Il y a quelques jours, dit l’Éclair, M. Gieseck, représentant de M. Jamrack, le fameux marchand de bêtes fauves de Londres et grand pourvoyeur de tous les jardins zoologiques et toutes les ménageries européennes et américaines, amenait à Paris et livrait au jardin d’acclimatation un petit troupeau de six zèbres d’Abyssinie, un pingouin des îles Philippines et toute une volière d’oiseaux les plus rares et les plus variés.

Le soir même, M. Gieseck, en rentrant à son hôtel, rencontre un vieux berger du pays de Bade qui lui propose de lui vendre une chauve-souris gigantesque d’un des vieux bourgs de la Forêt-Noire, la signalant comme une bête fort malfaisante et dont on devait se défier, surtout pendant la nuit.

Ce brave homme affirmait que ce vampire avait déjà sur la conscience la mort d’un certain nombre d’enfants. Alléché par ce récit dramatique, M. Gieseck fit immédiatement l’acquisition du volatile, et le vieux berger s’en alla, non sans recommander une dernière fois à son client de tenir bien close la porte de la cage.

M. Gieseck, malheureusement, ne tint pas compte des avis du vieux Badois. Il partit samedi matin pour le Havre, emportant avec lui sa monstrueuse chauve-souris, et le soir même il prenait passage à bord du Steamboat qui devait le conduire à Southampton.

Habitué à vivre en bonne intelligence avec les tigres, les lions et les panthères, le représentant de M. Jamrack avait négligemment placé la cage de son vampire dans un coin de sa cabine, sans plus de soucis de son dangereux voisin. Vers deux heures du matin, après avoir aspiré les fraîches senteurs de la mer, M. Gieseck gagna son lit et se coucha.

Dimanche, le paquebot jetait l’ancre à Southampton : les voyageurs débarquèrent. Un d’eux manque à l’appel.

« Faites donc réveiller M. Gieseck, » dit le capitaine.

Un homme du bord descendit aussitôt à la cabine de l’Anglais.

Horrible spectacle ! l’infortuné Gieseck était étendu sur sa couchette, le visage blanc comme le drap qui l’enveloppait. Un épouvantable oiseau aux ailes membraneuses était littéralement collé contre la gorge du malheureux et suçait avec délices les dernières gouttes de sa veine jugulaire. M. Gieseck avait cessé de vivre. Le matelot affolé s’empressa d’aller prévenir le capitaine. Celui-ci descendit aussitôt et ne put que constater la mort de son passager.

Quant au vampire, on le chercha vainement. Le bruit, sans doute, l’avait effrayé, et il avait pris la clé des airs par le hublot de la cabine.
 
 

 

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(Anonyme, in Le Petit Marseillais, journal quotidien, cinquième année, n° 1533, vendredi 28 juin 1872 ; repris sous le titre : « Un Vampire, » dans Le Petit Journal quotidien, dixième année, n° 3475, mardi 2 juillet 1872)