La Porte ouverte est heureuse de mettre en ligne aujourd’hui une nouvelle de Grégoire Le Roy, qui nous paraît remarquable à double titre : cette œuvre de fiction offre la particularité d’être directement inspirée de l’affaire Van Beuren, à laquelle nous avons déjà consacré un article détaillé sur ce site ; elle présente en outre l’intérêt de mettre en lumière la violente controverse que suscita la théorie de l’évolution, tout particulièrement au sein de l’église catholique, et les débats passionnés qui opposèrent les partisans et les détracteurs du Darwinisme jusqu’au début du XXe siècle.
 
 

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À mon ami l’Abbé Levrai,

incurable à l’Asile pour tous.

 
 

Les somnambules nous intéressent ; nous fuyons les fous. Pourtant, les royaumes mystérieux de leurs subconsciences sont bien voisins l’un de l’autre.

Quant à moi, je me suis toujours senti vivement intrigué par certaines folies et je restai le dernier ami d’un pauvre abbé qu’on enferma aux Petites-Maisons.

Voici son histoire.

Je la raconte telle qu’elle ressort de nos nombreux entretiens. Si je ne place pas le récit dans la bouche de l’auteur, c’est qu’il m’a fallu coordonner quelque peu certains détails et placer, selon l’ordre chronologique, des faits et des souvenirs le plus souvent décousus et hachés, comme les donnent généralement les pauvres fous.

Les mots diffèrent peut-être, mais j’ai gardé intacts le sens et l’intention, qui sont la conscience d’un récit.

On dira que l’histoire est pleine de choses folles et invraisemblables. Comment se pourrait-il qu’il en fût autrement ?

Au reste, la sagesse peut tirer de la folie plus d’une leçon, tout comme l’homme d’esprit découvre, dans son prochain, ce qui en fait un sot et n’en diffère que parce qu’il évite de donner la même prise à autrui.
 
 

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Rome n’avait pas encore admis comme orthodoxe la théorie du transformisme. Elle se réservait et, dans son attentive prévenance pour tout ce qui tient du savoir, fermait bénévolement les yeux sur les batailles qui se livraient autour du formidable principe.

Sans avoir encore donné droit d’asile à l’hypothèse transactionnelle que Dieu s’était peut-être contenté de créer la première cellule, laissant à cette dernière le soin de parfaire son œuvre, elle n’encourageait ni ne décourageait personne. Comme une mère qui observe les ébats de ses enfants, quitte à intervenir au premier danger, elle mesurait les risques que couraient, dans ces jeux de l’esprit, ceux des siens que tentait la doctrine nouvelle.

Elle avait conscience de son autorité et qu’elle saurait, au moment propice, les rappeler au respect de la tradition ou conformer celle-ci aux nécessités scientifiques, si l’intérêt bien compris de l’Église exigeait ce sacrifice.

À l’ombre favorable de cette maternelle tolérance, l’abbé Levrai s’était donné, corps et âme, aux problèmes de l’anthropologie et, plus tard, tenté par l’exemple des glorieux aventuriers qui s’étaient volontairement exilés aux Indes dans l’espoir d’y trouver les vestiges de l’ancêtre présumé, il avait échangé la soutane du prêtre séculier contre la bure ardente du missionnaire et s’était embarqué pour les contrées mystérieuses de l’archipel malais.

Poussé par son désir de savoir, – de voir, ainsi qu’il le disait, la vérité réalisée, – fort de l’abnégation professionnelle du prêtre qui va jusqu’au sacrifice de la vie, il méprisa les régions déjà explorées de Bornéo, pour se lancer, éperdu de foi et de science, dans les forêts les plus redoutables du redoutable archipel.

Dire que, dans son âme de savant, il oubliait Dieu serait méconnaître la sincérité de sa foi, mais qu’il ne choisît point les contrées les plus inhabitables, alors que d’autres eussent dû faire présumer avec plus de vraisemblance la présence de peuplades à convertir, serait également contraire à la vérité. Quand le savant et le croyant sont en lutte au sujet de choses qui se touchent de si près, il est bien rare que le premier ne vienne à entraîner l’autre.

Le mystère des forêts s’épaississait en même temps que grandissait le danger de la faune, aussi terrible que celui des hommes ; mais la nature s’embellissait si gravement ; la flore transformait la Terre en un monde si merveilleux ; les lianes et les fleurs s’entrelaçaient en des arabesques si folles et si fantastiques ; les clairières qui, soudain, s’ouvraient en des chambres féeriques, étaient d’un tel silence charmeur, que toute notion de crainte, tout instinct de conservation s’évanouirent dans son enivrement de vivre cette vie multiple de la nature souverainement vierge. Et l’abbé s’était aventuré toujours plus avant, vers le cœur du mystère, insensible à tout autre sentiment, vivant de quelques racines que sa science l’aidait à reconnaître comme pouvant apaiser sa faim.

La nuit seule l’inquiétait, car les singes le poursuivaient à présent, se multipliant chaque jour, s’accumulant en véritables guirlandes vivantes qui se suspendaient aux arbres, à droite et à gauche de ses pas, avançant avec lui et ne s’arrêtant que le soir, intrigués sans doute de sa soudaine immobilité, pour alors éclater en de tels vacarmes que le sommeil se refusait à ses paupières fatiguées.

Ce fut ainsi, durant de longs jours, une existence extraordinaire dont la conscience même s’affaiblissait à mesure qu’il s’éloignait de l’humanité, à mesure qu’il en sortait, croyait-il, comme on sort d’un pays.

Au sein de cette flore prodigieuse et invraisemblable, il ne discerna bientôt plus son individualité du reste de la nature et finit par se prendre, en une pensée qui n’était qu’à demi maîtresse de soi, pour une unité de plus de cette faune et de cette flore affolantes.

Comme ces frères inférieurs, ne vivait-il pas au hasard de l’Inconnu ? Comme eux, n’avait-il pas perdu le souci du danger, pour ne le retrouver que lorsque, brusquement, il le voyait en face ? Oui, c’était bien leur étonnement et leur surprise devant toutes choses, leur extase continue qui, en un doux glissement vers les dessous inconscients, le poussaient à l’animalité heureuse.

Parfois, il se rappelait sa mission, qu’il la négligeait quelque peu, mais, se disait-il pour s’absoudre, Dieu, peut-être, me montrera un jour une de ces choses étonnantes qui portent en soi la science du monde et alors, pour avoir contemplé cette chose en face, il trouverait dans son âme les paroles dignes du plus bel hymne à Dieu, celles qui proclameraient sa vérité.

Cette seule pensée, presque un espoir, suffisait à retremper sa volonté ; il repartait frais et dispos, pareil aux plus grands héros du savoir, bravant tout, prêt au martyre du missionnaire même, car, enfin, pour n’être pas celui qui porte la vérité aux autres, mais bien celui qui la va chercher jusque dans la mort, en serait-il moins le missionnaire de la Vérité ?

Et, trouvant ainsi, dans sa passion même, l’excuse de sa passion, il songea une fois encore à l’autre but de sa mission : trouver l’anneau mystérieux qui relie l’homme à son ancêtre inconnu, le pithécoïde, en un mot, qui, pour les anthropologistes, constitue le sanctuaire de leur science, le tabernacle encore inviolé de la vérité révélée.

Et l’abbé, levant les yeux vers ses compagnons de route : « Un peu plus que vous, criait-il, un rien de plus ! Je ne saurais même vous dire quoi, mais enfin ce quelque chose, ce rien qui, malgré tout, vous différencie de nous… »

Du coup, les singes lui devenaient sympathiques ; il en oubliait leur vacarme du soir. Qui sait, pensait-il, ce sont peut-être les anges que le Seigneur m’a envoyés pour me conduire, comme il le fit pour Tobie ; ils me sont peut-être ce que l’étoile fut aux Rois Mages !

Il ne croyait pas, l’abbé, dans sa simplicité, avoir si bien deviné !

À quelques jours de là, tandis qu’il cheminait, suivant ses guides surnaturels, ceux-ci – comme le fit l’étoile quand les Mages furent en vue de Bethléem – soudain s’arrêtèrent ; leurs cris rauques s’étouffèrent ; il n’y eut bientôt plus qu’un énorme chuchotement, comme si le vent, inconnu dans ces épaisses forêts, se fût mis à souffler dans les joncs et dans les palmes.

L’abbé s’arrêta. Que voulaient-ils, ses anges ? À droite, à gauche, il ne vit que des milliers d’yeux brillants et inquiets.

Alors, les singes, faisant ondoyer en un rythme inverse les guirlandes de leurs corps entremêlés et de leurs queues entrelacées, reculèrent doucement, doucement, et disparurent, les uns après les autres, du côté d’où ils étaient venus.

Et l’abbé se sentit abandonné, seul, désespérément seul, comme si son ange gardien lui-même se fût retiré de lui.

Que faire ? Ce n’était plus l’heure de la retraite, et vraiment il ne reculerait pas.

Au reste, de vagues pressentiments l’avertissaient que de grandes choses allaient s’accomplir.

La nuit n’était pas encore totale ; il s’avança avec moins d’assurance pourtant ; il tergiversa même sur la direction à prendre. Enfin, une sorte de passage serpentant entre les lianes écartées s’ouvrait devant lui ; c’était presque un sentier, mais un sentier voûté par la frondaison des arbres ; des feuilles, à terre, étaient foulées, chose surprenante ! Mais voici qu’à quelques pas s’ouvre une clairière où, pour des raisons de la nature seule connues, la flore avait refréné sa sauvage poussée ; c’était une véritable crypte aux murs et à la voûte verdoyants, dont la pénombre scintillait de myriades d’insectes phosphorescents. Des senteurs de terre humide et de fleurs grasses épaississaient la tiédeur de l’air.

L’abbé s’arrêta, intimidé, recueilli, comme lorsqu’il entrait dans une église ; une demi-obscurité verdâtre effaçait la netteté des choses, mais – ses yeux s’y faisant – il distingua bientôt, le long des parois et des colonnes que simulait la forêt environnante, quelques tertres surélevés sur lesquels des ossements. C’était un cimetière, une catacombe d’espèce nouvelle. Il avança, pas à pas ; stupéfaction !

Ses yeux d’anthropologiste ne pouvaient le tromper.

Ce crâne ! Ces fémurs ! Ces maxillaires ! Et il se mit à mesurer, à cuber, que sais-je ? Mais son cœur battait ; ses mains se crispaient sur les ossements ; il tenait la vérité ! Et soudain il trembla. N’était-ce point un péché que de savoir d’une manière si exacte ce que Dieu semblait s’être complu à cacher depuis tant de siècles et avec tant de soin ! La Vérité ! N’était-ce pas le trésor du Seigneur et l’homme avait-il bien le droit de s’en emparer ainsi, à force d’adresse et de patience ?

Ah ! qu’il était malaisé de distinguer le bien du mal !

Comme il saisissait nettement le sens énorme de la parabole du fruit défendu ! Dieu et le diable avaient raison ; le Seigneur, parce qu’il était vrai que l’homme, en mangeant du fruit de la science, transgressait les mystères dont il s’était entouré ; le diable, parce qu’il était vrai que, par la science, l’homme arrive à la sagesse absolue.

Mais que faire ? Et, comme Hamlet, il serrait en main un crâne – il voulait savoir – et, comme Ève, il croyait tenir le fruit défendu ; il hésitait.

Hamlet l’emporta. Au reste, il n’était plus temps, puisque déjà il savait ; il avait tout mesuré, tout cubé. Sa conviction était faite ; il se demanda même s’il irait plus loin, car, de ce cimetière, il fallait implacablement conclure à la présence d’une colonie de pithécanthropes.

Il irait ! Mais par où prendre ? Ses anges n’étaient plus là. Ce ne fut qu’une hésitation fugitive. Une certitude mystérieuse le dirigeait déjà, comme si, de s’être à ce point écarté de l’humanité et rapproché de ses frères inférieurs, le sens de l’orientation se fût ajouté à ses autres facultés. Aussi bien, le sentier reprenait à l’autre bout du cimetière et, tandis qu’il enjambait des racines monstrueuses tordues et nouées comme des replis de serpent, tandis qu’il écartait des fleurs dont le pollen embaumait ses mains, de quelle légèreté lui était son âme ! Il n’eut bientôt plus d’attention que pour le silence qui, dans ces forêts impraticables, est d’une nature très spéciale ; ce n’est pas le silence des plaines ou des montagnes où le moindre bruit s’étend infiniment dans l’espace ou rebondit et meurt ; c’est le silence vivant, grouillant des mille bruits imperceptibles qu’une faune innombrable et invisible produit par son travail de vie sourd et continu.

Un coup cependant, singulièrement régulier, tranchait sur l’ensemble, encore qu’étouffé par l’éloignement ; l’abbé avança ; le coup devint plus distinct et, n’eût été l’invraisemblance d’une telle supposition, Levrai l’eût pris pour un bruit de marteau ou de cognée.

C’était aussi l’appel de l’Inconnu, se répercutant au cœur du missionnaire et du savant. Allait-il se trouver en présence d’une peuplade ignorée ? Que serait cette première rencontre ? Et des visions de martyres saignèrent à ses yeux.

Les coups avaient brusquement cessé. L’abbé fit quelques pas prudents et discrets, attentif à ne pas troubler la nappe de silence qui s’étendait autour de lui. Et de nouveau il se trouva devant une clairière ; sans plus bouger, il chercha à voir. Personne ! Aurait-on fui à son approche ? Et malgré les visions de tantôt, la torture, la mort, il fut pris de regret. Les noms de gorille, orang-outang, tremblèrent sur ses lèvres.

Mais voilà que soudain ses yeux s’arrêtent, hébétés, sur une façon d’énorme nid fait de feuilles de pandanus et de branches entrelacées, une vraie hutte qui reposait sur les maîtresses branches d’un arbre et s’agrafait aux rameaux supérieurs en contournant tout le tronc.

Ô ! les minutes d’angoisse !

L’angoisse du chasseur de fauves qui voit la tête du tigre surgir des jungles comme une grande fleur soudaine.

Les feuilles du nid s’écartèrent brutalement ; un bond formidable… et un être extraordinaire, mi-homme, mi-bête, se tenait, là, planté devant l’abbé ahuri. Moment tragique ! car le singe ou l’homme tenait à la main un gourdin terrible.

Leurs yeux se rencontrèrent et la colère éteignit ses flammes dans les yeux du grand singe quand celui-ci eut remarqué l’air humble, voire piteux, de l’abbé.

De son côté, ce dernier, s’apercevant de l’humeur graduellement radoucie de… l’homme et voulant se le rendre définitivement bienveillant, dit de sa voix la plus onctueusement sympathique, mais où perçait quand même une assez grosse émotion :

« Bonjour, mon ami… »

Il eût préféré quelque parole plus appropriée à la solennité de la rencontre, mais il n’avait pas trouvé.

Le singe, lui, poussa une sorte de grognement inarticulé où se devinait néanmoins une grande indulgence, apparemment, pour l’attitude inoffensive et l’aspect penaud de son interlocuteur.

L’abbé se disait déjà, à part lui, qu’il tenait là, à portée de la main, le fameux secret de l’histoire humaine, la vérité sur la création. L’émotion le gagnait ; le singe lui paraissait grand et beau, beau surtout d’une beauté morale, car, enfin, s’il eût voulu, d’un coup de gourdin, il aurait envoyé l’abbé rouler à dix pas.

Quelle honte de songer que l’homme eût agi de la sorte ! Il ne s’en trouva que plus ému, si bien que le brave anthropologiste l’aurait embrassé s’il l’avait osé ; il ne se risqua même pas à lui prendre la main.

Mais de tels moments ne pouvaient durer, quelque imposante et éternelle que parut aux yeux de Levrai cette première rencontre de l’homme avec son ancêtre.

Encore une fois, il eût désiré quelque chose de grand, d’inoubliable, la parole qui eût consacré ce moment unique dans l’Éternité ; il était trop ému pour être inspiré.

« Bonjour, mon ami ! » répéta-t-il, dans un sourire.

Le singe lui saisit affectueusement le bras et, l’attirant vers l’arbre, poussa un petit cri très doux. Sa compagne se montra.

Levrai, tout abbé qu’il était, ne put s’empêcher de lui trouver quelque agrément. Elle n’était point trop velue, – son mari non plus du reste, – plus abondamment certes que ne le sont nos femmes ordinaires, même celles aux plus riches chevelures, aux sourcils les plus touffus, à la lèvre la plus ombrée, mais ce détail ne lui parut qu’un attrait de plus. L’abbé allait analyser avec plus d’attention encore quand il se rappela sa jeunesse et se vit soudain sur la pente de la convoitise, qui sait ? de l’adultère.

Il eut quelque peine néanmoins durant les jours qu’il passa chez ses nouveaux hôtes, à se soustraire, sans la désobliger par une rebuffade, aux attentions toujours plus hardies de l’hôtesse. Plus d’une fois, il crut lire, dans l’œil de son compagnon, le petit éclair oblique de la jalousie. Il se trompait ; tout prouvait que… l’homme était au-dessus d’un tel sentiment, mais l’abbé voyait avec amertume que le péché de luxure et d’adultère était plus ancien que l’humanité et que nulle hérédité ne semblait remonter aussi haut, puisqu’elle plongeait ses racines jusque dans notre animalité ancestrale. Comme il comprenait à présent l’inefficacité des lois et des religions dans la proscription de l’amour !

Ce furent ces choses de la chair, seules, qui troublèrent la quinzaine qu’il passa près de ses hôtes – comme ces méchantes bises du nord qui gâtent parfois la plus belle matinée de printemps. Au reste, il se ressaisissait bien vite, et, sa conscience de missionnaire reprenant le dessus, il essayait, à chaque occasion propice, de porter l’entretien sur le terrain de son apostolat. C’était bien ardu ; ils s’entendaient si peu ; sans compter l’énorme difficulté qu’il y avait à parler des choses divines dans un milieu si voisin encore de la primitive nature.

Pour l’abbé, pourtant, c’étaient des hommes ; des hommes frustes et grossiers, soit, mais des hommes ! Il devait même convenir, à sa confusion, qu’ils l’entendaient mieux en toutes choses que lui-même ne les entendait. Mais chaque fois qu’il s’était dit : voici le bon moment d’aborder la grande affaire et qu’il s’était mis à parler de l’Infini, par le geste au moins autant que par la parole, ses hôtes avaient bien suivi des yeux les signes mystérieux de l’Absolu qu’il traçait dans l’air, mais dès que, emporté par son sujet, il avait essayé de faire comprendre les grands problèmes de la foi, il avait trouvé ses auditeurs distraits, presque ensommeillés, tout comme nos paysans, au prêche, le dimanche. Même que ses ouailles avaient la fâcheuse manie, aux endroits les plus solennels, par exemple, lorsqu’il vantait l’importance suprême de ne songer qu’à son salut dans l’autre monde, d’aller gratter du doigt les écrouelles dont le saint abbé était affligé au cou.

Il fallut bien se rendre à l’évidence ; ces gens n’étaient pas encore à même de songer à Dieu. En dehors du boire et du manger et de se laisser faire par la nature, la seule chose qui les préoccupât, c’était l’extinction de leur race.

Ils étaient parvenus à expliquer fort clairement qu’ils étaient les derniers de l’espèce, que, malgré des efforts assidus, il ne leur était point venu d’enfant et que leur nom, ou ce qui pour eux en était l’équivalent, allait se perdre dans l’oubli et le néant. Ce n’était point ici un sentiment d’orgueil, né des choses étonnantes qu’ils croyaient avoir accomplies, mais cet instinct, en somme assez inexplicable, qui pousse nos bourgeois à vouloir un garçon pour perpétuer le nom de la famille ; ce qui, au reste, ne perpétue rien que leur nom et leurs misères…

Lorsque, enfin, le missionnaire fut complètement désabusé sur l’efficacité de son zèle et qu’il vit, plus nettement que jamais, les dangers de ce ménage à trois, il résolut de quitter ses amis. L’anthropologiste reprenait le dessus ; il entrevoyait une mission à accomplir, celle d’aller annoncer au monde savant ce qu’il avait vu, c’est-à-dire la vérité même sur la théorie du transformisme. Son amour-propre se sentait aiguillonné par l’importance d’une telle mission et, avec tous les ménagements qu’on peut mettre dans les gestes, il s’en ouvrit à ses amis.

La femme en fut péniblement saisie, sentiment fort humain d’ailleurs, car nous savons que c’est l’homme qui regrettera le plus de voir partir la compagnie de sa femme ; que c’est la femme qui pleurera surtout le départ d’un ami.

Le jour de la séparation, les adieux furent touchants, et même, ô miracle ! à certains moments, des pleurs mouillèrent la paupière de l’hôtesse ; l’homme en fut abasourdi, jamais il n’avait vu cela ; jamais ni lui, ni sa femme, ni l’un des siens n’avait pleuré.

C’était en effet le premier sanglot de la race et c’était l’amour qui le faisait couler !

La malheureuse regagna tristement son nid et l’ami seul resta pour reconduire l’ami.
 

 

Ils se suivaient l’un l’autre en silence, mais déjà la séparation était entière dans leur cœur. Les pas qu’ils faisaient ensemble foulaient la terre de l’adieu, la terre qui sépare, la terre qui éloigne ; le souvenir se mettait entre eux à mesure que l’un retournait vers le pays des hommes et que l’autre, en esprit, rebroussait chemin vers le coin solitaire où l’attendait sa compagne.

Ils arrivèrent ainsi à la crypte. L’homme sauvage s’arrêta et l’abbé comprit que c’était l’endroit qu’il s’était tacitement assigné comme point terminus. L’abbé fit entendre, par gestes amicaux, qu’il eût trouvé grand agrément à cheminer plus longtemps de compagnie, mais en vain. Par d’autres signes, l’homme primitif fit comprendre que ce cimetière marquait pour lui la fin du monde, que jamais être de sa race ne consentirait à dépasser le coin où les ancêtres s’étaient fixés pour l’éternité, que c’était une loi intangible que de ne pas voir au-delà des morts et que c’eût été leur manquer de respect que de passer outre.

Ainsi donc, pensait l’abbé, le culte du passé et la tristesse de l’amour qui s’était manifestée tantôt chez l’épouse, ces deux caractéristiques de notre civilisation, les grands singes les connaissaient et les subissaient déjà.

Il n’y avait rien à faire ; la raison était de celles qu’on ne discute pas ; l’heure de l’adieu était venue. L’ami tendit la main à l’ami qui y mit la sienne ; le prêtre leva cérémonieusement sa droite et allait tracer, au-dessus de la tête du singe, le signe de la bénédiction, quand celui-ci, saisi d’on ne sait quelle crainte, se retourna brusquement et disparut dans la forêt.

Après mille vicissitudes et plus de dangers encore, l’abbé avait enfin rejoint Pontianak.

Son port d’attache spirituel était le couvent des Capucins où il retrouva en florissante santé son directeur de conscience, le Père Palud. Il avait eu hâte de le revoir, d’autant que de grandes, mais terribles choses s’étaient passées depuis peu dans son âme ébranlée et qu’il sentait le besoin de retremper sa foi dans la foi robuste, même un peu sectaire, de son confesseur, et d’y puiser cette confiance aveugle en Dieu que l’on perd trop aisément dans la solitude de la nature.

Il venait de terminer le récit fidèle de son aventure incroyable, s’inquiétant de plus en plus du silence obstiné du P. Palud, quand celui-ci, d’une voix brève, froide, tranchante comme l’éclair d’un couteau, lui cria avec irritation :

« Ce que vous avez fait est un crime. Vous avez trahi la vérité éternelle de l’Église, pour l’amour adultère de la vérité terrestre. Vous avez cueilli le fruit défendu et j’entends que vous y voudriez faire mordre les autres hommes.

Sous une simple curiosité scientifique, vous abaisseriez notre enseignement séculaire ! Cela ne sera pas ! Dussé-je y laisser la vie, je sauverai la vérité éternelle ! Suivez-moi !

– Mais…

– Nous retournerons là-bas d’où vous venez et je vous somme de me conduire.

– Mais… »

Et, sans plus tarder, le moine, poussant devant lui, morne et découragé, le pauvre missionnaire qui n’osait troubler davantage le silence farouche du P. Palud, ils quittèrent le couvent et se lancèrent dans la forêt, refaisant pas à pas la route fabuleuse et dangereuse que l’abbé venait de parcourir deux fois, au départ plein d’espoir, au retour avec la fierté du savant qui a trouvé.

Ce que fut cette expédition serait trop long à narrer. Chaque jour, ils s’égaraient, l’abbé ne s’y retrouvant presque plus, maintenant que les singes n’étaient plus là.

Qu’était-ce donc qui, du fond de son cœur, criait à la trahison ? Oui, il trahissait, et, sans se rendre compte si c’était le grand sauvage ou la science, il avait conscience qu’il n’agissait pas loyalement. Mais son âme était d’un enfant, et le moine sévère et dur le poussait de toute sa foi ardente et farouche.

Les rares fois que le P. Palud brisait le silence, c’était pour faire entendre de durs reproches :

« Mais qu’était-ce donc qui vous attirait vers le couple maudit ?

– On dit que nous descendons…

– Ah ! je sais ! Des laideurs communes ont fait croire aux athées… Mais c’est faux, cela ! C’est contraire aux livres saints.

– J’ai cru me rapprocher de la Vérité, c’est-à-dire de Dieu même.

– Taisez-vous ! Dieu ne peut être en contradiction avec l’Église et cette vérité-là, étant contraire à la vérité de l’Église, n’est plus que l’ennemie de Dieu !

– Mais, mon Père, peut-il y avoir deux vérités ?

– Parfaitement ! Il y a la vérité du diable ; il y a celle de Dieu ! Quelques apparences matérielles peuvent prêter à confusion, mais la première n’est rien au regard de la vérité une, claire, éternelle de l’Église. Cette vérité est simple, bien ordonnée, complète ; elle forme un système qui a passé par toutes les épreuves des scolastiques. Et que sont vos observations scientifiques, ces bribes de la raison, ces miettes éparpillées, en comparaison de l’édifice théologique, issu des plus puissants cerveaux ?

– J’ai pensé, mon Père, que la vérité éternelle était faite des mille petites vérités que nous ramassons en route comme des cailloux blancs, ainsi que le faisait Petit Poucet afin de reconnaître le chemin, et que ces petites vérités, elles aussi, sont éternelles ; qu’elles remplissent le monde et nous entourent de toutes parts, mais que nous ne les voyons pas toujours, sans doute parce qu’elles sont si petites…

– Vous blasphémez ! Ce sont des vérités matérielles, des vérités de la chair, de vrais cailloux en comparaison du pur cristal ; en un mot, les œuvres du démon ! La vérité de Dieu ne se trouve pas sur les grands chemins, mais dans l’âme ; non pas dans la nature, mais dans le pur esprit.

– C’est que, précisément, mon Père, j’ai vu que l’âme de mes deux amis ressemble en tant de points à l’âme humaine. Ainsi, quand je leur prêchais…

– Eh ! quoi, vous avez osé porter la parole de Dieu à des êtres pareils !

– Saint-François ne prêcha-t-il pas les animaux ?

– Oui ! mais c’étaient des oiseaux, des poules, des canards, des oies, toutes sortes de bêtes élémentaires et inoffensives, de simples bêtes de basse-cour, et non des singes énormes, immondes, à peine velus, des brutes abominables, des êtres tout à fait anormaux, qui ressemblent aux hommes !

– Il est vrai, dut convenir l’abbé, contrairement à son désir de savant.

– Mais je me réjouis à l’idée que je me trompe, ajouta le moine, car comment auriez-vous pu parler à des singes ?

– J’en conviens, ce fut pénible ; mais par les gestes…

– Oh ! des gestes ! Cela ne signifie rien du tout…

– À voir, mon père, car il m’a paru que c’était aux gestes qu’ils m’entendaient le mieux. À ce propos, je me suis maintes fois demandé si ce n’est pas plutôt par les gestes que par les paroles qu’on devrait faire comprendre les choses de l’Infini ? C’est un peu ce que tout le monde fait, au reste ; car remarquez combien vite on a recours aux symboles et aux images dans ce genre d’entretien. Or, n’est-il pas clair que le symbole et l’image ne sont guère que des pensées qui gesticulent et voudraient bien se faire comprendre ? Quand je veux rendre par le verbe ce que de transcendantes inspirations me révèlent de l’absolu, je m’aperçois d’abord que les mots changent de signification à mesure qu’ils me sortent de la bouche ; mes phrases brouillent le précis de la pensée et, finalement, se trouvent exprimer le contraire de ce que je croyais révéler. Heureusement, les bras s’en sont mêlés et, à tout le moins, ont indiqué vers quels parages on dirigeait sa pensée ; pour peu qu’on y ajoute quelques images et quelques symboles qui, à leur tour, gesticulent, l’affaire devient plus claire.

– Il est fou, pensa le moine. C’est un innocent. Dieu lui pardonnera ! »

L’abbé mit son doigt sur sa bouche ; le moine comprit.

L’instant devenait solennel ; l’heure allait sonner : ils arrivaient au terme de leur expédition.

Quoiqu’ils n’eussent point traversé la crypte, – l’abbé s’était plus d’une fois fourvoyé, – la baie, la fameuse baie ouverte sur la clairière, était à quelques pas. Ils les firent, ces pas, mais avec quelle précaution, avec quelle lenteur, dans quel silence ! Leur cœur battait à tous les deux et une petite sueur refroidissait le front du moine.

Soudain, un coup de feu partit, par-dessus l’épaule de l’abbé, et le pithécanthrope qui venait de paraître entre les branchages écartés de sa hutte suspendue, s’abattit, face en avant, au pied de l’arbre familial.

L’abbé saisit le bras du moine, voulant protéger celle qu’il croyait encore cachée, mais nulle feuille ne bougea plus.

« Mon Père, qu’avez-vous fait ? demanda l’abbé, tristement.

– J’ai sauvé l’œuvre de Dieu. »

Ce ne fut qu’après de longues recherches qu’ils trouvèrent la compagne, mais elle était morte et gisait sur un lit de feuilles, la tête appuyée contre un arbre, serrant encore dans sa main le petit crucifix que l’abbé, dans sa naïveté, lui avait laissé à son départ, après lui avoir expliqué de son mieux que le salut lui devait venir de là.

« Profanation ! » cria le Père Palud, alors que l’abbé, un peu simple, s’enorgueillissait déjà de voir que sa mission n’avait pas été tout à fait vaine.

Ils n’avaient plus rien à faire là ; il ne leur restait qu’à rebrousser chemin.

Et ce fut, alors, le retour vers Pontianak, un retour morne, silencieux, lugubre, durant lequel l’abbé vit dépérir une à une les forces vives de sa foi d’apôtre. Ne sachant plus où était son devoir, ni de quel côté était la vérité, doutant s’il avait péché contre Dieu ou mérité de lui, ayant perdu de devant son âme cette espèce de clarté qui appelle et guide les vocations à travers les sacrifices, comme la petite lumière qui, dans la forêt, indique l’espoir aux égarés, l’abbé pleura plus d’une fois sur lui-même, sur son œuvre vaine, sur sa foi chancelante et sur l’inimitié aussi qui grandissait entre sa conscience et la science.

Désillusionné, n’aspirant plus qu’au repos, comme les marins vieillis après leur dernier voyage, il se fit rapatrier et reprit la soutane du prêtre séculier, espérant retrouver, comme curé de campagne dans quelque coin de province, l’oubli de son aventure et l’apaisement de ses aspirations.

Hélas ! Il n’était pas au bout de son calvaire et l’épreuve finale devait être la plus dure.

À peine débarqué à Marseille, il apprend qu’un congrès d’anthropologistes y va tenir des assises mémorables et que l’abbé Buissonnière y prendra la parole, au sujet d’une découverte sensationnelle.

Il ne savait rien de la découverte, mais il avait connu autrefois l’abbé Buissonnière et c’était assez pour qu’aussitôt il désirât l’entendre.

Le jour venu, il fut aisé d’observer que l’assemblée était en proie à une émotion anormale. Une date inoubliable, disait-on, allait s’inscrire au memento de l’anthropologie. Aussi, quand l’abbé Buissonnière se leva, un remous d’attention, comme une vague sur le sable, vint expirer dans le silence ; l’air même de la salle semblait saturé de solennité.

Après avoir rappelé succinctement les découvertes antérieures, après avoir salué de son admiration le nom des savants qui en furent les auteurs, l’abbé Buissonnière aborda le récit de sa propre trouvaille.

Levrai se sentait inquiet ; il se demandait si l’orateur était bien demeuré l’abbé orthodoxe qu’il avait connu ou s’il avait fini, comme tant d’autres, par sombrer dans l’abîme darwinien. Son inquiétude fut courte ; Buissonnière, comme s’il l’eût devinée, se chargea de la dissiper.

« Mais, avant de vous dire ce que fut ma découverte, je crois nécessaire d’éclairer quelques ignorances qui, quoique étrangères à notre assemblée, méritent cependant l’attention et ont droit au respect du prêtre que je suis.

Quelques polémistes trop zélés, mais trop négligents sans doute pour se tenir au courant des nouveaux enseignements de Rome, vont colportant partout leur haine et leur mépris pour le transformisme.

Il est temps qu’ils apprennent que cette théorie n’a plus rien que de très orthodoxe et que, de l’avis de nos meilleurs théologiens, Dieu pourrait bien s’être contenté de créer la première cellule, prévoyant dans sa sagesse et sa volonté éternelles, les états successifs par où passerait son œuvre dans la suite des temps.

Je tenais à dire cela pour rétablir les choses sous leur vrai jour et éviter, à l’avenir, que des ministres de Dieu, comme je le suis moi-même, ne passent aux yeux de certains fidèles pour des impies ou des renégats et ne deviennent les victimes d’une persécution sournoise, alors qu’ils accomplissent la plus noble fonction de leur ministère, celle de prêcher la vérité. »

Levrai était cramoisi ! Ainsi donc, sa course périlleuse dans la forêt, le cimetière des pithécanthropes, les jours passés près de ses hôtes, tout cela n’était pas la vérité du diable, comme l’affirmait le père Palud, et c’était au contraire sa deuxième expédition et le massacre qui devenaient des attentats à la vérité ?

Levrai pensait étouffer.

« Vous sentiriez-vous indisposé ? demanda son voisin.

– Ce n’est rien… un peu de vertige. »

« Ce n’est pas tout, continuait l’orateur, et si j’ai cru devoir admonester un peu sévèrement les gens de mon bord, j’ai quelques mots à dire aussi à ceux qui – dans l’autre camp – se font les virtuoses et comme les jardiniers du doute.

Certains savants sont hostiles à toute théorie nouvelle, parce que nouvelle, ou parce qu’elle serre de trop près les faits et la nature. Ils accueillent assez volontiers un principe philosophique tant qu’ils le croient un simple jeu de l’esprit, c’est-à-dire discutable, mais ils se rebiffent aussitôt qu’il s’agit d’admettre comme vrais des faits et des phénomènes dont la reconnaissance ferait de la théorie une vérité scientifique, à l’exclusion de tous autres systèmes. Oh ! alors, ils reculent en bon ordre, les rangs serrés !

C’est ainsi que le transformisme leur parut d’abord assez sympathique ; ils ajoutaient toutefois qu’une telle théorie n’offrirait de valeur que lorsque des faits précis seraient venus la confirmer.

Et l’on s’endormit tranquillement, convaincu que ces faits ne se produiraient pas, puisque, aussi bien, depuis tant de siècles, rien de pareil ne s’était vu.

L’homme, dirait-on, a peur de la vérité ; son instinct est de ne la point connaître ; il l’évite tant qu’il peut et s’en excuse en prétextant que le doute est la première loi du savant. Il nie comme un accusé, exigeant des preuves et toujours des preuves, ne se soumettant que lorsqu’il se sent pris dans les mailles de la vérité, comme le renard l’est dans un piège et l’étourneau dans un lacet.

À vrai dire, la vérité nous enveloppe de toutes parts d’un immense filet dont les phénomènes naturels sont les mailles ; seulement, ces mailles ne sont pas si serrées que les plus grosses imbécillités ne parviennent à se glisser outre. Faudra-t-il vraiment que nous ayons compté, une à une, toutes les mailles avant de convenir de l’existence du filet ?

Il est des théories devant lesquelles on a le sentiment de la vérité, comme on a le sentiment de l’amour devant la Beauté. Ce sentiment ne suffit certes pas à les consacrer car, dans ce cas, la foi du charbonnier serait un critérium suffisant, mais il n’est pas téméraire d’affirmer que, faute de ce sentiment, aucune intelligence n’est capable de saisir, dans son ensemble et dans son universalité, une conception de grande envergure. Le doute tenace et sectaire est une myopie mentale qui empêche de distinguer en même temps et l’ensemble et les détails d’une pensée.

Tout croire, a-t-on dit, ou tout nier, les deux sont également commodes, car ils dispensent de penser. Ce sont les deux subterfuges des paresseux, et – c’est le moment de le dire – l’homme compte dans ses tares héréditaires le défaut capital du singe : la paresse.
 

 

Mais je reviens à mon sujet.

Montrez-nous les vestiges de la race intermédiaire, disait-on, et nous croirons ; jusque-là, rien ne comblera l’abîme qui sépare l’homme de la bête, et cet abîme est aussi formidable que les failles qui rompirent des chaînes de montagnes, formant de leurs débris des continents entre lesquels, aujourd’hui, circule l’Océan. Et les savants se rendormirent avec la conviction, le plus grand nombre même avec l’espoir, que l’absence des preuves userait avec le temps la grandeur et l’attrait du principe darwinien.

Pour mieux resserrer encore le problème, avec l’arrière-pensée de le rendre insoluble, ils allèrent jusqu’à tirer d’avance les conditions de leur reddition.

Vous les connaissez, ces conditions : Marche debout (erectus !), capacité crânienne, etc.

Et les disciples fidèles se mirent à chercher. Ils grattèrent jusqu’à s’user les ongles, l’une après l’autre, les couches géologiques qui, depuis tant de siècles, sont venues s’accumuler sur la Terre primitive. »

Et l’abbé détailla chronologiquement les étonnantes découvertes réalisées depuis cinquante ans, un demi-siècle de patience héroïque.

« Mais, ajoutait-il, tous ces crânes, tous ces ossements, quelque probants qu’ils fussent, avaient le tort de se présenter tout nus, sans accessoire aucun qui dénotât un progrès quelconque vers la civilisation, tels, par exemple, un outil, une arme, en un mot, un vestige irréfutable de confort et d’intellectualité.

Eh bien ! je n’hésite pas à le dire, je crois avoir trouvé.

C’est dans une grotte mystérieuse de la Corrèze, près de la Chapelle-aux-Singes, que j’ai découvert les restes vénérables que voilà sous vos yeux !

Depuis des années, je fouillais, je creusais de mes mains prudentes et attentives les sables et les limons que la marée des saisons avait apportés là, quand, ô moment tragique ! je vis des ossements, et cela dans des conditions d’extraordinaire intérêt.

En une fosse de forme allongée, rectangulaire, manifestement creusée par un être humain, gisait un squelette étendu sur le dos, orienté E.-O., la tête relevée contre le bord de la fosse, ce qui prouve surabondamment que, suivant une coutume encore vivace chez quelques peuples, on avait déposé le mort face à l’Orient, comme si l’on avait voulu signifier par là qu’un autre soleil, le soleil d’une vie nouvelle, se lèverait à l’âme du défunt. Des outils de silex et de quartz, ceux sans doute dont il s’était servi pour gagner ou défendre sa vie, étaient rangés autour de lui, ainsi que cela se fait encore, de nos jours, pour les armes et les insignes honorifiques de nos morts. D’autre part, des os en abondance nous fixaient sur la faune variée qui avait servi aux repas funéraires que les anthropoïdes, tout comme nous le faisons, donnaient en l’honneur de leurs parents défunts.

Vous le voyez, il y avait là les indices manifestes d’une civilisation naissante. Comme nous, ils fuyaient la solitude et le silence ; comme nous, ils mangeaient et pensaient en bande ; comme nous, ils appelaient leurs morts à présider aux principaux actes de la vie.

Mais c’étaient des hommes, me direz-vous ! Eh bien, non ! Il suffit de considérer attentivement ces restes, au point de vue morphologique, pour que le doute ne soit plus possible. L’aspect du crâne est bestial ; tous les caractères des simiens s’y trouvent à la fois ; la boîte cérébrale est aplatie, le front fuyant, et, sous des arcades sourcilières énormes, le nez s’en sépare par une dépression profonde comme une entaille de hache ; à tout cela, ajoutez un prognathisme facial, plus hideux encore que celui des descendants de Charles Quint, et dites-moi s’il reste encore un doute sur l’identité simienne de notre précieux sujet ?

Vous le voyez, Messieurs ; si, depuis des années, nous avons cherché, nos ancêtres aujourd’hui, après dix ou vingt mille ans de sommeil et d’attente, semblent se lever de leurs tombeaux pour réclamer de leurs descendants la reconnaissance de leur paternité. »

L’abbé Levrai croyait rêver. Il ne se fût pas autrement exprimé s’il avait rendu compte de ce qu’il venait de voir à Bornéo ; la similitude était absolue ! Que faire ? Allait-il parler de sa propre découverte ? Sa foi ne s’y opposait plus. Mais comment avouer son crime inutile ? « Aussi bien, pensa-t-il, la question est résolue et ce serait de fort mauvais aloi, n’étant point inscrit comme orateur, de m’immiscer dans une discussion sagement organisée d’avance. »

Déjà l’illustre docteur Moyen avait rejoint la chaire.

Ce docteur jouissait d’une réputation fort enviée de savant prudent, modéré, rebelle aux emballements des théories audacieuses, fidèle à la sagesse des hommes rassis et doctes.

« Je commence par rendre hommage, dit-il, à mon éminent collègue ; il est de notre devoir d’encourager les chercheurs dont les découvertes sont la source même où s’abreuve la science. Pourtant, gardons-nous de nous laisser entraîner par notre désir d’arriver à la certitude. La vérité n’est pas si simple. Tant qu’il ne s’agissait que d’une théorie, nous pouvions fermer les yeux et laisser les jeunes esprits s’échauffer à son contact, mais aujourd’hui que les événements semblent confirmer leur thèse, il nous faut envisager les choses autrement. Au reste, il serait indigne d’un savant que de croire un seul instant que la vérité puisse se laisser capturer.

Mais surtout, songez aux nobles et véritables monuments de l’esprit, qu’une telle vérité saperait dans leur base jusqu’à l’écroulement final. Que deviendraient les admirables inventions des illustres philosophes et des créateurs de genèses ? Que l’assemblée se ressaisisse et retourne à une plus sage conception des choses.

Pourquoi, d’ailleurs, ces découvertes que nous ne pouvons nier ne nous inciteraient-elles pas à proclamer que ces vestiges demi-simiens, demi-humains, sont ceux d’une espèce disparue, espèce qui tiendrait – je vous le propose officiellement – le juste milieu entre l’homme et le singe, race inférieure non pas ascendante, mais parallèle, et qui serait à l’espèce humaine ce que le vicaire est au curé, le clergé à l’évêque ou, dans une société bien organisée, le pauvre au riche.

L’homme resterait ainsi le centre de l’univers.

C’est une théorie nouvelle, direz-vous, oui, mais une théorie qui laisse la question ouverte et ne pousse pas trop brutalement les portes du sanctuaire où nous devons laisser la vérité inviolée.

Rien, ajoutait-il, ne nous permet de trancher définitivement la question aujourd’hui. La preuve n’est pas faite. Ce qu’on apporte sont des indices insinuateurs, je le veux bien, mais des indices sournois, incomplets, et je crois exprimer l’avis du plus grand nombre en affirmant que les vrais savants ne se rendront qu’à l’évidence, c’est-à-dire lorsqu’un des nôtres viendra nous dire : « J’ai vu de mes yeux, j’ai touché de mes mains le pithecanthropus erectus. »

« Je suis celui-là, cria Levrai, ne pouvant taire plus longtemps la vérité qui bondissait de son cœur à ses lèvres ; je l’ai vu, je l’ai touché, je lui ai parlé, je l’ai même tué ! »

Le reste se perdit dans les murmures et l’indignation générale.

« Il est fou, » disaient les plus charitables.

Les huissiers s’approchèrent avec douceur ; on l’emmena ; il se laissa faire, se repentant déjà du scandale qu’il avait causé. Ce ne fut que dans le cabanon où les Frères de la Charité l’enfermèrent qu’il se rendit enfin compte de la réalité.

Les soins les plus affectueux, les traitements les plus persuasifs ne parvinrent jamais à se rendre maîtres de sa folie et, bien des années après, son gardien, plus compatissant qu’ironique, disait encore aux visiteurs qui s’apitoyaient sur le sort de cet homme doux et taciturne :

« Celui-là, c’est l’homme qui a vu la vérité. »
 
 

 

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(Grégoire Le Roy, Joe Trimborn, nouvelles, Paris : Eugène Figuière & Cie, 1913)