Une rencontre mystérieuse dans l’île de Bornéo

 

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L’Échelon

 
 

Du village où ils avaient fixé leur centre d’exploration, ils étaient partis au soleil levant et marchaient depuis trois heures. Cette région de Bornéo qu’ils parcouraient est montagneuse, coupée de vallées profondes et sombres. Les pics rocheux y alternent avec des forêts presque impénétrables. Accompagnés d’un indigène qui les guidait et portait leur boîte d’herborisation, les deux naturalistes venaient de gravir à mi-côte une éminence escarpée. Après une halte à l’ombre d’un des rares arbres qui croissaient sur cette pente caillouteuse, ils se remirent en route. Soudain, ils se trouvèrent devant une excavation naturelle, creusée dans la pierre.

« Une grotte ! s’écria Mounier.

– Non, un tunnel ! » répliqua l’autre.

En disant ces mots, le second Européen, Steiner, écartait un rideau de lianes desséchées qui obstruait à moitié l’ouverture. Un cercle étroit de jour pâle apparut en effet à l’extrémité opposée. Il s’agissait bien d’un couloir aboutissant de part et d’autre à l’air libre.

« Entrons ! proféra résolument Mounier. Je passe le premier ! »

Ils s’engagèrent silencieusement dans cette galerie, le fusil en arrêt, suivis de l’indigène dont les pas souples criaient à peine sur la légère couche de débris granitiques qui tapissait le sol. Ils pouvaient marcher debout, mais parfois le plafond s’abaissait brusquement ou se hérissait de pointes aiguës, les obligeant à se courber. De grosses chauves-souris, accrochées à la voûte, la tête en bas, et dérangées dans leur quiétude, prenaient leur vol avec des cris qui vrillaient l’air étouffé. Ils parvinrent enfin au bout de ce corridor rectiligne.

Steiner, qui marchait en avant, souleva une sorte de store de brindilles pareil à celui qui pendait à l’autre bout, mais il fit tout à coup un pas en arrière.

« Il était temps, gronda-t-il ; j’allais piquer un fier plongeon ! »

Le sol se creusait, en effet, subitement devant le sol de la galerie, dévalait dans une descente rapide, presque à pic, où s’amoncelaient des rochers. Les trois compagnons s’arrêtèrent, saisis du spectacle qui s’offrait à eux. Ils apercevaient un cirque aux parois en entonnoir, extrêmement profond et au bas duquel, dans une ombre effrayante, on entendait rugir un torrent invisible. Les bords de cette cuvette de granit s’enlevaient au-dessus de leur tête à une vertigineuse hauteur, et la clarté du ciel dessinait, en tombant sur le chaos de blocs erratiques, des reliefs de lumière et des trous noirs.

Le corridor d’où sortaient les explorateurs se continuait à l’autre extrémité du cirque, mais pour y parvenir il fallait suivre une très étroite plateforme, ménagée par une singularité de la nature tout le long de la paroi.

« C’est dangereux ! constata Steiner, mais si nous tenons à savoir ce qui se passe au bout de ce souterrain, il n’y a pas à hésiter.

– Continuons !… Tu n’as pas le vertige, n’est-ce pas, Sikoula ? » fit Mounier.

L’indigène sourit. Le vertige… lui, un familier des sommets, habitué aux équilibres les plus instables !

Ils commencèrent leur périlleuse randonnée. Par instants, le chemin suspendu s’élargissait et des amoncellements de rochers au-dessous rendaient moins profonde une chute possible.

Mais Steiner poussa une exclamation joyeuse. Là, à quelques mètres, il venait d’apercevoir dans une anfractuosité une touffe de fleurs d’un violet pâle.

« La Velamina Sigillata ! s’écria-t-il d’un air triomphant, le visage éclairé de joie… Enfin ! je savais bien que je réussirais à la découvrir ! »

Cette Velamina Sigillata, une plante rarissime, véritable joyau de la botanique, dont on ne possédait qu’un seul exemplaire vivant et qu’il cherchait en vain depuis des années ! Il était venu à Bornéo avec l’espoir de trouver peut-être, dans l’opulence d’une végétation prodigue, le spécimen tant désiré, sur lequel il comptait pour consacrer sa réputation professionnelle. Cette attente n’avait pas été déçue ! Arrêté au bord de la passerelle, les yeux ravis, il contemplait l’objet de ses rêves.

Il tendit un doigt.

« Là, Sikoula… Dix dollars pour toi si tu me rapportes cette plante avec sa racine ! »

En un tour de main, l’indigène s’était laissé glisser sur une arête de granit, à quelques pieds plus bas que le chemin, et il se mit à sauter de roc en roc jusqu’à l’endroit où la Velamina ouvrait ses corolles mauves.

Tout à coup, il poussa un cri étranglé et battit l’air : le pied venait de lui manquer. Les Européens, qui le suivaient du regard, le virent osciller et s’abattre, la tête la première, dans le précipice. Mais, à l’instant même où il allait disparaître, de derrière un massif de pierre sortit un bras noir, musculeux, énorme, terminé par une main crochue. Cette main agrippa au passage l’homme dans sa chute, l’immobilisa, suspendu au-dessus du gouffre comme un pantin gesticulant. Lentement, quelque chose d’effrayant, un être gigantesque et hideux, se démasquait aux yeux des explorateurs.

Ils eurent le temps de le bien voir, de détailler le corps vêtu de longs poils fauves, les jambes grêles, fléchissantes sous le poids du torse, la tête au crâne aplati, au front écrasé, le faciès aux pommettes saillantes, aux maxillaires avancés. Enfouis sous l’auvent des arcades sourcilières, luisaient des yeux furtifs et jaunes. Tenant toujours Sikoula à bras tendu, l’être fabuleux s’était tourné vers les étrangers et les observait. Eux aussi l’observaient, glacés d’effroi et d’étonnement. Ce n’était pas un orang, car il était plus grand, mieux proportionné, et dépourvu de cette double proéminence latérale de la tête qui caractérise l’anthropoïde asiatique. Il y avait, en outre, sur sa physionomie, une singulière, une indéfinissable expression, moins bestiale qu’humaine. L’aspect de cette bête ne permettait pas de la classer dans une espèce quelconque de singes : les deux naturalistes, accoutumés à toutes les formes de la race simiesque, dont l’île leur avait offert de nombreux individus, ne pouvaient garder aucun doute à cet égard. Ce qu’ils voyaient était un être nouveau, inconnu…

Traversé d’une pensée brusque, Mounier se pencha et, à voix basse :

« Steiner ! Serait-ce lui… lui… l’homme-singe ?… Vous savez bien, le pithécanthrope, l’échelon qui manque encore dans la série zoologique entre le gorille et nous ! On le prétend vivant. Des voyageurs l’ont rencontré dans certaines forêts vierges. Moi-même, je n’y croyais pas, et cependant… »

Mais déjà, l’autre, mû par la hâte de secourir l’indigène, avait épaulé son fusil. Avant que son compagnon eût eu le temps de l’arrêter, il avait tiré sur le monstre sans réfléchir davantage.

Celui-ci eut un sursaut, jeta son bâton et porta sa main libre à sa poitrine, au niveau du cœur. De l’autre bras, il tenait toujours Sikoula, immobile au-dessus de l’abîme. Il eût suffi qu’il ouvrît les doigts pour que le malheureux allât s’écraser au fond et, à cette pensée, les deux explorateurs frémirent. Furieux de son étourderie, Steiner murmurait :

« Imbécile que je suis ! »

Mais, au lieu d’accomplir l’acte de vengeance qu’ils redoutaient, voici qu’à leur étonnement la bête dépose doucement l’indigène sur un rocher d’où il pourra aisément regagner la plateforme. Puis elle semble lui dire, d’un regard où se trahit la souffrance : « Va-t-en retrouver les tiens ; va… tu es hors de danger ! »

Et tandis que Sikoula encore tremblant rejoint ses compagnons, l’être mystérieux s’appuie, chancelant, contre un rocher. Sa main velue comprime le thorax d’où coule un filet rouge. Il pousse un gémissement et, tournant à plusieurs reprises la tête vers les hommes, vers ceux qui viennent de le frapper à mort, il s’éloigne dans la direction du couloir souterrain. Une pente assez raide y mène, qu’il gravit en s’aidant des quartiers de pierre. Arrivé à l’entrée du tunnel, il a un faible appel. Les voyageurs voient aussitôt sortir de l’antre une petite femelle à longs cheveux et des rejetons agiles qui s’empressent autour de lui… Un dernier regard, et l’être disparaît.

« Il me semble que je viens de commettre un assassinat ! » avoua Steiner.

Perplexes, presque angoissés, ils rebroussèrent chemin. Quelques jours plus tard, ils revenaient à cet endroit avec une nombreuse escorte. On fouilla le corridor, le cirque, les alentours, mais sans découvrir aucune trace de la famille d’anthropoïdes.

S’étaient-ils rencontrés face à face avec l’ancêtre humain, l’échelon qui n’était encore qu’un sujet de légende, ou avaient-ils simplement eu affaire à un orang-outang d’instinct supérieur ? Nul ne sut jamais le mot de cette énigme.
 
 

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(Marcel Roland, in Journal des Voyages et des aventures de terre et de mer, n° 909, dimanche 3 mai 1914 ; cette nouvelle a été traduite sous le titre : « The Missing Link » dans l’anthologie de Georges T. Dodds, The Missing Link and Other Tales of Ape-Men, Black Coat Press, 2010)