« Sûr qu’au large on rencontre parfois d’étranges créatures ! affirma tout à coup Jérôme Le Du, autrefois patron audacieux, maintenant armateur de thoniers.

– On passerait pour des blagueurs si on racontait aux terriens les trois-quarts de ce qu’on a vu ! » renchérit Baptiste Coëffic, maître d’équipage du dernier trois-mâts-barque des lignes du Chili qui avait désarmé à Nantes.

Les autres « vieux, » les retraités qui, certains soirs, à l’Île-aux-Moines, se rassemblent dans la salle basse accueillante du café Labousse, en bordure de grève sur le port – où le petit vin du pays est honnête et le cidre frais – opinèrent religieusement.

Yves Kerhir – le capitaine de corvette aviateur qui, depuis sa petite enfance, passait toutes ses vacances à l’Île, berceau breton de sa famille – hocha sa tête de Celte châtain, au profil net de médaille.

« Le fait est, dit-il, que la mer engendra, de tout temps, des formes, des êtres et des aventures que ne peuvent se figurer ceux qui n’ont point « briqué » la houle. »

Il aimait ces récits étranges, mystérieux et fantastiques des espaces marins infinis, qui confinent à l’irréel, et se complaisait, chaque fois qu’il en avait l’occasion, à s’en faire conter de nouveaux.

Le regard de ses prunelles grises se posa, avec insistance, sur la figure du père Jacob, dont le moignon gauche, terminé par une sorte de bracelet de cuir où s’emmanchait un croc d’acier, reposait auprès de son verre sur la table de chêne luisant.

Il savait par le vieux Julien – le passeur septuagénaire, chargé du service d’Arradon – que le bonhomme taciturne, aux yeux sans cils, qui vivait, à la manière d’un hibou, dans les ruines de l’Arche de Noé (une bâtisse à demi détruite sise en contrebas de l’église, et sur laquelle circulaient d’assez ténébreuses légendes) avait « dans son sac » une histoire, une histoire fameuse, de sirènes !

La lui soutirer n’était point, toutefois, une chose facile et, à plus d’une reprise déjà, le jeune officier de marine s’y était employé en vain, car l’autre aussitôt se « capelait, » se renfermait dans un mutisme non seulement hargneux, mais hostile.

Fût-ce la saveur, ce soir-là, du muscadet encore nouveau qui montait vite à la cervelle, fût-ce l’ambiance déjà créée par les conteurs précédents, dans la pièce aux poutres massives où flottait un parfum d’épices, de saumure et de « cirés » secs, comme dans les postes d’équipage des gaillards-d’avant d’autrefois ?…

Les deux peut-être. Toujours est-il que lorsque Kerhir, insinuant, eut émis : « Je suis sûr qu’ici, il y en a plus d’un qui pourrait, s’il voulait, nous en narrer long sur des faits presque fabuleux, » l’habitant solitaire de l’« Arche » ne se déroba point, cette fois, à l’invite ainsi formulée.

« Bien sûr, des Sirènes, des Morganes, ceux de l’ancien temps prétendaient que souventes fois, dans les mers chaudes, on les entendait chanter, oui ; même que leur chant damnait les hommes qui étaient fous-perdus après… » commença celui qu’on appelait ouvertement « le négrier, » car une rumeur – qu’il ne s’était guère appliqué à démentir – prétendait qu’il avait longtemps fait le commerce du « bois d’ébène, » à travers le Bab-el-Mandeb, entre la Somalie britannique et la côte arabe du Yémen.

« À preuve que les figures de proue des vieux navires étaient taillées à leur ressemblance, aussi donc, moitié poisson et moitié femme. Y en a ’core une de crochée à l’angle du débit Congall, à l’amorce de la jetée où les vapeurs accostent, à Houat.

–  Des foutaises ! Des imagineries ! interrompit le père Jannois, la forte tête de la bande. J’ai été trente-cinq ans bosco (1) et j’ai roulé ma bosse partout. J’en aurais vu, de tes Morganes, si c’était pas des inventions ! »

Il avait cogné sur la table, de son poing velu, formidable, autrefois terreur des novices et dont il assommait encore les bouvillons chez le boucher, histoire de prouver qu’à son âge, à soixante-huit ans bien passés, il conservait toute sa force.

« … Autant nous faire croire que t’as vu le Grand-Chasse-Diable, sous le Cap-Horn, avec ses mâts de mille coudées, sa voilure tissée de brouillard et son équipage de fantômes, ou que t’as entendu tinter les cloches des églises englouties de la Ville d’Ys du roi Grallon, en chalutant dans le Fromveur, du côté de Toul-ar-Dahut !

– Gast ! Eh bien… »

Une lueur étrange s’était allumée dans les yeux bordés de rouge du « solitaire. » Et puis ses paupières retombèrent et voilèrent son regard, comme s’il eût voulu retenir, ainsi, les images qui se pressaient, à l’appel de son souvenir, sur l’écran sombre de sa rétine.

« J’étais parti d’Assab, fit-il de sa voix rauque, un peu traînante, dans la direction de Djeddah, sur une manière de boutre arabe, frété par un Syrien d’Obok, une espèce de courtier en perles qui trafiquait clandestinement avec les gars des pêcheries échelonnées le long du détroit et où l’on trouvait, à l’époque, de riches bancs d’huîtres à nacre. »

… Kerhir connaissait les parages.

Il avait patrouillé la côte, comme enseigne, quinze ans plutôt, à bord d’un sloop, la Bellatrix, chargé, selon, les conventions franco-anglaises de mars 20, de réprimer la traite des noirs, pratiquée sur une vaste échelle, pour ravitailler en esclaves, razziés en Ethiopie, les sujets du roi Ibn-Séoud.

… Sous les phrases du narrateur, le décor sauvage naissait, ces îles de basalte désolées, ceinturées de bancs de coraux, hantées par les oiseaux de mer, dont la fiente couvrait le roc nu d’une couche malodorante, noirs enfers marins, dont le deuil uniforme n’était rompu que par la frange d’écume sale d’un violent ressac perpétuel et les plaques jaunâtres du guano.

À mots justes, dans ce français pur que parlent les gens de l’Île-aux-Moines, avec cette force d’évocation qui est l’apanage de ceux-là qui ont beaucoup couru la mer, le père Jacob disait la vie pénible des pêcheurs danakils, mangeurs farouches de poisson cru, rivés d’une mousson à l’autre à ces geôles, où l’eau saumâtre leur rongeait peu à peu la chair.

Il disait l’effort obstiné, tenace, surhumain, des plongeurs qui, pour un salaire misérable, récoltaient la moisson perlière… demeuraient sous l’eau des minutes, à des profondeurs inouïes et revenaient à la surface épuisés, les narines en sang… pour recommencer aussitôt qu’ils retrouvaient quelque vigueur, sous le coup de fouet du vinaigre imbibant l’éponge qu’ils suçaient…

… Dans une atmosphère d’étuve, les palabres s’étaient prolongés interminables… des semaines, avec les sheiks, les nacoudas (2), subtils et retors, qui cherchaient, par instinct, à « rouler » l’acheteur, en lassant d’abord sa patience, et puis en faisant, sur son dos, le plus profitable marché.

Cependant que son affréteur syrien rivalisait de ruse avec ses vendeurs éventuels, Jacob, lui, s’était vite lassé de l’inconfort sordide du boutre et du pittoresque, devenu monotone, des pêcheries.

Tout son avoir transformé en perles baroques, acquises par lui directement d’un Danakil, – à l’insu des surveillants noirs de religion islamique, hommes de confiance des armateurs, – il se morfondait « pire qu’un rat de cale dans une soute à charbon. »

D’autant que grandissait en lui une violente hantise de la femme, – n’importe quelle femme, une chair noire ou café-au-lait à étreindre… – pour apaiser le sang trop vif qui bouillait maintenant dans ses veines, sous cet implacable soleil.

Le visage tanné et recuit, à l’ordinaire imperturbable, impassible, du « négrier » s’était animé curieusement.

Une ardeur sourdait sous le givre encore opaque des prunelles. Son nez à l’évent se plissait.

« Ce fut alors qu’un des matelots de mon équipage somali, poursuivit-il, qui parlait assez couramment le sabir, me fit comprendre qu’en échange des deux plus belles perles du lot que je portais, par précaution, dans un sac de peau, sur ma couenne, – et si j’acceptais de jurer, sur son nom-de-Dieu de Coran, de ne jamais en souffler mot à personne, – il me conduirait, si je voulais, aux « filles des rocs, » à celles qui vivaient dans la mer.

À l’entendre, il y en avait, par le Prophète, qui étaient belles et capables, sur son salut, de donner encore du plaisir à ceux qui ne redoutaient point leur contact ni leur approche…

– Tu ne vas pas nous dire, quand même, que t’as « coletaillé » une sirène, à la queue couverte d’écailles ? blagua Jannois, incorrigible.

– Pour la « coletailler, » sûr que si ! riposta Jacob, placide. Mais les morganes n’ont point de queue ; des jambes squameuses seulement. »

… L’affirmation fit tressauter Yves Kerhir sur sa chaise.

Elle avait sonné claire et franche par la pièce oblongue, enfumée, où la plupart des auditeurs, les coudes appuyés sur les tables et le menton entre les mains, écoutaient, yeux écarquillés, se retenant de rallumer leurs pipes éteintes ou de faire signe qu’on leur rapportât de quoi boire.

L’officier se connaissait, d’ailleurs, suffisamment en hommes, pour avoir la certitude nette que le vieillard ne mentait point… qu’il n’enjolivait même pas, pour le plaisir d’étonner, « d’épater un peu la galerie. »

Il se laissait, c’était visible, aller à des réminiscences qui revivaient intensément, merveilleusement, pour lui, ce soir.

« Donc, sous prétexte d’aller chercher de l’eau fraîche à terre, – une aiguade (3) qu’Ali-Hussein connaissait sur les pentes du Djebel-Hali, – nous appareillâmes à la nuit, lui et moi… continuait Jacob, à bord de la grande pirogue.

Bonne brise qu’il soufflait, vent arrière, et nous ne mîmes pas longtemps à parcourir plus de dix milles par les chenaux d’un archipel – l’archipel des Farisan – où le Somali gouvernait, chez lui, qu’on eût dit, aussi donc, comme nous autres par ceux du Golfe.

La lune s’était levée une heure après que nous eussions hissé dessus toute la toile disponible, afin de faire plus de sillage. Et elle était presque au zénith quand mon timonier mit en panne, à cinq cents mètres d’une île basse, assemblage de rocs chaotiques qu’un anneau de brisants aigus, où la mer déferlait ferme, défendait contre tout accostage.

« C’est là, In-Allah ! dit Ali, qui avait amené la voile et mouillé le grappin au bout d’un filin de cinquante bonnes brasses. Attends ! Je vais les prévenir. »

Il sembla à Yves qu’il venait de remonter, d’un coup, les âges.

… Il était au palais d’Ithaque. C’était Ulysse qu’il écoutait. Ulysse finalement revenu de son périple interminable par les eaux de la mer violette, Ulysse qui contait sa rencontre avec les filles de Nérée, aux abords de l’Île des Sirènes.

Le visage du héros d’Homère devait être transfiguré, lui aussi, au ressouvenir de ses aventures prodigieuses, comme l’était, à présent, la face, presque extatique, du « négrier. »

« … Elles étaient venues sous la lune, à travers les lames déferlantes et la herse aiguë des récifs, à l’appel, trois fois répété, de l’espèce de conque marine dont avait sonné puissamment, à pleins poumons, le Somali.

Elles étaient quatre qui nageaient et qui plongeaient comme des silures, autour de la barque immobile, où Jacob se griffait le cuir pour être sûr qu’il ne rêvait point.

Leurs chevelures longues et laineuses, qui leur flottaient sur les épaules, étaient toutes bizarrement rouges. Leurs peaux noires, marbrées, ruisselaient, avec d’étranges reflets plombés.

Les seins de toutes les quatre pointaient… de beaux seins lourds, gonflés de sève, et, dans leur visage camus, les yeux et les dents étincelaient comme de l’émail et de la nacre.

Le Somali devait savoir leur langue chantante et gutturale.

Il leur avait dit quelques mots et montra, ostensiblement, le couffin plein de patates douces, les deux poules et le sac de riz qu’il avait subrepticement « empruntés » au maître coq du boutre… présents dont la promesse semblait avoir excité, aussitôt, au plus haut point, leur convoitise.

« Tu n’as qu’à choisir, à présent, » avait-il expliqué, alors, toujours laconique, au Breton.

Choisir, ma doué ! quand on était croché, déjà, par le désir ! Se décider entre ces quatre belles créatures sinueuses qui, prises d’une sorte de frénésie, battaient l’eau, plongeaient, replongeaient, se tournaient sur le dos, le flanc ou faisaient mollement la planche, « telles des chattes en folie, parbleu ! » affolant littéralement le pauvre gars privé d’amour par l’étalage provoquant et sans fard de charmes trop tangibles ! »

Le croc d’acier qui terminait le moignon gauche de Jacob fouetta l’air, comme s’il harponnait, de nouveau, une forme invisible.

« Alors, j’ai pris au hasard, gast, celle qui me semblait la plus jeune, continua-t-il d’une voix rauque. Je l’ai hissée n’importe comme, à plein torse, par-dessus la lisse.

Lourde et glissante qu’elle était !

Je l’ai couchée dans le bateau… »

… De la pinède du Bois d’Amour, à quoi s’adosse le mur de fond, en mœllons, du café Labousse, une sorte de gémissement monta.

Soupir du vent dans les rameaux ? Roucoulement nocturne de colombes ?

Elle avait dû gémir ainsi, la sombre et luisante « fille des rocs, » la Vénus sauvage de la mer…

Le visage tanné du conteur s’était fait, un instant, faunesque.

Larges, ses narines palpitaient…

« C’est après, après seulement… bien après, tant elle était douce, que j’ai vu et senti, oui donc, reprit-il, comme hébété d’avoir revécu cette étreinte, qu’elle avait les jambes écailleuses. Des écailles blanches qui tombaient quand on les frottait un peu fort, pareilles à celles d’un poisson qu’on gratte, et qui lui recouvraient les cuisses, les mollets et les pieds. »

D’un réflexe, le « négrier » balaya, de sa main valide, les miettes de tabac accrochées au molleton bourru que tendaient les bosses dures de ses genoux.

Garce ! Bien sûr, au premier moment, ça lui avait produit plutôt un drôle d’effet cette peau à squames, d’autant que « ce macaque d’Ali » touchait sans cesse ses amulettes, là-bas, à l’avant du canot. Mais, pour le reste, la Morgane noire était tellement bien gréée et si plaisante, qu’écailles ou non, il l’avait étreinte de retour !

Sur quoi, après lui avoir fait cadeau d’une grosse carotte de chique, en plus du couffin convenu, déjà amarré, poules et tout, sur une espèce de flotteur, par le matelot somali, il avait prié celui-ci de lui promettre le même « salaire » si elle revenait le lendemain, seule ou bien avec ses compagnes.

Le scepticisme du père Jannois paraissait vaincu, ce coup-ci.

« T’es revenu ? questionna-t-il. T’as coletaillé aussi les autres ? »

Le vieux Jacob se rengorgea.

Revenu ? Il l’était chaque nuit, ce jusqu’à la fin de son séjour aux pêcheries de Shab-Andah, toujours accompagné d’Ali. Et, chaque fois, il avait choisi l’une ou l’autre des quatre Morganes qui rivalisaient à laquelle l’aguicherait la première, bon dieu, pire que les filles du Chapeau Rouge (4) ou les métisses de Port-Saïd.

« Et toutes avaient les mêmes écailles ? » interrogea Yves, curieusement, dans le silence qui régnait à la suite de l’étrange récit…

Silence que peuplaient, pour ces hommes qui avaient parcouru le monde, des formes féminines complaisantes à leurs désirs de matelots, femmes de lupanars ou de bouges, servantes de bars ou d’« hôtesses, » indigènes perverses ou naïves des terres lointaines et des îles… congaïs, doudous, vahinés.

Le vieux frotta sa joue rugueuse, aux picots de poil rêche et blanc.

« Toutes, pareil, répondit-il. Mais plus ou moins grosses, commandant, et plus ou moins serrées aussi. Même qu’elles laissaient, comme qui dirait, une cicatrice de farine, de poudre fine, quand elles tombaient.

– Une autre bouteille de muscadet ? » proposa l’ancien officier, en faisant signe à la patronne, rêveuse sous sa coiffe de Vannes, et dont les doigts, toujours actifs d’habitude, avaient cessé de tricoter depuis longtemps.

… Les verres pleins à nouveau, ses hôtes se remirent à trinquer, avec une gaieté un peu bruyante, échangeant de grosses plaisanteries… heureux, semblait-il, de secouer ainsi l’espèce de sortilège tissé par l’histoire merveilleuse et fantastique du « négrier. »

Le souvenir d’une conversation qu’il avait eue, quinze ans plus tôt, avec un médecin anglais de Carysfoot, à Djibouti, hanta la mémoire de Kerhir avec une persistance railleuse.

Il revoyait le « medical officer » poupin, rubicond, enfoncé, devant un whisky, dans un fauteuil-club du carré confortable du croiseur tout blanc.

Il l’entendait encore conter comment, au cours d’une randonnée de son bâtiment, en mer Rouge, il avait, un jour, découvert au large du ras Makasir, à vingt-cinq milles de Kunfida, sur un îlot bas, désolé… une colonie de lépreuses, que leurs familles y déportaient sauvagement, aux premiers stigmates d’une certaine « dermite écailleuse » spéciale à cette région côtière, à peine peuplée, du bas Yémen !

Ces malheureuses vivaient dans l’eau, la plupart du temps, car le sel passait, chez elles, pour arrêter les progrès de la maladie, d’une évolution d’ailleurs lente.

Et, faute de tout ravitaillement, elles se nourrissaient de mollusques, d’encornets et de coquillages, par chance extrêmement abondants aux abords de leur habitat.

Le capitaine de corvette haussa lentement les épaules.

Pareille déception n’était-elle pas constante quand on remontait à la source des plus belles légendes ?

Il eût été peu charitable et vain de détromper Jacob… de réduire son aventure à ses proportions véritables ! Mais quelle preuve vivante que la lèpre ne se prend point par contagion… « Il est vrai que, pour le matelot, il existe des grâces d’état ! »
 
 

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1) Maître d’équipage.
 

2) Patrons des barques arabes ou somalies.
 

3) Fontaine ou source où les navires font eau.
 

4) Rues chaudes de Toulon.
 

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(Jean d’Agraives, dessin de Ader, in L’Intransigeant, n° 51335, vendredi 6 mai 1938)