LES HALLUCINATIONS DE L’OCÉAN

 

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Le Serpent fantôme

 
 

Cet étrange récit me fut fait par le commandant Devillod, à bord du paquebot Floride, des Chargeurs Réunis, un soir que nous venions de dîner ensemble à la salle à manger et qu’il m’avait emmené dans sa cabine pour y prendre le café.

À table, durant le repas, la conversation avait beaucoup roulé sur le fameux serpent de mer, cet animal monstrueux et légendaire, affirmé par les uns, nié par un plus grand nombre, et qui, s’il n’est pas un mythe, a toujours échappé à la capture. Comme d’habitude, à côté de quelques passagers convaincus de son existence, les autres avaient fait chorus pour s’amuser à leurs dépens et railler leur naïveté. Bref, le dîner s’était terminé sans que personne se fût mis d’accord sur cet énigmatique et troublant sujet.

Ce fut alors que le commandant me demanda de l’accompagner chez lui.

Après m’avoir offert un excellent cigare, il me dit d’un ton soucieux :

« Vous avez dû remarquer, n’est-ce pas, que je n’ai pas bronché durant toute cette discussion du serpent de mer ? C’est que j’ai pour cela des raisons, et de bonnes, comme vous allez en juger… »

Il prit un temps, me versa un verre de fine champagne, et poursuivit :

« Le serpent de mer existe. Moi qui vous parle, je l’ai vu, et de tout près ! Mais je ne veux pas, je ne peux pas le dire… Vous me comprendrez tout à l’heure… Oh ! C’est une vieille histoire : cela se passait il y a une vingtaine d’années. J’étais second-maître à bord du Neptune, un steamer qui faisait le service entre le Cap et les ports anglais. Pendant un voyage, j’avais lié connaissance avec un des passagers, un de nos compatriotes nommé Lefébure. C’était un jeune homme chargé d’une mission scientifique, et qui retournait en Angleterre avec toute une collection de pierres et d’oiseaux recueillie sur le continent noir. Je le revois encore… Un garçon blond, intelligent, mais très casse-cou, un peu ce qu’on appelle chez nous une forte tête !

À la suite d’un grain qui dura quarante-huit heures, notre navire fut immobilisé par je ne sais plus quelle avarie. Je crois qu’il s’agissait du gouvernail. Et il y en avait pour jusqu’au lendemain au moins ! Chacun s’arrangeait donc pour supporter de bon cœur ce contretemps fâcheux, quand mon Lefébure me rejoint et me propose dans un coin une expédition invraisemblable ! Ne voulait-il pas profiter de l’arrêt forcé du Neptune pour aller faire une moisson d’algues dont on apercevait des bancs immenses à un kilomètre de là, et pêcher dans les grands fonds avec un appareil de son invention ?

Je commençai par refuser net. Je n’avais pas qualité pour emprunter un canot du bord au service d’une excursion, et il m’était du reste absolument interdit de m’écarter du bateau. Mais mon homme insista, supplia, enfin fit tant et si bien que je me laissai attendrir. Toutefois je décidai, afin de me soustraire à une punition certaine si l’on s’apercevait de ma fugue, que cette bizarre partie de pêche aurait lieu la nuit, à l’heure où tout, sauf les gens de quart, dormirait sur le Neptune.

Nos dispositions furent bientôt prises, et, vers minuit et demi, j’attendais Lefébure à l’arrière. Le petit canot était paré ; je le descendis sans bruit et nous y sautâmes. La mer était d’un calme délicieux, avec des ondulations phosphorescences qui nous entouraient comme des franges de mercure. J’avais pris les avirons et filais bon train vers les fameux bancs d’algues, avec mon camarade assis au gouvernail. La silhouette nocturne du Neptune s’éloigna rapidement, dressée sur un ciel opaque où des nuages démasquaient par moments une lune presque pleine.

Au bout d’un quart d’heure de nage, nous commençâmes de rencontrer les premières végétations. Le silence, à cet instant, était complet, solennel ; nous n’étions éclairés que par la phosphorescence des flots et par l’astre pâle qui se dévoilait à brefs intervalles. J’avais ramené mes rames à l’intérieur de l’embarcation. La houle très légère nous portait et Lefébure ravi déroulait déjà sa sonde, quand nous heurtâmes doucement quelque chose.

Je crus à un écueil et, me penchant, je m’efforçai de distinguer l’obstacle.

«  Qu’est-ce que c’est ? me demanda Lefébure, occupé à ses opérations.

– Sans doute un îlot. »

D’un coup d’aviron, j’avais forcé le canot à s’écarter, et, durant quelques minutes, nous fûmes tranquilles. Cependant, nous dérivions sensiblement, et voilà qu’après avoir parcouru un bout de chemin, nous touchâmes une seconde fois.

Très intrigué, je profite d’une éclaircie où la lune illumine vivement la mer, et regarde mieux ce qui nous arrête ainsi… J’avais l’idée d’une ceinture de récifs… Lefébure aussi cherche à se rendre compte. À genoux contre le bordage, il me montre un relief sombre le long de notre canot.

« Voyez donc, Devillod… C’est curieux, on dirait que cela se continue sur une grande distance ! »

En effet, à droite et à gauche, nous discernions maintenant, très nette sur le fond plus clair des flots, une sorte de colline noirâtre assez étroite, qui zigzaguait au loin, avec des replis demi-circulaires.

J’allongeai un bras par-dessus le bord et tâtai ce singulier écueil… Oh ! quelle sensation fut la mienne ! Je ne saurais vous la traduire… Ce que je venais de toucher, ce n’était pas de la pierre, mais un pelage rude, aux poils serrés et durs, une espèce de crinière.

Je retirai si vivement ma main que Lefébure s’en aperçut.

« Quoi donc, est-ce que vous êtes blessé ? »

Sur le moment, je ne répondis pas : je regardais l’étonnante chose qui s’étendait devant nous. Toutes sortes d’histoires, que j’avais encore dans les oreilles pour les avoir entendues à la veillée, m’envahissaient la mémoire. Je venais de penser brusquement au serpent de mer, à ce serpent fantôme qui se laisse entrevoir parfois et que nul n’a jamais pu approcher. On m’avait conté que des navigateurs dignes de foi certifiaient l’avoir aperçu, non seulement dans le vieux temps, mais aussi de nos jours : le capitaine M’Quhae, du Dædalus, en 1848 ; plus tard, les officiers de l’Osborne, puis le capitaine Tuits, qui affirmait l’avoir rencontré dans les parages de Long-Island, en 1890. Tous avaient dessiné l’étrange animal, dont la taille variait, selon eux, entre 20 et 80 mètres. (1)

Sans nier complètement l’existence du monstre, j’avais toujours eu quelques doutes à ce sujet, car je me méfie instinctivement du mystère. Mais le contact de cette fourrure courte, qui rappelait celle du phoque, le déroulement interminable de ce corps si long dont on devinait les méandres à demi submergés par l’eau, me glaça. Je n’avais pas besoin de réfléchir pour être sûr : c’était lui ! Il me semblait qu’une voix impérieuse m’eût soufflé à l’oreille cette certitude absolue.

« Le serpent de mer ! » murmurai-je à mon compagnon, en frissonnant malgré moi.

Lefébure s’était relevé ; il eut un rire.

« Hein ? Le serpent de mer ?… Ça, le serpent de mer ?… Comme si ça existait, cette machine-là ! Attendez un peu, vous allez voir ce que j’en fais, de votre serpent ! Vous ne voyez donc pas que c’est tout simplement une traînée de sargasses agglomérées, qui nous barrent le chemin ? »

Avant que j’eusse pu prévenir son geste, il empoignait à deux mains un de ses avirons. L’utilisant comme une massue, il frappa à coups redoublés le noir objet qui reposait, mollement bercé par les flots.

Alors, ce qui se passa… je ne l’oublierai jamais ! Non, je n’oublierai jamais ce tressaillement qui agita soudain le corps immobile. Ce fut comme une crispation qui courut d’une extrémité à l’autre, et la bête, – car c’en était une, c’était le serpent, je ne m’étais pas trompé ! – contractant brusquement ses vertèbres innombrables, plongea sous notre barque au milieu d’un bouillonnement d’écume.

Je m’étais emparé de la seconde rame, j’arrachai à Lefébure celle dont il se servait, et me disposais à fuir, quand nous aperçûmes près de nous une effrayante apparition : une tête énorme, plate et allongée, éclairée de deux yeux pâles qui brillaient avec une fixité d’ampoules électriques. Cette tête fantastique se balançait au bout d’un cou flexible qui lentement, lentement, émergeait des vagues. Nous assistions, médusés, paralysés en quelque sorte, à ce spectacle digne des temps préhistoriques, sans avoir la force de nous arracher à la contemplation horrifiante. Enfin, je ramassai toute mon énergie, m’arc-boutai sur le fond de l’embarcation, et commençai à ramer. Mais la tête gigantesque planait maintenant au-dessus de nous, couvrant de son ombre le canot tout entier. Dans un éclair, je la devinai qui passait en sifflant près de moi ; le reflet des prunelles lumineuses m’éblouit, j’entendis mon compagnon pousser un cri terrible : la bête, d’un mouvement rapide, enlaçait celui qui l’avait frappée et l’emportait. Soulevé comme une plume, tout petit, perdu dans la masse de l’énorme corps, Lefébure battit l’air un instant de ses quatre membres. Un choc violent me renversa.

Quand je me relevai, à demi étourdi, sur mon banc, Lefébure avait disparu. Je distinguai dans le brouillard de l’éclairement lunaire un reptile long d’une quarantaine de mètres, qui s’éloignait vertigineusement, tantôt plongeant, tantôt nageant à la surface. Le monstre s’évanouit à l’horizon… Je restai quelque temps encore à cet endroit pour tâcher de retrouver mon malheureux camarade : ce fut en vain !

Je regagnai le Neptune et rentrai à bord sans être remarqué. On crut que Lefébure était tombé accidentellement à la mer ; nul n’a jamais su le secret de sa mort : vous êtes le premier à qui je le confie ! »

Le commandant Devillod se tut et passa une main sur son front, comme pour en effacer une vision obsédante. Il vida d’un trait son verre de cognac.

« Vous pouvez maintenant, ajouta-t-il, conter cette tragique aventure. Après tout, elle est si vieille que je n’ai plus guère de raisons de la garder pour moi seul !… Mais, en y réfléchissant bien, je ne sais trop si elle est de nature à prouver quoi que ce soit pour ou contre le serpent de mer.

Peut-être, en somme, n’ai-je été que le jouet d’un cauchemar, d’une de ces hallucinations terribles comme l’Océan nous en réserve si souvent… Et peut-être le serpent de mer que j’ai vu n’était-il, une fois de plus, que le serpent fantôme ! »
 

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(1) 83 mètres, d’après M. C. Renard.
 
 

 

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(Marcel Roland, in Journal des Voyages et des aventures de terre et de mer, n° 894, dimanche 18 janvier 1914 ; cette nouvelle a été reprise dans le Bulletin des Amateurs d’Anticipation Ancienne et de Littérature Fantastique, n° 20, Pâques 1998, puis, avec une postface de Philippe Gontier, dans Le Boudoir des Gorgones, revue de littérature étrange et fantastique, n° 1, Dijon : Les Aventuriers de l’Art Perdu, octobre 2001)