Je m’endormais. Je descendais les escaliers de la nuit. Je m’enfonçais dans le pays du sommeil qui est, au plus profond de nous, le pays où vivent côte à côte les vapeurs déformées du passé, qui sont nos souvenirs, et les ombres de l’avenir à peine visibles encore, mais qui se préciseront jusqu’à se faire matérielles et vivantes.

Une lumière tremblait au-dessus d’une voûte lointaine, au bas des marches, au-dessus de la dernière marche de mon sommeil. C’est vers cette lumière que je descendais, d’abord de tout le poids de ma fatigue d’un jour. Puis je devenais plus léger, je laissais derrière moi, comme une peau morte, comme un vieil habit ou encore comme une image sans relief sur une tapisserie ancienne, le monde bâti seulement avec nos gestes et qui n’est, parmi bien d’autres, qu’une réalité, la plus usuelle, sinon la plus commode, un reflet d’on ne sait quoi, qui, au-dessus de mon lit, s’en allait enfin, pareil aux nuages.
 

*

 

La lumière était une étoile plus grosse qu’une orange au sommet d’un arbre.

J’aperçus devant moi des jardins, des fleurs fausses, des arbres, des animaux, des oiseaux ; tous n’étaient que des ombres aveugles avec un peu de couleur, une poudre de couleur sur leurs feuilles, leurs poils ou leurs plumes. Moi-même, je n’étais plus qu’une ombre légère, comme le ballon rouge qu’un enfant sage tient au bout d’un fil.

Il me suffisait de frapper du pied le sol pour monter doucement et passer par-dessus des maisons vides, au-dessus des arbres les plus élevés, au-dessus de cet étrange pays éclairé à travers un ciel dépoli par une lumière tiède et grise.

Et je glissais au travers des arbres, au travers des murs sans m’y déchirer, sans déchirer aucune ombre.
 

*

 

Là, deux yeux me fixaient, clairs, rouges, aigus comme deux pointes de feu. Là, une bête me guettait ; est-ce là que je devais aboutir ?

Immédiatement, la peur m’alourdit, je redevins un être lourd d’os et de sang. Je regardais autour de moi, cherchant du secours. Pour me défendre, je voulus casser une branche ; mes doigts se refermèrent sur eux-mêmes, vides.

Les ombres transparentes ne me cachaient pas. Je fuyais dans ce pays d’ombres où pas une silhouette d’homme n’apparaissait ; je glissais au long des pentes sans pouvoir me retenir. Les pierres fondaient dans ma main, les silex en apparence les plus durs.

Je cherchais vainement l’étoile plus grosse qu’une orange, qui marquait le seuil du long tunnel par où j’étais venu. Je ne pouvais donc plus me réveiller, sortir de ce cauchemar. Il n’y avait pas d’issue. Mon cœur heurtait en vain les parois de sa prison et tâtonnait en vain.

Tout à coup, je vis un vrai fusil. Il brillait dans l’herbe comme un serpent raidi, gelé, couvert de givre. Je suis un bon tireur, j’ai cassé bien des pipes dans les baraques foraines, et sans doute, hélas ! plus d’une tête durant cette dernière guerre. Je respirai.

Le fusil n’était qu’une ombre. Ah ! l’étrange angoisse : ne plus sentir le contact de la terre, du bois, du fer, de l’eau…
 

*

 

Je fis face à la bête invisible dont je n’apercevais que les deux yeux immobiles. Je courus à elle, elle prit la fuite ; c’était un loup d’une blancheur de neige. Je redevins léger comme le ballon qu’un enfant tient au bout d’un fil. Nous allions l’un derrière l’autre, pareils à deux fumées que le vent pousse.

Et j’ai attrapé le loup, l’ombre du loup, par une patte. Je tenais cette ombre, je ne sais pas comment, ni pourquoi, au bout de mon poing. Je soufflais dessus de toute ma force pour éteindre ces deux pointes de feu hallucinantes dans sa tête, et le loup, l’ombre du loup, se dispersa comme la fleur mûre du pissenlit, dans le vent, dans le soir qui tombait, rose tendre, sur ce pays étrange.
 

*

 

Alors, je vis sortir des maisons des êtres minces comme des roseaux, des hommes, des femmes. Aussitôt, je fus entouré, cerné, serré de si près que j’étais là, pris dans un buisson d’ombres murmurantes.

« À mort, à mort, à mort !… » murmuraient les ombres, et je dus les suivre, à travers les jardins silencieux et sans odeurs, jusque dans une clairière où se dressait, parmi les myosotis géants, une guillotine noire. Cette guillotine n’était pas l’ombre d’une guillotine ; la planche était une vraie planche, épaisse et dure. J’étais sur le dos. Mes muscles avaient de courts et douloureux frémissements.

Au-dessus de ma tête, j’aperçus le couperet, clair, propre, luisant ; c’était la lune, ironique et froide…

Un long roulement de tambour monta du fond du ciel, si long, si précipité, si métallique, si régulier, que je compris tout à coup, enfin, que mon réveil américain venait de sonner.
 
 

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(Marcel Sauvage, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-quatrième année, n° 15634, samedi 26 mai 1923 ; Dean Gioia, « The Return, » huile sur toile, 2020)