La semaine agricole

 

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Conseils aux Agriculteurs des Fortifs

 
 

Par la diversité de l’exposition et du climat, les terrains de l’enceinte de Paris se prêtent à toutes sortes de cultures, et même, pour les gens qui préfèrent s’y transporter pour rêver mollement étendus sur l’herbe ou lire le journal, à la culture intellectuelle.

Le bon agriculteur aura soin de semer sur les terrains de la porte Maillot et d’Aubervilliers les plantes vivaces à feuillage persistant. Pour les terrains situés au sud de Paris, il préférera la vigne, le blé de Turquie ou maïs, le topinambour, et généralement tous les légumes en espalier.

Le tesson de bouteille pousse à l’état sauvage et sans culture. Mais il est difficile de l’acclimater et de le rendre nutritif. C’est plutôt une plante d’agrément.

Il faudra tenir compte des saisons. Pour l’été, on plantera les fèves et pois hâtifs, qui donnent beaucoup d’ombrage. À l’automne, on greffe le radis noir et l’on fait les premiers semis d’escargots.

En hiver, on doit procéder à la taille des arbres de plein vent, tels que concombres et artichauts, qui demandent un terrain sec. Le vernissage des artichauts ne doit pas se faire avant février, ou mars au plus tôt.

Malgré toutes les plaisanteries faciles auxquelles a donné lieu la culture du macaroni, elle est très rémunératrice. En outre, ses racines vigoureuses s’enfoncent profondément dans le sol et le consolident. Son extension sur les talus des fortifications offre donc, en dehors de l’utilité productrice, un intérêt patriotique.

L’asperge demande beaucoup d’eau. Il faut la laisser monter en graine, et se contenter d’émonder, de temps en temps, l’extrémité des branches.

La groseille à maquereaux doit être semée au mois d’avril, et préservée sous des cloches jusqu’aux grands froids. À ce moment-là, on l’expose brusquement à l’air glacé. On a ainsi de la gelée de groseille, très économiquement.
 

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La grande difficulté pour l’agriculteur des fortifs, c’est de se procurer de l’eau. Il n’y a pas de rivière importante dans ces parages. D’autre part, on ne doit pas songer à creuser des puits, car il faudrait, au préalable, traverser toute l’épaisseur du talus avant d’arriver au niveau du sol, où tout serait à recommencer. Il faut donc recueillir soigneusement l’eau de la pluie et se garder de la boire.

Eu outre, la disposition du terrain présente les plus grandes difficultés pour la conservation de l’eau. Elle a une tendance à suivre la pente et à descendre dans le fossé où elle n’est plus d’aucune utilité, sinon pour les maraîchers installés sur la zone militaire et dont nous ne nous occuperons pas ici. Le meilleur procédé consiste donc à mettre cette eau dans des bouteilles soigneusement cachetées et à les enfouir dans le sol. L’humidité suintant à travers les parois de la bouteille assurera l’état hygrométrique du terrain, et les mêmes bouteilles, d’autre part, une fois emplies et cachetées, pourront servir presque indéfiniment.

L’agronome citadin tiendra compte de la lune et du soleil. Les étoiles sont sans importance. Il mettra un grand chapeau quand il devra se livrer à ses pénibles travaux en plein midi. Il sèmera sous la lune les plantes timides, comme la violette, qui redoutent le grand jour.
 

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Quelques conseils pour la culture des champignons. Cette culture est des plus hasardeuses, parce que l’on ignore encore à l’heure actuelle si le champignon est un légume ou une céréale, et que l’on ne sait, par conséquent, quel traitement lui appliquer. On peut, cependant, avec le champignon, obtenir des résultats fort avantageux.

Il suffit de fumer le terrain avec de vieilles baleines et de vieux manches de parapluie. On obtient ainsi une variété de champignons de taille gigantesque, et dont la charpente est consolidée par l’armature des vieux parapluies. Cette espèce particulière n’a pas de graines. Elles sont remplacées par des pépins.

Comme la pluie active de façon extraordinaire la poussée des champignons, on a ce grand avantage que le champignon-parapluie sort de terre juste au moment où ou en a le plus besoin.
 
 

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(Laturec [pseudonyme de Gabriel de Lautrec], in Le Journal amusant, soixante-treizième année, n° 82, samedi 4 décembre 1920 ; Victor Brauner, « Le Surréaliste, » huile sur toile, janvier 1947)