LES MYSTÈRES DE LA ZOOLOGIE

 

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Le Monstre de la Tombe-Issoire

 
 

Il faut croire que la nature ne nous a pas encore livré tous ses secrets. Combien d’animaux mystérieux, combien d’êtres étranges, inconnus de nous, peuplent encore les forêts de l’Afrique centrale ou du Brésil, et les abysses de l’Atlantique ou du Pacifique ?

Je ne parlerai pas du trop fameux serpent de mer. Aussi bien, nous ne sommes encore qu’au mois de janvier, et la tradition journalistique nous enseigne que cet animal aquatique ne commence à dérouler ses anneaux kilométriques à la surface des océans qu’au début des vacances parlementaires.

Mais je vous étonnerai bien en vous révélant une horrifique histoire, qui n’est éloignée de nous ni dans le temps, ni dans l’espace, puisqu’elle s’est passée en 1894, dans le quartier de la Tombe-Issoire, à Paris.

Or donc, durant toute l’année 1893, on avait signalé à la préfecture de police la disparition inexplicable de nombreux habitants du quartier. Et ces disparitions n’avaient fait que s’ajouter à d’autres disparitions plus anciennes.

Tous les trois ans, depuis fort longtemps et durant la période du 20 au 30 mars, un citoyen ou une citoyenne, un civil ou un militaire, se volatilisait sans laisser la moindre trace !

En mars 1867, au lendemain de la guerre du Danemark, un artilleur de la 43e batterie du 4e régiment, au moment de se diriger vers le polygone de Vincennes, disparut subitement. On estima généralement que le métier des armes lui convenait mal, et on le condamna pour désertion, par contumace.

En mars 1864, on avait déjà porté déserteur un soldat du 76e de ligne, qui ne s’était pas présenté à l’appel du soir.

En mars 1861, un médecin homéopathe devint subitement introuvable, et ses confrères allopathes du quartier furent les seuls à ne pas être troublés par cette inquiétante disparition.

En mars 1858, ç’avait été le tour d’un aplatisseur de cornes. (?)

En mars 1855, c’était une polisseuse ; en mars 1852, un journaliste républicain, que l’opinion publique accusa Badinguet d’avoir envoyé mourir à Lambessa ; en 1849, un bombeur de verres (?) vit sa disparition imputée à crime à… Barbès ; en 1846, on accusa un membre des banquets réformistes d’avoir également supprimé un perruquier.

J’abrégerai cette liste. Aussi bien, depuis les temps les plus reculés, cette disparition trisannuelle alimentait-elle la chronique des barbiers et des portières de la Tombe-Issoire.

On s’explique donc l’émotion qui secoua progressivement ce malheureux quartier, lorsque l’année 1893 vit se multiplier étrangement ces étranges disparitions.

Le préfet de police, ému à son tour, décida d’organiser une surveillance active, dont la direction fut confiée à M. L…, l’un des plus fins limiers de la Boîte.

Or, un beau jour, au début de l’année 1894, l’un des régents de la sûreté entendit tout à coup, à trois heures et dix-neuf minutes du matin, – trop de précision ne saurait nuire, – un chant mélodieux et lointain, qui semblait sortir comme par miracle des entrailles de la terre.

Il aperçut bien vite quelque chose d’aussi singulier, et ce quelque chose était une ouverture circulaire de trente-quatre centimètres de diamètre – trente-quatre exactement, – située juste au-dessus de la rue (?), à un endroit où, il en était certain, elle n’existait pas la veille au soir.

Surpris et intrigué, l’agent préfectoral se dissimula sous une porte cochère, et attendit.

Il n’attendit pas longtemps.

Mais ici, je demande la permission de citer, et je reproduis donc un extrait du récit publié par un de nos confrères, le jeudi 8 février 1894 :
 

« Bientôt arriva, du côté de Montsouris, un jeune homme qu’à son allure et à son costume il reconnut pour un de ces laborieux enfants du Limousin qui, chaque année, désertent les chaumières de leur pays natal pour venir construire les palais de la grande ville. »
 

Donc, le laborieux enfant du Limousin marchait à pas lents, rêvant sans doute aux châtaigniers de son pays natal, quand il ouït les chants mélodieux et souterrains.

À mesure qu’il approchait du trou mystérieux et mélodique, sa course devenait de plus en plus rapide, et il arriva au but avec une telle vélocité, que les cris de l’agent préfectoral embusqué sous une porte cochère ne l’empêchèrent pas de s’engouffrer littéralement dans la funèbre ouverture.

Alors, l’agent préfectoral, après avoir tiré en l’air un coup de revolver et lancé d’un sifflet strident un appel à ses collègues, suivit dans le trou mystérieux le laborieux enfant du Limousin.

Six agents de renfort arrivèrent au pas de course. On n’entendait plus le chant mélodieux, mais les bruits sourds d’une lutte acharnée montaient d’une grande profondeur.

Et maintenant, je vais citer derechef, car vous ne me croiriez peut-être pas.

Préparez-vous donc au plus horrible spectacle.
 

« La rapidité vertigineuse qui entraînait les braves agents sur une pente presque à pic ne les empêcha pas de mettre en incandescence des lampes Edison dont ils étaient munis.

À cette clarté, rivale de celle du gaz de la Compagnie Parisienne, ils découvrirent un spectacle horrible.

Le jeune et brave enfant de la Creuse, terrassé et étendu sur le dos, râlait sous les étreintes d’un monstre, dont l’aspect inconnu glaça les agents de terreur.

C’était une masse vivante, de forme à peu près sphérique, hérissée d’aspérités couvertes de poils d’un fauve tirant sur le noir.

Elle était de la taille d’un chien terrier de première force.

Huit bras articulés et terminés par une griffe formidable étaient enfoncés dans le corps de la malheureuse victime d’un dilettantisme outré.

On ne voyait que le dessus de la tête, dans laquelle disparaissait le visage du pauvre Limousin.

La bête était occupée à lui manger le nez. »
 

Je reprends mon résumé.

L’agent préfectoral gisait, évanoui, dans un coin du caverneux repaire habité par le monstre sanguinaire.

Les six collègues firent feu en même temps, et trente-six balles – six par agent – traversèrent le corps de cet animal meurtrier.

Le monstre se releva et, se tenant avec peine sur cinq pattes, il croisa les trois autres sur sa poitrine velue, « ensanglantée d’un liquide verdâtre » (sic), et, après avoir poussé plusieurs cris sonores et inarticulés, il expira.

Justice était faite. Mais le plus fort restait à faire. Il fallait ranimer l’agent préfectoral évanoui, et l’aider à revenir vers la lumière et la vie normale, où l’attendaient les soins d’un praticien expérimenté. Il fallait ensuite remonter au jour le cadavre du brave enfant de la Creuse, pour lui assurer une sépulture décente. Il fallait enfin remonter le corps du monstre.

Notre confrère de 1894 note ici :
 

« Le trou existait encore, heureusement. »
 

Heureusement, en effet, car s’il eût disparu comme s’éteignait le Monstre de la Tombe-Issoire, les six collègues, l’agent préfectoral évanoui, le cadavre ensanglanté et défiguré du laborieux enfant du Limousin, et, naturellement, le corps de la bête sanguinaire et mélodique à huit pattes munies d’articulations et terminées par des griffes, tout ce monde-là, dis-je, serait encore au fond de la caverne, et nous n’aurions jamais connu la fin – ni le commencement aussi, d’ailleurs – de cette terrifiante aventure.

Donc, le trou existait encore.

Les sept collègues entreprirent d’abord une ascension laborieuse, qui devait les conduire vers le jour, les secours et le commissaire de police.

Ils ne parvinrent au bord du fameux trou qu’au bout de quatre heures vingt-sept minutes d’efforts, ainsi que leur rapport en fait foi.

Il y avait vraisemblablement parmi eux un chronométreur qui ne perdait pas le nord, si j’ose dire. Et aussi sans doute un arpenteur, comme on va voir.

À l’aide d’un système de câbles et d’échelles, mesurant exactement 82m 75, ils redescendirent dans l’antre du crime et en remontèrent à grand-peine les deux cadavres.

Le commissaire de police identifia le laborieux enfant du Limousin. Un docteur ès-sciences naturelles identifia le monstre mélodique et sanguinaire.

C’était une araignée géante (Arachnis gigans) dont on croyait la race disparue depuis l’époque quaternaire !

Il est évident, – c’est notre confrère de 1894 qui l’affirme, – il est évident que quelques individus se sont perpétués dans les galeries inférieures des catacombes !

Le cadavre de l’araignée fut installé, après un empaillement très soigné, au Muséum d’Histoire naturelle, – où je n’ai pas encore eu le temps de l’aller contempler, ce que je me promets de faire un prochain jour de loisirs…

Mais voici le bouquet. Notre confrère de 1894 termine ainsi son information zoologique :
 

« Une première perquisition opérée au domicile de cet insecte formidable a amené la découverte de cinq cent quatre-vingt-sept squelettes, ce qui, approximativement, fait remonter sa naissance à l’an 51 de l’ère chrétienne. »
 

Outre ?

Enfin, après avoir consciencieusement relaté l’histoire du monstre et sa mort, notre confrère s’est dit qu’il avait oublié un détail essentiel, et il a repris la plume pour rédiger ce savoureux post-scriptum :
 

« Il n’est pas sans intérêt de rappeler que le nom donné à ce quartier de la Tombe-Issoire vient d’un géant, mesurant deux mètres trente centimètres qui y avait été enterré. »
 

Je vous le demande, amis lecteurs, n’est-il pas vrai que le Monstre de la Tombe-Issoire laisse loin derrière lui les Mystères de Glozel ?

Et vous, mes chers confrères, faisons ensemble une constatation décevante pour notre amour-propre.

Nous ne sommes plus à la taille de nos glorieux aînés, et le journalisme est un art qui a singulièrement baissé depuis 1894 !
 
 

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(Louis Perceau, in La Lumière, hebdomadaire d’éducation civique et d’action républicaine, deuxième année, n° 37, 21 janvier 1928 ; illustration d’Ernest Griset pour « The Spider and the fly, » in J. W. Elliott, National Nursery Rhymes and Nursery Songs, London : George Routledge & Sons, [1870])

 
 
 

 

EUGÈNE GAILLET : LE MONSTRE DE LA TOMBE-ISSOIRE

 

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Depuis une époque très reculée, on constatait dans le quartier de la Tombe-Issoire la disparition périodique de quelque habitant du XIIIème ou du XIVème arrondissement.

Les recherches les plus minutieuses avaient été faites ; des enquêtes, conduites avec une habileté sans pareille, avaient eu lieu ; les plus fins agents de la police de sûreté n’avaient rien découvert.

Ainsi, en 1846, un perruquier avait disparu ; on attribua sa mort à un membre des banquets réformistes, mais ce n’était qu’une simple présomption ; en 1849, un bombeur de verres ne donna plus de ses nouvelles, on accusa Barbès de l’avoir mis à mort ; en 1852, un journaliste républicain ayant cessé de voir ses parents et ses amis, on le supposa expédié et mort à Lambessa ; en 1855, ce fut le tour d’une polisseuse ; en 1858, d’un aplatisseur de cornes ; en 1861, d’un médecin homéopathe. Un soldat du 76ème de ligne manqua à l’appel en 1864 ; trois ans plus tard, après la guerre du Danemark, un artilleur de la 43ème batterie du 4ème régiment disparut également au moment où il allait partir pour le polygone de Vincennes.

Successivement, et toujours dans les trois ans, un habitant de ce quartier, qu’il appartînt à l’un ou l’autre sexe, disparaissait en laissant sa famille plongée dans l’anxiété, le mystère et le deuil !

On avait simplement constaté que c’était dans les premiers jours du printemps, du 20 au 30 mars, qu’avaient lieu ces faits aussi étranges qu’inexpliqués.

Enfin, le préfet de police, s’étant ému de cet état de choses, organisa une surveillance active, dont la direction fut confiée à M. L…, l’un des plus fins limiers de son administration.

Les efforts combinés de plusieurs agents zélés furent bientôt couronnés de succès.

Il faut dire aussi qu’une certaine perturbation était survenue dans la périodicité de ces faits sinistres pendant ces dernières années.

Un très grand nombre d’individus, dont on n’avait pu constater l’identité, avaient complètement disparu pendant l’année précédente, et, depuis ce temps, c’était à intervalles irréguliers que l’on constatait de nouvelles absences.

Un jour, – on peut vérifier le fait dans les bureaux de la Préfecture, – un des agents de la sûreté entendit, à trois heures et dix-neuf minutes du matin, un chant lointain et mélodieux qui semblait sortir des entrailles de la terre ou d’une bouche d’égout.

Il prêta l’oreille et s’aperçut que c’était par une ouverture à peu près circulaire de trente-quatre centimètres de diamètre que ces sons s’échappaient.

Cette ouverture se trouvait juste au-dessus de la rue et n’avait pas encore été signalée.

Du témoignage des habitants du quartier, elle n’existait pas la veille.

Surpris par ce fait, l’agent s’embusqua au coin d’une porte et attendit.

Bientôt arriva, du côté de Montsouris, un jeune homme qu’à son allure et à son costume il reconnut pour un de ces laborieux enfants du Limousin qui, chaque année, désertent les chaumières de leur pays natal pour venir construire les palais de la grande ville.

Le jeune maçon marchait lentement, quand il commença à entendre les chants souterrains.

Au fur et à mesure qu’il approchait, sa course devenait plus rapide, et il arriva avec une telle vélocité que, malgré les cris de l’agent, il s’engloutit dans la funèbre ouverture.

N’écoutant que sa bravoure, l’agent le suivit en tirant en l’air un coup de revolver et poussant en même temps un vigoureux coup de sifflet.

Au signal, six de ses camarades arrivèrent et n’hésitèrent pas à pénétrer à sa suite dans l’excavation mystérieuse.

Les chants avaient cessé, mais l’on entendait, à une grande profondeur, les bruits sourds d’une lutte acharnée.

La rapidité vertigineuse qui entraînait les braves agents, sur une pente presque à pic, ne les empêcha pas de mettre en incandescence des lampes Edison dont ils étaient munis.

À cette clarté, rivale de celle du gaz de la Compagnie Parisienne, ils découvrirent un spectacle horrible.

Le jeune et brave enfant de la Creuse, terrassé et étendu sur le dos, râlait sous les étreintes d’un monstre, dont l’aspect inconnu glaça les agents de terreur.

C’était une masse vivante, de forme à peu près sphérique, hérissée d’aspérités couvertes de poils d’un fauve tirant sur le noir.

Elle était de la taille d’un chien terrier de première force.

Huit bras articulés et terminés par une griffe formidable étaient enfoncés dans le corps de la malheureuse victime d’un dilettantisme outré.

On ne voyait que le dessus de la tête, dans laquelle disparaissait le visage du pauvre Limousin.

La bête était occupée à lui manger le nez.

Le premier agent gisait dans un coin de la cavité, ou plutôt de la caverne qu’habitait le monstre sanguinaire.

Bientôt remis de leur surprise, les agents firent feu de leurs revolvers, et trente-six balles traversèrent le corps de cet animal meurtrier.

Frappé à mort, il se releva, et se tenant avec peine sur cinq de ses pattes, il croisa les trois autres sur sa poitrine ensanglantée d’un liquide verdâtre, poussa des cris sonores et inarticulés ; enfin, il expira.

Deux agents entreprirent alors de le remonter vers la terre ; mais, malgré leurs efforts, ils n’y parvinrent qu’au bout de quatre heures vingt-sept minutes, ainsi qu’ils l’ont consigné dans leur rapport.

Le trou subsistait encore, heureusement.

À l’aide d’un système de câbles et d’échelles, mesurant une longueur de 82 m. 75, ils parvinrent à redescendre au lieu du crime.

Le Limousin était mort, mais le premier agent était revenu à la vie.

Les sept agents montèrent à grand’peine en emportant les deux cadavres.

Un commissaire de police et un médecin arrivèrent en toute hâte.

Le premier constata l’identité de la victime ; le médecin reconnut que l’animal étendu devant lui était une araignée de la plus grande espèce (Arachnis gigans) ; on croyait la race de cet animal disparue depuis la période quaternaire.

Il est évident que quelques individus se sont perpétués dans les galeries inférieures des catacombes.

Une première perquisition opérée au domicile de cet insecte formidable a amené la découverte de cinq cent quatre-vingt-sept squelettes, ce qui, approximativement, fait remonter sa naissance à l’an 51 de l’ère chrétienne.

Le cadavre de l’araignée a été transporté au Muséum d’Histoire naturelle, où il est maintenant installé, après avoir subi un empaillement très soigné.
 

Eugène GAILLET.

 
 

P.-S. — Il n’est pas sans intérêt de rappeler que le nom donné à ce quartier de la Tombe-Issoire vient d’un géant, mesurant deux mètres trente centimètres, qui y avait été enterré.
 
 

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(Eugène Gaillet, in Le Journal des Deux-Mondes, volume 1, n° 5, 11 février 1888 ; repris dans L’Intransigeant illustré, cinquième année, n° 178, jeudi 8 février 1894, et dans La France, supplément littéraire illustré, troisième année, n° 110, jeudi 8 février 1894 ; in La Petite Gironde, supplément illustré, première année, n° 43, vendredi 2 décembre 1898 ; in L’Illustré national, première année, n° 43, dimanche 4 décembre 1898 ; in Mémorial d’Amiens et du département de la Somme, supplément illustré, première année, n° 38, dimanche 4 décembre 1898 ; in Écho des marchés du Centre, supplément illustré, première année, n° 20, dimanche 4 décembre 1898)