IX

 

TRYPAX ET LARIGOULE

 
 

Le Commissaire de Police était un homme de teint cramoisi, aux cheveux couleur aile de corbeau, drus, taillés en brosse, aux sourcils touffus, à la moustache épaisse, aux yeux de jais, aux dents éclatantes et pointues ; du col évasé de sa chemise sortait un puissant cou rouge, et ses poings crispés, posés sur la table, étaient menaçants, même au repos. À côté de lui, un maigre homme voûté, blême et blond, à la moustache rare, aux joues molles, se tenait prêt à écrire, sous la lumière d’une lampe à huile.

Le Commissaire écouta le rapport du brigadier en joignant, sur son front plissé, ses sourcils d’une manière terrible ; il nous enfonçait, en même temps, son regard noir jusqu’au cœur. Le rapport disait à peu près que « deux énergumènes non qualifiés et vêtus des seuls attributs de la nature avaient jailli, sans motif de service, dans le corps du ballet de l’Opéra, occasionnant une grande perturbation dans le personnel militaire et civil du spectacle ; que les représentants de la force publique dissimulés derrière les portants avaient bondi sur la scène et réduit préventivement les délinquants à l’impuissance et à la pudeur, en les enveloppant dans un matériel d’habillement improvisé. »

– Très bien, » articula le Commissaire. Et, s’adressant aux agents : « Fouillez !… »

On nous dépouilla de nos liens et de notre emballage. Combien de cachettes le simple corps humain recèle aux soupçons de la police ! Inimaginable ! Pitoulet n’en croyait pas ses yeux.

« Objets cachés : état, néant, déclara le brigadier.

– C’est bien, » prononça le Commissaire. Et il nous dit : « Rhabillez-vous. »

« Rhabillez-vous !… » Ironie ! Enfin, nous nous drapâmes tant bien que mal, moi dans un manteau héliotrope, probable apanage de Faust, et Pitoulet dans une cape rouge, appartenant sans doute à Méphisto, qui constituaient proprement notre empaquetage.

« Vous, le vieux ! tonna le Commissaire, vos nom, prénoms, profession, âge, domicile… Y êtes-vous, Beauléon ?

– Oui, Monsieur Trypax, répondit le secrétaire.

– Pitoulet Jules-César-Guy, rentier, âgé de soixante-trois ans, demeurant à Auteuil, 68, rue de La Fontaine.

– Vous, le jeune !

– Cabri Mesmin, vingt-cinq ans, clerc d’avoué, 97, avenue des Ternes.

– Expliquez-vous sur les faits ! Vous d’abord, Pitoulet. »

Jamais je n’aurais supposé qu’un savant aussi génial se montrerait à un tel point dépourvu d’imagination – car je compris immédiatement qu’il voulait cacher la vérité. Il demeura un moment muet, promenant sur nous tous des yeux égarés ; puis il bégaya, plutôt ridiculement :

« Nous… nous ne l’avons pas fait exprès.

– Tonnerre ! sacra le Commissaire, en abattant sur son bureau un coup de poing à casser des noix, il me faut une réponse et non un commentaire. Que faisiez-vous, en état de nudité, accompagné de votre acolyte, dans l’Académie Nationale de Musique ? »

Pitoulet resta coi. Je voulus prendre la parole.

« Taisez-vous ! hurla Trypax. Je m’adresse au vieux crétin. »

À ce moment, la porte s’ouvrit, livrant passage à un monsieur en habit et en tube. Trypax, de furibond, devint sur-le-champ gracieux :

« M. Larigoule ! Entrez donc, je vous prie. »

Je crus me souvenir que Larigoule était le nom d’un important fonctionnaire de la sûreté générale.

Le visiteur répondit d’une voix aimable :

« Ne vous dérangez pas. Poursuivez votre interrogatoire. » Puis il se pencha au-dessus de l’épaule du scribe et ajouta en souriant :

« Je constate qu’il n’est guère avancé.

– C’est ce vieux crétin qui s’obstine… »

Depuis quelques instants, je tendais toutes mes puissances d’esprit vers l’élaboration d’une histoire acceptable. J’étouffai soudain un « Eurêka » joyeux. En décorant mon visage du plus avenant des sourires, je commençai :

« Monsieur le Grand Inspecteur en Chef… »

Je n’étais pas très fixé sur la qualité de Larigoule, aussi lui conférai-je un titre, sinon réel, du moins flatteur.

« Taisez-vous, rugit Trypax.

– Celui-ci veut parler : écoutons-le, mon cher, fit Larigoule avec douceur. Cabri Mesmin, clerc d’avoué ?…

– Et licencié en Droit, monsieur le Grand Inspecteur. C’est vous dire que je ne suis pas un vagabond, non plus que mon vénérable ami. Vous voyez en nous les touchantes victimes d’une assez fâcheuse aventure, dont nous ne devons supporter, ni civilement, ni pénalement, la responsabilité. »

Larigoule me regardait en souriant, et je compris que son aménité était plus dangereuse que la brutalité de Trypax. J’aperçus, en même temps, dans les yeux de Pitoulet une crainte et une supplication. Je poursuivis, sans retard, pour le rassurer :

« Voici. Pendant la canicule, mon vieil ami Pitoulet, qui habite, pour ainsi dire, la campagne, veut bien me donner l’hospitalité. Or, avec toutes ses vertus, il est affligé d’un vice constitutif qu’il désire vivement cacher, mais que je me vois forcé de vous révéler. Il est sujet à des accès de somnambulisme. Ce soir, après s’être couché vers neuf heures trente, comme d’habitude, pris d’un de ces accès, il s’est levé. Comme je loge dans la pièce voisine, je l’ai entendu sortir de sa chambre et je l’ai suivi, sans le réveiller, car vous n’ignorez pas que rien n’est plus dangereux que d’éveiller un somnambule : surtout si c’est un vieillard, on risque de le tuer net. Donc, Pitoulet ouvre la porte et se met à dévaler la rue. J’essayai plusieurs fois de lui faire faire demi-tour, mais il suivait obstinément, aveuglément, une direction déterminée. Je dus me borner à le guider, pour l’empêcher d’être écrasé par les voitures. Il descendit jusqu’à la Seine, traversa le pont d’Iéna, les Jardins du Trocadéro, l’avenue du Trocadéro jusqu’à l’Étoile, l’avenue de Friedland, le boulevard Haussmann, et pénétra dans l’Opéra, moi le suivant toujours, par l’entrée des artistes… »

Larigoule fermait à demi les paupières. Il me dit d’un ton quelque peu gouailleur :

« Et personne ne vous a arrêtés au passage ?

– Personne.

– Une question, jeune homme. Expliquez-moi votre absence de costume.

– C’est extrêmement simple. Il faisait si chaud, ce soir à Auteuil, que nous avions pris le parti de dormir totalement dévêtus. Quand Pitoulet s’est enfui, sous l’empire de son accès, force m’a été de le suivre sans m’habiller, sous peine de perdre sa trace.

– Bizarre. Bizarre, en vérité !

– Invraisemblable ! beugla Trypax.

– Le vrai quelquefois… insinuai-je finement.

– D’accord, concéda Larigoule. Mais ce qui me surprend outre-mesure, c’est qu’au cours de cette randonnée vous n’ayez pas rencontré de monde.

– Nous avons rencontré du monde.

– Et personne n’a pris garde à vous ?

– Personne.

– Pas même les agents ? »

J’esquissai, sans répondre, un geste d’ignorance – je l’avoue – un peu narquois.

« Et dans le théâtre même, vous avez circulé sans croiser des ouvreuses, des employés, des ouvriers, du personnel, enfin ?

– Nous avons croisé beaucoup de personnel.

– Et personne ne vous a interrogés ?

– Personne.

– Comment avez-vous pénétré sur la scène ?

– En passant entre deux portants. J’ai tenté, en vain, de retenir Pitoulet. Mais je l’ai suivi jusqu’au bout, craignant qu’il ne chût dans l’orchestre. Notre arrestation soudaine l’a réveillé. Il a dû être fort surpris de se trouver hors de son lit.

– Oh ! oui ! » acquiesça Pitoulet, plus surpris encore, à coup sûr, de mon génie inventif.

Trypax se mordait les poings. Larigoule demeurait songeur. Puis, s’adressant à Pitoulet :

« Et vous, qu’avez-vous à dire ?

– Rien, balbutia mon ami. Je suis surpris, très surpris… »

Un silence plana.

« Il y a dans ceci un mystère, conclut Larigoule. Vous ne nous avez pas tout dit.

– Pardon…

– … Ou bien votre anecdote est fausse d’un bout à l’autre. Mais la police se trouve en défaut, j’en conviens, puisque, jusqu’au moment de votre apparition, vous êtes restés ignorés d’elle. Nous nous emploierons à éclaircir l’affaire. Quoi qu’il en soit, vous vous êtes expliqués ; vos déclarations viennent d’être consignées. Vous pouvez rentrer chez vous, l’un et l’autre. Trypax, vous ferez accompagner ces messieurs pour vérification matérielle de l’adresse.

– Parfaitement, monsieur Larigoule. »

Et, s’adressant à nous :

« Contresignez vos déclarations. Bien. N’oubliez pas que vous restez à ma disposition tous deux. »

Drapés dans nos capes, nous nous inclinâmes avec dignité.

« Brigadier Grandcœur, accompagnez-les. »

Le brigadier nous fit sortir, appela un agent qui héla un fiacre, et nous partîmes tous quatre pour la rue La Fontaine, l’agent assis sur le siège, le brigadier en face de nous. Nous gardions le silence, mais je sentis, dans l’ombre, la main de Pitoulet serrer la mienne. Le brigadier, à l’aide de grossiers artifices, essaya de nous « cuisiner. » Le pauvre homme ! Nous lui sourîmes avec pitié.

Enfin, nous arrivâmes. Comme nous voulions descendre, il nous retint.

« Attendez un peu. Percot, procédez à votre enquête verbale. »

L’agent sonna à la porte, mais Pitoulet s’écria :

« Il n’y a personne.

– Alors, vous avez la clef ? » dit le brigadier.

Je regardai anxieusement Pitoulet, qui répondit simplement :

« Non. »

Je frémis. Mais il ajouta, sans doute désireux de produire, lui aussi, son petit effet vis-à-vis de moi :

« Non… mais vous la trouverez en soulevant cette pierre près du seuil. »

L’agent se baissa, souleva la pierre : une clef gisait là, qui ouvrait la porte.

« Dois-je vous décrire l’intérieur de mon hôtel ? » fit Pitoulet avec hauteur.

Les agents se consultèrent de l’œil. Le brigadier déclara :

« Inutile. Vous êtes bien chez vous. Au revoir, Messieurs… Si vous voulez régler la voiture…

– Comment donc ! »

Notre premier mouvement fut de chercher nos poches. Les agents se mirent à rire. Le brigadier suggéra finement à Pitoulet :

« Puisque vous êtes chez vous, allez prendre de l’argent.

– Qu’à cela ne tienne ! »

Pitoulet entra, revint avec de la monnaie et paya majestueusement le cocher. Les agents, convaincus, s’éloignèrent, et nous pénétrâmes enfin, pleins d’émotion, dans la chère petite maison que nous avions bien cru ne jamais revoir.
 

(À suivre)

 
 

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(Henri Falk, in Mercure de France, vingt-huitième année, n° 461, 1er septembre 1917 ; repris en volume sous la signature de Paul Plançon et Henri Falk, et sous le titre : La Fantastique Invention de César Pitoulet, roman extraordinaire, Lyon-Brotteaux : Edition Filmagazine, 1939. Illustration extraite de Jugend, 1917)