… Allez-vous-en, monsieur, allez-vous-en !… »

Il s’animait, devenait plus nerveux chaque seconde. Tout son corps était agité d’un tremblement. Par contraste, Pierre Givoy, pour la première fois depuis le début de son étonnante aventure, recouvrait son sang-froid, s’efforçant de coordonner ses pensées, d’établir certains rapprochements, criant enfin :

« Je ne partirai pas sans savoir ! Qu’est-ce que ça signifie ? J’ai reconnu Mona Livistine. Dieu ! qu’avez-vous fait ? Vous êtes médecin, n’est-ce pas ? Vous avez momifié sa dépouille, vous l’avez profanée, et…

– Imbécile !… interrompit l’autre. Mais venez voir, si vous ne comprenez pas encore… Venez voir !… »

Il l’entraîna, fougueux, et Victor suivait d’un air triste. Ils traversèrent un petit hall et se figèrent sur le seuil d’une grande pièce meublée en atelier. Au centre de cette pièce, debout, Mona Livistine, ressuscitée, drapée dans un voile transparent, semblait danser comme aux soirs de triomphe. Elle était belle, idéalement.

« Regardez-la ! glapissait l’étudiant. Nul ne la verra plus. Nous nous sommes aimés comme jamais amants ne s’aimèrent au monde. Elle était mon amour et ma vie et mon être. Et un sinistre crétin, un barnum international dont j’ignore même le nom, eut l’idée de faire établir un moulage de Mona la Divine, pour perpétuer sa mémoire dans un musée. Elle – ô Dieu ! – elle, la femme de ma vie, dans un musée de cire ! Pouvais-je permettre ce sacrilège ? Je l’ai volée, monsieur, volée ! Et, maintenant, partez, au nom du Ciel, partez, laissez-moi seul avec elle, seul avec… »

Le gros chauffeur tenta d’intervenir :

« Calme-toi, calme-toi… Je suis ton ami ; j’ai consenti à t’aider, mais…

– Va-t-en ! Emmène cet intrus. Va !… »

L’homme pleurait, spasmodiquement.

Pierre Givoy le quitta en tremblant. Comme dans un rêve, il suivit son guide, remonta dans l’auto. Le gros Victor ne l’effrayait plus, qui paraissait inoffensif et soupirait :

« Pauvre ami !… La mort de sa maîtresse lui a tourné la tête… Je… »

Il débrayait lorsque, dans la nuit froide, une détonation retentit, une seule. Affolé, il sauta à terre et s’engouffra dans la maison. Pierre Givoy le suivit avec appréhension. Puis tous deux s’immobilisèrent.

« Je n’aurais pas dû le laisser seul, » balbutia Victor.

Son compagnon ne répondit pas. Il regardait, hagard, l’étudiant, qui gisait aux pieds du mannequin de cire. Il s’était tiré une balle dans la tête, saignait à peine. Il était mort. Ses yeux délivrés de la folie étaient remplis d’extase et il semblait que, pour lui, Mona Livistine dansait sa dernière danse…
 
 

_____

 
 

(Max-André Dazergues, in Qui ? Police, l’hebdomadaire des faits divers, n° 55, jeudi 10 juillet 1947)