Boris Vian veut se sacrifier pour sauver Vernon Sullivan

 

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J’ai trouvé Boris Vian chez lui après le déjeuner. Il s’amusait avec Patrick, son fils aîné (4 ans). Sa femme, à côté, endormait Carol qui n’a que quelques mois. Tout cela formait un ravissant tableau d’intérieur pour les calendriers de la Bonne Presse. J’ai pensé que M. Daniel Parker avait bien de la méchanceté à vouloir jeter sur la paille humide des cachots ce doux chef de famille.
 
 

« J’ai été convoqué hier chez M. Baurès, qui m’a inculpé d’outrages aux bonnes mœurs, m’a dit Vian, avec l’air angélique du martyr résigné à souffrir pour la bonne cause. M. Baurès est un juge d’instruction. C’est lui qui instruit l’affaire Pierrot-le-Fou et si vous avez lu la grande presse il y a quelques mois, vous savez que Pierrot lisait chaque matin un chapitre de « J’irai cracher sur vos tombes, » avant de commettre son forfait quotidien. On va sans doute lier nos deux affaires.

– Vous étiez accompagné, je crois ?

– De mon éditeur, Jean d’Halluin, et de M. Pierre. M. Pierre, c’est l’imprimeur de « J’irai cracher… » Le seul ennui est qu’il l’a imprimé avant l’amnistie. Donc, il est amnistié. D’autre part, l’imprimerie était alors sous séquestre du ministère des Finances. Je serai très fier de partager le banc des accusés avec M. Queuille.

– Vous êtes donc poursuivi pour un délit amnistié ?

– Oh, non ! Le Scorpion a pas mal réimprimé le livre depuis : 100.000 exemplaires, je crois, juste le double d’un Goncourt moyen. Mais la réimpression s’est faite dans une autre imprimerie et le nouvel imprimeur n’est pas poursuivi. C’est vraiment une affaire très compliquée. »
 
 

« UN TYPE COMME ÇA… »

 
 

« Il paraît que vous avez enfin admis chez M. Baurès que vous étiez l’auteur de « J’irai cracher… »

– Oui, mais j’ai menti.

– Vernon Sullivan existerait-il ?

– Évidemment. La preuve, c’est que mes livres sont écrits dans un style tout différent.

– Pourquoi vous accuser ?

– Pour le sauver. S’il était poursuivi en France, il aurait de mauvais moments à passer outre-Atlantique.

– C’est très noble de votre part.

– Je suis un type comme ça.

– Vous n’avez pas pris d’avocat ?

– Non, ils ne mentent pas assez bien. Ils ont du métier, mais pas assez d’imagination.

– Qu’allez-vous faire ?

– Souffrir et préparer l’adaptation à la scène d’une pièce. Une pièce de moi, cette fois : « L’équarissage pour tous. »

– Me présenterez-vous Vernon Sullivan ?

– Avec plaisir. Il sera à Paris à Noël. Ne le répétez pas. »
 
 

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(Jean-F. Devay, « L’Air de Paris, » in Combat, septième année, n° 1364, mercredi 24 novembre 1948)