☞  G. Guitton-Le Rouge, Contes à la vapeur, pour rire en wagon ; dessins de Raoul Thomen, Paris : « Nouvelle Collection Illustrée, » n° 90, Didier et Méricant, s. d.

La notice du catalogue de la BnF n’indique qu’une date approximative, comprise entre 1895 et 1905. En fait, ce recueil, écrit en collaboration par Gustave Guitton et Le Rouge, est paru en 1899 : si l’illustration de couverture de Raoul Thomen est datée de 98, la première mention répertoriée des Contes à la vapeur est une réclame pour la « Nouvelle Collection illustrée, » parue dans les colonnes du Petit Marseillais du 20 août 1899.

Les Contes à la vapeur sont composés de 65 historiettes humoristiques, dans le style de l’Almanach Vermot ; la grande majorité d’entre elles ont été reprises dans la presse périodique, le plus souvent sous pseudonymes. Comme toujours, avec Guitton et Le Rouge, l’attribution est problématique. Nous ignorons en effet si ces historiettes ont été élaborées en commun, ou si, ainsi que nous le croyons, chaque auteur a contribué séparément à la composition du recueil. Comme, de plus, nos deux collaborateurs avaient l’habitude de signer indifféremment les textes de l’un ou de l’autre et ont utilisé, au cours de leur « mutualisation, » plusieurs pseudonymes communs, on comprendra que l’attribution soit difficile à établir avec certitude.
 
 

 

Sur les 65 textes composant le recueil, seuls 9 d’entre eux n’ont, semble-t-il, jamais fait l’objet d’une republication dans la presse. Il s’agit des histoires suivantes : 4. I.N.R.I. 7. Le Portrait 8. Joyeuse Macabrerie 9. Métempsycose 17. Équarrissage 43. Méprise 48. Fatuité 58. La Calotte 61. Incompatibilité d’humeur.

De manière assez arbitraire, nous serions néanmoins tentés d’en attribuer la paternité à Gustave Le Rouge. En effet, même s’il ne s’est pas privé de fournir, par la suite, quelques récits humoristiques à la presse, Le Rouge a assez rapidement délaissé ce genre de productions, sauf à titre occasionnel ; il s’est surtout orienté dès 1899 vers une production littéraire de masse, en composant des centaines de contes et nouvelles et quelques dizaines de romans sous près d’une trentaine de pseudonymes différents (dont l’un au moins a été utilisé presque jusqu’à la fin de sa vie).

16 textes ayant fait l’objet par ailleurs d’une publication dans la presse coloniale, principalement dans Le Tirailleur algérien (14) et dans les Annales africaines (4) :
 

2. La nuance des cheveux 10. Une Belle Place 12. Les Fraises 14. Ressemblance 16. La Fièvre 19. Le Billet de place 22. L’Emprunteur 26. Importunité 27. Le Tunnel 28. Accompagnement 33. Le Gilet 37. La Sonnette 41. La Pièce de vingt sous 44. Les Cinq Auvergnats 56. Période électorale 65. Le Calculateur
 

nous serions également enclin à en attribuer la paternité à Gustave Le Rouge ; si rien ne prouve qu’il soit l’auteur exclusif de ces textes, c’est en tout cas par son intermédiaire que la publication en a été rendue possible.

Par ailleurs, l’utilisation quasi systématique de pseudonymes contribue à brouiller considérablement les pistes, et rend plus difficile encore l’attribution de tel ou tel texte à l’un ou l’autre des auteurs. D’une manière générale, et d’après ce que nous commençons à connaître de Gustave Le Rouge, il nous paraît vraisemblable que Le Rouge puisse en être l’auteur lorsque le récit comporte :

1. une touche macabre ou fantastique, comme c’est le cas dans Métempsycose ou Joyeuse macabrerie ;

2. un humour plus orienté vers l’absurde, voire le nonsense, comme dans Équarrissage, Les Cinq Auvergnats ou encore La Mort de Cham (repris pourtant sous la signature de G. Guy-Tong) ;

3. une satire politique, volontiers anti-cléricale, comme dans Palmes académiques, Période électorale, Discours officiel ou encore La Calotte ;

4. un style plus travaillé, et généralement moins gaulois que les productions de Gustave Guitton, comportant à l’occasion des références musicales (Wagner, dans Méprise) ou littéraires (Verlaine, dans La Sonnette).

Nous avons accompagné la mise en ligne du recueil de près de 160 références, qui sont pour l’essentiel celles de republications ultérieures.

59 textes ont été repris sous le pseudonyme de Marjolet (ou l’initiale M., pour l’un d’entre eux) ;

38 sont parus sous les pseudonymes de G. Guy-Tong et ses différentes variantes (ou coquilles) orthographiques : G. Guy-Toug/Guy Tong/ G. Goy-Tong/G. Guy Dong ;

27 ont fait l’objet d’une publication anonyme ;

7 sont parus sous le pseudonyme de Humbug ;

6 sous la signature de Jean Charlas ;

5 sous le pseudonyme de Moustic ou Moustique ;

4 sous la signature de Gustave Guitton ;

3 sous les initiales de G. Le R.[..] ;

3 sous la signature conjointe de G. Guitton-le RougeG. G. Le Rouge ou G. G. Le R. (K. Cerol) ;

2 sous le pseudonyme de Diogène ;

1 sous la signature de Pierre Claudet ;

1 sous le pseudonyme de Feuilledevigne ;

1 sous le pseudonyme du Grappilleur.

Nous reviendrons sur les multiples contributions de Gustave Guitton et Le Rouge à la presse satirique dans un second article, où nous aurons l’occasion d’évoquer plus longuement les différents pseudonymes qu’ils ont utilisés. Nous nous contenterons de signaler pour l’instant que si G. Guy-Tong est naturellement le pseudonyme attitré de Gustave Guitton, cela n’empêche nullement qu’il ait été parfois employé pour signer des textes écrits en fait par Gustave Le Rouge, et que les signatures Marjolet, Humbug ou encore Moustic recouvrent de toute évidence un pseudonyme commun à nos deux écrivains.
 
 

MONSIEUR N

 

 

1. N’AYEZ CRAINTE

 

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Symphorien, en fendant des bûches, se piqua à l’index. Il n’arracha pas assez tôt l’éclat de bois fourvoyé sous la peau ; et quelques jours après un panaris se déclara.

Symphorien commença un régime de cataplasmes… le mal empirait de jour en jour.

Il dut cesser de travailler, et resta une quinzaine le bras en écharpe, promenant sa flemme forcée parmi les rues du bourg, plaint des uns, blagué des autres.

Cependant, comme le mal ne guérissait pas, Symphorien se décida à aller visiter un médecin.

Le docteur ausculta Symphorien, s’informa de l’heure de ses repas et de ses selles, lui demanda sa profession et son âge, regarda la tumeur à la loupe, et conclut :

« C’est grave !

– Je m’en doutais, gémit le pauvre Symphorien, que ce n’était pas un panaris ordinaire.

– Ce n’est pas un panaris, en effet. C’est plus mauvais qu’un panaris, ce que vous avez là, mon bonhomme. »

Lors Symphorien, blêmissant d’appréhension, interrogea :

« On sera peut-être obligé de me couper le doigt ?

– Non, non, affirma doctoralement le médecin ; n’ayez crainte, votre doigt tombera tout seul. »
 
 

 

– « Les Auteurs gais, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10348, mardi 29 juin 1909, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

2. LA NUANCE DES CHEVEUX

 

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Vers quarante ans, le comte Hentieux se vit tout poivre et sel dans sa glace.

Adieu sa belle chevelure noire dos d’hirondelle, cause de tant de conquêtes, qu’auprès de la liste amoureuse qu’il eût pu dresser, celle de don Juan n’était que de la petite bière.

Il ne pensa pas tout d’abord à réparer au moyen de cosmétiques « des ans l’irréparable outrage ; » et il promena, tout fier, sa nouvelle toison, sur le boulevard et dans les lieux de plaisir.

Le sel augmentait, et le poivre diminuait à vue d’œil tous les jours.

Hentieux prit une résolution énergique.

Un après-midi, tout transformé, tout rajeuni, il se rendit déjeuner à son cercle.

À sa vue, des exclamations partirent de tous les coins et recoins de la salle.

Son entrée fit une sensation profonde autant que bruyante.

« Mais, cher comte, vous êtes rajeuni de vingt ans !

– Vous vous êtes teint ? » insinua un intime.

Philosophiquement, le comte Hentieux répondit :

« Je me suis teint, c’est vrai. Mais, que voulez-vous, avec la vie orgiaque et sardanapalesque que je mène, je ne me sentais pas digne de porter des cheveux blancs. »
 
 

 
 

– « Les Auteurs gais, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10393, mardi 10 août 1909, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

–  « Échos, » in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-sixième année, n° 3138, mardi 7 septembre 1909, sans titre et sous le pseudonyme de « Feuilledevigne » :
 
 

Un de nos cercles compte, parmi ses membres, J. de P…, un marcheur enragé et incorrigible.

Il y a quelques mois, celui-ci, procédant à sa toilette, se vit poivre et sel dans son miroir, puis le sel augmenta pendant que le poivre diminuait ; enfin, un beau, jour, les cheveux et la barbe du cercleux furent couverts de neige.

Notre homme prit une énergique résolution.

Le lendemain, tout transformé, tout rajeuni, il se rendit à son cercle. Son entrée fit sensation.

« Mais, mon cher, vous voilà rajeuni de dix ans, dit l’un.

– Mais vous êtes outrageusement teint ! » s’écria un autre.

Philosophiquement, J. de P… répondit :

« Je me suis teint, c’est vrai. Mais que voulez-vous, j’ai toujours respecté les cheveux blancs et, avec la vie que je mène, je ne me suis pas cru digne de les porter. »
 
 

☞  Ce texte s’inspire d’une anecdote parue sous la signature d’« Un Passant » [pseudonyme d’Auguste Vacquerie], et qui trouva des échos dans la presse jusqu’en 1903 : « Les On-dit, » in Le Rappel, n° 4836, jeudi 7 juin 1883 [19 prairial an 91]. Gustave Le Rouge ayant régulièrement collaboré à la presse d’Afrique du Nord, il est intéressant de noter qu’on la trouve reprise anonymement dans la rubrique « Échos de partout, » du Petit Colon algérien, dix-septième année, n° 6008, samedi 31 mars 1894.
 
 

 
 
 

3. LE BREVET D’INNOCENCE

 

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C’est cette année, dans la salle du Musée de la ville que se passe l’examen du brevet simple pour les demoiselles.

Les inspecteurs primaires du département sont là, avec, comme président, un gros bonnet universitaire. Quatre ou cinq professeurs du Lycée ont été adjoints en qualité d’examinateurs.

Chacune des jeunes lauréates de l’écrit attend son tour, avec un peu de fièvre dans les yeux.

Le professeur appelle :

« Mademoiselle Ledoux. »

Une jolie blonde – de seize printemps et autant d’hivers – se lève et vient se placer devant l’examinateur.

Après quelques interrogations, le professeur pose cette question, au moins bizarre :

« Mademoiselle, dites-moi quels sont les quatre âges de l’homme ? »

Mlle Ledoux insinue :

« L’enfance, l’âge mûr, la vieillesse…

– Voyons, mademoiselle, vous en oubliez un. »

Et comme la jeune fille ne répond pas, le professeur souffle :

« L’ad… l’ad… l’ad…

– Ah ! oui, je sais, je sais, dit Mlle Ledoux, l’adultère ! »
 
 

 

– « Variétés, » in La Gazette illustrée de Biarritz, journal politique, littéraire et mondain, cinquième année, n° 206, du 3 au 10 juin 1897, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Le Journal pour tous, quatorzième année, n° 33, jeudi 18 août 1904, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2495, jeudi 3 août 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-troisième année, n° 2696, mardi 5 juin 1906, avec des modifications, sous le titre « Émotion » et le pseudonyme de « Pierre Claudet » :
 
 

ÉMOTION

 

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« Non, s’écria Lili de Valfleur, vous pouvez pas vous faire une idée de ce que j’étais gourde en mon jeune âge… Vous ne devineriez jamais ce que mon paternel voulait faire de moi…

– Ce que tu es maintenant ! hasarda le petit vicomte Brimontin.

– Vieille poire ! mon père était un homme à principes ; il ne plaisantait pas sur ce chapitre, il tenait absolument à ce que je sois institutrice…

– Institutrice, toi ? »

Tout le monde se pouffait.

Et Lili de Valfleur poursuivit, après avoir sucé la paille de son cocktail :

« La première fois que je me présente à mon brevet simple, l’examinateur, un vieux bronze qui me couvait des yeux, me demande quelles sont les périodes de la vie de l’homme…

Très émotionnée, je lui réponds : « La jeunesse, l’âge mur, la vieillesse ! » Il me dit alors doucement : « Vous en oubliez une mademoiselle ! » Je me trouble et je cherche en vain, je ne trouvais pas… L’autre, pour m’aider, se met à me souffler : « L’ad… l’ad… l’ad… » Alors moi, étourdiment et joyeuse en même temps de pouvoir répondre, je m’exclame au grand scandale de toute la salle :

« Ah oui, Monsieur, je sais, l’adultère ! »
 
 
 

 

4. I. N. R. I.

 

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Ce gros et gras farceur de Chagnolleau, Chagnolleau l’aubergiste, était malade, bien malade, car il gardait le lit depuis trois jours des suites d’une attaque d’apoplexie. Il est tellement sanguin, cet homme !

Sur les instances de sa femme, il se décida à faire son testament.

On fit venir le notaire.

Quand celui-ci eut placé, sur le table de la chambre, l’encrier, la serviette et son papier timbré, quand les témoins amenés se furent assis, après les paroles de courtoisie, le notaire commença la rédaction de son acte.

« Comment vous appelez-vous, père Chagnolleau ?

– Moi ?

– Oui, votre nom de baptême.

– Je m’appelle comme le bon Dieu, dit, en riant très large, ce vieil incurable de la gaieté.

– Comment, comme le bon Dieu ? interroge le notaire qui n’y comprend rien.

– Oui donc, comme le bon Dieu. Regardez sur ce crucifix ; mon nom y est écrit.

– Je ne vois rien, » dit le notaire, qui ajoute mentalement : « Pauvre Chagnolleau ; je ne le croyais pas si bas. »

« Ben, dit Chagnolleau, vous ne savez donc pas lire ! Je m’appelle InriInri, donc !

– Ah ! Henri… Très bien. »
 
 
 

5. PALMES ACADÉMIQUES

 

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Quand Baptiste Radier, le minotier, eut quarante ans, il n’eut plus qu’une pensée, qu’un désir, qu’une ambition : être décoré.

Peu lui importait d’ailleurs la couleur du ruban, qu’il fût violet, rouge ou vert ; ce qu’il voulait, – et il ne pouvait plus vivre sans cela, s’avouait-il, – c’était un ruban, par lequel sa boutonnière serait fleurie et son orgueil satisfait.

Il pensa un temps au « poireau » ; mais il n’avait jamais fait de culture, et ne possédait que juste un arpent de jardin.

La Légion d’honneur, il n’y pouvait songer ; et il pleurait presque de rage à cette pensée, car il se sentait tout de même un faible pour cette décoration.

Mais les palmes académiques, pourquoi ne les aurait-il pas ?

Il se mit donc à écrire, dans son plus pur français, une HISTOIRE DE LA MINOTERIE. Ce qu’elle fut ; ce qu’elle est ; ce qu’elle devrait être.

Il fit gémir les presses avec sa copie, et distribua quelques exemplaires de son ouvrage à toutes les sommités du pays.

Il adressa même au député influent de sa circonscription un exemplaire tiré spécialement sur papier du Japon, qu’il adorna d’une dédicace somptueuse, où, en quelques phrases bien senties, il dépeignait ses sentiments patriotiques, et l’enthousiasme qu’il avait pour le régime actuel.

Puis il fit sa demande, et attendit un an, deux ans.

Il s’informa, et apprit que l’on ne songeait pas du tout à le décorer des palmes violettes.

Baptiste Radier fit un grand effort sur soi-même. Il se raidit contre la douleur du coup qui le frappait. Il resta ferme et stoïque sous le malheur, et commença, dès le soir même, dans son jardinet où il avait construit une serre, la culture en grand de la violette.

Depuis, presque en toute saison, Baptiste Radier ne sort jamais sans étaler à sa boutonnière l’emblème gracieux de la modestie, une violette… de la couleur des palmes académiques qu’on lui refusa.
 
 

 

☞  On trouve ce pamphlet anonyme dénonçant l’abus des décorations, dans le Journal de Saint-Denis, moniteur général de la banlieue de Paris, vingt-deuxième année, n° 1963, dimanche 21 avril 1901. Rien ne permet d’affirmer que le rédacteur en soit Gustave Le Rouge ou Guitton, mais l’auteur de l’article s’est indéniablement inspiré du texte des « Palmes académiques » :
 
 
 

NOISY-LE-SEC

 

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Autour d’une décoration

 
 

Quand Durin (Ugène pour les habitués de l’hôtel de l’acétylène) fut nommé deuxième adjoint, il n’eut plus qu’une pensée, qu’un désir, qu’une ambition : être décoré.

Peu lui importait d’ailleurs la couleur du ruban, qu’il fût rouge, bariolé, vert ou violet ; ce qu’il voulait, – et il ne pouvait vivre sans cela, s’avouait-il, – c’était un ruban par lequel sa boutonnière serait fleurie et son immense orgueil satisfait.

Il pensa d’abord au Mérite agricole ; pourquoi n’aurait-il pas le poireau ?

N’était-il pas fils de cultivateur et cultivateur lui-même ?

Il est vrai qu’il n’était président d’aucun syndicat agricole, ni d’aucun comice ; il n’était membre d’aucune société horticole, arboricole ou agricole ; il n’avait jamais rien inventé, ni organisé ni même encouragé. Et pourtant il lui fallait un titre. Il le trouva. Comment ? L’histoire un jour nous l’apprendra peut-être. Toujours est-il qu’il fut décoré de l’ordre cher à « Méline-Pain-Cher. »

Les mauvaises langues disent que notre adjoint avait des aptitudes toutes spéciales pour cultiver la carotte… Et depuis cette époque, il ne sortait jamais sans étaler à la boutonnière de son adipeuse personne un ruban aussi large qu’un insigne de pompier, en ayant bien soin de n’étaler que le rouge ; car il avait un faible pour le rouge de la Légion d’honneur et il pleurait de rage à cette pensée de n’y pouvoir songer.

Un an après, il se reporta sur le ruban violet. Quand on réussit une fois, dit un vieil adage, il n’y a pas de raison pour ne pas réussir deux.

Son éducation laissait beaucoup à désirer ; son instruction était des plus élémentaire, il ne pouvait donc se faire passer pour homme de lettres, car la langue française, quand il avait occasion de s’en servir, était à peu près en aussi mauvais état que la reine Brunehaut, quand on l’obligea à faire de la haute école, attachée par les cheveux à la queue d’un cheval extrêmement peu dompté.

Il réussit dans ses combinaisons cependant, puisqu’il vient d’être palmé et, pour terminer, nous nous bornerons à mettre sous les yeux de nos lecteurs les appréciations suivantes d’un excellent journal républicain.

4200 personnes furent décorées le 29 mars. Plus de 15000 autres furent amèrement déçues. Le ministre avait reçu plus de 20000 demandes.

Si ces demandes avaient été faites à l’insu des intéressés, ou du moins sans intervention de leur part, il faudrait se réjouir de leur nombre. Ce serait une preuve que, de l’avis des autorités universitaires, plus de 20000 personnes en France ont droit à une distinction à cause de leur valeur intellectuelle et de leur dévouement à l’enseignement !

Ce serait honorable pour notre pays.

Mais, hélas ! le chiffre des candidats aux palmes est seulement attristant, il ne prouve que l’amour exagéré des décorations.

La plupart des demandes ont été formulées par ceux qu’elles concernent. Elles émanent de gens qui veulent être remarqués au milieu de la foule. À défaut du ruban rouge, ils se contentent du ruban vert ou violet. Mais il leur en faut un. Ils font les démarches les plus humiliantes pour l’obtenir. Devant l’homme politique influent, ils s’abaissent pour se faire élever – ô ironie – dans l’ordre de la légion d’honneur, du mérite agricole ou du mérite académique.

Il est nécessaire de réagir contre cette tendance qui se manifeste de plus en plus dans tous les milieux de la Société. En même temps qu’elle entretient et développe la vanité humaine, elle fait commettre des actes incompatibles avec la dignité personnelle. Elle est aussi directement hostile au principe de l’égalité. Il y a, pour la combattre, une double raison morale et politique.

Sans doute il ne faut pas songer à l’anéantir. Nos traditions et l’esprit de justice exigent que nous conservions l’usage des récompenses nationales. Il est bon que la valeur intellectuelle ou morale soit mise en relief quand elle est extraordinaire. Il convient d’attacher une croix sur la poitrine du héros ou du savant.

Nous aimons les médailles, les croix et les crachats. C’est incontestable.

Soit ! Mais, de grâce, qu’on ne les prodigue pas au point de les déprécier. Actuellement, on les donne à profusion. Tout le monde bientôt sera décoré. Pour être distingué, il faudra avoir la boutonnière vierge. Déjà, certains n’osent pas arborer les palmes, moitié modestie et moitié honte.

Si j’étais à la place du ministre, je réduirais le nombre des promotions aux grades d’officier d’Académie et de l’instruction publique.

Bien que la « rubannose » soit une maladie sans guérison, il faut chercher à l’enrayer, non à la propager.
 
 
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 89, dimanche 12 avril 1903, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in La Gaudriole, journal de joyeux récits, chansons, contes gaulois et romans illustrés, nouvelle série, n° 98, dimanche 7 juin 1903, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. » 
 

– in Mémorial d’Amiens et du département de la Somme, supplément illustré, onzième année, n° 44, dimanche 1er novembre 1908, sous le titre « Le Ruban violet » et le pseudonyme de « Humbug. »
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 379, dimanche 1er novembre 1908, sous le titre « Le Ruban violet » et le pseudonyme de « Humbug. »
 

– « Le Dimanche drôle, » in La Petite Gironde, journal républicain régional, quarante-troisième année, n° 14846, dimanche 23 février 1913, sous le titre « Le Ruban violet » et le pseudonyme de « Humbug. »
 

– in Le Bourguignon, journal de la démocratie radicale-socialiste, quatre-vingt-seizième année, n° 71, mercredi 26 mars 1913, sous le titre « Le Ruban violet » et le pseudonyme de « Humbug. »
 
 

 

6. LES DEUX AVEUGLES

 

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Ouï en allumant une cigarette…

Deux vieillards, debout sur le macadam du trottoir, avec tous les deux sur la poitrine cet écriteau de bois : « Aveugle de naissance, » cherchent un peu de chaleur au premier soleil printanier.

Passe un monsieur, l’air pressé, avec sous le bras une serviette de cuir.

Les deux aveugles geignent en duo :

« Ayez pitié, mon bon monsieur… »

Le monsieur fouille dans sa poche, et donne à l’un des deux vieillards son obole.

Quand le monsieur s’est éloigné, un des deux aveugles demande à son compagnon :

« Comment s’appelle donc ce monsieur qui vient de te donner ?

– Je ne te le dirai pas, fait l’autre aveugle ; je ne le connais que de vue. »
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 73, dimanche 21 décembre 1902, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– « La Vie drôle, » in La Bohème, journal des étudiants [Montpellier], deuxième année, n° 26, samedi 25 mars 1910, sous la pseudonyme de « Diogène. »
 
 
 

7. LE PORTRAIT

 

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Bébé est dans le salon avec papa. Ils feuillètent un album de photographies.

Papa sert de cicérone à son rejeton. Il dit, en tournant les pages :

« Voici petite Cousine, petit Cousin… Oncle Ernest, tante Ernest… Voici Bébé… Voici mon papa à moi, ton grand-père. »

Papa veut tourner la page. Bébé l’arrête d’un geste, reste songeur en regardant la vieille photographie représentant un homme de vingt-cinq ans tout au plus.

« Mais, dit bébé, comment cela se fait-il que ton papa soit plus jeune que toi ? »
 
 

 

8. JOYEUSE MACABRERIE

 

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« Voici, commença Lunard, qui venait de finir son huitième bock, ma dernière histoire de femme :

C’est lundi dernier, vers dix heures du soir, que je me décidai, ayant vaincu ma timidité native, à monter chez elle.

Elle m’ouvrit sa porte comme à un habitué.

Mon cœur tressaillait d’une angoisse délicieuse.

«  Je ne vous aime pas… » commençai-je.

Comme, de ces paroles, elle paraissait étonnée, j’ajoutai :

« … Je vous adore. »

Et elle sourit.

« Prouvez-le-moi, » fit-elle.

En joie, croyant un acquiescement, je voulus river mes lèvres aux siennes.

«  Pouah !… Pas ainsi. Ce n’est pas une preuve d’amour, cela !

– Que faut-il faire, ô blonde ?

– Me donner votre cœur… »

Je pris un scalpel ; et, ayant détaché mon cœur de ma poitrine, je le lui remis, sur une assiette.

Je blanchissais, en proie à des douleurs atroces ; elle, implacable, continua :

« … et votre tête ! »

Je me dirigeai vers la cuisine ; et, m’étant placé la tête sur le billot, je me la tranchai, avec une hache.

Je pris ma tête dans la main droite, et la déposai sur l’assiette auprès de mon cœur.

« Bien, » dit-elle, avec un sourire satisfait.

Je ne pus rien répondre. Je tombai à ses pieds ; j’étais mort.

Ceci se passait le lundi soir.

Le mercredi matin, à midi, j’étais enterré. »
 
 
 

9. MÉTEMPSYCOSE

 

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Je me trouvais l’autre jour chez mon ami Taillinbach, à la campagne.

Nous avions fini de dîner ; et une accorte bonne venait de nous servir un excellent moka sous une tonnelle feuillue.

Étendus sur les bancs verts, tels des pachas sur des sophas, nous dégustions la dive liqueur, en fumant de minuscules cigares qui coûtaient chacun un minimum de vingt sous – mon ami Taillinbach est bimillionnaire, et n’en est pas plus fier pour cela.

Notre regard était vague. Je contemplais les arabesques que dessinaient les feuilles sur notre tête ; et la conversation languissait, quand mon ami, d’une voix de stentor, – ne pas dire : voix de centaure (grammaire de Noël et Chapsal), – appela son chien :

« Stick ! Stick ! »

Une bête magnifique, un setter jaune-feu, s’avança, quasi-cérémonieusement, sans entrain, à quelques pas de son maître, et frétilla nonchalamment de la queue.

« Ah ! la belle bête, » dis-je à mon ami. Et je tendis la main pour caresser le chien : « Stick ! Oh ! le beau Stick ! »

Stick se laissa caresser comme par devoir, pour ne pas faire affront à un invité ; mais évidemment il aurait préféré être ailleurs.

Il me regarda de ses grands yeux intelligents pailletés d’or – son maître est si riche ! – et je crus lire ceci dans son regard : « Tu sais, si tu veux me faire plaisir, laisse-moi tranquille. Je ne te connais pas, et je ne tiens pas à avoir de relations avec toi. Je ne suis pas sociable à ce point. »

Son maître, à son tour, voulut lui faire faire le beau, le forcer à me donner la patte.

Stick se prêtait à tous ces exercices par devoir, par nécessité ; mais évidemment ma tête ne lui revenait pas.

Ce chien m’avait toutes les allures d’un misanthrope.

Taillinbach me raconta comment il avait eu ce chien. Oh ! l’histoire n’offre qu’un intérêt médiocre, mais elle est nécessaire quand même pour la compréhension du drame émouvant que nous allons raconter.

En deux lignes, le voici :

Un cousin germain de Taillinbach, étant mort il y a six mois, lui avait légué le noble Stick par testament.

Et le drame ? Où est le drame ?

Eh bien, voici le drame.

Les plus gros effets naissent parfois des causes en apparence les plus futiles. C’est ainsi que, pour dire quelque chose, pour avoir l’air de m’intéresser au chien que l’on me présentait, je demandai à Taillinbach :

« Est-ce que Stick a toujours été son nom ? »

Taillinbach me répondit :

« Autrefois, il s’appelait Tom. »

À ce nom de Tom prononcé doucement, Stick commença déjà à relever les oreilles.

« Tom ! Tom ! » appelai-je alors d’une voix forte.

Et Stick, que j’avais jugé d’humeur morose et peu caressante, Stick bondit sur moi, me mangeant de caresses, aboyant de joie, la queue frétillarde, exultant…

Car il se souvenait, pauvre bête, de l’heureux temps où il était un homme.
 
 
 

10. UNE BELLE PLACE

 

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Edmond Martre est à la campagne, chez une vieille tante.

La jolie figure de ce beau garçon habillé à la mode de demain a vite fait de séduire la petite soubrette de madame sa tante.

Dans les coins, il lui cause, et lui fait des propositions galantes.

« Oui, dit la soubrette ; mais si madame apprenait… elle me mettrait à la porte… Si encore vous me connaissiez une belle place !… Connaissez-vous une belle place ? »

Edmond Martre répondit :

« Si je connais une belle place !… Parfaitement, la place de la Bastille.

– Alors, c’est différent, répond la petite soubrette… Comme ça, nous pourrons nous arranger. »
 
 

 

– Anonyme, in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 19, dimanche 24 décembre 1899.
 

– « La Vie drôle, » in La Bohème, journal des étudiants [Montpellier], deuxième année, n° 26, samedi 25 mars 1910, sous la pseudonyme de « Diogène. »
 
 
 

11. GERTRUDE

 

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La naïve enfant qu’est Gertrude assiste à des courses de vélocipèdes pour la première fois.

Le spectacle l’intéresse de ces roues volantes, rasant la terre sans bruit, d’une vertigineuse vitesse.

La grande Internationale se court, le clou de la fête. Des coureurs célèbres sont venus, alléchés par les prix.

Le signal est donné.

Les roues volent.

La foule est anxieuse et suit du regard les coureurs.

Le maillot rouge est premier, suivi de près par le maillot noir – deux maîtres de la pédale.

Le maillot noir, soudainement, tombe.

La foule jette un cri de pitié, de dépit aussi ; car les parieurs sérieux et les parieurs pour rire comptent beaucoup sur lui.

Le gendarme Vaupapiet qui, par hasard, en curieux, se trouve dans la foule, n’écoutant que son courage, va aider le maillot noir à se relever, et le soutient sur son bras fort.

La naïve enfant qu’est Gertrude jette, en remarquant le geste du gendarme, ce cri parti du cœur qu’entendent les voisins :

« Le pauvre garçon ! Ce n’est pourtant pas sa faute !… Pourquoi ce gendarme lui dresse-t-il un procès-verbal ? »
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 106, dimanche 9 août 1903, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 
 

12. LES FRAISES

 

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On est au dessert à la table d’hôte où sont assis quatre dîneurs, trois représentants de commerce et un Anglais, à longues dents, cheveux rouges et rouge trogne.

La bonne apporte une centaine de fraises, les premières de la saison, et présente le plat à l’Anglais.

« Je n’ai pas encore goûté de fraises cette année, dit le premier voyageur de commerce.

– Ni moi.

– Moi non plus. »

Cependant, méthodiquement, sans emballement, délicatement, l’Anglais prenait des fraises, cuillerée par cuillerée, et les déposait pieusement dans son assiette.

Les voyageurs, qui le voyaient faire, se demandaient quand l’animal aurait fini de se servir.

À la fin, un des trois :

« Monsieur l’Anglais, nous aimons les fraises, nous aussi. »

Flegmatique, l’Anglais répondit :

« Pas tant que moâ… »

Et il continua à prendre des fraises, n’en laissant que juste neuf dans le plat ; trois pour chacun des autres convives.
 
 

 

– in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 16, dimanche 3 décembre 1899, sous le titre « Des Marrons glacés, » et signé des initiales « G. Le R. »
 
 

 

– Anonyme, « Variétés, » in Le Petit Français illustré, journal des écoliers et des écolières, quatorzième année, n° 116, 15 février 1902, sous le titre « Les Prunes. »
 

– Anonyme, in L’École et la Famille, journal d’éducation, d’instruction et de récréation, vingt-huitième année, n° 20, 15 octobre 1903, sous le titre « Les Prunes. »
 

– « La Vie drôle, » in Courrier de la Rochelle, soixante-et-unième année, n° 58, jeudi 22 juillet 1909, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

☞  Ce texte s’inspire d’une diatribe anonyme, parue initialement dans La Lanterne d’Arlequin, dixième année, n° 489, 10 août 1890, sous le titre « Ces bons Albionnais » :
 
 
 

Ces bons Albionnais

 

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John Bull et Jacques Bonhomme dînent ensemble à table d’hôte. Il restait un compotier de fraises. Par politesse, Jacques Bonhomme laisse l’Anglais se servir le premier. L’insulaire verse tranquillement toutes les fraises dans son assiette.

« Mais, s’écrie Jacques Bonhomme, moi aussi j’aime les fraises.

– Aôh ! pas tant que moâ ! »

« Pas tant que moâ ! » Toute la politesse extérieure de John Bull, exquise, se résume en ces quatre mots.

Nous avions la partie belle en Égypte, à Terre-Neuve et à Zanzibar. Et – grâce au crétinisme de nos gouvernants – nous en sommes réduits à cet énervant dialogue :

JACQUES BONHOMME. – Moi aussi, Français, j’ai des intérêts en Égypte.

JOHN BULL. – Pas tant que moâ !

– Moi aussi, j’aime la morue et les homards des pêcheurs de Terre-Neuve.

– Pas tant que moâ !

– Moi aussi, j’ai le droit, de par mes traités, de vous forcer à me dire : goûtez-en, goûtez-y, goûtez Zanzibar. L’affaire me concerne, que diantre !

– Pas tant que moâ !

Et dire que cette sale Marianne nous force à nous contenter de cette égoïste réponse !

Ah ! pauvre France ! quand donc auras-tu un gouvernement fort et digne pour faire respecter tes droits ? Le jour où tu auras ton Roi.
 
 

 
 

☞  Il convient de noter que cette anecdote anti-anglaise a été abondamment reprise dans la presse française jusqu’au milieu des années 1920. Suivant les périodiques, elle est attribuée tantôt à Renan, à la suite de Félix Duquesnel, qui l’utilisa à trois reprises dans ses chroniques (la première fois dans sa « Chronique du lundi » 15 octobre 1900 dans le Petit Journal ; nous avons reproduit ci-dessous celle qui nous a paru la plus intéressante) ; tantôt à Leconte de Lisle, à la suite cette fois d’Henri de Régnier, qui s’est servi de cet épisode pour un chapitre de Figures et caractères (1901).
 
 

CHRONIQUE DU LUNDI

 

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Nous avons parlé ici, il y a quelques mois, du livre de M. Arthur Meyer, Ce que mes yeux ont vu, et nous en avons constaté le succès. L’auteur, en veine, n’a pas voulu s’arrêter en si beau chemin, et voici qu’il vient de faire paraître un nouveau volume : Ce que je peux dire… Celui-ci est comme la suite, ou mieux, le complément de l’autre.

Le premier nous décrivait, d’une plume pittoresque, la vie politique d’un demi-siècle ; cette fois, c’est la vie mondaine et sociale que l’écrivain fait passer sous nos yeux. Il a vécu, il a vu, – vu de tout près, – il raconte avec beaucoup de verve, et ce qui mieux est encore, avec beaucoup de fidélité.

Sous les yeux du lecteur défilent, ainsi qu’en un cinéma rétrospectif, toutes les personnalités qui ont joué un rôle en cette période. Les silhouettes sont découpées en chair vive, et on a plaisir à les revoir et à les reconnaître. Pour ceux, comme moi, hélas ! qui sont « du temps, » c’est un souvenir, alors que, pour les plus jeunes, c’est une révélation.

Voilà un livre que tout curieux du temps passé doit conserver en sa bibliothèque, car c’est avec les « Petits Mémoires » que se constitue vraiment l’histoire, l’histoire intime, celle qui est la vraie, parce qu’elle a été vécue. La difficulté, quand on écrit les « Petits Mémoires » où on ne se met pas directement en scène, mais seulement quand il est nécessaire, c’est d’avoir ce que Balzac appelait la « colonne vertébrale, » c’est-à-dire la clef de voûte, le point d’appui qui est nécessaire pour le rattachement des faits. Alors, très habilement, notre écrivain a donné à son livre une forme de roman, en prenant comme prétexte une figure de femme qui, pendant ce demi-siècle, s’est trouvée mêlée au mouvement social, a réuni autour d’elle, dans une sorte de cénacle privilégié, une élite sans cesse renouvelée, ce qui est prétexte à la vision des personnages.

La « Dame aux violettes, » ainsi appela-t-on familièrement celle qui fut plus tard Mme de Loynes, n’a pas été, d’ailleurs, une femme ordinaire, et sous ses yeux très doux, sous son aspect d’un charme très féminin, – que reproduit si bien le portrait peint par Amaury Duval qui figure au frontispice du livre, – il y avait une volonté ferme et une secrète ambition de dominer, d’être une puissance.

Alexandre Dumas fils fut une des premières rencontres qu’elle fit à son arrivée à Paris, quand elle descendit, non pas du coche, comme Manon, mais du train qui arrivait de Reims, son pays d’origine.

« Vous savez, lui dit-elle, que je suis venue ici pour m’instruire. Je veux apprendre.

– Et pourquoi ? fit Dumas.

– Parce que je peux avoir, un jour, Paris à mes pieds !

– Vous, si modeste ! Mais vous ne serez jamais la « Dame aux camélias, », vous êtes et vous resterez, ma chère enfant, la « Dame aux violettes. »

Puis Dumas lui fit choix d’un professeur, et ce professeur ne fut pas le premier venu, puisque c’était Sainte-Beuve lui-même. Pendant des années, Sainte-Beuve, transformé affectueusement en précepteur, lui enseigna la littérature et ouvrit cet esprit fin, délicat, qui ne demandait qu’à s’épanouir.
 

*

 

À mesure qu’il suit les transformations de son héroïne, l’auteur décrit les mondes qu’elle a traversés. Et c’est d’abord le tableau très animé du boulevard du Temple qui fut comme un îlot perdu dans la grande ville, car il avait, en quelque sorte, sa vie particulière, alors que les théâtres qui formaient ce qu’on appelait le Boulevard du Crime, se tenaient comme agglomérés, les uns près des autres. C’est là que Mme de Loynes, alors Jeanne Détourbey – de son nom de famille personnel – connut Adolphe d’Ennery, le grand dramaturge de l’époque, le roi du mélodrame, dont nous avons alors la monographie intéressante. Elle se lia d’amitié avec lui et cette amitié, qui dura toute la vie, ne se dénoua que par la mort.

C’était un personnage bien original, bien curieux, ce d’Ennery qui possédait le plus bel esprit d’à-propos qu’on pût rêver. De l’esprit, il en avait à revendre, mais il n’en mettait jamais dans ses pièces. Un jour, un ami lui demanda :

« Pourquoi, toi qui as tant d’esprit dans ta conversation, en mets-tu si peu dans tes pièces ? »

Il riposta : « C’est pour ne pas troubler les habitudes de mon public. Si je mettais de l’esprit dans mes pièces, il croirait qu’elles ne sont pas de moi. »

Le premier salon constitué par notre héroïne, rue de l’Arcade, la plus calme et la plus provinciale des rues, connut la société d’élite des dernières années de l’Empire. Le prince Napoléon y fréquentait, et aussi Edmond About, Prévost-Paradol, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Sardou, – à son aurore, – Émile de Girardin, celui-ci le plus assidu de tous. On causait de omni re, diraient les casuistes, et on dînait. La chère était exquise, très soignée. On sait que les littérateurs sont gourmets. La cuisinière Madeleine était habile, et, par surcroît, on avait recours à la science d’un maître-queue du faubourg Saint-Germain, alors très en renom.

Renan, le bon Renan, était un des convives habituels. Il parlait peu et semblait somnolent. Vautré dans un fauteuil, il restait immobile, les yeux demi- clos. Il les rouvrait seulement de temps en temps, pour rire aux plaisanteries d’Hector Crémieux. L’auteur d’Orphée aux Enfers et du Petit Faust était follement gai. Bon mangeur, quoique très sobre, Renan aimait surtout les fruits et était sensible aux entremets sucrés. Le soufflé au citron le passionnait, et il ne résistait pas au riz à l’impératrice. Il y a quelque vingt ans, il me souvient que je traversais la forêt des Maures, en balade, avec mon ami Francis Magnard ; nous nous dirigions sur Saint-Tropez, parce que nous devions aller dîner le lendemain, à la Moûte, chez Émile Ollivier. Nous mourrions de faim et, ne rencontrant aucune habitation sous les grands arbres, nous nous demandions si nous n’en serions pas réduits à manger des feuilles, comme fit Robinson, quand, au détour d’une allée, nous aperçûmes une sorte de hutte de charbonnier. Celle-ci portait l’inscription libératrice : « Ici, on donne à boire et à manger. » En deux temps, nous étions en bas de la voiture et implorions le bienfait de l’omelette.

Devant une table de bois blanc posée sur deux tréteaux et recouverte d’une nappe de grosse toile bise, deux convives étaient assis, un gros monsieur et une vieille dame. Le gros monsieur dégustait avec une joie visible un fromage à la crème. La vieille dame le contemplait avec sollicitude. Le gros monsieur se retourna ; c’était Ernest Renan. En nous apercevant, il se mit à rire et nous tendit les mains.

« Vous ici ! Par quel hasard ? Voilà une rencontre inattendue. Vous voulez déjeuner, sans doute, eh ! bien, vous trouverez en cette hutte hospitalière tout ce qu’il faut : des œufs frais, du lard délicieux. Offrez-vous une grillade. Il y a aussi du fromage à la crème sans pareil. »

En disant « sans pareil, » sa bouche prenait des airs de concupiscence. L’excellent homme n’avait que le tout petit péché de la friandise.

Malgré moi, j’ai pensé à l’histoire du saladier de fraises. Renan, qui voyageait en Bretagne, s’étant arrêté en l’hôtel de je ne sais quelle petite ville, déjeunait à table d’hôte. Au dessert, on vit passer un saladier de superbes fraises bien rouges, bien fraîches, tout à fait appétissantes. Lorsque le saladier arriva au voisin de Renan, celui-ci, un Anglais, à la fourchette sans peur et sans reproche, vida tout le contenu du saladier dans son assiette, sans préoccupation des autres convives.

« Mais, monsieur, fit Renan tout ému et presque timidement, moi aussi, j’aime les fraises !

– Pas tant que môa !! » répliqua l’Anglais flegmatique, en engouffrant dans sa bouche, sans pitié, une première cuillerée toute pleine du fruit délicieux.
 

*

 

Puis, à propos du salon de Mme de Loynes, l’auteur passe en revue les divers salons mondains et rappelle entre autres les redoutes d’Arsène Houssaye, ces réceptions pittoresques et si curieuses, où se retrouvaient tous les mondes ; là on se rencontrait, on s’intriguait, formant des groupes sur les marches du grand escalier de l’hôtel de l’avenue Friedland. On y était si bien reçu par l’hôte charmant qui vous souriait en sa barbe blonde, en vous tendant sa main toute cordiale.

Le salon de la rue de l’Arcade prit encore bien plus grande importance, lors de son transfert à l’avenue des Champs-Élysées. C’est là que naquit la Patrie française. Nous y trouvons le récit de son passé tumultueux ; les épisodes se succèdent, passionnants, et ce volume est en quelque sorte le bréviaire de « ce qui a été. » On y soulève même parfois un coin du voile qui a caché la genèse de certains événements, dont nous ne connûmes que la surface.

Après les orages, était venu le calme reposant. Le salon des Champs-Élysées fut alors celui de la « désabusée, » qui chercha le refuge dans les lettres. Tous les jeudis, on dînait entre littérateurs ; c’était le jour des académiciens, et bien des aspirants au fauteuil ont fait la station dans le bel entresol, proche la place de l’Étoile.

Puis, tout a une fin, puisqu’il n’y a rien d’éternel en ce monde. La « Dame aux violettes » est morte, il y a quelques années déjà, suivant, à quelque distance, ses amis, partis les premiers, et le volume des « Petits Mémoires, » se termine par un épilogue mélancolique, la visite à la tombe du cimetière Montmartre, tombe très simple, où rien ne rappelle que celle qui y repose a joué un rôle plus important qu’on ne pouvait le supposer.

Hélas ! qui se souvient de nous quand nous ne sommes plus là ? Tout passe ! comme a dit la princesse. Les générations se superposent, et l’oubli, qui se fait vite, se ferait plus complet encore, si le souvenir de ceux qui ne sont plus n’était réveillé, parfois, par ceux qui sont encore, ceux qui peuvent dire : « J’ai vu et je raconte ! »
 
 

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(Félix Duquesnel, in Le Petit Journal, cinquantième année, n° 17958, lundi 26 février 1912)

 
 

LE PLAT DE FRAISES

 

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Il n’y a encore rien de tel souvent que les anecdotes pour aider à se figurer nettement et vivement les êtres et les choses. Il en a circulé de tout temps, en France, d’admirables. Chacun de nos grands hommes en a quelques-unes sur son compte, où nous apprenons mieux à le connaître que dans ses portraits les plus achevés. Nos Rois et nos Princes eurent les leurs, qui servent à les préciser dans nos mémoires. De moindres personnages même doivent de survivre à quelques saillies heureuses ou à quelques traits pittoresques, dont le souvenir dure plus qu’eux. L’anecdote, en somme, nous apprend assez exactement la façon dont leurs contemporains se représentaient les plus illustres et les plus singuliers d’entre eux. C’est une sorte de monnaie éparse où l’Histoire va confronter l’effigie de ses médailles. Les anecdotiers ne sont point si méprisables. Saint-Simon en est un à ses heures. Tallemant des Réaux ne fut que cela et nous paraît maintenant autre chose. Ses Historiettes sont de l’Histoire. Chamfort sait toute la valeur d’une anecdote. Aussi choisit-il les siennes avec soin. Il les grave d’un style acéré, précis et définitif, sur ses amères tablettes enduites de cire et de fiel.

Toutes n’ont point la même portée. Il en est de particulières et de générales. Certaines peignent un homme, d’autres avec lui toute une époque. Il y en a de personnelles et de locales, d’autres qui sont, si l’on peut dire, nationales, qui n’instruisent pas seulement de l’habitude d’un individu, mais encore et même du caractère d’un peuple.

J’en sais une que j’ai souvent entendu raconter par Leconte de Lisle. Il la répétait volontiers, la trouvant sans doute excellente et d’un fort bon comique. Il avait constaté qu’elle amusait et il trouvait là un prétexte à la redire, car ce haut esprit ne dédaignait pas d’être plaisant. L’avait-il apprise ou inventée ? Je ne sais, mais il la contait fort bien. Un jour donc que le poète se trouvait dans une petite auberge de la côte bretonne, il s’assit pour déjeuner, à l’unique table du lieu, en face d’un gentleman anglais, qui y avait déjà pris place. C’était un gros homme joufflu et rougeaud. Le repas s’achevait en silence, quand la servante posa sur la nappe un plat de fraises. L’Anglais, sans dire mot, les attira à lui, il se les versa toutes sur son assiette. « Mais, Monsieur, j’aime aussi les fraises, dit Leconte de Lisle. – Aoh ! lui répondit l’Anglais, pas tant que moâ ! »

J’ai souvent repensé depuis à la réponse de l’amateur de fraises. Ce qui n’était qu’un trait individuel est devenu un fait national. L’historiette est de l’histoire, car nous en sommes avec l’Angleterre à ce qu’on pourrait appeler la politique du plat de fraises.
 

*

 

Les Français sont des gens étonnants. L’opinion européenne les a gâtés. Il est évident qu’on s’occupe beaucoup d’eux de par le monde, aussi ont-ils pris le parti de suivre l’exemple universel et de s’occuper à peu près exclusivement d’eux-mêmes. Ce qui ne se passe pas chez eux et par eux les laisse assez indifférents. Ils sont habitués à cette sorte de curiosité générale qu’excite à l’étranger le spectacle incessamment varié de leur agitation continuelle. Ne fut-ce point jadis pour avoir des nouvelles de France que le méthodique philosophe Emmanuel Kant changea une fois la promenade accoutumée qu’il faisait chaque jour, depuis vingt ans, d’un arbre à un autre, sur le mail de Kœnigsberg, pour aller au-devant du courrier de Paris ? Voilà ce qui plaît aux Français et ils feraient volontiers une révolution pour déranger encore M. Kant, de Kœnigsberg. Quant à savoir qui il est exactement, c’est autre chose.

Le Français n’a aucun souci de connaître ses voisins. Il se contente à leur égard de formules faciles qui le satisfont entièrement. Il lui suffit de se dire que l’Allemand est lourd, l’Italien expansif, l’Espagnol orgueilleux, le Suisse honnête, l’Américain riche. Quant à l’Anglais, il le trouve ridicule.

C’est le type dont la plaisanterie populaire s’amuse le plus volontiers. Il y a entre ces deux races je ne sais quoi d’hostile. Peut-être une vieille rancune historique ? certes une antipathie foncière. Je crois qu’on a, de part et d’autre, et l’un pour l’autre, le sentiment de l’absurde et du grotesque. Cela revient pour l’Anglais à nous mépriser un peu et à nous paraître comique. À coup sûr, il l’est.

La bizarre population ambulante qui vient d’outre-Manche chaque année pour visiter nos monuments, nos sites, nos villes, contribue à cette moquerie. Elle est caricaturale. On le sent ici. C’est sur cet aspect physique que se règle la notion vulgaire de l’Anglais ; car, que saisit-on d’eux au passage ! Ils sont peu communicatifs et on n’apprend guère que leur morgue et leur sans-gêne.

À qui résiste à cette impression populaire, s’informe, observe, étudie, compare et pense, apparaît vite une autre Angleterre. Une race d’hommes l’habite, sérieuse et forte, hardie et énergique. Cette Angleterre mérite notre admiration et elle a ses admirateurs. Ils y voient une des plus belles et des plus complètes expressions sociales des temps modernes. Ils y admirent un État solidement organisé, avec un grand sens de la liberté et de la dignité humaines. Ils aiment sa hiérarchie, l’équilibre savant de ses forces, sa vitalité laborieuse. Les pouvoirs publics y sont sages et actifs ; les institutions politiques durables ; les entreprises privées intelligentes. Cette Angleterre-là fait grande figure à distance. Voici un peuple robuste et sain ; il sait vouloir ce qu’il veut et ce qu’il veut vouloir ; sa haute prospérité légitime son orgueil. Il donne le spectacle d’une belle vie nationale. Il a le culte de la liberté et le respect du droit.

Oublions ce qui l’a fait tel qu’il est. Les griefs historiques ne sont plus de mise. Profitons du voisinage. Que craignons-nous ? Il est pacifique et nous voulons la paix. Nous n’aurons pas avec lui les désagréments de la brutalité tudesque, ni les surprises de la vivacité italienne. Il a pour devise : Dieu est mon droit.

Oui, seulement, de droits, il ne reconnaît que les siens qui lui paraissent, plus que certains, indiscutables. Cette conviction le rend brutal à l’occasion, avec ce qu’il faut d’hypocrisie pour paraître juste. Il parle volontiers du bien de l’humanité et le confond avec le sien propre. Il a pour doctrine secrète que le monde est fait pour lui appartenir. Son esprit de conquête prend des formes détournées. Napoléon débarque en Égypte. Il y est mené certes par des arrière-pensées profondes, mais aussi par l’idée d’accomplir quelque chose de grandiose et d’éclatant. À défaut d’autres avantages, il lui restera au moins celui de la gloire. Qu’importe que le laurier ne produise aucun fruit ! La stérile couronne est belle tout de même.

L’Anglais n’a pas pour la guerre ce goût héroïque qui en fait une sorte de jeu terrible et presque désintéressé. Comme il est courageux, il la fait courageusement, mais il ne s’y détermine que par des raisons commerciales et pratiques et qu’il n’avoue pas, car jusqu’en ses pires prétentions il garde des airs d’accommodement. Il vous dit que le monde est grand et qu’il y a place pour tous. On s’assied à la même table ; seulement, on sent vite son coude qui vous heurte. On sert les fraises. Vous dites que vous les aimez aussi et il vous répond : « Oh ! pas tant que moi ! »
 

*

 

L’éducation que l’Angleterre donne à ses fils renseigne bien sur ce qu’elle attend d’eux et sur ce qu’elle leur promet. Elle en fait des êtres forts et sains, capables de goûter la vie en ses joies matérielles et spirituelles. L’Anglais est réaliste ; son royaume est terrestre ; il veut vivre et bien vivre. Il a inventé le confort ; il aime ses aises. Il les lui faut dans son home comme dans ses institutions, dans toute son existence. Il fera tout pour se rendre la vie bonne, solide et agréable.

C’est là son grand travail individuel et national.

Il s’assurera à tout prix cette stabilité vitale. Aussi voit-il avec terreur et colère tout ce qui lui semble, à tort ou à raison, la menacer. Il a un instinct presque animal de sa conservation. D’ordinaire, tout cela reste tacite ; mais qu’une circonstance survienne, et vous verrez tout ce peuple unanime en ce sentiment fondamental.

Il ne faudrait pas s’imaginer pourtant une Angleterre entièrement mercantile et occupée du haut en bas à son œuvre de bien-être, à sa fonction commerciale et industrielle. Elle est une assez grande nation pour fournir à tout. Elle peut garder son attitude foncière et se permettre les gestes les plus divers. La richesse autorise le luxe. Le souci du confort n’empêche pas le goût de l’élégance. Les noires fumées des usines de Manchester ou de Birmingham passent au-dessus des antiques et somptueux manoirs où les lords chauffent leurs mains blanches au feu clair des vastes cheminées armoriées.

La puissante vie britannique n’alimente pas que des travailleurs et des marchands ; elle entretient des savants et des artistes. Elle n’a même point que des poètes lauréats chargés de chanter la gloire du royaume : elle a de grands poètes qui se chantent eux-mêmes et en eux l’humanité, en dehors des circonstances inférieures et passagères de temps et de lieu.
 

*

 

C’est en leurs poètes que les peuples peuvent le mieux s’aimer et se comprendre. Les rapports entre nations sont sujets à des malentendus et à des disputes. Seules les relations spirituelles restent pures et divines. Elles sont au-dessus des querelles nationales. Gœthe ou Heine me font oublier Bismarck ou Moltke. M. d’Annunzio me cache M. Crispi.

En lisant un drame de Shakespeare, je pense moins à M. Chamberlain. Je n’ai jamais senti mieux que maintenant le besoin de rouvrir les poètes anglais. C’est l’Angleterre qui, avec la France, a produit en ce siècle le plus de poètes. Quelle admirable littérature que celle qui peut nous offrir un chant de Childe Harold, une ballade de Coleridge, un poème rustique de Robert Burns, qui plus tard y ajoute un sonnet de Rossetti, des strophes de Robert Browning, quelque éloquente composition de William Morris ou quelque ode sonore et passionnée de Charles Algernon Swinburne ! Celui-là est un des plus grands poètes lyriques de l’Angleterre. C’est une grande âme trouble et violente. Son verbe est brûlant, sa poésie ressemble au feu. Elle en a l’ardeur éclatante, les éclairs brusques, les flammes subtiles, tandis que celle de Shelley, par exemple, fait songer à l’air, par sa transparence cristalline, sa limpidité vaporeuse, ses rosées et ses rêves qui imitent la forme mobile des nuées.

Et si ce n’est pas assez de ces deux génies, en voici un encore qui va vous parler de plus près au cœur et à l’oreille. Il n’est ni grandiose, ni exalté, il n’est que simplement délicieux. Lisez les vers de ce divin John Keats, mort, à vingt-deux ans, de mélancolie et de solitude. Il était fait pour vivre plutôt dans les Îles Bienheureuses, parmi les brises parfumées, le murmure des fontaines et le roucoulement des colombes, que parmi les brouillards de l’antique Calédonie. Et il n’avait vraiment que faire d’être Anglais, lui qui écrivait dans son poème d’Endymion cette parole admirable et sereine : A thing of beauty is a joy for ever. Une belle chose est une joie pour toujours.
 
 

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(Henri de Régnier, Figures et caractères, Paris : Mercure de France, 1901)

 
 
 

 

13. MARCHAND D’ PARAPLUIES

 

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Quand, après trois grèves consécutives de ses ouvriers toujours de plus en plus exigeants, M. Bamboul, le grand fabricant de cannes, s’aperçut qu’à force de céder à ses subordonnés, il courait tout droit à la faillite, il ferma sa manufacture, liquida à des prix dérisoires son stock de cannes à main et de cannes à pêche, et résolut de vivre sans rien faire, maigrement il est vrai, mais délivré enfin des ennuis inhérents au manufacturier moderne : les menaces de mort et les grèves.

Du fait de la cessation de commerce de M. Bamboul, trois cent trente-trois ouvriers se trouvèrent sur le pavé. Ils n’en pleurèrent pas, d’ailleurs, et demeurèrent au fond plutôt très flattés d’avoir été assez syndicables pour amener le patron à la ruine.

Les uns, les courageux, se firent cireurs de bottes, se sentant assez de forces pour vivre du travail de leurs bras ; les autres, armés d’une longue canne au bout de laquelle ils avaient piqué un long clou, ramassèrent les bouts de cigares et de cigarettes aux terrasses des cafés, avec la tacite et gracieuse autorisation des garçons de l’établissement. Deux purent entrer dans une maison rivale de l’ancienne maison Bamboul ; quatre devinrent assassins par conviction politique « nuance acharniste » ; le reste se fit soleil, au pied des grands murs blancs des monuments publics.

Un seul parmi les ouvriers de M. Bamboul, ce brave homme de Torit, qui n’adhérait jamais à la grève qu’en rechignant, et, par ce fait, était mal vu de ses camarades, se trouva très ennuyé de la ruine du patron. Qu’allait-il faire maintenant pour nourrir sa femme, ses cinq enfants et lui-même par surcroît ? Élevé dès le plus bas âge dans les cannes, il ne connaissait qu’elles, et demeurait incapable de gagner sa vie dans aucune autre branche d’industrie. Il frappa en vain aux portes des ateliers de cannes : partout il fut éconduit ; partout il y avait trop d’ouvriers pour trop peu de commandes.

Par la force du raisonnement, à s’avouer que le parapluie est encore l’objet usuel qui se rapproche le plus de la canne, Torit acheta quelques parapluies au rabais, et résolut de les vendre dans les quartiers pauvres.

Ayant sous le bras une dizaine de parapluies, durant trois jours il erra, offrant sa marchandise d’une voix morte qui se perdait dans le fracas de la rue.

Il disait : « Je vends des parapluies ; en voulez-vous, messieurs et mesdames, des bons et des jolis parapluies ?… » comme il aurait dit à un camarade au retour de l’atelier : « Ma femme est bien malade ; et mon cadet Fernand a attrapé ce matin la coqueluche… »

Torit ne savait pas crier sa marchandise. Les rares passants qui le remarquaient devaient le prendre tout au plus pour un maniaque à qui il fallait dix parapluies pour le garantir de la pluie possible. Durant trois jours, Torit ne vendit pas un seul parapluie ; et c’est le cœur navré qu’il s’en revenait auprès de sa femme, les mains vides d’argent, mais lourdes de parapluies.

Torit, d’ailleurs, s’avouait fort bien que l’improspérité de son commerce n’était due qu’à sa mauvaise façon de crier sa marchandise ; et il s’essaya devant sa femme et ses enfants, dans l’intimité de leur chambre, à chercher et à imiter le cri original, la forte intonation qui devait le faire riche le lendemain.

Peine inutile ; Torit n’avait pas le don.

Mais, deux jours après, comme un collègue passait, criant à tue-tête : « MARCHAND D’PARAPLUIES !… » Torit le suivit à quelque trente mètres et hurla d’une tonitruante voix : « MOI AUSSI !… »

Le cri était trouvé, bizarre, et faisant s’arrêter les passants.

« Marchand de parapluies !

– Moi aussi ! »

Le public faisait cercle, achetait ; et de belles pièces blanches tombaient dans les mains des deux marchands.

Ils s’associèrent ; et leur commerce fructifia au point de rendre jaloux les administrateurs du Louvre et du Bon Marché.

« Marchand d’parapluies !

– Moi aussi ! »
 
 

 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » douzième année, n° 22, jeudi 29 mai 1902, sous le titre « Moi aussi ! » et la signature de Gustave Guitton.
 

– in Le Bon Journal, dimanche 7 octobre 1906, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 

 

14. RESSEMBLANCE

 

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L’Acressonnière – avec un A privatif – a coutume de fréquenter dans la maison de Cornenfert, son ami. L’Acressonnière, vieux, déplumé, mais riche, s’est fait l’ami de madame, et ce n’est un secret pour personne que c’est grâce à lui qu’elle a de si belles robes, d’aussi étincelants bijoux et un si beau service d’argenterie.

Mme Cornenfert, au dernier printemps, met au monde une jolie petite fillette.

L’Acressonnière, s’étant vêtu sur son trente-et-un, (qu’est-ce que veut donc dire une pareille expression, dieux bons !) va faire aux Cornenfert une visite amicale.

La nounou est déjà arrivée et tient dans ses bras la pouponne.

Le vieux monsieur regarde la petite avec un délicieux serrement de cœur, et il éprouve du vague plein l’âme en la contemplant.

«  La charmante pouponne ! Les jolis yeux ! Tiens, remarque-t-il, elle a mes yeux, la petite… C’est tout à fait mes yeux bleus.

– C’est vrai, dit la nourrice railleuse, que c’est tout à fait le portrait de monsieur.

– Vous trouvez, nounou ? interroge, en se cambrant la taille vaniteusement, le piteux L’Acressonnière.

– Certainement, affirme la nourrice, que la petite vous ressemble ; elle n’a pas de dents, elle n’a pas de cheveux ; c’est tout à fait le portrait de Monsieur. »
 
 

 

– in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 9, dimanche 15 octobre 1899, sous la signature de « G. G. Le Rouge. »
 

–  in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2470, mardi 6 juin 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Toug. » [sic]
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » quinzième année, n° 42, jeudi 19 octobre 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Toug » [sic].
 

– in Mémorial d’Amiens et du département de la Somme, supplément illustré, onzième année, n° 52, dimanche 27 décembre 1908, sous le titre « Fidèle Portrait » et le pseudonyme de « Moustic. »
 

– « Les Auteurs gais, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10397, samedi 14 août 1909, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– « La Vie drôle, » in Courrier de la Rochelle, soixante-et-unième année, n° 65, dimanche 15 août 1909, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– « Grappilles, » in Annales africaines, revue hebdomadaire de l’Afrique du Nord [Alger], dix-neuvième année, nouvelle série, n° 24, 15 juin 1912, sans titre et sous le pseudonyme de « Le Grappilleur. »
 
 

 

15. IGNORANCES

 

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Dans le tout petit village de Montedroit existe une boîte aux lettres pratiquée dans un mur de l’unique auberge de la localité.

Un facteur du bourg voisin, où est le bureau de poste, l’ouvre en passant, chaque matin, et emporte les lettres.

Jean-Pierre, domestique de ferme, un soir, à la veillée, ayant fait écrire une lettre à sa bonne amie, la missive finie et mise dans l’enveloppe, prend ses sabots, et court avec sa lettre du côté de la boîte de Montedroit.

Il est dix heures et demie. La nuit est d’ébène. Les gens de l’auberge se sont couchés dès neuf heures.

Le gars Jean-Pierre frappe et frappe encore à coups redoublés à la porte de l’auberge.

« Ohé ! Cousseau ! Cousseau ! La mère Cousseau ! »

Cousseau et sa femme se réveillent, et ouvrent leur croisée pour connaître la cause de ce tintamarre.

« Bonjour, dit le gars Jean-Pierre. C’est moi !

– Qui, moi ?

– Jean-Pierre.

– Qu’est-ce que tu viens faire là, à cette heure ?… »

Alors Jean-Pierre, tout d’une haleine, comme récitant une leçon bien apprise :

« C’est que j’ai fait écrire par Cadet une lettre à Rosalie ; et je suis venu vous dire de guetter demain le facteur, quand il passera, parce que j’ai mis la lettre dans la boîte, et puis trois sous avec que vous lui donnerez. »
 
 

 

– Anonyme, in La Gazette illustrée de Biarritz, journal politique, littéraire et mondain, cinquième année, n° 208, du jeudi 24 juin au jeudi 1er juillet 1897.
 

– « Paris qui chante, » in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 121, dimanche 22 novembre 1903, sous le titre « La Boîte aux lettres » et le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– « La Vie drôle, » in L’indépendant des Basses-Pyrénées, journal républicain, quarante-troisième année, n° 182, mercredi 25 mai 1910, sous le titre : « Les Ignorances » et le pseudonyme de « Marjolet. » Le texte se termine par ce dénouement :
 

« C’est que j’ai fait écrire par Cadet une lettre à Rosalie ; et je suis venu vous dire de guetter demain le facteur, quand il passera… parce que j’ai mis la lettre dans la boîte, et puis deux sous avec que vous lui donnerez.

– Tu n’avais donc pas de timbre, animal ?

– Je ne sais pas ce que c’est que ça… On m’a dit que ça coûtait deux sous pour envoyer une lettre. Mes deux sous sont dans la boîte et ma lettre aussi. Vous voilà prévenus !… Bonsoir ! »

La fenêtre se referma rageusement. Et le ménage Cousseau, avant de se s’endormir, voua Jean-Pierre à tous les diables. »
 
 

 

16. LA FIÈVRE

 

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Le soldat Berlingot a une très mauvaise santé ; l’air de la caserne lui est malsain. Toutes les semaines au moins, il est obligé de comparaître devant le major, un ronchonnisant de la pire espèce.

La figure de Berlingot est tellement connue du major Pucelard, qu’il ne manque jamais de tempêter dès qu’il aperçoit le cadavérique troubade.

La dernière fois que ce pauvre Berlingot, avec une fièvre de cheval, vint à la visite, Pucelard bondit d’indignation.

« Encore vous ! Encore toi, sacré… Je te préviens charitablement, très charitablement, que si tu n’es pas malade je te donne huit jours.

– Oui, monsieur le major. »

Le major Pucelard ausculte Berlingot, lui tâte le pouls.

Il daigne constater :

« Oui, vous avez la fièvre… Vous n’aurez donc que quatre jours. »
 
 

 

– in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 12, dimanche 5 novembre 1899, sous le pseudonyme de « Moustic. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2472, samedi 10 juin 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » quinzième année, n° 41, jeudi 12 octobre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

17. ÉQUARRISSAGE

 

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Le publiciste Stout est en villégiature dans un petit trou pas cher.

Il a fui la capitale et ses bruits, et se recueille, dans la solitude, pour mener à bonne fin son œuvre de prédilection, celle qui doit lui auréoler le front d’une gloire sempiternelle : Les affinités de la religion hindoue et des théories salutistes.

Stout loge chez un menuisier.

Hier, Stout se trouve à passer devant l’atelier.

Voulant être aimable et poli, et remarquant que le jeune fils du menuisier s’essayait à travailler une planche, une petite hache à la main :

« Vous faites équarrir votre fils ? » demande Stout au père, distraitement et pour être poli.

Et le fils de répondre – car il a de la littérature, ayant obtenu, l’an dernier, son brevet de capacité :

« Oh ! Monsieur Stout, y pensez-vous ? Papa, me faire équarrir ! Mais non, il me fait équarrir du bois ! »

Et ce fut là tout le drame.
 
 

 

18. LA GIFLE

 

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Le plus cocu de tout l’arrondissement était assurément ce noble descendant des Croisades qui répondait au nom de Timoléon de Jambe de Paille, et était receveur des contributions directes à Sainte-Hure.

Un beurre, un rêve, sa femme, qui s’enorgueillissait de ses vingt-trois printemps et n’avait eu qu’un tort : se marier à ce pauvre Jambe de Paille, quand, étant données ses fringales de baisers, elle eut dû épouser un Jambe de Fer, ou Jambe d’Acier quelconque.

C’est du moins ce qu’on disait dans le pays.

Or, tout le pays connaissait Mme Jambe de Paille intimement.

Quatorze officiers, autant de sous-officiers et soldats ; deux fois plus de civils que les officiers et soldats réunis, tel était le joli total de noms à inscrire sur la liste donajuanesque de Mme Jambe de Paille.

Et cela dans un an !

Quel tempérament !

M. Jambe de Paille ne s’apercevait de rien. Jamais un soupçon n’avait plissé sa lèvre. Il marchait dans la vie la tête haute, en plein bonheur conjugal, quand il reçut une lettre anonyme :
 

« Monsieur,

Je tiens à vous prévenir que vous feriez bien de surveiller votre femme. Elle vous a trompé souvent et, en ce moment, elle vous sganarellise avec le lieutenant Vasistas. Une telle conduite est scandaleuse ; et au nom de la morale… etc. »
 

M. Jambe de Paille resta stupéfait. Comme le conseillait l’auteur de la lettre, il surveilla sa femme, la suivit comme elle sortait, selon son habitude, après le déjeuner ; et bientôt le malheureux receveur la vit s’engouffrer sous la porte-cochère du lieutenant Vasistas.

Instinctivement, il porta la main à son front pour se rendre compte s’il avait, en effet, une excroissance anormale dont il ne s’était pas aperçu.

Puis, l’œil morne, il retourna chez lui afin de réfléchir à son aise sur le meilleur moyen de venger son honneur d’époux.

Il trépignait sur place, renversait des meubles, poussait de dramatiques exclamations :

« Je le suis donc aussi !… Moi aussi !… Un Jambe de Paille !… Une femme que j’ai prise sans dot !… Oh ! je me vengerai ! »

Puis il se calma un peu ; et, pour se distraire de sa douleur, par la force de l’habitude aussi, il s’en alla à son café, comme si rien de tragique ne se fut passé dans son existence.

Mais il mûrissait, cet homme, de noirs projets.

Ses amis étaient déjà réunis à la grande table du coin et manillaient, étalés sur la banquette : Atout ; atout ; passe mon lièvre ; et ratatout !

Quand la partie fut faite, M. Jambe de Paille, qui s’était mis à la table à côté et lisait son journal, leva les yeux.

Il fit signe à Durand et Biquet, ses deux intimes, de venir auprès de lui s’asseoir.

« Mes chers amis, dit à voix basse Jambe de Paille, j’ai un grand secret à vous confier. Jurez-moi que vous ne parlerez pas après ma confidence !

– C’est donc grave ?

– Très grave ! Mes chers amis, ma femme me trompe.

– Oh ! dit Durand.

– Ah ! dit Biquet.

– Elle me trompe avec ce grand escogriffe de Vasistas.

– Votre ami Vasistas, le lieutenant ? interrogèrent à la fois Durand et Biquet.

– Lui-même. Vous savez qu’il va venir tout à l’heure. Eh bien, tonna Jambe de Paille, je vais lui sauter à la face ; je le piétinerai… Non, je lui flanquerai une gifle… Vous verrez cette gifle… une maîtresse gifle !

– Ce sera un duel, frémirent Durand et Biquet comme un seul homme.

– Un duel, soit ! J’en ai vu d’autres, clama Jambe de Paille qui sentit se réveiller en lui l’âme de ses aïeux – mais qui, hélas ! le pauvre, n’avait de sa vie touché un simple fleuret. Et vous serez mes témoins, hein ! mes chers amis ?… Je compte sur vous. »

Messieurs Durand et Biquet n’eurent pas le temps de donner leur réponse. Par la porte, stick à la main et cigare aux dents, entrait le lieutenant Vasistas.

Il aperçut Jambe de Paille, et, ne se doutant pas des complots sanguinaires qui se tramaient contre lui, le sourire aux lèvres, la main tendue, il s’avança.

« Bonjour, messieurs. Bonjour, mon cher Jambe de Paille. »

Vasistas, ayant serré les mains de Durand-Biquet-Jambe de Paille, s’en alla à l’extrémité de la salle où des amis l’appelaient.

Or, quand Vasistas fut assez loin pour ne pouvoir rien entendre, Jambe de Paille se pencha vers ses amis et, fier de l’exploit accompli :

« Eh bien, dit-il, vous avez vu, hein ? Je ne lui ai donné que le petit doigt. »
 
 

 

– in Fin de Siècle, grand journal littéraire et illustré, quatrième année, n° 345, jeudi 21 juin 1894, sous le pseudonyme de « Guy Tong. »
 

– in La Gaudriole, journal de joyeux récits, chansons, contes gaulois et romans illustrés, nouvelle série, n° 91, jeudi 14 mai 1903, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. » 
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2417, jeudi 2 février 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 

 

19. LE BILLET DE PLACE

 

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Une de ces histoires incroyables d’ignorance et de naïveté paysannes, véridique pourtant.

La mère Lusteau vient d’entrer à la gare une demi-heure avant le départ du train.

Elle s’informe :

« Où faut-il prendre son billet ? »

Un employé lui répond :

« Au guichet, ici, dans un quart d’heure. »

La vieille femme s’assoit sur un banc, et attend.

Elle rumine dans sa tête les conseils qu’un loustic de village lui a donnés – pour se moquer d’elle.

Quelques voyageurs entrent dans la gare.

Le guichet s’ouvre.

Quand c’est le tour de la mère Lusteau, elle crie :

« C’est aujourd’hui vendredi. Je veux un billet jaune que vous donnez pour rien.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

La bonne femme s’explique : On lui a dit, dans son village, que le vendredi on délivrait aux guichets des billets jaunes non-payants.

Les voyageurs présents rient à se tordre.

Le chef de gare réussit à faire comprendre à la mère Lusteau que l’on s’est moqué d’elle.

« Maintenant, dit-il, voulez-vous un billet ?

– Oui, je veux un billet quand même.

– Pour aller où ?

– Ah ! criaille tout encolérée la vieille femme ; c’est vous maintenant qui vous moquez de moi… On m’avait bien dit que vous étiez curieux, mais je ne croyais pas que vous l’étiez à ce point, non ! »
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 73, dimanche 21 décembre 1902, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

☞  Ce texte a fait l’objet d’une planche dessinée par A. Blondeau, in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 269, dimanche 30 septembre 1906, sous le titre « La Mère Judas voyage » :
 
 

 

– « Les Auteurs gais, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10492, mercredi 17 novembre 1909, sous le titre « Billet de place » et le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– « La Vie drôle, » in Riom républicain, journal de défense républicaine, sixième année, n° 592, dimanche 26 décembre 1909, sous le titre « Billet de place » et le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– Anonyme, sans titre, in Almanach des « Annales africaines, » janvier 1912.
 
 

 

20. QUAND J’AVAIS VOTRE ÂGE

 

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Comment le gros, bête et prud’hommesque M. Tartenchoux avait-il pu procréer un si mignon et intelligent bébé ? Mystère ! Problème presque insoluble du mariage et de l’hérédité.

Toujours est-il que dès l’âge de cinq ans, accroché au balcon de fer de la maison paternelle, le jeune Émilien Tartenchoux n’avait pas de plus grand plaisir que de rester des heures et des heures, l’œil fixé sur la rue.

Cet après-midi, M. Tartenchoux rencontre son rejeton sur le balcon.

« Que faites-vous ici, Émilien ?

– Moi, répond tranquillement Émilien, je regarde passer les femmes. »

M. Tartenchoux demeura complètement ahuri d’une telle réponse – oh ! non, vraiment, il n’y a plus d’enfants ! – et il sermonna ainsi le jeune Émilien :

« Que dites-vous là, petit malheureux !… M’avez-vous jamais vu, moi, me conduire ainsi quand j’avais votre âge ! »
 
 

 

– Anonyme, « Petits Bavardages, » in La Semaine d’Avignon, mondaine, politique, journal hebdomadaire, vingt-deuxième année, n° 1491, mercredi 18 novembre 1903.
 

– Anonyme, « Petits Bavardages, » in La Semaine d’Avignon, mondaine, politique, journal hebdomadaire, vingt-troisième année, n° 14519, mercredi 20 avril 1904. [seconde parution]
 

– in Le Progrès de la Somme, quarante-deuxième année, n° 12687, dimanche 23 octobre 1910, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Supplément à l’Écho nogentais, journal républicain de l’arrondissement de Nogent-sur-Seine, quatre-vingt-douzième année, n° 87, dimanche 30 octobre 1910, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

☞  On trouve déjà cette anecdote mentionnée anonymement dans La Patrie, quarante-quatrième année, dimanche 6 avril 1884, « Nouvelles du jour » :
 
 

 
 

Elle sera ensuite reprise dans Le Rappel, n° 5153, samedi 19 avril 1884, « Les On-dit, » sous la signature d’« Un passant » [pseudonyme d’Auguste Vacquerie] ; puis à deux reprises dans le même journal, n° 7348, mercredi 23 avril 1890, et n° 8785, vendredi 30 mars 1894 :
 
 

 
 

L’anecdote du petit Georges sera en fait reprise près d’une trentaine de fois dans la presse entre avril 1884 et octobre 1897, avec parfois quelques variations :
 
 

Les petits vont vite, comme les morts de la ballade d’Uhland.

Le Passant nous en montre un qui promet.

M. Georges, âgé de cinq ans à peine, a disparu subitement de l’appartement. On le cherche partout dans la maison. Enfin, on finit par le découvrir sur le balcon, caché derrière une caisse de plantes.

« Que fais-tu là ? » lui dit sa mère.

Georges, gravement :

« Je regarde passer les femmes. »

Pourquoi n’ajoute-t-il pas, le polisson :

« Plus tard, quand j’aurai mes beaux vingt ans, la lèvre fraîche, la moustache galamment troussée, une bonne carrure d’épaules, ce sera leur tour : elles me regarderont passer. »
 
 

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(Anonyme, « Échos, » in Le Pays républicain, quarante-neuvième année, n° 6289, samedi 14 avril 1894 ; repris dans Le Voltaire, dix-septième année, n° 4813, dimanche 15 avril 1894, « Échos, » et dans Le Public, septième année, n° 914, dimanche 15 avril 1894)

 
 
 

21. MES PAUVRES AMIS

 

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« Tiens ! Comment allez-vous ?… me disait l’autre jour, en me tendant la main cordialement, mon pauvre ami Paul qui, il y a une quinzaine d’années, a eu les deux bras coupés par une machine à battre le blé.

– Mon cher ami, enchanté de vous voir chez moi. Faites comme moi, asseyez-vous, prenez vos aises !… me disait l’autre jour Pierre, mon pauvre ami, qui est cul-de-jatte.

– Vous n’avez réellement pas la bosse des mathématiques !… me disait l’autre jour, au fil d’une conversation plutôt banale, mon pauvre ami Firmin qui est bossu comme un dromadaire.

– Je ne connais que la ligne droite, moi ! En affaires, je suis de ceux qui aiment à marcher droit !… me disait l’autre jour Adrien, mon pauvre ami, qui est boiteux et bancal extraordinairement.

– Si nous nous tirions des pieds !… insinuait l’autre jour, dans une soirée ennuyeuse, mon pauvre ami Jambe-de-bois à son intime Béquillard.

– J’entends parfaitement ce que vous me dites !… me disait l’autre jour mon pauvre ami Baptiste, sourd comme une lanterne qui l’est, sourde.

– Je vous vois bien venir !… me disait l’autre jour mon pauvre ami Félix, qui est aveugle, le misérable, comme une taie d’oreiller.

– Sur ce bon mot, je vous quitte !… » me disait l’autre jour mon excellent ami Justinien, sourd-muet de naissance.
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 187, dimanche 26 février 1905, sous le titre « Façons de parler » et le pseudonyme de « Jean Charlas. »
 

– « Les Auteurs gais, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10429, mercredi 15 septembre 1909, version écourtée, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

22. L’EMPRUNTEUR

 

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Louis Jehan est au café, devant un bock, et il attend les événements en grillant quelques cigarettes.

Par la grande porte du café, l’œil hagard, la mine piteuse, entre un des bons amis de Jehan, Pierre Demeule, qui a le tort considérable de n’avoir jamais le sou, empruntant beaucoup, ne rendant jamais.

Pierre Demeule jette autour de lui un regard circulaire et aperçoit Louis Jehan, qui commença à se faire les ongles dès qu’il eut reconnu Demeule.

Mais Demeule arrive droit à Louis Jehan, et s’assoit auprès de lui.

« Tu prends un bock ? offre Jehan.

– Dame, ce n’est pas précisément pour cela que je suis venu, c’est…

– À moins que tu ne préfères un mazagran ?

– Non… ce n’est pas pour un mazagran…

– Un gin alors, veux-tu ?…

– Mais non ce n’est pas pour boire…

– Tu ne viens pas au café pour boire, toi ? Allons donc, on te connaît, beau masque ! Prends quelque chose, voyons ! D’autant plus que je veux te causer un peu.

– Moi aussi, dit Demeule, je venais pour te parler ; je venais pour…

– Garçon ! Garçon ! » appelle Louis Jehan.

Au garçon qui se présente, les deux amis demandent une consommation.

« Je venais pour… insinue Demeule.

– Laisse-moi d’abord te parler, interrompt Jehan. Je n’ai pas vingt francs en poche ; pourrais-tu m’avancer quelques louis ?

– Toi ! Toi ! s’étonne Demeule. Mais je venais justement pour te demander un pareil service.

– Hélas !

– Hélas ! »
 
 

 

– Anonyme, in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 13, dimanche 12 novembre 1899.
 

– Anonyme, « La Vie drôle, » in Le Progrès, journal républicain [Orléansville], quinzième année, n° 750, jeudi 27 mai 1909, sous le titre « Hélas ! »
 

– Anonyme, « Petites histoires, » in Chanteclerc, politique satirique bi-hebdomadaire [Hanoï], troisième année, n° 136, jeudi 25 juillet 1934, sous-titré « Conte vécu. »
 
 
 

23. LE BOUDOIR

 

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M. Prud’hommet, le moral et austère Prud’hommet, le si pudibond M. Prud’hommet qu’il n’accorde jamais ses faveurs à sa compagne cubiculaire autant que légitime qu’en se voilant la face et en éteignant la veilleuse, M. Prud’hommet, ayant appris que la môme Fromage de Gruyère vendait ses meubles, se trouva à la vente comme par hasard, et mit enchères sur enchères sur le boudoir, fort joli d’ailleurs, de la pauvre cocotte en déconfiture.

Des amis de M. Prud’hommet n’en revenaient pas. Comment, lui, un des piliers de la Société contre l’abus du tabac, un des soutiens sur lesquels comptait le plus la Ligue contre la licence des grues !… lui, M. Prud’hommet, s’afficher ainsi, encourager de cette façon le vice, et publiquement encore, oh !…

Quelqu’un lui fit remarquer que c’était un peu scandaleux cet acharnement à surenchérir, – pour avoir ces meubles de débauche, – car ils avaient dû en voir de raides, ces meubles !

M. Prud’hommet répondit :

« Je tiens à me rendre acquéreur de ce boudoir ; car j’en veux faire cadeau à Mme Prud’hommet.

– Vous !… Ah ! vous m’étonnez !

– Je vais vous faire comprendre, dit onctueusement le membre de toutes les Ligues contre toutes les licences ; je suis sûr de payer ce boudoir le quart de sa valeur – pécuniairement parlant, je fais donc une bonne affaire.

– Soit. Mais la morale ?

– Eh ! bien, voilà ; j’ai tout prévu : sur chaque meuble, nous mettrons des housses. »
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2557, mardi 26 décembre 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 

 

24. MISTI

 

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Ceci est une grivoise historiette, que ne devront pas lire les jeunes filles.

Et maintenant que ma responsabilité morale est dégagée, je commence.

Les époux Bernardin sont de petits bourgeois qui vivent à la campagne du produit de deux fermes cultivées à moitié fruits. En tout, sept ou huit mille francs de rente dans les années moyennes.

Ils sont mariés depuis cinq ans ; et cette union fut, on peut bien le dire, de convenance et de raison plutôt que d’amour, car le mariage fut décidé parce que les fortunes étaient égales. Bernardin, ayant des parents à Nantes, lorsqu’il s’ennuyait trop à la campagne, avait accoutumé, une fois par mois, régulièrement, de prendre le train à la gare prochaine ; et, après une heure de chemin de fer, il débarquait à Nantes la jolie – comme on dit encore dans le pays breton.

Bernardin devait, à Nantes, ville de ressources, mener une vie de patachon, car, à son retour, Mme Bernardin constatait avec un regret cuisant que son mari était, pendant quelques jours, d’une sordide avarice de baisers conjugaux.

Elle ne disait rien, pourtant, se contentant de ronger son frein paisiblement, avec philosophie…

Mais un jour… un jour que M. et Mme Bernardin s’étaient assis l’un auprès de l’autre sous un arbre de la cour, ils virent Misti, Misti leur chat, qui se permettait de faire le beau sur un toit, devant Ketty, la chatte blanche.

Ketty voulait bien, et Misti voulait bien aussi. C’est pourquoi Ketty fut vite… mordue aux oreilles par Misti très amoureux.

M. Bernardin s’amusait fort à ce manège. Mme Bernardin souriait, rougissante un peu.

À la fin, M. Bernardin, regardant dans les yeux sa moitié, lui susurra :

« Bichette, vois donc Misti… Est-il assez maladroit ! »

Mme Bernardin répondit simplement :

« Que veux-tu, mon ami ? lui aussi peut-être, il revient de Nantes. »

M. Bernardin, tout honteux sous le reproche mérité, courba la tête, sans pouvoir trouver un semblant de réplique.
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2466, samedi 27 mai1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » quinzième année, n° 47, jeudi 23 novembre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 

 

25. L’AMPHORE

 

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Profitant de leur dimanche, et parce qu’il pleuvait ce jour-là, les deux pioupious Bobinet et Bobineau entrèrent au musée.

Ils admirèrent les tableaux.

« Belle femme, hein !

– Il n’y en a point comme cela !

– C’est joli !

– C’est beau !

– Ce que les cadres doivent coûter de l’argent !

– Pour sûr ! »

Ils passèrent des salles de peinture au pavillon de la sculpture.

« Y en a-t-il de la pierre ! Là ! vrai, y en a-t-il ! »

Puis leurs regards furent attirés par un grand vase sculpté, une gigantesque amphore grecque.

Muet d’étonnement, Bobinet dit à Bobineau, en le poussant du coude :

« Hein ! Mon vieux… ça, plein de vin ! »
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2457, samedi 6 mai 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » quinzième année, n° 43, jeudi 26 octobre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

26. IMPORTUNITÉ

 

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Anastase Bonneton est parti de sa petite ville, il y a quinze jours, pour aller voir, à Bordeaux, un de ses cousins marié et père de famille.

Bonneton avait dit au cousin en arrivant, tout en déposant dans le vestibule la valise qu’il avait avec lui :

« Mon cher cousin, je viens te faire une petite visite en passant par Bordeaux.

– Enchanté, avait répondu le cousin. Il y a si longtemps que je ne t’avais vu. »

Anastase Bonneton soupa le soir, coucha chez le cousin, y déjeuna le lendemain, y dîna aussi, y resta deux jours, trois jours, quinze jours.

Au bout d’une semaine, le cousin et la cousine de Bordeaux en avaient déjà assez de la visite du cousin.

Par quelques paroles aigrefines, ils essayèrent de lui faire sentir qu’il devenait importun.

Vers la fin de la deuxième semaine, la cousine dit à Bonneton :

« Mon cher Anastase, vous devez bien manquer, depuis le temps que vous êtes parti de chez vous, à votre femme et à vos enfants ! »

Anastase Bonneton réfléchit quelques secondes et répondit :

« Ma chère cousine, vous avez raison. Je n’avais pas songé que mon éloignement des miens pouvait leur être à charge. Donnez-moi donc, je vous prie, une feuille de papier à lettres, une enveloppe et un timbre… Je vais écrire à ma famille de venir me rejoindre ici !… »
 
 

 

– Anonyme, in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 17, dimanche 10 décembre 1899, sous le titre « Un Importun. »
 

– Anonyme, « Variétés, » in Le Petit Français illustré, journal des écoliers et des écolières, quatorzième année, n° 117, 22 février 1902, sous le titre « Sans-gêne. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2469, samedi 3 juin 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, », quinzième année, n° 50, jeudi 14 décembre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– « Les Auteurs gais, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-sixième année, n° 9198, lundi 30 avril 1906, sous le titre « L’Importun » et le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Almanach des Annales africaines, janvier 1910, sous le titre : « L’Importun, » et le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– Anonyme, « La Page de la famille, » in Le Grand Écho du Nord de la France, cent-douzième année, n° 60, vendredi 1er mars 1929, sous le titre « L’Importun. »
 
 
 

27. LE TUNNEL

 

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Deux nouveaux mariés font leur voyage de noces, se dirigeant vers l’Italie. Le wagon est complet du train qui les emporte vers le pays où fleurit l’oranger. Eux se font vis-à-vis dans un coin du wagon, et ils se parlent bas, bien bas, avec des sourires furtifs et des serrements de mains discrets.

Le train roule, roule… Tout à coup, le wagon, jusque-là éclairé par la lumière du jour, entre dans le noir, car le train vient de se glisser sous un tunnel.

Une minute, une minute et demie de trajet ; puis le wagon s’éclaire à nouveau : ils avaient passé le tunnel.

Le mari, se penchant à l’oreille de sa jeune femme, lui dit :

« Croyez bien, chère amie, que je regrette de n’avoir pas profité de la longueur de ce tunnel pour vous embrasser. »

La jeune mariée, toute rougissante, s’exclama, en s’essuyant les lèvres :

« Comment ! mon ami, ce n’était donc pas vous ! »
 
 

 

– Anonyme, in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 15, dimanche 26 novembre 1899.
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 166, dimanche 2 octobre 1904, sous le titre : « Dans le noir » et le pseudonyme de « Humbug. »
 

– « Les Auteurs gais, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10489, dimanche 14 novembre 1909, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– « La Vie drôle, » in Riom républicain, journal de défense républicaine, sixième année, n° 587, jeudi 9 décembre 1909, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

Anonyme, in Le Guetteur de St-Quentin et de l’Aisne, quarante-deuxième année, n° 184, mercredi 23 novembre 1910, sous le titre « Nouvelle à la main. »
 
 

 

28. ACCOMPAGNEMENT

 

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Un monsieur entre deux âges, avec, à la boutonnière, un vague soupçon de décoration, suit, en se hâtant, une jolie fille qui trotte-menu, dans les environs du Conservatoire, gracieuse sur le macadam.

Le monsieur a pu rejoindre la jolie fille.

« Pardon, mademoiselle, dit-il ; vous êtes bien élève du Conservatoire ?

– Oui, monsieur.

– Vous n’êtes pas de la classe de Comédie, n’est-ce pas ?

– Non, monsieur.

– Et vous ne suivez pas les cours de Tragédie, dites-moi ?… Laissez-moi cet espoir.

– Mais, monsieur, que vous importe ?

– Oh ! mademoiselle, je vous en prie, répondez-moi. Suivez-vous les cours de Tragédie ?

– Non.

– Eh bien, dit alors joyeusement le monsieur entre deux âges. Eh bien, vous chantez, n’est-ce pas ?

– Je chante, affirma d’une voix d’or la jolie fille.

– Vous chantez !… C’est bien ce que je pensais… Ah ! tant mieux ! »

Puis le vieux monsieur, prenant le bras de la jolie fille :

« Puisque vous chantez, dit-il, je vais vous accompagner. »
 
 

 

– in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 17, dimanche 10 décembre 1899, signé des initiales « G. le R. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2558, jeudi 28 décembre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– « Les Auteurs gais, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10456, mardi 12 octobre 1909, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

29. LES SANGSUES

 

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Dans un coin de l’élégant café aux tentures japonaises d’un luxe oriental d’assez bon aloi, cinq ou six jeunes gens viennent de terminer une partie de manille, ce divin jeu qui console de tant de déboires, tant de maris jaunis, tant de veufs esseulés et tant de célibataires.

La manille finie, une conversation s’engagea, languissante d’abord, puis plus animée peu à peu, si bien que rapidement elle glissa sur la pente fatale des discussions à perte de vue touchant le lard, le salé, le porc et autres cochonneries.

Elle devenait, la conversation, terriblement égrillarde quand l’entrée dans le café du jeune Pictompin, dit Joseph, l’arrêta net.

Pictompin, dit Joseph, était assurément le plus gai lurron et le plus joyeux drille de la bande. Or, ce soir, il avait une figure de croque-mort.

« Qu’as-tu donc, Pictompin ?

– Es-tu malade, Joseph ?

– Tu as l’air tout chose.

– Les fonds sont-ils en baisse ? »

Pictompin, la figure morose et renfrognée, si réjouie pourtant d’habitude, s’avança, la main tendue, vers ses amis qui la lui serrèrent affectueusement, cordialement, nerveusement, selon les tempéraments.

Puis, sans dire un mot, Pictompin s’assit sur la banquette, l’air accablé.

Les interrogations anxieuses recommencèrent.

« Tu es malade ?

– Qu’as-tu ?

– Où souffres-tu ?

– Il est tout pâle !

Pictompin, toujours, ne répondait pas.

« Voyons, qu’as-tu ? » redemandèrent les amis.

Joseph Pictompin étendit l’avant-bras droit hiératiquement, et prononça, la voix sourde :

« Je m’em… bête !

– Tiens ! dit un ami, tu as ton spleen septennal ?

– Tous les sept ans, oui, affirma Pictompin ; tous les sept ans, mon spleen me prend.

– Il dure combien ?…

– Quelquefois, un quart d’heure ; quelquefois moins ; cela dépend.

– Et le remède ?

– La science, dit Pictompin, est impuissante à guérir de pareils maux. Et ce n’est pas avec des médicaments doctoralement ordonnancés que je pourrai apporter un palliatif à ma rancœur, coutumière hélas ! puisqu’elle est chronique.

– Tous les sept ans ! Pauvre ami !

– Plaignez-moi, mes amis ; car je suis bien à plaindre.

– Mais enfin, que fais-tu pour ta guérison ?

– Je ne prends ni ellébore ni huile de ricin ; je cherche à me distraire en compagnie d’amis de la joie.

– Très bien, dit un ami. Si tu veux te distraire, je te propose un écarté.

– Je ne joue jamais aux cartes dans ces moments-là.

– Un billard ?

– Non, merci.

– Alors, tu veux te laisser périr ainsi de spleen et de névrose, sans réagir ? »

Pictompin Joseph répondit :

« Je veux vadrouiller.

– Une vadrouille ! mugirent en chœur les amis. Ça va. Allons-y ! »

La joyeuse bande sortit du café et commença à marcher dans les rues de la ville, choisissant les plus étroites et les moins éclairées, faisant sonner sur le trottoir les pointes en fer des cannes, et chantant des chansons hurlées à tue-tête. C’était la vraie vadrouille dans toute son endiablée stupidité.

Au bout d’une heure de cet exercice, Pictompin, qui commençait à se dérider, dit à ses amis :

« Si nous rentrions chacun chez soi, maintenant que mon spleen est passé ?

– Ma foi, oui… Entendu… D’autant plus que les jambes me rentrent dans le corps !… C’est un avertissement. Rentrons, nous aussi. »

La bande tapageuse devint moins bruyante et se mit à marcher dans le centre de la ville, presque silencieusement. Il était une heure du matin.

À un moment donné, sans prévenir, Pictompin commanda :

« Silence ! mettez-vous en rangs, là… le long de ce mur… sans bouger… sans dire un mot… »

Les amis obéirent.

Pictompin traversa la rue déserte et alla frapper à une devanture close trois coups secs et forts : Pan ! Pan ! Pan !… Il tira une sonnette : Drelin ! Drelin ! Drelin !

Un silence. Puis une fenêtre qui s’ouvre au premier étage.

Le dialogue suivant s’échange entre Pictompin et un monsieur en chemise de nuit, au chef orné d’un bonnet carré.

« Pardon, monsieur, dit Pictompin Joseph, vous êtes bien monsieur Louis Bernard ?

– Oui, monsieur.

– Vous êtes bien pharmacien ?

– Oui, monsieur.

– Pharmacien de première classe ?

– Oui, monsieur.

– Vous êtes bien, depuis le quatorze juillet dernier, décoré de la Légion d’honneur ?

– Mais oui, monsieur.

– Avez-vous des sangsues ?

– Oui.

– Sont-elles bonnes ?

– Mais oui, monsieur, excellentes !

– Eh bien, hurle Pictompin, si elles sont bonnes, vos sangsues, vous pouvez vous les mettre… sur les jambes ! »

La fenêtre se referma rageusement. Pictompin lança dans la nuit un formidable éclat de rire et s’esquiva. Il rejoignit ses amis qui, ayant entendu le dialogue, firent à Joseph un succès d’estime considérable.

« Alors, tu es guéri ? interrogèrent-ils.

– Je le suis pour sept ans, » affirma d’un air morne Joseph, dit Pictompin.
 
 

 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » deuxième année, n° 27, jeudi 3 juillet 1902, sous la signature de Gustave Guitton.
 

– in La Mère et l’enfant, 16 septembre 1908, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Mémorial d’Amiens et du département de la Somme, supplément illustré, douzième année, n° 20, dimanche 16 mai 1909, sous le titre « Le Spleen de Joseph » et le pseudonyme de « Jean Charlas. »
 
 

 

30. FUMISTE

 

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Oscar Scaro, dès l’École des Beaux-Arts, ce Conservatoire de la ligne courbe, cette pépinière de fumistes accomplis, avait la réputation, parmi les rapins ses camarades, d’être un fumiste génial.

Quoique doué de talent, il perça vite et se fit un nom dans la peinture.

Vers trente-cinq ans, ayant valsé avec mademoiselle Oléa Gineuse, – la fille du riche marchand d’huile en gros : Gineuse et Cie, – il s’éprit d’amour pour elle et demanda à son père la main d’Oléa.

M. Gineuse, comme de juste, accueillit cette demande avec une moue de dédain : un peintre ! et ne donna point une réponse immédiate et définitive.

Il tergiversa.

« Monsieur Scaro, votre demande m’honore. Mais j’ai besoin, avant de vous accorder la main de ma fille, de prendre sur votre compte certains renseignements. Voulez-vous me donner l’adresse de votre notaire, de votre marchand de tableaux, et de votre dernier concierge ? »

Oscar Scaro s’exécuta. Il donna tout ce qu’on voulut. Amour, amour, quand tu nous tiens !…

Huit jours après, Scaro recevait de M. Gineuse une invitation à passer chez lui.

Les renseignements du notaire étaient excellents ; ceux du marchand de tableaux étaient bons. Il n’y avait que ceux du concierge qui laissaient à désirer…

Bref, toutes questions débattues, au bout d’un quart d’heure de discussion, M  Gineuse permit à Scaro de le nommer : beau-père.

Oléa exultait ; car elle raffolait de la barbe en pointe de M. Oscar.

Scaro ayant, le lendemain, rencontré son futur beau-père dans la loge de son concierge, où sans doute ce cachottier de M. Gineuse se livrait à une nouvelle enquête, Scaro, très poli, très familial, invita l’ancien marchand d’huiles à venir visiter sa garçonnière et son atelier.

M. Gineuse admira hautement les beaux canapés de la garçonnière, et – pour faire plaisir à son gendre qui venait de l’introduire dans son atelier – il jeta des cris d’enthousiasme, il s’extasia devant chacun des tableaux accrochés aux murs. Devant un surtout, nouvellement verni, M. Gineuse manifesta des soupçons de délire.

« Ah ! mon gendre, mon cher gendre, comme vous avez une palette riche ! Comment diable pouvez-vous faire pour obtenir d’aussi brillantes couleurs ?

– Je vais vous dire, Monsieur Gineuse, insinua Scaro, chez qui le fumiste réapparaissait. Je vais vous dire : Comme vous avez été dans les huiles, vous n’ignorez pas que les peintres d’autrefois se servaient d’huile pour broyer leurs couleurs. Peut-être même avez-vous vendu de l’huile d’olive à Meissonnier ou à Ruysdaël ?…

– Je ne crois pas avoir jamais vendu quelque chose à ces messieurs.

– C’est possible, affirma Scaro. Mais, voyez- vous, les peintres modernes sont supérieurs aux anciens, par ce fait seul qu’ils ont profité du progrès de la science, qu’ils ont compris tout le parti qu’on pouvait tirer du procédé d’éclairage électrique. Ainsi, moi, cher beau-père, je ne me sers jamais d’huile ; je ne m’en suis jamais servi : je broie mes couleurs à l’électricité… Et, vous voyez, ajouta Oscar modestement, c’est pourquoi, beau-père, je fais des chefs-d’œuvre. »
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2543, jeudi 23 novembre 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 

 

☞  Dessin de Henriot, « Échos, » in Journal amusant, nouvelle série, cinquante-quatrième année, n° 84, 2 février 1901

 
 

31. LES ASPERGES

 

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Papa Coquinet, gros homme jovial et farceur de tempérament, et marchand de bœufs par profession, vient de me raconter une histoire dont il serait, dit-il, le héros… Il en est bien capable.

« L’autre jour, m’a-t-il dit, j’arrive à la foire de la Rotte, que je faisais pour la première fois… Bon commerce ; j’y retournerai… Vers onze heures, après le marché, je descends à l’hôtel du Cormoran… tout ce qu’il y a de mieux en fait d’hôtel.

J’entre dans la salle à manger ; je prends place à table, au milieu d’un tas de mirliflores qui avaient l’air très scandalisé de me voir avec ma blouse.

Le garçon me présente bientôt un plat d’asperges, des primeurs !

Subitement, une idée saugrenue me passe par la tête : j’avais ma vengeance.

« Qu’est-ce que c’est que cela ? demandai-je au garçon.

– Des asperges.

– Ah ! C’est-il bon ?

– Dame ! »

Tout le monde riait de penser que je n’avais jamais vu d’asperges. Il s’engageait des conversations en sourdine, avec des éclats de rire dans les petits coins.

« Comment ça se mange-t-il ?

– Huile et vinaigre, ou sauce blanche.

– Ah ! donnez-moi de la sauce blanche. »

Je continuais à faire la bête. Je commençai à manger les deux ou trois premières asperges par le gros bout. Les autres, je les coupais dans mon assiette, avec une fourchette et un couteau, comme on ferait d’un morceau de gigot.

Ce qu’on riait ; ce qu’on me regardait !…

Moi, je ne bronchais pas.

Quand j’eus fini, un loustic en cravate blanche me demanda :

« Est-ce bon, mon petit père ?

– Ah ! oui, fouchtra ! Pour sûr que c’est bon, mon fieu. Pour sûr ! »

Le loustic me passa le plat, auquel personne n’avait encore touché, de la joie qu’ils avaient tous à me voir manger des asperges de cette façon.

« Combien faut-il en prendre ? Elles sont bien bonnes !

– Prenez tout, mon petit père, dit le loustic.

– Merci, mon fieu. »

Au risque de me donner une indigestion, je remplis d’asperges mon assiette. Il n’en resta pas une dans le plat.

Je pris une énorme quantité de sauce. Puis, leur jetant un regard de défi, je me mis à rire aux éclats.

Et je commençai dès lors à manger mes asperges régulièrement, logiquement.

Je les prenais avec délicatesse par le gros bout, les trempais dans la sauce et les suçais.

Ah ! si vous aviez vu la tête qu’ils faisaient tous !

D’autant plus qu’avant de manger chaque asperge, je les regardais, l’œil narquois.

Chacun eut bientôt le nez dans son assiette.

Ce tas de godelureux avait été roulé dans les grands prix par le papa Coquinet…

C’est égal, ajouta-t-il, les asperges qu’ils ont mangées à ce repas n’ont pas dû leur faire mal au ventre. »
 
 

 

– in L’École et la Famille, journal d’éducation, d’instruction et de récréation, vingt-huitième année, n° 14, 15 juillet 1903, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 198, dimanche 14 mai 1905, sous le titre « À la sauce blanche » et le pseudonyme de « Moustic. »
 
 

 

32. LE PETIT FANFAN

 

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Le petit Fanfan – six ans d’âge – se promène sur les boulevards avec son grand-père qui le tient par la main, et menace de rentrer Fanfan à la maison, car celui-ci accable son aïeul de ces questions saugrenues qui ne devraient jamais se trouver dans la bouche d’un enfant.

Grand-père gronde un peu, mais ne peut s’empêcher, tout de même, de se faire ces réflexions banales : « Mordious ! où Fanfan prend-il tout ce qu’il raconte là ?… Il n’y a plus de gosses décidément… Est-il intelligent, ce lapin ! »

Cette fois, par exemple, grand-père se fâche tout rouge. Voilà-t-il pas que Fanfan, tirant un long bout de fil de sa poche, commence à atteler grand-père et veut « jouer au cheval. »

Après une admonestation bien sentie, la promenade continue.

Fanfan s’arrête devant un camelot qui vend des jouets.

Fanfan tire son grand-père par la manche et lui montre une belle trompette de cuivre.

« Je veux la trompette, dit Fanfan.

– Tout ce que tu voudras, Fanfan, répond grand-père ; mais pas de trompette, tu ferais trop de bruit.

– Je veux la trompette, insiste Fanfan. Achète-la-moi, grand-père ; et je te promets, parole d’honneur, de n’en jouer que lorsque tu dormiras. »

Grand-père trouve la réflexion si bonne qu’il achète la trompette à Fanfan qui remercie le bon aïeul.

Et grand-père et Fanfan s’en retournent tout triomphants.
 
 

 

– in La Gaudriole, journal de joyeux récits, chansons, contes gaulois et romans illustrés, nouvelle série, n° 92, dimanche 17 mai 1903, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 176, dimanche 11 décembre 1904, sous le titre : « La Trompette » et le pseudonyme de « Marjolet. »

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2467, mardi 30 mai 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » quinzième année, n° 51, jeudi 21 décembre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

33. LE GILET

 

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Isidore vient de rentrer chez lui en titubant.

Il a monté tant bien que mal, en se tenant à la rampe, jusqu’au troisième palier de l’escalier.

Par la force de l’habitude, il a ouvert sa porte et, très amoureux quand il est ivre, il a voulu embrasser sa femme, sa bourgeoise.

Mais la bourgeoise ne l’entend pas ainsi.

« Te v’là encore saoul, Zidore ! Mufle ! Pourceau ! »

Isidore baisse la tête et va s’asseoir.

Sa femme, qui remarque l’état lamentable du gilet de Zidore, apostrophe l’ivrogne :

« Tu t’es encore lâché des crachats sur ton gilet. Et tu crois que je m’en vais laver comme ça tes ordures ! Tiens, voilà une brosse, du savon et de l’eau dans cette cuvette. Fais toi-même ta lessive. Moi, je ne touche pas à tes saletés, je t’avertis ! »

Très docile, Isidore quitte sa veste, ôte son gilet et commence à le nettoyer sur le rebord de la fenêtre ouverte.

Il a presque fini son ouvrage et se prépare à faire sécher son linge, quand le gilet lui échappe des mains et tombe sur le pavé de la cour.

Sans qu’aucune raison justifiât sa douleur, voilà qu’Isidore commence à pousser de lamentables hurlements et pleure de grosses larmes mille fois plus sincères que celles, légendaires, du crocodile.

« Qu’as-tu à pleurer, grand bêta ? » interroge la femme.

L’émotion, les larmes arrêtent la voix d’Isidore dans son gosier.

Il ne peut que dire :

« Mon gilet… tombé… cour. »

Madame Zidore lève les épaules et descend dans la cour.

Elle y ramasse le gilet et remonte auprès de son mari, qu’elle trouve presque noyé dans une mare de larmes répandues.

Les échos de la chambre hurlaient de douleur à répéter les sanglots du malheureux Isidore.

« Mais te tairas-tu, animal ! Qu’as-tu à pleurer comme ça !

– Heu !… Heu !… geint Zidore ; j’aurais pu tomber avec mon gilet. »
 
 

 

– in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 6, dimanche 24 septembre 1899, sous la signature de « G. Guitton-le Rouge. »
 

– in La Gaudriole, journal de joyeux récits, chansons, contes gaulois et romans illustrés, nouvelle série, n° 73, jeudi 12 mars 1903, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 190, dimanche 19 mars 1905, sous le titre : « Isidore » et le pseudonyme de « Jean Charlas. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2510, jeudi 7 septembre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

34. UN MARI PHILOSOPHE

 

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Dans la petite préfecture d’un département de l’Est, il n’était, en 1898, question que de la beauté et de l’ardeur à la bataille de Madame Barnabesse, la femme d’un très vieux Conseiller de Préfecture.

Très vieux, oui ; car il avait doublé le cap de la soixantaine, et sa moitié comptait à peine vingt-cinq printemps.

Tout le haut gratin, civil et militaire, pouvait se vanter, à juste titre, d’avoir été choyé par la jolie Madame Barnabesse.

M. Barnabesse se savait trompé, sganarellisé. Mais, très philosophe, il fermait les yeux et ne voulait rien voir.

« Je sais bien que j’ai fait une bêtise en me mariant, avouait-il. Mais je n’y puis plus rien !… »

Un jour, au cercle où se réunissaient les adorateurs riches de Madame la Conseillère, la conversation tomba justement sur elle. Ces messieurs furent unanimes à vanter les charmes et les grâces multiples de la jolie femme.

Quelqu’un soudain émit cette idée :

« Messieurs, puisque tous, plus ou moins, nous avons eu les faveurs de Madame Barnabesse, je propose que nous jouions ce soir autant de vin de Champagne qu’il en faut pour remplir sa baignoire. Un bain de Champagne pour le corps de notre déité ! Voulez-vous, messieurs ? »

Des bravos accueillirent la proposition. Les parties commencèrent. Ce fut un écarté : cinq louis en cinq sec.

Trois cents bouteilles furent achetées ; et le dernier des adorateurs annonça à Madame Barnabesse que, si elle voulait lui être agréable, elle devait prendre, dès le lendemain, un bain extraordinaire dont il fournirait le liquide.

Une cabine fut secrètement décorée à la maison de bains de la ville. Madame Barnabesse noya ses belles chairs dans le vin fumant, pétillant et vermeil.

L’aventure s’ébruita.

Le conseiller Barnabesse qui en fut informé des premiers, toujours très philosophe, se contenta de dire à sa femme :

« Je LE savais bien polisson, madame ; mais je ne LE croyais pas ivrogne à ce point. »
 
 

 

– in Fin de Siècle, grand journal littéraire et illustré, cinquième année, n° 403, jeudi 17 janvier 1895, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2549, jeudi 7 décembre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

35. S. V. P.

 

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Charlot est dans les vignes du Seigneur !

Charlot est dans les vignes. Il a son pompon, et il est pompette.

Sa pipe s’étant éteinte faute de combustible, il fouille dans sa « profonde » et constate qu’il n’a plus de tabac. Ah ! flûte !…

Heureusement que le bureau n’est pas loin.

Il s’y dirige tant bien que mal, en titubant sous la pluie qui le fouette et le vent qui le fait vaciller.

Arrivé devant la porte, Charlot voit un écriteau qu’il lit tout haut : « Fermez la porte, S. V. P. »

« Bien, » fait Charlot.

Et il entre.

Doucement, très doucement, avec mille soins, Charlot lentement essaie de fermer la porte,

Le buraliste, les clients qui se trouvent au bureau, crient d’une seule voix, en sentant le vent s’engouffrer dans l’appartement :

« Mais fermez donc la porte, allons ! »

Charlot, riant large, montre l’écriteau et répond :

« Je sais lire, n’est-ce pas ? Eh bien, il y a sur l’écriteau : « Fermez la porte Sans Vous Presser. »
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2474, jeudi 8 juin 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » quinzième année, n° 42, jeudi 19 octobre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

36. LE SERMON DU BOURGEOIS

 

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M. Boissière est un riche propriétaire campagnard, bon homme au demeurant.

Or donc, ce jour-là, M  Boissière a les ouvriers chez lui. Ce sont des peintres. Montés sur des échelles, ils badigeonnent de blanc de céruse les portes et les contrevents du petit château.

M. Boissière, que la solitude de sa chambre ennuie sans doute, descend les escaliers et, tout en fumant sa pipe, va faire un bout de causette aux ouvriers.

« Il fait bien chaud, monsieur Boissière, dit le patron.

– C’est vrai… Je venais justement pour vous offrir à boire. Si vous voulez venir avec moi dans ma cave, c’est l’affaire de deux minutes.

– Ce n’est pas de refus. »

Le patron et les ouvriers descendent de leurs échelles, et vont se rafraîchir dans la cave de M. Boissière. Il n’y a qu’une voix pour célébrer la bonté du vin offert : C’était du pur, au moins, celui-là !

« Il est pur de tout mélange, en effet, affirma M. Boissière. Il est naturel ; et vous pourriez en boire en excès sans qu’il vous rendît par trop malade… »

Et M. Boissière, se voyant écouté, continua ainsi :

« Le vin, mes amis, quand il n’est pas fraudé, est une liqueur saine, combien différente en cela de toutes ces saletés que vous ingurgitez dans les cafés : vermout, bitter, amer picon… absinthe… L’absinthe surtout, voyez-vous, mes amis, est le poison redoutable par excellence. C’est le fléau des masses, celui qui conduit chaque jour des milliers et des milliers de personnes à la tombe, ou dans les maisons d’aliénés.

Tel que vous me voyez, je suis arrivé à l’âge de cinquante-cinq ans, n’ayant pris dans ma vie qu’une absinthe, histoire d’en connaître le goût, simple curiosité mal placée, et détestable assurément.

Ah ! mes amis, buvez du vin ; buvez donc chacun encore un verre de celui-ci. Mais ne prenez jamais d’absinthe ; vous m’entendez ?… jamais !… »

Les ouvriers burent le vin qui leur était offert et retournèrent à leur chantier.

Environ une heure après le discours de M. Boissière, le patron-peintre fut obligé de passer par la cuisine pour aller mastiquer une fenêtre dont les vitres ne tenaient plus.

En entrant dans la cuisine, le peintre laissa tomber son mastic de la stupéfaction qu’il éprouva de voir, assis seul à une table, fumant sa pipe et lisant son journal, l’honorable M. Boissière qui sirotait lentement une absinthe… à couper au couteau.
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 160, dimanche 21 août 1904, sous le titre : « Oh ! l’absinthe » et le pseudonyme de « Jean Charlas. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-et-unième année, n° 2399, jeudi 22 décembre 1904, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 
 

37. LA SONNETTE

 

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Dans le crépuscule tombé, fendant le brouillard pluvieux, Hector regagne son domicile à pas pressés, sur le macadam du trottoir.

À la lueur clignotante des bleus becs de gaz, – phrase extraite de œuvres complètes de Verlaine, – il aperçoit un petit garçon de sept ou huit ans qui, arrêté devant une porte-cochère, essaie, mais en vain, étant trop petit, de tirer le bouton de la sonnette.

Il se hausse sur les pointes des pieds, se fait grand, saute le bras tendu pour saisir le bouton dans son bond léger. Peine inutile ! Le petit garçon est trop petit et le bouton trop haut.

Hector s’informe :

« Vous voulez sonner, mon petit garçon ?

– Oui, m’sieu. »

Hector, âme bonne et serviable, tire un violent coup de sonnette.

« Hi ! Hi ! Hi ! Merci, m’sieu… » nargue le petit garçon, qui s’enfuit à toutes jambes.
 
 

 

– in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 7, dimanche 24 octobre 1899, sous le pseudonyme de « Moustique » :
 
 

 

– Anonyme, « Çà et là, » in L’Univers, le monde, la vérité française, n° 14518, lundi 17-mardi 18 février 1908, avec quelques modifications, sous le titre : « Croquis bruxellois » :
 
 

 

– in Supplément à l’Écho nogentais du 3 octobre 1909, journal républicain de l’arrondissement de Nogent-sur-Seine, quatre-vingt-onzième année, n° 79, dimanche 3 octobre 1909, signé de l’initiale « M » [Marjolet] :
 
 

 
 

 

38. LE GENDARME ET LE MELON

 

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Le gendarme Fleurdéboy a été envoyé par son maréchal des logis, dans un petit bourg voisin, à l’effet d’y capturer un malfaiteur dangereux. Ceux qui ne le sont pas constituent d’ailleurs une espèce assez rare.

Parti dès l’aube, Fleurdéboy, vers midi, quelque peu découragé de faire le guet infructueusement, résolut de s’en revenir vers la caserne ; et s’en revint, la gibecière vide, c’est-à-dire sans malfaiteur.

Bientôt, l’estomac du gendarme cria famine.

Ma foi, tant pis ! il avait faim, après tout. Et il déroba un de ces jolis melons qu’il apercevait là, tout près, dans un verger.

Fleurdéboy va donc cueillir la savoureuse cucurbitacée, mûre à souhait, la dépèce avec son couteau et la mange.

L’âme sereine et l’estomac plein, le gendarme Fleurdéboy poursuit son chemin.

Mais soudain, il est pris de remords :

« J’ai volé, se dit-il, moi, le représentant de la loi…

J’ai volé ; je mérite la prison.

Si encore un bon gendarme passait par là, j’avouerais mon larcin ; et il me conduirait au bloc !…

Mais non, pas l’ombre d’une botte de collègue.

Un gendarme ! mon royaume pour un gendarme, afin qu’il m’arrête… »

Ainsi s’exclamait le scrupuleux Fleurdéboy.

Mais la voix de sa conscience n’était pas seule à se faire entendre. Une autre voix intérieure gémissait aussi ; car, tandis que Fleurdéboy suppliait qu’on le mît en prison, le melon, lui, demandait qu’on le laissât sortir de la sienne.

Alors, Fleurdéboy prit une grave résolution : il s’arrêta lui-même… derrière un buisson.
 
 

 

– « Variétés, » in La Gazette illustrée de Biarritz, journal politique, littéraire et mondain, cinquième année, n° 206, du jeudi 3 au 10 juin 1897, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– « Variétés, » in La Gazette illustrée de Biarritz, journal politique, littéraire et mondain, sixième année, n° 270, du jeudi 4 au 10 juin 1898, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2511, samedi 9 septembre 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 
 

39. LA CIGARETTE

 

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Premier voyageur, qui vient de monter à la dernière station, au deuxième voyageur. – Voulez-vous me permettre, monsieur, d’allumer une cigarette ?

Deuxième voyageur. – Mille regrets de ne pouvoir vous permettre, Monsieur… Mais je n’ai aucune autorité pour donner une telle permission.

Premier voyageur, qui remet son étui dans sa poche. – C’est votre droit le plus strict, monsieur, de ne pas me permettre de fumer.

Deuxième voyageur. – C’est mon droit, oui, assurément. Et pourtant, je dois avouer que la fumée de tabac ne me dérange pas…

Premier voyageur.  – Ah !… Mais alors…

Deuxième voyageur. – Ne me dérange pas du tout, ne me cause aucune nausée ; bien plus, me fait plaisir, même.

Premier voyageur. – Je ne comprends plus.

Deuxième voyageur. – Et j’enrage même de ne pouvoir fumer moi-même. Seulement, c’est contraire à mes principes.

Premier voyageur. – Fumer vous donne mal à l’estomac ?

Deuxième voyageur. – Mais non.

Premier voyageur. – Vous fait mal à la tête ?

Deuxième voyageur. – Pas du tout.

Premier voyageur. – Vous donne des palpitations de cœur ?

Deuxième voyageur. – Mais non. Mais non.

Premier voyageur. – Enfin, monsieur, m’expliquerez-vous comment, avouant que le tabac des autres, loin de vous gêner, vous faisant plaisir, vous ne puissiez pas m’accorder de fumer une pauvre petite cigarette ?

Deuxième voyageur. – C’est contraire à mes principes.

Premier voyageur. – Vous placez drôlement vos principes, monsieur !

Deuxième voyageur. – Moi ? oh ! non. Seulement, je ne puis plus donner aucune autorisation de fumer ; je ne puis plus fumer moi-même, depuis le 17 juillet 1898…

Premier voyageur, à part soi. – Mais il est fou, ce monsieur !

Deuxième voyageur, modestement. – C’est à cette date que j’ai eu l’honneur de faire partie, en qualité de membre actif, de la Ligue contre l’Abus du Tabac.
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 74, 28 décembre 1902, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in La Gaudriole, journal de joyeux récits, chansons, contes gaulois et romans illustrés, nouvelle série, n° 87, jeudi 30 avril 1903, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2515, mardi 19 septembre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 

 

40. L’HABIT

 

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Paul Ingénet vient d’être invité comme garçon d’honneur au mariage de Lucien Balentrois, son camarade d’enfance, son intime, son frère par le choix, le Castor enfin dont lui, Ingénet, est le Pollux.

Impossible de refuser une si aimable invitation.

Mais Paul Ingénet n’était pas riche. Il nageait même dans un étang de purée depuis le premier janvier jusqu’à la Saint-Sylvestre.

Aller à une noce, c’est très bien ; y aller en qualité de garçon d’honneur, c’est encore mieux. Mais, pour assister à un mariage aussi correct que le serait celui de son ami, il fallait avoir au moins un habit propre, un habit à la française, une queue de pie enfin.

Or, jamais Ingénet n’avait possédé la moindre queue de pie.

Il réfléchit longtemps.

Ne pas aller au mariage ? L’ami Balentrois et lui seraient brouillés à mort.

Avouer une dèche, même momentanée à Balentrois… Cela, jamais ; car il est trop fier pour cela, lui, Ingénet.

De réflexions en réflexions, de songeries en songeries, Paul Ingénet arriva à la solution de ce difficile problème d’économie domestique.

Il ne louerait pas d’habit ; il ne se commanderait pas d’habit chez un tailleur – car le pauvre homme ne serait jamais payé – et si Paul Ingénet était fier, il était honnête aussi.

Non ; il irait tout simplement emprunter l’habit de son ami Bois de Campêche.

Et Paul Ingénet alla demander à Bois de Campêche de lui bailler pour quelques jours son habit, qu’il lui rendrait après les justes noces de Balentrois.

Bois de Campêche, à cette demande de l’ami déchard, lui éclata de rire au nez, sans plus de façon.

« Mais, malheureux, dit-il, comment veux-tu que je te prête mon habit ! Je suis très grand ; tu es petit. Je suis plutôt gros ; tu es plutôt mince. Dans mon habit, deux comme toi facilement tiendraient. Et je te dis cela, crois-le bien, sans vanité ni vantardise ; car nul n’ignore qu’on peut être très grand et très fort et être très bête.

– Ce n’est pas ton cas, dit Ingénet. Prête-moi ton habit.

– Tu le veux ! Eh bien, le voici, dit Bois de Campêche, qui prit l’habit en sa garde-robe et le mit dans les mains d’Ingénet. Mais je me demande ce que tu pourras bien en faire.

– M’en vêtir, assura Ingénet. Je te remercie ; je m’en vais. Je te rendrai ton habit le lendemain soir du mariage ; je te l’apporterai moi-même. »

Paul Ingénet, avec sur le dos le frac de Bois de Campêche, eut un succès mérité d’élégance.

Les dames, toutes fières, l’acceptaient avec honneur pour cavalier. Lui, tout fier aussi, leur débitait dans le cou des madrigaux régence, faisait la jambe fine et cambrait, en vrai don Juan, sa taille, qui, pour être petite, n’en était pas moins bien prise.

Bref, le succès fut complet pour lui. Le marié Balentrois vint lui-même féliciter son Pollux sur son élégance extrême.

Mais il n’est si belle fête qui ne se termine.

Vers trois heures du matin, le bal se désorganisa ; et Paul Ingénet, à pied, tout seul, regagna sa modeste chambre de bohème.

Il se coucha et dormit du sommeil du juste.

Vers quatre heures de l’après-midi, il se réveilla, la tête un peu lourde du champagne absorbé, mais heureux tout de même de son succès de la veille.

Très honnête, Paul Ingénet mit dans une valise l’habit emprunté, et monta les deux étages qui conduisaient chez l’ami Bois de Campêche :

« Voici ton habit. Je te remercie.

– Pas de quoi, » fit Bois de Campêche.

Puis, après inspection d’habit :

« Mais… mais, continua-t-il, ce n’est pas mon habit.

– Si, je t’assure, dit Paul Ingénet. Je te garantis l’authenticité de cet habit qui est le tien. Seulement, je l’ai porté chez une petite amie que j’ai, qui travaille dans la couture, et elle l’a ajusté à ma taille. »
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, quatorzième année, n° 1195, 13 avril 1897, sous la signature de Gustave Guitton.
 
 
 

41. LA PIÈCE DE VINGT SOUS

 

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Le père Pichat est bien malade sur son lit d’angoisse, d’amertume et de noyer verni.

La mère Pichat va par la chambre, anxieuse, attendant que le médecin ait fini d’ausculter son pauvre homme.

« C’est grave, prononce enfin l’homme de science. Mais nous conjurerons, je l’espère, tout danger. Voici mon ordonnance : Matin et soir, cinq grammes de « fémourirsilonenprentrô… » À propos, vous avez des balances ?

– Oui, monsieur le médecin, nous avons des balances ; mais nous n’avons pas de poids.

– Ah ! vous n’avez pas de poids !… Eh bien, mettez une pièce de vingt sous dans la balance, et vous pourrez tout aussi exactement peser deux fois par jour la dose prescrite de « fémourirsi… etc.. »

– Parfaitement compris, monsieur le médecin. Au revoir, monsieur le médecin. »

Le docteur revint le lendemain. Il trouva la mère Pichat à genoux et pleurant au pied du lit de son défunt mari.

« Mais il est mort ! dit le docteur. Hier pourtant, il n’était pas si mal que… »

Après explications de la maman Pichat, le docteur sut l’unique cause de cette mort prématurée :

La mère Pichat, vous le savez, n’avait pas de poids pour sa balance. Par hasard, elle n’avait pas non plus de pièce de vingt sous pour tenir lieu du poids des cinq grammes. Or, elle avait pesé la dose de « fémour… etc. » avec la monnaie de la pièce : vingt beaux sous de cinq centimes.
 
 

 

– in Almanach des Annales africaines, janvier 1908, sous le titre : « La pièce de vingt sous, histoire de la campagne, » et le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in La Liberté (Petites Affiches Mascaréennes), journal républicain indépendant, organe des intérêts de l’arrondissement, cinquième année, n° 175, dimanche 23 février 1908, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in La Mayenne, nouvelliste de Laval et du département, dix-septième année, n° 68, vendredi 20 mars 1908, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

☞  Traduction en patois ardéchois : « Gozèto potouézo, » in La Gazette d’Annonay et du Haut-Vivarais, trente-huitième année, n° 1917, samedi 25 juillet 1925, sous le titre « Lo piéço de vïngt sô, » et le pseudonyme de « Pierrou » :
 
 

GOZÈTO POTOUÉZO

 

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Lo piéço de vïngt sô

 
 

Lou pérè Maulé lé bien maladè sû so coutso d’angoisse, d’amertume et de nouyé verni.

Lo mérè Maulé va per lo tsambro, énuya, opéto que lou médocs l’yo fini d’ausculta sous paur’homme.

« Qué grave prounounço enfin l’homme de scienço, mais coundzurorint, l’espéru, tout dandzé. Vétia moun ordounanço : moti et soir cïnq grammes de « Fémourir-silonenprintrô… » O propos l’avait-vous de bolanças ?

– Oua Moussieu lou médoçi, l’avint de bolanças, mais l’avint dzi de paé.

– Ah ! l’avé dzi de paé ?… Et bet mettait uno piéço de vïngt sô diens lo bolanço et pori tout aussi exactemint pesa doux cos per dzour lo doso prescrito de Fémourirsi… ! etc.

– Parfaitomint coumpraé, Moussieu lou médoçi. Au révaéré, Moussieu lou médoçi. »

Quand revinguait lou lindeman trouvait lo mérè Maulé o dzenoux que plouravo aux pès de lo coutso de soun pauré défünt.

« Mais lé mort, dit iou médoçi, hier pâmin l’èro pas si maladè què… »

Oprès explicatio de lo mérè Maulé, lou médoçi saupé l’uniquo causo de quello mort si prematura. Lo mérè Maulé savait l’yo pas de paé per sas bolanças, l’yo noun plus pas de piéço de vïngt sôs per tent lieu de paé. Or l’yo pesa lo doso de « Fémourir… etc. » d’obet lo mouneyo de lo piéço : vïngt dzintis sô de cïnq centimes.
 

PIERROU

 
 

– Anonyme, « Nos Échos, » sans titre, in La Mayenne, nouvelliste de Laval et du département, trente-sixième année, n° 30, samedi 5 février 1927.
 

☞  On retrouve en fait cette anecdote, avec diverses variations, dans de nombreux journaux dès 1891, et ce jusqu’après la mort de Gustave Le Rouge.
 
– « Par Monts et par vaux, » in L’École et la famille, journal d’éducation, d’instruction et de récréation, seizième année, n° 8, 15 avril 1891, sous le pseudonyme de « Le Furet » :
 

Un médecin de la campagne laisse chez son malade un paquet de poudre, en recommandant de lui en donner cinq grammes par jour.

« Monsieur le médecin, dit la femme du malade, nous avons bien une balance, mais pas de poids.

– Eh bien, au lieu de cinq grammes, mettez une pièce de un franc, c’est la même chose. »

Deux jours après, le docteur, à son grand étonnement, trouva son malade mort.

L’explication suivante lui donna la clef du mystère :

« Comme nous n’avions pas de pièce de un franc à la maison, nous avons mis vingt sous de sous dans la balance. »
 

– Anonyme, in La Lanterne de Boquillon, vingt-septième année, n° 1085, 25 février 1894, sous le titre : « Bon Poids » :
 
 

 

– Anonyme, « Pour rire, » in L’Indépendant de Mostaganem, organe politique et commercial, sixième année, n° 598, 29 mai 1895.
 

– Anonyme, « L’Esprit des autres, » in L’Éclaireur de Seine et Marne, journal républicain indépendant, quatre-vingt-sixième année, n° 3295, dimanche 13 septembre 1896.
 

– Dr Garrulus, Les Gaietés de la Médecine, avec une préface du Dr E. Monin, Paris : Société d’Editions scientifiques, [1896].
 

– Anonyme, in La Gazette illustrée de Biarritz, journal politique, littéraire et mondain, sixième année, n° 253, du jeudi 7 au 14 juillet 1898.
 

– Anonyme, « Choses & autres, » in Le Courrier de Saône-et-Loire, journal républicain, cinquante-huitième année, n° 15166, mercredi 10 août 1898.
 

– Anonyme, « Esprit des autres, » in Le Monde dentaire, journal indépendant des chirurgiens-dentistes français, dix-huitième année, n° 6, juin 1904.
 

Anonyme, in La Gazette vosgienne, supplément illustré, cinquième année, n° 14, dimanche 8 avril 1906, sous le titre : « Simple Erreur » :
 
 

 

– Anonyme, « Pour rire un peu, » in L’Élan républicain, hebdomadaire politique et de combat des Radicaux & Radicaux-Socialistes d’Oranie, deuxième série, troisième année, n° 72, mercredi 7 juin 1938, avec des modifications, sous le titre : « Bonne Pesée » :
 
 

BONNE PESÉE

 

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Le brave papa Michu est un bon médecin de campagne d’autrefois. Il passe encore dans sa petite voiture à cheval, dans son antique cabriolet, et il rend visite à des clients qui sont tous aussi vieux que lui.

C’est ainsi qu’il est venu soigner le père Pamphile, un vieux paysan de la région.

Le père Pamphile souffre des reins, du foie, de la vessie, du ventre, enfin d’un peu partout.

« Nous allons guérir ça, » assure le Dr. Michu, d’un ton encourageant.

Dans les campagnes, ce sont les médecins, on le sait, qui font eux-mêmes office de pharmacien pour les remèdes usuels. Le Dr. Michu donne au père Pamphile une poudre blanche dans une petite boîte. Il appelle la mère Pamphile et lui explique bien :

« Voilà le remède. Vous lui en mettrez tous les matins, cinq grammes dans un verre d’eau. Mais pas plus, parce que c’est du poison. Vous avez bien compris ? Cinq grammes. Vous avez bien une balance chez vous ?

– Oui, docteur, j’ons une balance. Mais c’est des poids que je n’avions point.

– Ça ne fait rien. Vous n’auriez qu’à mettre, au lieu d’un poids de 5 grammes, une pièce de vingt sous, c’est la même chose. »

Et le Dr. Michu monta dans son vieux cabriolet pour continuer ses visites.

Deux jours après, il revint chez le père Pamphile. La mère Pamphile l’attendait sur le seuil, éplorée :

« Votre remède, c’est de la mauvaise drogue ! cria-t-elle dès qu’elle aperçut le docteur. Je l’avions pas plus tôt donné à notre homme qu’il en a perdu la vie !…

– Ce n’est pas possible, lui répondit le médecin. Combien lui en avez-vous donné ?

– Ce que vous avez dit, docteur, exactement. J’ons fait le poids avec vingt sous, comme vous me l’aviez recommandé. Même que je n’avions point de pièce de vingt sous, j’avions mis vingt sous de sous dans la balance ! »
 
 

 

42. SIMPLE HISTOIRE

 

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Comme il l’aimait beaucoup et qu’elle l’aimait aussi, elle était venue le voir.

Très galant, régence et talon rouge, il lui avait dit :

« Vos désirs, ô blonde, seront pour moi des ordres. »

Elle avait enregistré ces paroles dans sa jolie tête de linotte… Et comme ils s’en allaient, bras-dessus bras-dessous, promener leur flirt sur le macadam des boulevards :

« Le joli bracelet ! » fit-elle, en passant devant un étalage de bijouterie.

Et il acheta le bracelet, qu’il lui offrit.

Elle le remercia d’un sourire.

Quelques pas plus loin, elle s’arrêta.

« Dieu ! la belle robe. »

Et il lui donna la robe.

Ils marchaient dans leur rêve…

Oh ! la jolie bicyclette ! le bel album ! le beau toutou !…

Et il offrit à sa blonde la jolie bicyclette, le bel album, le beau petit chien.

Inconsciemment, elle leva les yeux au ciel où brillait une lune ronde.

« Qu’elle est jolie, cette lune, » fit-elle.

Et lui, simplement, sans esbroufe, lui donna la lune.
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vint-et-unième année, n° 2393, jeudi 8 décembre 1904, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 
 

43. MÉPRISE

 

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Hector Moget, vers minuit, sort de l’Opéra où il vient d’entendre la Walkyrie.

« Il est grand, Wagner, pense-t-il ; et bien qu’il ait traité les Français de porcs, parce qu’il était Allemand, il n’y a pas à dire, c’est un musicien de génie… Assurément, de génie… Et je le soutiendrai désormais devant n’importe quel détracteur de l’œuvre wagnérienne. »

Hector pense ainsi, et va, enthousiasmé de plus en plus des puissants accords qu’il vient d’ouïr.

Il remonte les grands boulevards, la tête baissée et tout songeur.

Insensiblement, il oblique à sa gauche, si bien qu’à un moment donné il heurte du front dans une glace de magasin.

« Pardon, monsieur, dit-il… Je vous demande pardon… C’est étonnant, remarque-t-il en regardant celui qu’il vient de heurter, comme voilà un monsieur qui me ressemble. »

Puis, constatant son erreur :

« Zut ! ronchonne-t-il. C’est moi dans la glace. »
 
 
 

44. LES CINQ AUVERGNATS

 

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Cinq Auvergnats, par un beau soir que la lune éclairait, blafarde, se promenaient dans la campagne, sans savoir où, comme dit la chanson.

L’un d’eux, François, quitta ses camarades pour un instant, et sans doute aussi pour un pressant besoin.

Au bout d’un quart d’heure, François ne réapparaissait pas. Au bout d’une demi-heure, les Auvergnats s’inquiètent et se mettent à la recherche de leur ami, en différentes directions.

L’un, Joseph, en se penchant sur le bord d’un puits, se vit dans l’eau, car la lune éclairait justement le fond du puits à ce moment.

« C’est François, c’est François ! s’écrie- t-il. Venez ici, mes camarades ; François est tombé dans le puits. »

Les Auvergnats accourent et discutent sur la façon la plus commode de retirer François de la triste situation où il se trouvait.

C’était un puits isolé au milieu d’un champ ; et il n’y avait pas de corde.

« Voilà ce qu’il faut faire, dit Joseph. Toi, Jacques, qui est le plus grand, tu vas te suspendre par les mains à la margelle. Toi, Baptiste, tu prendras les pieds de Jacques. Toi, Jérôme, tu prendras les pieds de Baptiste. Et moi, à mon tour, je me suspendrai après tes pieds, Jérôme.

Le puits ne doit pas être si profond que cela. C’est bien le diable si je ne peux pas donner la main à ce pauvre François. »

Ce qui fut conseillé fut fait.

Jacques se coula à l’intérieur du puits et resta suspendu à la margelle. Baptiste se suspendit aux pieds de Jacques. Jérôme prit les pieds de Baptiste ; et Joseph, le donneur de conseils, prit les pieds de Jérôme.

Ses pieds à lui, Joseph, baignaient dans l’eau.

« François, mon pauvre François, pleurait Joseph ; es-tu là ? »

Pas de réponse.

Mais si fort qu’il fût, le grand Jacques sentait ses mains s’écorcher à la margelle, tirées qu’elles étaient par le poids de ces quatre corps d’Auvergnats, le sien compris, naturellement.

Il cria :

« Je lâche, compagnons ! Je lâche !

– Eh ! crache dans tes mains, fouchtra ! » hurla toute la bande comme un seul homme.

Il cracha dans ses mains, le misérable !

Et l’eau se referma en bouillonnant sur la tête des quatre infortunés Auverpins, qui moururent victimes de leur dévouement confraternel.
 
 

 

– in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 18, dimanche 17 décembre 1899, sous le titre « En revenant de Staouëli : Fin tragique de quatre Auverpins victimes de leur dévouement, » avec des modifications, signé des initiales « G. le R… »
 
 

 

– in La Gaudriole, journal de joyeux récits, chansons, contes gaulois et romans illustrés, nouvelle série, n° 88, dimanche 3 mai 1903, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– Anonyme, « Propos fantaisistes, » in Le Grand Écho du Nord et du Pas-de-Calais, quatre-vingt-sixième année, n° 264, mardi 20 septembre 1904.
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 180, dimanche 10 janvier 1905, sous le titre : « Je lâche !… » et le pseudonyme de « Jean Charlas. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2445, samedi 8 avril 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 

 

45. LA MORT DE CHAM

(Image d’Épinal)

 

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1. – Jean Kipleur a un amour de petit chien auquel il tient beaucoup.

2. – Le chien, qu’on appelle Cham, adore son maître.

3. – Mais il aime aussi beaucoup les petites chiennes, et s’en va parfois courir le guilledou.

4. – Il en revint hier très sale.

5. – Jean Kipleur se frappe le front et se dit : « Puisque ce chien est sale, il faut le laver ;

6. – Je le laverai. »

7. – Jean Kipleur et Cham se dirigent donc vers un grand étang.

8. – Durant le chemin, Jean se demande avec anxiété comment il va opérer tout à l’heure pour laver son chien ; et il demeure perplexe.

9. – La Providence lui vient en aide ; car il aperçoit sur le bord de l’eau une lavandière.

10. – Qui lave des serviettes.

11. – Jean Kipleur, muet d’étonnement, regarde et profite.

12. – Il prend au collier son chien d’une main, et le plonge dans l’eau par trois fois.

13. – Le chien reste toujours sale.

14. – « J’y suis ! » dit Jean Kipleur en se frappant le front ; car il vient d’apercevoir la lavandière qui tord son linge.

15. – Malgré les cris à fendre l’âme du pauvre Cham, Jean Kipleur tord donc son toutou,

16 – Jusqu’à ce que Cham soit propre ;

17. – Et tant, que la pauvre bête trépasse.

18. – De désespoir, Jean Kipleur, devant le cadavre, se tord les bras de douleur.

19. – Quand on m’a narré cette banale et véridique histoire, je me suis tordu de rire.

20. – Mais n’empêche que Cham est bien mort.
 
 

 

– in Journal de Saint-Denis, moniteur général de la banlieue de Paris, dix-neuvième année, n° 1623, jeudi 13 janvier 1898, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 
 

46. L’ENVELOPPE

 

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Mme la comtesse de Bois-Rassis ouvrit la lettre, à elle adressée, et lut :
 

Ma chère petite Marguerite,

Je suis enfin arrivé à Nice. Le temps est splendide ; on ne se croirait guère au mois de février. Viens vite me rejoindre. Descends à l’hôtel des Ambassadeurs, où je suis.

Par le même courrier, j’écris à ma chaste épouse de repousser son voyage de quinze jours.

Je ne compte sur elle que pour le 10 mars. Nous aurons le temps de nous aimer.

Sur les lèvres, bien fort, je t’embrasse.
 

Gontran, Cte de B.-R.

 

Mme Marguerite ouvrit et lut, vers la même heure, cette lettre :
 

Madame,

Que je voudrais donc être à Paris, si mes affaires ne me contraignaient à rester un mois encore en Provence.

Je vous écris de Nice ; et vous enviez mon sort, sans doute, rêvant de brises tièdes et molles et de soleils réchauffants. La vérité est que nous subissons en ce moment une baisse atmosphérique considérable. La neige, tombée depuis deux jours, ne se décide pas à fondre.

Je ne vous engage pas à venir me rejoindre, comme vous en manifestez l’intention, avant une quinzaine.

Faites-moi savoir, à l’hôtel des Ambassadeurs, si vous êtes décidée à retarder votre voyage.

Je vous baise les mains, madame et chère amie.
 

Comte de Bois-Rassis.

 

Vingt-quatre heures après, un garçon de l’hôtel des Ambassadeurs, à Nice, annonçait à M. de Bois-Rassis, en train de faire sa toilette matinale, la visite d’une dame.

« Quelle est cette dame ?

– Monsieur, on m’a prié d’annoncer madame Marguerite.

– Faites entrer. »

Une dame entra.

« … Ma femme ! sursauta M. de Bois-Rassis.

– Oui, dit la comtesse, c’est votre chaste épouse. Il y a eu erreur d’adresses. Vous vous êtes trompé d’enveloppes. »
 
 

 

– in Fin de Siècle, grand journal littéraire et illustré, cinquième année, n° 425, jeudi 28 mars 1895, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2559, samedi 30 décembre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 

 

47. JAUNET L’AVARE

 

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Or, voyez, mes amis, la triste aventure qui arriva à Guillaume Jaunet, et dont il mourut, le pauvre, à la fleur de l’âge.

Jaunet ayant, vers vingt-cinq ans, hérité d’une cinquantaine de mille francs de ses parents, n’eut plus qu’un désir, une joie : palper, toucher les louis jaunes et ternes, les caresser, les contempler, les adorer.

La richesse fit Jaunet avare.

Il passait de longues heures dans une chambre miteuse, sorte de grenier sale où il avait juché une armoire, en communion intime avec son or.

La plupart des avares éprouvent plus de jouissance à regarder de l’or que des billets de banque, fruit de notre civilisation décrépite ; Jaunet ne vibrait réellement, dans ses fibres d’avarice, qu’à l’aspect d’un papier bleu à l’ordre de la Banque de France.

Guillaume Jaunet changea donc son argent et son or contre de soyeux billets de banque.

Quand il eut opéré la complète conversion de sa fortune monétaire, il disposa entre deux cartons les billets bleus allongés, selon leurs grandeurs, et il passa des journées entières à bercer le portefeuille sur son cœur, comme ferait une mère pour endormir son bébé.

Guillaume Jaunet vécut trois ans de la sorte, s’exilant du monde, se sevrant de toutes les joies de la vie, pour caresser ses billets bleus, pour les couver d’un regard blanc et chargé de tendresse.

La masure où habitait Jaunet ne tenait plus et s’effritait aux murs. Les plafonds pourrissaient, tout humides de pluie. Des trous s’agrandissaient aux planchers.

Quelques simples petites réparations des maçons et des charpentiers eussent été, au début, nécessaires ; mais Guillaume Jaunet ne voulait s’apercevoir de rien et reculait devant la dépense.

Ayant enlevé une grosse pierre au mur de sa chambre à coucher, il avait lui-même fait un trou, une cachette pour le précieux portefeuille ; et, chaque nuit, il l’y déposait, avec la même dévotion qu’un prêtre relègue dans le tabernacle le ciboire.

La veille de sa mort, Jaunet, avant de se coucher, n’oublia pas de mettre le portefeuille dans la cachette.

Il dormit à poings fermés pendant cinq heures, somnola une heure et se leva.

Il s’habilla à la hâte, enleva la pierre du trou et voulut prendre dans ses mains le portefeuille.

Horreur ! Le portefeuille, en carton dur, était tout dentelé ; les billets de banque n’existaient plus ; il n’y en avait plus un seul.

Guillaume Jaunet, à ce spectacle, tomba à la renverse : il était mort de stupéfaction… car il avait vu dans le trou, cruelle ironie ! les suites palpables de la bonne digestion des rats qui avaient, durant la nuit, fait un repas de cinquante mille francs.

Jaunet fut enterré par les soins pieux de ses cousins, qui ne pleurèrent que sur la disparition des billets bleus.
 
 

 

– « Nos dimanches littéraires, artistiques et scientifiques, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-sixième année, n° 9382, mercredi 31 octobre 1906, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

48. FATUITÉ

 

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Le jeune médecin-dentiste Ockmann est venu s’établir et chercher à se former une clientèle à Vannes.

Sur une large plaque de marbre, il a fait graver ses nom, prénoms et profession, ses titres aussi qui tiennent six lignes.

Dans tous les journaux locaux et de la région, il s’est affiché avec tous ses avantages ; il s’est annoncé comme le guérisseur infaillible de tous les maux de dents possibles ; il a longuement parlé de ses succès remportés à l’École Dentaire. Bref, quand il eut bien charlatanisé, quand il eut battu bien fort la grosse caisse de la réclame, il attendit les clients dont les dents trouées et gâtées devaient infailliblement lui remplir de louis jaunes… sa petite caisse.

Les clients, hélas ! ne vinrent point. Une année durant, Ockmann les espéra ; mais ceux-ci faisaient la sourde oreille. Il ne gagna pas, la première année, de quoi payer le quart de son loyer de maison.

Aux amis qu’il s’était faits à Vannes, Ockmann avait coutume d’expliquer ainsi sa déveine :

« Je suis victime de ma trop grande réputation, mes chers amis. Les clients se disent : « M. Ockmann est tellement connu qu’il ne sait plus où donner de la tête. Il est assiégé de malades… nous ne passerions pas assez vite à notre tour. Allons chez son collègue. » Et ils font comme ils disent. »
 
 
 

49. UN MAZAGRAN

 

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Louis et Jean Festeau, les deux fils de M. Festeau, le conseiller général, profitant d’une journée de mars où le soleil était aussi chaud que celui d’août, s’amusaient à pêcher à la ligne sur les bords du Yal, la plus charmante rivière qui soit dans tout le pays dauphinois.

Fatigués de voir le poisson les narguer dans l’eau sans se décider à mordre, ils jetèrent leurs lignes avec un ensemble parfait, comme un seul homme, ouvrirent leur panier à provisions, et, sur l’herbe, déjeunèrent du plus grand appétit.

Quand ils eurent englouti suffisamment d’œufs durs et de saucisson, Louis Festeau dit :

« Si nous allions chez la mère Loiseau, à cent mètres de là, prendre un mazagran ?

– J’allais te le proposer, » fit Jean Festeau.

Chacun son engin de pêche sur l’épaule, – deux gaules longues de cinq mètres, – les deux frères gravissent à pas lents la côte au haut de laquelle est assis le cabaret de la mère Loiseau.

Ils entrent et prennent place dans un coin de la salle désert  ; car, à cette heure de midi, il ne vient jamais grand monde.

« Bonjour, la mère Loiseau.

– Bonjour, messieurs.

– Servez-nous deux mazagrans. »

Ignorante du mot, mais sans demander d’explications, la mère Loiseau répondit simplement :

« Beaucoup de regrets, messieurs ; mais je n’en ai plus. »

Contrariés, les deux frères s’interrogèrent du coin de l’œil.

« En ce cas, firent-ils, donnez-nous une bouteille de bière. »

Ils s’attablent, boivent, parlent de bien des choses, entre autres de leur regret cuisant de ne pouvoir se procurer la douceur d’un excellent mazagran et de l’infructuosité de leur pêche.

Arrivent trois charretiers tapageurs.

« Allons, la petite mère, qu’est-ce que vous allez nous donner ?

– Dame ! ce que vous voudrez.

– Un café, hein. Ça va-t-il, toi qui régales ?

– Oui. »

La mère Loiseau servit trois cafés aux charretiers.

Les deux Festeau la trouvaient mauvaise.

« Dites donc, la mère, pourquoi nous avez-vous dit tout à l’heure que vous n’aviez pas de mazagran ?

– Du mazagran, messieurs, mais je n’en ai point.

– Comment ? Et, ce que vous servez à ces messieurs, qu’est-ce donc ?

– Ça ? Mais c’est du café !

– Eh bien, mazagran, café, c’est la même chose.

– Dame, mes bons messieurs, reprit la mère Loiseau, est-ce que je pouvais savoir ça ? »
 
 

 

– in La Gaudriole, journal de joyeux récits, chansons, contes gaulois et romans illustrés, nouvelle série, n° 91, jeudi 14 mai 1903, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

50. INJECTEUR

 

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Petite Maman va chez le pharmacien, avec Fillette, chercher un médicament pour Petit Papa qui a mal à la gorge.

Petite Maman a donné l’ordonnance à son élève, et, assise, attend que la potion soit préparée.

Fillette, qui n’aime point le repos, regarde les bocaux, les affiches en couleur des spécialités, et s’extasie :

« Oh ! Petite Maman, le beau poisson !… le beau bocal !… le bel oiseau empaillé !… les belles images !

– Tais-toi, Fillette, tu fatigues ces messieurs. »

Fillette se tait durant quelques instants ; puis, tout à coup, exultante, elle dit, montrant du doigt un « injecteur à jet continu » dans une vitrine :

« Ah ! Petite Maman, tu as une musique comme ça ! »

Petite Maman, rougissante, honteuse, – n’y a pas de quoi ! – pour dire quelque chose par contenance, interroge :

« Mais tu ne l’entends pas souvent, la musique ?

– Ah ben ! Petite Maman, si on peut dire, dit Fillette, scandalisée… Tu en joues trois fois tous les soirs ! »
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2447, jeudi 13 avril 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 

 

51. AUGMENTATION

 

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Julien Piédechesne, célibataire et marchand de bois, à la mort de sa mère, avec laquelle il vivait, se trouva seul. Il prenait quarante-cinq ans. À cet âge, l’homme est encore vert.

Mais il ne songea pas au mariage, pour lequel il avait une profonde aversion. Seulement, il résolut de prendre une bonne à tout faire.

Au lieu de s’adresser à un bureau de placement, lequel ne livre que très rarement l’oiseau rare, il préféra faire un voyage en province.

Ce fut en Normandie qu’il alla.

Il descendit à l’hôtel, dans un petit chef-lieu de canton, et s’informa des jeunes villageoises qui, moyennant arrhes et gages, se chargeraient d’adoucir l’existence du vieux célibataire qu’il allait devenir.

On lui indiqua deux jeunes filles.

La première ne lui plut pas, parce qu’elle était trop rousse ; mais comme il aimait les brunes, la seconde l’enchanta.

Il gagea Ernestine à trente francs par mois, lui paya les arrhes en présence de son père et de sa mère, et devant eux promit, s’il était satisfait des services de la jeune fille, de lui donner de l’augmentation.

Enchantée de l’aubaine, Ernestine suivit M. Piédechesne et commença, dès le soir même de son arrivée, son service de bonne à tout faire.

Tout alla tant et si bien que, sept mois après son installation chez M. Piédechesne, elle fut obligée de retourner auprès de ses parents pour y faire ses couches.

Quand Ernestine arriva chez ses auteurs, ceux-ci jetèrent des cris d’indignation :

« Eh quoi ! leur fille était enceinte !… Qui était-ce qui avait déshonoré leur fille ?… M. Piédechesne !… Un homme qui avait l’air si bien !… Fiez-vous donc aux gens après cela !… »

Piédechesne, par les parents d’Ernestine, fut chargé de toutes les malédictions, de toutes les injures.

Ils allèrent même si loin dans leurs suppositions malveillantes, qu’Ernestine crut de son devoir d’intervenir.

Elle parla raison :

« Voyons, papa et maman, dit-elle… Puisqu’il m’avait promis de l’augmentation. »
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2407, mardi 10 janvier 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 

 

52. L’IVRESSE GUÉRIE

 

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C’est un récit du temps où il y avait encore des miracles.

Saint Frusquin de la Frusquinette, avant d’être révéré comme saint, avait mené une vie de pendard.

Il était noble et puissant seigneur sur la terre d’Armorique, et craint partout à la ronde, car, s’il était doux à jeun, il faisait trembler tous les alentours lorsqu’il était ivre. Or, il se saoulait chaque jour comme trois portefaix.

Cependant, ayant l’âme bonne, et par les prières aussi de Madame sa mère au paradis, le remords entra dans son âme et il voulut se guérir.

Dans ce but, il fit le pèlerinage de Notre-Dame-de-Montfort ; et, comme il était en prière au pied de la statue de la Vierge, celle-ci lui donna le remède à ce grand mal d’ivrognerie.

Il partit. Suivant les indications de la Madone, en s’en revenant vers son château, il ramassa le long du chemin tous les cailloux luisants et polis qu’il aperçut. Il en remplit son escarcelle, en chargea ensuite un mulet, puis, le soir même, commença le remède.

Dans son hanap, qui tenait trois litres, il mit un caillou et but.

Le lendemain, il mit un autre caillou ; et chaque jour, il continua de déposer un caillou dans la coupe.

Au bout de trois mois, le hanap était à moitié rempli de gros sable. Frusquin ne buvait plus, par conséquent, que la moitié de son contenu.

Six mois après la mise dans la coupe du premier petit caillou, Frusquin de la Frusquinette était guéri de sa passion.

Et non seulement il ne buvait plus, mais il avait des nausées à l’odeur seule du vin.

S’inclinant devant ce miracle de la bonne Sainte-Vierge, il laissa là ses terres et se fit chartreux.

Depuis lors, on a en grande vénération Saint Frusquin de la Frusquinette, au pays de Bretagne.
 
 

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2551, mardi 12 décembre 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 
 

53. LES DEUX JAMBONS

 

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M. le curé avait dit à sa nouvelle servante, qui, montée sur une échelle double, accrochait deux magnifiques jambons à un clou de la grosse poutre du plafond, M. le curé avait dit :

« Jeanneton, puisque nous n’avons pu acheter, sur nos économies, que ces deux jambons cette année, il faudra les ménager. Il y en aura un pour Noël et l’autre pour Pâques. Vous entendez bien, ma bonne Jeanneton ?

– Oui, monsieur le curé, » affirma Jeanneton.

Jeanneton descendit de son échelle, jeta un dernier coup d’œil aux jambons, pour voir s’ils étaient bien en place, et reprit ses travaux journaliers.

M. le curé, les mains dans ses manches, contempla quelques minutes les jambons gros et gras et savamment aromatisés, se tourna au moins sept fois la langue dans la bouche, et prononça :

« Ils sont de bonne taille… Le plus petit pour Noël, et l’autre pour Pâques. »

Et M. le curé, s’étant une dernière fois pourléché, alla lire son bréviaire dans le jardin.

À quelques jours de là, M. le curé étant absent, un mendiant entra dans la petite cour du presbytère et frappa à la porte d’entrée.

Jeanneton vint ouvrir.

« Vous ne voudriez pas me faire la charité, au nom du Bon Dieu, ma bonne dame ?

– M. le Curé ne donne qu’aux pauvres qu’il connaît. »

Et Jeanneton, bavarde, ajouta :

« Vous n’êtes pas d’ici ?

– Je suis de Rocheferet, à dix lieues de là.

– Tiens, s’étonne Jeanneton ; j’y ai une cousine. Elle se nomme la Chamarade.

– Je la connais beaucoup. Elle tient un petit magasin d’épicerie. Elle est veuve et a deux petites filles.

– C’est ça même. Comment vous appelez-vous ?

– Je m’appelle Noël.

– Ah ! cria Jeanneton, pourquoi ne le disiez-vous pas tout de suite ? J’ai un jambon pour vous.

– Un jambon ? Bah !

– Oui. M. le Curé m’a dit : « Allez acheter deux jambons ; il y en a un pour Noël, et l’autre pour Pâques. »

– Pâques, c’est mon voisin, dit le mendiant.

– Eh bien, c’est ça ; vous allez emporter le jambon de Pâques avec le vôtre.

– Je ne demande pas mieux, » fit Noël sans s’étonner.

Jeanneton alla décrocher les deux jambons ; et le mendiant s’en fut bien loin, bien loin, l’air guilleret.

Quand M. le curé revint, et qu’il eut constaté la disparition de ses deux jambons, il demanda des explications.

Jeanneton, oh ! tout simplement, donna les explications demandées, et qui parurent si douloureuses au brave curé, qu’il en tomba mort, sur le coup, d’une attaque de foudroyante apoplexie.

Ses obsèques furent magnifiques. Le grand-vicaire de l’Évêché officiait lui-même.
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 30, dimanche 23 février 1902, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 
 

54. DISTRACTION PEU COÛTEUSE

 

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Quand il eut, selon la populaire expression, mangé son Saint-Frusquin (d’aucuns disent : son blé en herbe) et qu’il ne lui resta plus le moindre épi à se mettre sous la dent, Bergamotte trouva, à force de patientes recherches, une place vague de caissier à cent francs par mois, et vécut dorénavant comme il put, de cheval nature au rabais et des souvenirs de sa gloire défunte.

Plus d’argent, partant plus d’amis. C’est la règle.

Trop fier d’ailleurs, et trop honnête pour essayer d’emprunter un argent qu’il savait bien ne pas pouvoir rendre, et que ses amis ne lui auraient en outre pas prêté, Bergamotte se résigna à son sort et tint, du mieux qu’il put, les livres de son marchand de chaussures hygiéniques.

Hiver comme été, Bergamotte, pour se rendre de son bureau à son bouillon à soixante-quinze centimes, faisait le grand tour, prenait par les boulevards, et y déambulait une heure durant.

L’été dernier, par une chaleur torride, un des anciens amis de Bergamotte le rencontre adossé à un kiosque, comme hypnotisé, fumant une maigre cigarette, l’œil fixé sur le café Riche, dans la caisse duquel était passé le plus clair de ses revenus avec les plus sonnantes espèces de son capital.

« Que faites-vous donc là, Bergamotte ?

– Moi ? répond le pauvre Bergamotte ; mais je me distrais : je regarde prendre des glaces au café Riche. »
 
 

 

– in La Gaudriole, journal de joyeux récits, chansons, contes gaulois et romans illustrés, nouvelle série, n° 63, jeudi 5 février 1903, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 179, dimanche 1er janvier 1905, sous le titre : « On s’amuse comme on peut » et le pseudonyme de « Humbug. »
 

– « Les Auteurs gais, » in Le Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-neuvième année, n° 10391, dimanche 8 août 1909, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

55. LA MÈCHE DE CHEVEUX

 

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Mariés jeunes, Edmond et Jeanne s’étaient adorés trois ans. Aucun nuage n’avait obscurci leur ciel de bonheur ni celui de leur lit.

Vers la fin de la troisième année de leur union, Jeanne trépassa, enlevée prématurément à l’affection de son époux par une de ces maladies de poitrine qui ne pardonnent pas…

La preuve, c’est qu’elle en était morte.

Edmond rendit à Jeanne les derniers devoirs, la conduisit, tout larmoyant, au cimetière, et sur la tombe jura de n’avoir jamais plus dans la vie d’autre compagne.

Il étendit la main, et prononça :

« Ton souvenir, ma chère Jeanne, me poursuivra sans cesse. Je ne me remarierai jamais. »

Puis, l’âme contristée, Edmond rentra chez lui. Il s’enferma dans sa chambre, et baisa et rebaisa mille fois, avec des larmes, une mèche de cheveux noirs qu’il avait coupée sur le front de la morte.

Comme les plus grandes douleurs, avec les heures, se calment, Edmond, pieusement, déposa les cheveux dans un médaillon d’or mâle, et, la fatigue lui tenaillant les mœlles, il s’endormit sur son fauteuil d’un sommeil de plomb. (Puisque c’est l’usage, je veux bien écrire : sommeil de plomb… Mais du diable si je me figure un sommeil fait de plomb ou de tout autre matière minérale.)

Cette parenthèse fermée, passons ; et revenons à notre histoire.

Six ans durant, Edmond, très réglé dans ses habitudes, passait deux heures par jour, de deux heures de l’après-midi à quatre, dans son cabinet de travail.

À deux heures exactement, il ouvrait le médaillon, en retirait la mèche, la contemplait avec des larmes et la baisait jusqu’à quatre heures sonnantes.

En cet instant, il remettait dans le médaillon la mèche, et recommençait son très sentimental manège le lendemain.

Un soir, à son cercle, un de ses amis qui revenait de Paris, lui apprit cette mode nouvelle qu’avaient les femmes brunes de se teindre les cheveux en blond.

Edmond, troublé dans son esprit par cette conversation pourtant sans grande importance, écrivit dès le soir à un parfumeur en renom pour avoir de la teinture blonde… Et quand il eut reçu le flacon, comme il savait que Jeanne, sa morte aimée, avait été coquette, il prit la mèche dans le médaillon, et de noire qu’elle était, pieusement, il la fit blonde.
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 72, dimanche 14 décembre 1902, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Mémorial d’Amiens et du département de la Somme, supplément illustré, cinquième année, n° 50, dimanche 14 décembre 1902, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »

 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2413, mardi 24 janvier 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2481, samedi 1er juillet 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » quinzième année, n° 47, jeudi 23 novembre 1905, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n°315, dimanche 11 août 1907, sous le titre : « Coquetterie posthume » et le pseudonyme de « Moustic. »
 
 
 

56. PÉRIODE ÉLECTORALE

 

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Le marquis de Bellemeute n’est pas un aigle, chacun sait ça, mais comme il a deux cent mille livres de rentes en foncier, il se présente à la députation.

Il rencontre le charbonnier Noirsac, lui esquisse son plus gracieux coup de chapeau, lui serre la main, honneur grand qu’il n’avait jamais fait au pauvre bougre, et la conversation commence :

« Bonjour, Monsieur Noirsac. Comment allez-vous ?

– Et vous, monsieur le marquis ?

– Vous savez que c’est moi qui me présente à la députation dimanche prochain ?

– Ma foi, non, monsieur le marquis. Ça ne m’intéresse pas. Je ne vote pas.

– Ah bah ! Et pourquoi ne votez-vous pas ?

– Je ne suis pas d’ici. Je suis Auvergnat !

– Ah ! C’est vrai ! »

Puis, après un instant de réflexion, l’ineffable marquis ajoute :

« Mais je croyais que vous vous étiez fait naturaliser. »
 
 

 

– « La Vie drôle, » in Le Progrès de la Somme, quarante-troisième année, n° 12924, jeudi 22 juin 1911, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– Anonyme, « Çà et là, » in Le Progrès [Mascara], dix-huitième année, n° 1303, samedi 15 juillet 1911.
 
 

 

57. MAISON À LOUER

 

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Arthur Piénit-Kelet passe à juste titre, dans le domaine de la bourgeoisie, pour un triste et lugubre farceur.

Ses amis se contentent de le tenir pour un gai fumiste et un joyeux drille.

Il y a environ une semaine, Arthur, qui malgré son nom patronymique adore les pédestres courses sur route, se trouve, au hasard de la promenade, en face d’une jolie petite villa.

Sur la barrière en fer touchant la route, avait été appendu l’écriteau classique : Maison à louer.

Arthur Piénit-Kelet n’hésite pas un instant. Il effile sa moustache à gauche et à droite, redresse son haute-forme, essuie de la main la poussière du bas de son pantalon, se donne un air digne, et sonne.

Le jardinier arrive :

ARTHUR. – Cette maison est bien à louer ?

LE JARDINIER. – Parfaitement, monsieur. Monsieur veut-il la visiter ?

ARTHUR. – Parfaitement.

LE JARDINIER. – Entrez donc, monsieur.

ARTHUR. – L’aspect n’est pas mal.

LE JARDINIER. – Et le jardin, monsieur. Regardez donc le jardin ! c’est moi qui l’entretiens.

ARTHUR. – Il vaut mieux pour vous, mon brave homme, entretenir un jardin, que de vous faire entretenir par une femme.

LE JARDINIER. – Ah ! c’est un jardin qui est bien productif, allez ! Il y vient de tout… des carottes, des poireaux… Les arbres y poussent que c’est un plaisir.

ARTHUR. – Je vous crois… Mais ne nous attardons pas aux bagatelles de la porte. Visitons la maison à louer.

LE JARDINIER, ouvrant la porte du vestibule. – Entrez, monsieur.

ARTHUR. – Ce vestibule est épatant !

LE JARDINIER. – N’est-ce pas, monsieur ?

ARTHUR. – Épatant !

LE JARDINIER. – Voici le salon.

ARTHUR. – Pas mal… Très bien, même.

LE JARDINIER.  – … La salle à manger.

ARTHUR. – Superbe, la salle à manger !

LE JARDINIER. – Si Monsieur veut me suivre, je vais lui faire voir la cuisine.

ARTHUR. – Ah ! parlez-moi d’une cuisine comme cela. Voilà qui est propre, au moins. C’est blanc, c’est clair… c’est charmant ; et d’une propreté…

LE JARDINIER. – C’est ma femme qui entretient la maison, monsieur.

ARTHUR. – Compliments.

LE JARDINIER. – En passant par cette porte, nous arrivons à l’escalier.

ARTHUR. — Ah ! pour un escalier, parlez-moi d’un escalier. Très joli, cet escalier.

LE JARDINIER. – Si monsieur veut monter, je vais lui montrer le premier étage.

ARTHUR. – Comment donc ! Avec plaisir.

LE JARDINIER. – Il y a quatre chambres à coucher, avec dans chacune un cabinet de toilette.

ARTHUR. – Ces chambres sont mirifiques.

LE JARDINIER. – Cette chambre communique à la terrasse au-dessus de la cuisine.

ARTHUR. – Ce que ça doit être commode, l’été, quand il fait du soleil !

LE JARDINIER. – Oh ! oui, monsieur, c’est même un des plus grands agréments de la maison.

ARTHUR. – Une terrasse épatante !

LE JARDINIER. – En haut sont les mansardes très spacieuses.

ARTHUR. – Que le diable m’emporte si ce ne sont pas là des mansardes dignes du grand Mansard lui-même !

LE JARDINIER. – C’est toute la maison, monsieur. Et notez que pas une cheminée ne fume.

ARTHUR. – Ça, c’est encore épatant. Mais nous pouvons descendre maintenant, n’est-ce pas ?

LE JARDINIER, au bas de l’escalier. – Ainsi, la maison plaît à monsieur ?

ARTHUR. – Si elle me plaît ! Ah ! pour sûr, alors !

LE JARDINIER. – Et notez, monsieur, que le prix de location demandé n’est pas très cher, puisque…

ARTHUR. – Oh ! le prix !…

LE JARDINIER. – Ce n’est que 2.100 francs de location par an, maison et jardin.

ARTHUR. – Oh ! à ce prix-là, vous trouverez toujours à louer, mon brave homme !

LE JARDINIER. – Si monsieur veut conclure dès aujourd’hui ?

ARTHUR. – Conclure quoi ?

LE JARDINIER. – Passer un bail !

ARTHUR. – Non, mon brave ami. Moi, voyez-vous, je n’ai pas besoin de villa. Je loge à Paris, à un cinquième, et je m’en trouve fort bien.

LE JARDINIER. – Mais alors ?

ARTHUR. – Je passais sur la route. J’ai vu que votre maison était à louer. J’ai loué le plus que j’ai pu… Voilà ! Sur ce, je vous tire mes révérences. Au revoir, mon brave homme !

Et Arthur Piénit-Kelet s’en fut pédestrement vers la gare prochaine, l’air diabolique et hautain, comme il convient après une si bonne farce.
 
 

 

– in La Gazette illustrée de Biarritz, journal politique, littéraire et mondain, cinquième année, n° 211, du jeudi 16 au 23 septembre 1897, sous le pseudonyme de « G. Goy-Tong. » [sic]
 

– in Le Journal de Fourmies et des arrondissements d’Avesnes et de Vervins, vingt-deuxième année, n° 1974, jeudi 11 novembre 1897, sous le pseudonyme de « G. Guy-Dong » [sic]
 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 28, dimanche 9 février 1902, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » treizième année, n° 33, jeudi 14 août 1902, sous le titre « Une mauvaise Blague » et la signature de Gustave Guitton.
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-troisième année, n° 2572, mardi 30 janvier 1906, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 
 

58. LA CALOTTE

 

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La grande salle des fêtes de la petite ville de Sainte-Hure est remplie d’indigènes qui viennent assister, les uns curieux, les autres intéressés, à la distribution des récompenses agricoles. Car c’est le comice aujourd’hui même.

Sur l’estrade : le président du comice, le vice-président, le député nouvellement élu, M. le secrétaire-général de la préfecture, le rapporteur, et tous les propriétaires de l’endroit, tous les notables.

La fête n’a aucune couleur politique : c’est presque la fusion des partis.

La séance commence sur un discours du président, un septuagénaire, ancien conseiller général et fort estimé dans le pays.

Dès les premiers mots, un mauvais farceur jeta ce cri :

« À bas la calotte ! »

On ne s’expliquait pas… Les opinions anticléricales du président étaient connues. Que signifiait cette interruption ?

Le président veut ajouter quelques mots :

« À bas la calotte ! »

Puis deux, puis trois, puis quinze voix, puis la moitié des gens de la salle, qui riaient à se tordre, hurlèrent :

« À bas la calotte ! Oui, à bas la calotte ! »

Ces messieurs du bureau prononçaient à voix basse le mot de : cabale. D’autres, plus froussards, cherchaient dans leur poche un utile morceau du Petit Journal. Le président, forcé de s’asseoir, attendait la fin de l’orage populaire.

À la fin, tout parut clair.

Le président, qui n’avait plus de cheveux et craignait les rhumes de cerveau, avait conservé sa toque noire durant son allocution. Or, on voulait admirer, dans son entier, ce vénérable crâne d’homme populaire, mais déplumé.

Quand il reprit en souriant son discours, d’unanimes et chaleureux applaudissements accueillirent le président.

Son crâne poli apparaissait au grand jour.

On cria même : « Vive la calotte ! »

Ô versatilité des opinions dans le cœur des hommes !
 
 
 

59. DISTRACTION

 

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Toutes blanches en leurs longs voiles légers, l’air recueilli sous l’œil des parents au scepticisme ému, les petites mariées en Jésus-Christ, les naïves toutes petites communiantes, ont été placées d’un côté de la grande nef, dans l’église parée et pleine de lumières, cependant que de l’autre côté sont parqués les petits communiants, tout de noir habillés, avec leurs brassards blancs frangés d’argent ou d’or.

C’est la fête eucharistique avec déploiement d’étendards et chants d’orgue. Parents, amis fidèles, beaucoup sont venus ; et, ce jour-là, l’église est pleine.

Vers le milieu de la cérémonie, imposante et attendrissante, c’est le cliché consacré, le brave curé monte en chaire.

Les assistants s’attendaient à quelques mots d’exhortation bien sentis, à quelques paroles de paix et de consolation si douces à l’humaine nature… Va te faire lanlère !

M. le curé, une fois en chaire, s’agenouille, fait un large signe de croix, et, distrait mais dévot, oh ! combien dévot !…

« Mes frères, dit-il, nous allons réciter un de profundis pour l’âme du défunt. »

Quand il s’aperçut de son erreur, les trois quarts et demi des fidèles avaient la colique.
 
 

 

– « Variétés » in La Gazette illustrée de Biarritz, journal politique, littéraire et mondain, cinquième année, n° 207, du jeudi 10 au 17 juin 1897, sous le pseudonyme de « G. Guy-Tong. »
 
 

 

60. LE MATCHEUR

 

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Le café Bellentrois ne faisant plus ses frais, l’honorable M. Bellentrois fit ajouter ceci à son enseigne : ACADÉMIE DE BILLARD, ouverte tous les soirs de huit heures à minuit.

Bellentrois, d’une certaine force lui-même au billard, paya des professeurs renommés ; et bientôt florirent les bons jours de gains pour l’établissement.

Le succès de l’Académie émut les Parisiens qui firent galerie, le soir, autour des matcheurs. Les provinciaux, qui lisaient les programmes et les comptes rendus de l’Académie Bellentrois, ne manquaient jamais d’accourir dès leur arrivée dans la capitale.

Des paris s’engageaient, comme aux courses ; et le public d’amateurs, le bon public de la galerie, suivait d’un œil anxieux les capricieuses virevoltes des billes blanches et de la rouge.

Minuit… Becfigue, le champion français, a engagé un match en cinq cents avec Van Deboot, l’illustrissime champion de la Hollande.

La galerie est nombreuse, attentive aussi ; car Becfigue, qui tient la queue, n’a plus que treize points à faire pour gagner.

Ces treize points, les fera-t-il ? Mystère !

Un gros monsieur, fervent du billard si l’on en juge par la façon dont le jeu du champion français semble l’hypnotiser, un gros monsieur de la galerie se penche, flexible roseau !

À ce moment même, en cet instant précis, Becfigue pousse vigoureusement sa queue… et le vieux monsieur qui se courbait jette un long cri de douleur.

La queue lui avait meurtri l’œil ; le sang coulait aux sourcils.

« Oh ! Ah ! Oh !… que je souffre ! »

Le champion français Becfigue, très digne et amène, prononce alors :

« Ce n’est rien, monsieur ; j’ai fait le carambolage. »
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 161, dimanche 28 août 1904, sous le titre : « Carambolages » et le pseudonyme de « Jean Charlas. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2484, samedi 8 juillet 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » quinzième année, n° 39, jeudi 28 septembre 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

61. INCOMPATIBILITÉ D’HUMEUR

 

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Dès qu’il eut rencontré cette gamine au bal des Lézards, Suzannet s’en énamoura.

Yvonne et lui vivaient ensemble depuis trois jours.

Comme on était dans la première semaine d’avril et que le temps était beau, Yvonne avait dit à Suzannet :

« Mon ami, emmenez-moi à la campagne. »

Et le train les débarqua bientôt à trente lieues de Paris, dans un petit trou pas cher, où l’on pouvait boire le lait pur des vaches dans des tasses en gros caillou – oh ! délices !

La main dans la main, les deux jeunes gens commencèrent, dans les sentes, une promenade tendre sous le premier soleil de printemps.

Sentimentale, Yvonne se pressait le long de Suzannet qui savourait un gros cigare.

« Oh ! la belle saison, mon ami !

– Oui.

– Tous les oiseaux roucoulent d’amoureuses chansons dans les arbres qui se reverdissent.

– Oui.

– Toutes les fleurs s’entrouvrent aux premiers baisers du soleil.

– Oui.

– Vous avez l’air tiède, mon ami, en disant cela. N’aimez-vous pas ces belles journées d’avril ?

– Moi ! sursauta Suzannet ; moi, je n’aime pas le mois d’avril ! Mais c’est le mois que je préfère. C’est le mois des asperges… Et j’adore les asperges, moi ! »

Le lendemain, Yvonne quittait Suzannet, alléguant leur incompatibilité d’humeur.
 
 
 

62. OBJECTION

 

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Le beau Marcel de Pagnegotte, très infatué de sa personne et de son titre de baron, un beau mâle d’ailleurs, mais qui a le défaut d’être pauvre comme Job, n’a qu’un but, se marier – et qui plus est, se marier richement. – C’est la seule façon qu’il ait, pense-t-il, de redorer son blason.

Il ne se dissimule pas qu’il n’a de chances de trouver l’épouse aux yeux jaunes qu’il rêve, que dans la bourgeoisie. Il est des filles de bourgeois, en effet, pour lesquelles s’appeler : madame la Baronne de… est le suprême bonheur, l’ultime gloire.

Pagnegotte se présente donc, une belle après-midi, chez M. Grumelière, et, ayant trouvé le maître de céans, il lui demanda la main de Mlle Grumelière.

« Votre demande m’honore, Monsieur de Pagnegotte ; mais pourriez-vous me dire quelle est votre profession ?

– Je n’en ai point.

– … Votre fortune ?

– Je n’en ai point.

– Si vous n’avez pas de fortune, monsieur, vous n’aurez pas ma fille, dit M. Grumelière. Car Berthe aura cinq cent mille francs de dot.

– Mon manque absolu de fortune seul vous empêche-t-il de m’accorder la main de Mlle Grumelière ? interroge Marcel de Pagnegotte.

– Cela seulement ; oui, monsieur.

– Eh bien, monsieur, continue le jeune Pagnegotte, réfléchissez un peu avant de parler, je vous prie. Je n’ai pas d’argent, c’est vrai ; mais, puisque vous donnez cinq cent mille francs à mademoiselle votre fille, votre refus n’a plus sa raison d’être, puisque, le jour même du mariage, j’aurai deux cent cinquante mille francs. »
 
 

 

– in L’Abeille de Seine-et-Oise, supplément illustré, n° 28, dimanche 9 février 1902, sous le titre « Calcul matrimonial » et le pseudonyme de « Humbug. »
 

– in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-deuxième année, n° 2488, mardi 18 juillet 1905, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

– in Le Journal pour tous, supplément hebdomadaire illustré du « Journal, » seizième année, n° 4, jeudi 25 janvier 1906, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

63. DÉFAILLANCE

 

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Mme de Saint-Aspellion a hérité de sa famille, entre autres curiosités, une superbe collection de pots de faïence, vernissés richement et émaillés joliment, avec des arabesques.

Cette dame possède en outre un blême domestique, à tête de funambulesque Pierrot blafard, qui, lorsque Madame lui parle, a toujours l’air de revenir de Pontoise.

Ce matin, Mme de Saint-Aspellion a dit à Baptiste – le blême domestique à tête de Pierrot s’appelle Baptiste :

« Baptiste, vous allez vous armer de votre plumeau et m’enlever la poussière de ces poteries, délicatement, avec grand soin.

– Oui, madame, » fait Baptiste.

Et le plumeau se mit à voler sur les courbes des précieuses poteries. À un moment donné, – comment cela se fit-il, bon Dious ! – l’étagère, qui soutenait les pots faïencés, tomba ; et les pots se brisèrent en mille et mille morceaux sur le plancher.

Mme de Saint-Aspellion jeta les hauts cris. Baptiste, sachant combien Madame tenait à ses pots, tomba lui aussi du coup, terrassé par ce malheur, en plein au milieu des débris de poteries.

« Comment avez-vous fait, malheureux ! Misérable ! Infâme ! Répondez donc !

– Hou-Hou-Hou-Hou ! gémit Baptiste.

– Que dites-vous ? Voyons, répondez…

– Ah ! Madame, pleura Baptiste ; je tombe en des faïences ! »
 
 

 

– « Le Vie drôle, » in L’Indépendant des Basses-Pyrénées, journal républicain, quarante-troisième année, n° 60, lundi-mardi 27-28 décembre 1909, sans titre et sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 

☞  Le jeu de mots « tomber en défaillance/des faïences » est déjà taxé d’« antédiluvien » dans la Physiologie du calembourg (1841)…
 

 
 

TÉLÉGRAPHIE PRIVÉE

 

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À MARGOT.

 
 

En mer, 14 janvier 1860.

 

La porcelaine, me dit-on,

En Chine est le fruit des sciences ;

Je t’en enverrai de Canton,

Si je ne tombe en des faïences.
 
 

En mer, 16 janvier 1860.

 

Margot, je te sais très coquette,

Aussi, pour parer ton minois,

À Canton, je veux faire emplette,

Pour toi, d’un beau chapeau chinois.
 

Dumanet.
 

Pour télégramme conforme,

Jean Bonneau.
 

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(in Le Tintamarre, critique de la réclame, satire des puffistes, dix-neuvième année, dimanche 22 janvier 1860)

 

 
 

(in Le Pêle-Mêle, journal humoristique hebdomadaire, huitième année, n° 25, 22 juin 1902)

 
 

64. DISCOURS OFFICIEL

 

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Le jour du premier janvier mil… – peu importe la date ; il y a moins de vingt ans – il y avait réception à la sous-préfecture de Bessure.

M. le sous-préfet, chamarré d’argent, attendait les événements et les visiteurs.

Déjà, quatre ou cinq maires et fonctionnaires avaient défilé devant lui, apportant avec eux des monceaux de fleurs de rhétorique sentant l’huile, pour l’assurer de leur parfaite soumission au gouvernement actuel.

Entrent trois personnes : le nouveau maire de Saint-Baju et ses deux adjoints, le premier et le second, quoi !

Ces messieurs sont introduits par le laquais ; non, par l’huissier, les laquais n’existant plus depuis les temps les plus anciens.

Il entre. M. le maire, très ému, fait une profonde révérence, salue et ressalue encore, cherche en vain dans sa mémoire le commencement du discours appris ; et ne trouvant rien, reste bouche bée.

Comme cette situation menace de s’éterniser, le sous-préfet prononce, très digne et la bouche en O :

« Messieurs, je vous remercie du fond du cœur, au nom du gouvernement de la République que je représente, des souhaits que Monsieur le maire a bien voulu m’exprimer. »

Et le maire alors :

« Très bien, Monsieur le sous-préfet ; c’est tout à fait ce que je voulais vous dire. »
 
 

 

– « La Vie drôle, » in Supplément à l’Écho nogentais, journal républicain de l’arrondissement de Nogent-sur-Seine, quatre-vingt-douzième année, n° 1, dimanche 1er janvier 1910, avec quelques modifications, sous le pseudonyme de « Marjolet. »
 
 
 

65. LE CALCULATEUR

 

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Guilledou (Athanase) ne vous tiendra jamais une conversation de dix minutes, sans vous assurer de son amour pour les sciences mathématiques.

Je vais hier chez Guilledou. Je le trouve à son bureau de travail. C’est à peine s’il daigna lever la tête quand j’entrai.

Sur sa table, sur le plancher, autour de lui, d’innombrables feuilles de papier gisent, couvertes de chiffres.

« Je calcule, mâchonne-t-il. Je travaille depuis ce matin. »

En effet, des équations, des chiffres, des signes algébriques s’alignaient en arabesques noires sur toutes les feuilles ; et je dus marcher sur bien des racines cubiques pour arriver à lui serrer la main.

« Bonjour !

– Bonjour !

– Je calcule, dit Guilledou, pour savoir, à un centime près, combien j’ai à dépenser par jour.

– C’est assez facile, assurai-je étourdiment.

– Vous croyez cela, vous !… Comme on reconnaît bien, à ces paroles jetées en l’air, un esprit superficiel. Je travaille, moi, depuis sept heures de temps ; et je n’ai pas encore résolu le problème.

– Bah !

– Oui, continua Guilledou. Voici : j’ai juste 3650 fr. 25 de rentes ; et, après sept heures d’un travail, acharné vous pouvez m’en croire, j’ai trouvé ceci (mais je ne suis pas très sûr ; je n’ai pas fait les preuves de mes opérations) : J’ai à dépenser par jour la trois-cent cinquante-cinquième partie de mes revenus. »

Je riais un peu.

« Oui, fis-je ; mais tenez-vous compte des années bissextiles ?

– Ah ! c’est juste, sursauta Guilledou. Je m’en vais me remettre au travail. Un autre jour, un autre jour, nous causerons.

– C’est cela, répondis-je en me retirant. Je reviendrai vous voir demain. »

Ce matin, je retourne chez Guilledou.

Tout joyeux, très exultant, il me saute au cou.

« Vous savez, claironne-t-il, j’ai trouvé !

– Pas possible ! Déjà ! fis-je narquoisement.

– Si. En tenant compte des années bissextiles, j’ai juste à dépenser par an la trois cent soixante-cinquième partie et quart de mes revenus. »
 
 

 

– in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, deuxième année, n° 27, dimanche 11 février 1900, avec des modifications et sous le titre : « Castarapèdies, » signé des initiales « G. G. Le R. Pour copie conforme, K. CEROL. »