XII

 

ANTICIPATIONS

 
 

À présent, c’était Pitoulet qui, de nous deux, se montrait de sang-froid. Assis dans son cabinet de travail, il s’éventait avec satisfaction, à l’aide d’un journal déplié. Moi, je me sentais fort mal à l’aise. Comme il fredonnait, je lui dis :

« Savez-vous bien que l’affaire peut s’aggraver ?

– Pas pour vous, n’est-ce pas ? fit-il d’un ton sarcastique. Vous avez cherché à tirer votre épingle du jeu. Soyez tranquille : je n’irai pas l’y remettre. »

Je pris une attitude mécontente et glacée. Alors, il se jeta dans mes bras :

« Pardonnez-moi, mon cher Cabri. Je connais votre dévouement, votre bonté. Vous m’en avez donné trop de preuves. Mais je ne pouvais plus supporter ce Trypax. Il était devenu impossible. Songez qu’il me martyrisait depuis deux heures quand vous êtes arrivé ; qu’il avait commencé de fouiller dans mes papiers, qu’il allait livrer à la publicité une série de formules secrètes et sublimes !

– Mais enfin, a-t-il complètement, définitivement cessé d’être ?

– Il s’est évanoui dans l’infini et pour l’éternité.

– La police va revenir. Que répondrez-vous ?

– Toujours la même chose : qu’il est parti. C’est la vérité. L’expérience ne laisse aucune trace. Je vais jeter au feu ce qui reste des vêtements et fondre au four électrique les objets métalliques que je viens de recueillir.

– Savez-vous, mon cher maître, que vous êtes effrayant ?

– Philosophe, ami Cabri. L’homme n’est qu’une ombre, l’ombre d’une ombre, ainsi qu’il vient de vous être démontré. Je ne tenais pas à faire intégralement cette preuve. Je suis pacifique, même timide. Mais devant la machine, œuvre de mon génie, je retrouve ma fierté, mon orgueil. Lorsque j’ai aperçu Trypax sur le plateau, j’ai cru voir un scorpion sur une page de Montaigne : j’ai chassé la matière qui souillait l’esprit. J’ai fait disparaître un homme, soit. Cela ne m’empêche pas de tendre, de toutes mes forces, au bonheur de l’humanité. J’orienterai vers ce but sacré ma découverte, grosse d’applications morales et pratiques. Je vais m’attacher à trouver le moyen de prolonger au gré de la volonté ces changements d’état provisoires. Je vous avoue que l’état pâteux ne me semble guère susceptible de réalisations utiles. C’est plutôt une sorte d’intermède comique. Mais l’état brumeux, bien discipliné, semble offrir les plus belles promesses, surtout s’il devient possible de se diriger sans encombre en sens inverse d’un vent moyen.

D’abord, quel bienfait moral ! Sachant qu’il est devenu possible de pénétrer partout sous forme d’ombre, d’être observé sans le savoir, chacun de nous s’attachera à vivre, chez soi comme en public, selon les règles de la morale. Tous les citoyens deviendront des sages, habitant tous une maison de verre.

Mais surtout, quel bienfait pratique ! Combien faciles et charmants deviendront les déplacements, les voyages ! Nulle fatigue au cours de la route, nulle compression dans les wagons. Une sensation de légèreté perpétuelle. Puis, à l’arrivée, solidification. Des sociétés anonymes se fonderont, qui installeront des transmutateurs aux carrefours, sur les places, sur les quais des gares – ainsi que l’on voit aujourd’hui parsemés les distributeurs automatiques. Il s’ensuivra rapidement une transformation complète des moyens de communications : j’imagine volontiers le voyageur brumeux introduit dans une sorte de tube pneumatique, qui le projettera aux plus lointaines distances. Je pressens également une révolution dans la thérapeutique : il semble que l’état brumeux doive faciliter grandement le diagnostic et le traitement des maladies ; quant aux interventions chirurgicales, un jeu ! Il importerait toutefois, à mon sens, de ne pas divulguer, d’abord, à l’étranger les résultats de ma découverte. Songez combien, en cas de conflit armé, notre service de renseignements et notre organisation de combat gagneraient en merveilleuse souplesse : il serait loisible à l’officier brumeux de traverser les lignes ennemies, d’assister aux conseils de guerre, de rapporter sans difficulté des éclaircissements sans prix ; il serait possible, en cas de mouvements de troupes, d’entasser, sans limite de nombre, soldats et chevaux dans les trains militaires. On hausserait les épaules en lisant le vieil avis des fourgons : 40 hommes, 8 chevaux ; 40.000 hommes, 8.000 chevaux : voilà ce qu’on pourrait y introduire, car ils seraient embarqués brumeux, et solidifiés au débarquement. Si l’on pouvait enfin réaliser des expériences parallèles dans le règne végétal et minéral, ce serait alors un renversement absolu des conditions de la vie terrestre : rocs nébuleux, nues solides, arbres mous, tout ce qui existe sur le globe serait à la merci de la volonté humaine.

Ainsi, peu à peu, gravissant les degrés des découvertes successives, la Science pénètre mieux la Nature, et un jour arrivera, un jour où, logée au sein même de l’Être, elle se confondra avec l’Univers, elle sera l’Univers lui-même se connaissant, elle sera la Conscience du monde ! »

Pitoulet, grandi, lyrique, vaticinait. Mais, tout en l’admirant, je songeais qu’il valait mieux désormais, pour moi, ne plus me trouver mêlé à ses affaires et revenir habiter dans mon logis des Ternes. Je pris habilement le prétexte de mes fiançailles renouées, pour représenter qu’il me fallait soigner ma mise, et que tous mes costumes, tout mon linge se trouvant chez moi, je me voyais obligé…

« Vous n’allez pas m’abandonner ? demanda-t-il anxieusement.

– Y pensez-vous, mon bon maître ? Trop de liens cordiaux nous unissent, protestai-je, sans trop savoir si j’étais sincère ou non. Mais j’accompagne, ce soir, la famille Bic au théâtre. Je viendrai vous voir demain matin et nous déjeunerons ensemble.

– Ah ! merci ! »

Je le quittai non sans soulagement, car je craignais à chaque instant de voir la police faire irruption et nous arrêter tous deux. Je pressentais de graves complications et ne formais qu’un souhait : m’y soustraire. Que ceux qui n’ont jamais été fiancés me jettent la première pierre ! Pouvais-je supposer que l’aventure allait se dénouer d’une façon si brutale et si imprévue ?
 

(À suivre)

 
 

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(Henri Falk, in Mercure de France, vingt-huitième année, n° 461, 1er septembre 1917 ; repris en volume sous la signature de Paul Plançon et Henri Falk, et sous le titre : La Fantastique Invention de César Pitoulet, roman extraordinaire, Lyon-Brotteaux : Edition Filmagazine, 1939. Illustration extraite de Jugend, 1917)