CHAPITRE VI

 
 

La ligne de trible Ipse-Harraë est de construction fort défectueuse ; tous les voyageurs se mettent aisément d’accord sur ce point. Le nombre exagéré des relais pneumatiques existant dans cette partie de tube rend le trajet interminable et horriblement fatigant. Il fallut aux jeunes gens plus d’une heure pour arriver à destination.

C’est un peu au hasard que Kjoès avait choisi Herraë comme lieu de retraite, la rapidité avec laquelle il lui avait fallu décider l’enlèvement d’Éhio ne lui ayant guère permis de mûrir un plan. Il n’avait pas non plus mesuré la somme d’ennuis, de tracas, de bouleversements qui résulteraient pour lui et pour sa compagne de leur nouvelle situation. Peu à peu, l’exaltation qui l’aveuglait naguère s’étant dissipée, les difficultés lui apparurent insurmontables. Comment avait-il pu, lui, Kjoès, se lancer dans cette aventure sans issue ?

Un immense regret l’envahit soudain, le regret de tout ce qu’il venait d’abandonner : la vie facile, douce, sans heurt, sans fatigue, la grande voie toute droite, tracée devant les bons citoyens et où il leur suffit de marcher, pas même, de se laisser emporter (n’est-ce pas une voie mouvante ?) sans jamais être obligés de décider ni de choisir. Tel est le bienfait offert aux hommes par le dévouement des Vieux : une perpétuelle euphorie. Et c’est à cela qu’il avait renoncé volontairement ; pourquoi ? pour conserver auprès de lui une femme !…

Il regarda Éhio, debout à son côté sur le débarcadère du trible. Elle paraissait paisible et sans trouble, un peu lasse seulement. À n’en pas douter, elle acceptait passivement la situation ; en reniant la loi commune pour suivre Kjoès, elle n’avait fait que changer de maître. Tant qu’elle sentirait en lui un guide ferme, capable de vouloir pour deux, elle ne souffrirait pas.

Cette pensée fut pour le courage de Kjoès un stimulant inattendu ; elle le ranima. Insidieusement, l’orgueil chassait en lui la raison. Éhio lui était soumise comme l’enfant l’est à son magister ; il remplaçait pour elle l’autorité, l’usage, la tradition : il était son Vieux ! Ce rôle tutélaire de chef lui apparut soudain dans toute sa grandeur enivrante. Surmontant sa défaillance passagère, il se promit d’y être fidèle jusqu’au bout.

Avant toutes choses, un étranger qui arrive à Herraë doit se rendre à l’office de l’Identité. C’est là seulement qu’on peut se faire délivrer un permis de séjour et ce bon provisoire d’hébergement sans lequel l’individu non pourvu d’un emploi ne saurait se loger ni se nourrir.

Kjoès se fit donc conduire à l’office. La partie de cet édifice réservée au public est une immense salle sur laquelle s’ouvrent de nombreux guichets dont chacun recèle une machine parlante enregistreuse. Grâce à cet appareil, l’interrogatoire des intéressés se fait d’une façon automatique. À la requête du phono, Kjoès dut décliner son grand indicatif, dont la longue formule chiffrée exprime tous les renseignements concernant l’âge, le lieu de naissance, les professions et aptitudes, l’état de santé, le cœfficient de capacité physique et intellectuelle, le précédent domicile, la densité moyenne du système pileux, les signes particuliers, le voltage et le nombre approximatif des pores de la peau.

Cette formalité accomplie, le fugitif put aller s’asseoir parmi les autres émigrants sur un des sièges placés au centre de la salle. Pendant ce temps, de l’autre côté de la cloison, d’invisibles dignitaires statuaient sur son cas. Après une assez longue attente, il s’entendit appeler à l’un des guichets.

« Pourquoi votre arrivée à Herraë ne nous a-t-elle pas été annoncée ? lui fut-il demandé. Vous n’avez donc pas averti de votre déplacement les autorités d’Ipse ? »

Kjoès s’attendait naturellement à cette question. En principe, il est interdit de quitter une ville pour une autre sans en référer aux fonctionnaires de l’état-civil et de l’identité. C’est là une obligation très ancienne, souvenir du temps où les déplacements trop fréquents et sans contrôle pouvaient faire craindre quelque désordre. Depuis cette époque, l’humanité, assagie par la recherche de la Suprême Sérénité, a presque entièrement renoncé aux voyages. Chacun sait que la vie est, à peu de chose près, la même partout et qu’on ne gagne rien à se déplacer ; pourquoi gaspiller ses forces en d’inutiles exodes alors que l’on est si bien chez soi ? Hormis de rares individus, que les besoins de leur profession obligent de se rendre d’un point du globe à un autre, personne ne s’avise plus de courir le monde. Aussi, la vieille loi, devenue sans objet, n’est-elle plus observée de façon très stricte. À la question qui lui était posée, Kjoès répondit simplement qu’il n’avait pas eu le temps de satisfaire aux exigences du règlement, ayant été appelé à l’improviste au chevet d’un ami malade.

Après une courte hésitation, le téléphone parut accepter cette excuse. Un déclic se fit entendre au sein de l’appareil et Kjoès vit arriver, par une sorte de petite trappe, son permis de séjour dûment timbré, mais pourvu d’une note signalant l’irrégularité de sa situation. Un certain nombre de coupons alimentaires et une liste de logements vacants accompagnaient cette pièce.

En ce qui concernait Éhio, il ne fallait pas songer à demander pour elle l’établissement d’une fiche semblable. Outre que la jeune femme n’était pas, elle non plus, en règle avec les autorités municipales, la plus élémentaire prudence conseillait de ne point signaler sa présence à Herraë. Décliner son identité aux commis de l’état-civil, n’était-ce pas guider la police d’Ipse, dans le cas où celle-ci se serait mise à la poursuite de la fugitive ? Le fait semblait d’ailleurs fort improbable, la police, rendue à peu près inutile par la douceur des mœurs modernes, ayant depuis longtemps perdu l’habitude de se livrer à des efforts trop fatigants.

Cet incognito obligatoire n’allait malheureusement pas sans un gros inconvénient : Éhio ne figurant pas sur les contrôles d’Herraë, elle pouvait se procurer ni subsistance, ni logis, ni vêtements. Il lui faudrait donc partager l’habitation de Kjoès, et cela au mépris de toutes les convenances.

La liste des logis vacants, délivrée à Kjoès par le Bureau des entrées, ne comportait que des cellules de troisième catégorie, celles que l’on réserve, dans chaque ville, aux hôtes de passage. Ce mince détail, que d’ailleurs il aurait dû prévoir, plongea le jeune homme dans une tristesse démesurée.

Il comprit la cruauté de l’exil, châtiment jadis infligé à certains malfaiteurs dangereux. Herraë pouvait offrir à ses habitants une atmosphère parfaitement dosée, le bienfait d’une administration sans défaut, des maisons confortables, une alimentation conforme aux règles de l’hygiène et les mille plaisirs permis aux sens ou à l’esprit, il ne s’y sentait pas moins malheureux comme un enfant perdu.

Après avoir prié Éhio de l’attendre dans une pièce du Salon public, il commença la fatigante tournée, visitant tour à tour vingt logis, tous semblablement froids et hostiles. De guerre lasse, il arrêta son choix sur une demeure assez vaste, située dans un corps de bâtiment si haut que les derniers étages touchaient presque le toit transparent de la ville.

Selon la coutume, il dut inscrire son nom, suivi de son indispensable indicatif, sur les registres du gouverneur de section. Par contre, il négligea de mettre ce personnage dans la confidence de sa liaison et de lui révéler la nécessité où il se trouvait d’héberger une femme chez lui. Une particularité aussi anormale serait connue toujours assez tôt.

Délivré de ce souci, il alla ensuite rejoindre Éhio. Celle-ci, ébranlée par l’émotion autant que par les fatigues du voyage, était harassée. Kjoès lui-même se sentait fort las. Ils mangèrent tristement quelques tablettes de kolébi, puis gagnèrent leur nouveau logis.

Une longue séance de récupération, dans la salle d’hygiène, les remit un peu. Pourtant, ils s’endormirent côte à côte sur la même couche sans songer à s’étreindre.

Au réveil, Kjoès dut entreprendre une nouvelle démarche, celle-ci auprès des fonctionnaires de l’office du Travail. Sur toute la surface du globe, chaque citoyen est assujetti à l’exécution régulière d’une tâche en rapport avec ses aptitudes, et moyennant laquelle il acquiert le droit de participer aux mille avantages de la société moderne. Cette loi ne souffre aucune exception. Nul, au surplus, ne cherche à s’y dérober. Grâce au perfectionnement atteint de nos jours par les organismes mécaniques, le travail a fort heureusement perdu ce caractère de rebutante corvée qui le faisait considérer, jadis, comme une sorte de punition infligée à l’homme en souvenir de ses péchés. Hormis quelques cas extrêmement rares, le labeur n’est jamais pénible, encore qu’il y ait des fonctions moins engageantes que les autres.

Par son agencement intérieur, le bureau du Travail ressemblait trait pour trait à l’office d’état-civil. Kjoès dut subir une fois de plus l’interrogatoire des parleurs, puis satisfaire aux diverses formalités de l’identité. Quelques minutes plus tard, le service des affectations lui proposa un emploi à l’office de Répartition alimentaire.

On sait en quoi consiste cette besogne : il s’agit de contrôler, dans le sous-sol, le travail des Gouls. C’est une fonction assez basse, que les autorités de chaque cité réservent volontiers aux étrangers, sans toutefois la leur imposer formellement, et que personne n’accepte de très bonne grâce.

En toute autre circonstance, Kjoès eût protesté. Il fut sur le point de refuser, mais, à la réflexion, s’en abstint, dans la crainte d’attirer l’attention sur lui en soulevant des difficultés d’ordre administratif. Mieux valait essayer de conquérir, au prix d’un léger sacrifice d’amour-propre, les bonnes grâces des dignitaires du placement.

L’usine de répartition alimentaire est située, comme tous les services du même genre, au premier étage inférieur. C’est un des rares endroits où l’on peut encore observer une certaine survivance de l’antique travail manuel, le seul que les Gouls consentent à exécuter.

Ces êtres mal évolués obéissent à une doctrine morale composée de préceptes fort anciens, qu’ils se sont transmis par tradition, de génération en génération, mais dont le sens véritable s’est probablement altéré au cours des âges. Ce qu’il en reste compose un assemblage futile et incohérent. En ce qui concerne le travail, la loi des Gouls spécifie : « Tu gagneras ta nourriture à la sueur de ton front. » Il a été impossible de leur faire admettre que ce commandement peut être pris dans un sens figuré et signifie simplement l’obligation faite à chacun de mériter son bien-être par un labeur quelconque. Aussi refusent-ils délibérément toute tâche dont l’accomplissement ne peut provoquer au moins une légère sudation. Longtemps, cette particularité de leurs mœurs a rendu de grands services aux Burupes, qui se voyaient ainsi dispensés de maints travaux pénibles et rebutants. À notre époque, grâce au progrès de la mécanique, ces besognes pourraient, pour la plupart, être confiées à des machines : si l’on continue à les faire exécuter par des êtres humains, c’est surtout dans le dessein de conserver une occupation aux pauvres êtres que l’on appelle familièrement des manants.

Ce n’est pas sans un secret serrement de cœur que Kjoès alla pour la première fois prendre son service dans le sous-sol. Non pas que le séjour de ces régions soit particulièrement inconfortable ou malsain : on y rencontre les mêmes commodités que dans les locaux situés en surface. Le même atmosphère tiède, parfumée, lumineuse, vous y accueille ; une harmonie musicale toute semblable flatte l’oreille. C’est seulement en levant les yeux que l’on perçoit quelque différence, le plafond un peu écrasé des galeries pouvant faire regretter à un homme épris de vastes espaces la haute voûte couronnant la ville supérieure.

La tristesse de Kjoès avait d’autres motifs. Dans l’obligation qui lui était faite de s’enfoncer ainsi sous terre, il voyait le signe matériel de son abaissement, comme il voyait, dans l’aspect inaccoutumé du décor environnant, l’image même de l’exil.

Au surplus, ce qu’il savait des Gouls le portait à craindre de graves difficultés dans l’accomplissement de sa tâche. Les manants sont universellement réputés pour le caractère impulsif de leur nature, l’irrégularité de leur humeur et pour leur défaut total de sérénité. Ils sont vifs, brusques, sujets à de subits accès de gaieté, de colère ou de tristesse. On a coutume de les comparer à des enfants ; encore beaucoup de nos enfants se montrent-ils plus raisonnables.

Le premier contact fut pour Kjoès une surprise heureuse, les travailleurs placés sous ses ordres lui ayant réservé un accueil tout à la fois déférent et affectueux qui le disposa heureusement en leur faveur. Dans l’ensemble, ils étaient plus grands et plus vigoureux que les Burupes. Tous montraient une physionomie ouverte que gâtait seule un peu trop de mobilité dans l’expression. Leur costume montrait une grande diversité de formes et de couleurs. En outre, beaucoup portaient sur le côté gauche de la poitrine des rubans ou des plaques, insignes de distinctions honorifiques destinées, dans leur idée, à récompenser des mérites variés.

Selon l’usage, l’un d’eux, remarquable par l’abondance de ses décorations, et qui paraissait être leur chef, ou tout au moins leur délégué, prononça, en l’honneur du nouveau surveillant, quelques paroles de bienvenue, l’assurant du dévouement et de la soumission de tous. Par la suite, Kjoès eut maintes occasions de constater que cet engagement collectif n’avait pas été pris en vain. Il ressentit, à l’égard de ses subordonnés, un curieux sentiment de sympathie fraternelle, fait d’indulgence et de pitié. Quand les Gouls commettaient quelque faute dans le service, c’était toujours par l’effet de leur turbulence naturelle, jamais par méchanceté ou insubordination. Souvent, ils se querellaient entre eux et, de temps à autre, échangeaient des coups. La première fois que Kjoès fut témoin de ce spectacle, il en demeura bouleversé. Dressés l’un contre l’autre, furieux, longtemps les deux hommes s’étaient crié des injures. Enfin, l’un d’eux, au comble de l’irritation, brandit sa main ouverte et, de toute sa force, en frappa l’adversaire à la face, écrasant les narines d’où le sang jaillit aussitôt. Cet acte de brutalité était pour Kjoès tellement inattendu qu’il chancela comme si le coup l’avait lui-même atteint. Par un curieux mouvement réflexe, il fit inconsciemment le geste d’essuyer quelque chose sur son visage. Cependant, le manant souffleté ne demeurait pas inactif ; il ripostait à grands coups maladroits de ses poings fermés. Le pugilat dura de longues minutes. Quand un coup portait sur la chair nue d’un des combattants, on entendait un horrible claquement. Tous deux saignaient abondamment…

L’émotion de Kjoès avait maintenant changé de forme. Un être nouveau s’était soudainement dressé en lui, répondant à l’appel tout-puissant de la violence. À présent, il suivait avec passion les péripéties de la lutte, à laquelle un obscur instinct l’invitait à se mêler. Les poings fermés, les yeux dilatés, les dents durement serrées, il éprouvait la tentation de se jeter dans la bataille, de frapper, d’écraser sous ses coups de la chair vivante.

Pourtant, le sentiment du devoir se fit jour à travers ce singulier désordre mental. Le rôle de Kjoès était de maintenir l’ordre parmi les équipes de travailleurs confiées à sa garde ; il intervint. Quelques paroles suffirent pour séparer les deux ennemis, que la fatigue commençait d’ailleurs à calmer. Des camarades les emmenèrent. Kjoès fut à nouveau surpris de la facilité avec laquelle il avait pu apaiser ce conflit. L’emploi de l’appareil neutralisateur dont il était muni, comme tous les surveillants, n’avait même pas été utile.

À partir de ce jour, un lien nouveau l’attacha plus étroitement à ses subordonnés. Il voyait en eux, non plus des étrangers appartenant à une espèce différente de la sienne, mais des semblables, presque des égaux. Tous les hommes ne réagissent-ils pas de façon identique devant certaines surprises ?

Les heures qu’il passait auprès d’eux lui semblèrent courtes. Les Gouls sont gais. Ceux-là causaient entre eux avec un laisser-aller, une exubérance depuis longtemps oubliés de la caste supérieure, au langage trop discipliné. Kjoès se plaisait à provoquer leurs confidences, pour le plaisir de goûter au passage cette savoureuse naïveté que l’on tient souvent, et bien à tort, pour une marque de barbarie. De même, il visitait avec un intérêt sans cesse renouvelé les demeures où ces pauvres gens vivent entre eux, selon leurs lois.

Les Gouls font eux-mêmes l’éducation de leurs petits. On a dû renoncer à leur enlever ceux-ci dès la naissance afin de les confier aux nurseries publiques, comme il est de règle pour les autres enfants. Autre particularité : chez les Gouls, les femmes, les hommes, et aussi la progéniture jusqu’à un certain âge, partagent la même demeure. C’est en cette dégoûtante promiscuité que consistait jadis la « famille. » Il a fallu des siècles à l’homme civilisé pour s’évader de cette cellule sociale primitive, dont l’utilité avait depuis longtemps disparu avec l’évolution des mœurs et à quoi seul un antique préjugé donnait encore un semblant de consistance. La disparition de la famille et la suppression du mariage, qui en était l’armature, est certainement la plus importante étape accomplie par le genre humain sur la route de l’affranchissement et de la sérénité…

Mais pourquoi Kjoès surprit-il maintes fois l’expression heureuse dont s’illuminait le visage des manants quand ils parlaient de leur foyer, de leur compagne, de leurs petits ?
 

*

 

Éhio s’ennuyait à Herraë ; le bouleversement survenu dans ses habitudes lui était fort pénible. Elle regrettait sa vie passée, ses amis, les aspects familiers de la ville natale, l’odeur de l’air que l’on y respirait, le son particulier de la musique, et jusqu’au souvenir de la besogne accomplie chez les Vieux. Par-dessus tout, la situation anormale qui lui était imposée entretenait en elle un sentiment de honte que les caresses de son amant parvenaient parfois à combattre, mais dont elle se sentait de nouveau accablée aussitôt qu’il la quittait.

En l’absence de Kjoès, elle sortait peu, continuellement remplie d’une inquiétude sans objet. Au surplus, la cité nouvelle, qu’elle connaissait fort peu, n’excitait pas sa curiosité. Rien ne l’intéressait plus. À l’ordinaire, elle demeurait dans l’appartement, dormant, écoutant d’une oreille inattentive les concerts donnés par le distributeur d’harmonies ou, plus souvent encore, savourant longuement ces rêves artificiels que l’on provoque au moyen de l’évocateur.

La seule distraction capable de dissiper momentanément sa tristesse était peut-être la conversation du vieux Charles. Le paléoscribe s’intéressait prodigieusement aux fugitifs. Leur aventure le passionnait comme un récit vécu des âges disparus. Il ne se passait jamais de jour sans qu’il les entretînt, à diverses reprises, par téléphone. À Éhio, il savait raconter mille histoires merveilleuses, choisies pour elle de l’étrange fatras de ses archives. Il la flattait en la comparant aux grandes héroïnes des temps anciens.

« Vous êtes la Vierge ! » lui dit-il un jour.

Malgré son affliction, Éhio ne put réprimer un éclat de rire.

« La vierge !… Voyons, Charles, vous savez bien que…

– Qu’importe ! reprit-il d’un ton convaincu ; les autres non plus, pour la plupart, n’étaient pas indemnes. Vous êtes la Vierge du Séisme. »

La jeune femme accueillit ce titre baroque avec un étonnement amusé. Il expliqua :

« À chaque époque de l’Histoire, on voit apparaître une femme choisie par le destin pour entraîner à sa suite l’humanité dans une voie nouvelle. Cette animatrice pouvait être une prostituée ou une mère de famille ; aux yeux du peuple, elle n’en faisait pas moins figure de vierge, tant étaient grandes, jadis, les vertus attribuées à la chasteté. En vérité, je vous le dis, Éhio, vous êtes la Vierge ; vous êtes l’élue des temps nouveaux. Grâce à vous, le genre humain, assoupi depuis trop longtemps dans une quiétude amollissante, peut encore accomplir des choses dignes d’être gravées dans le marbre, comme l’on disait jadis, ou, si vous préférez, dans l’ébonite des disques de phonographe ! »

Mais il ne suffisait pas à Charles d’être le spectateur d’une aussi prodigieuse aventure, son naturel romanesque le poussait à en précipiter les péripéties. La tournure prise par les événements ne laissait pas, au surplus, de le décevoir. Il s’était attendu à voir les rebelles poursuivis par toutes les forces policières d’Ipse, leur échapper au prix de ruses inouïes, souffler le trouble et la révolte sur leur passage, gagner les cent vingt-sept villes du globe à l’insubordination, et, finalement, changer la face du monde par la révélation fulgurante de quelque doctrine nouvelle. Dans ses entretiens avec Kjoès, il se plaignait, non sans amertume, de voir le jeune homme vivre aussi tranquillement, sans plus songer à sa vengeance.

« Il faut rentrer à Ipse, lui disait-il, cesser de vous cacher, braver ouvertement les Vieux, la Loi, les Livres, l’opinion ! C’est ainsi que vous pourrez faire un jour, dans l’Histoire, figure de héros ! »

Il y avait toujours dans les propos de Charles une si forte dose d’exagération littéraire qu’Éhio y trouvait un amusant dérivatif à son ennui ; cependant, Kjoès s’efforçait d’en imaginer d’autres. Malgré le peu de goût que sa compagne montrait pour les promenades, il l’emmenait parfois visiter la zone des spectacles et, en particulier, les salles de danse.

La danse d’Herraë est renommée ; on y vient de fort loin, jusque de Yucator, cependant située aux antipodes, et, de fait, le spectacle d’un bal dans cette ville présente quelque chose de vraiment grandiose. Éhio, qui avait conservé une fervente inclination pour les exercices rituels de la chorégraphie, ne pénétrait jamais sans émoi dans ces vastes enceintes où des milliers d’officiants évoluent en permanence. Captivée dès le premier moment, elle ne se mêlait pourtant pas tout de suite au mouvement général. Ne convient-il pas, avant tout, de repaître ses yeux ?… Pendant de longues minutes, elle s’exaltait silencieusement à la vue de tant d’inconnus aux traits crispés par une attention presque douloureuse, comptant en eux-mêmes – avec quelle sombre volupté ! – les pas compliqués du steppone ou de la chinistra !

Mais la passion de la danse est contagieuse. Un fluide tout-puissant se dégage (concurremment avec un fumet particulier) des couples en mouvement. Bientôt touchée par l’onde magnétique, Éhio entrait à son tour dans le cercle enchanté, s’abandonnait aux bras d’un homme et commençait le savant trémoussis réglé par l’orchestre. Cela durait des heures, jusqu’à ce qu’elle tombât d’épuisement sur le sol. Des infirmiers venaient alors la relever et l’emportaient sur un chariot léger dans une salle spéciale, tout encombrée déjà d’autres danseurs pareillement recrus.
 

(À suivre)

 
 

 

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(in Paris-Soir, quatrième année, n° 854, 855 et 856, samedi 6, dimanche 7 et lundi 8 février 1926)