À Jérôme DOUCET.

 
 

Comme j’essayais de l’effrayer et de la chasser en agitant mon mouchoir, la hideuse bête me frôla la joue de son bras membraneux et je tressaillis sous l’horreur de cette gélatineuse caresse. En même temps, je refermai brusquement mes vitres, m’en croyant cette fois bien débarrassé.

J’ouvrais les lèvres pour dire tout haut : enfin ! mais je fus arrêté par de petits cris aigus et pareils à des souffles sifflants. J’avais malencontreusement pris une des ailes de la chauve-souris dans le châssis de la fenêtre, et le pauvre animal s’agitait, meurtri, cherchant vainement à se dégager. Je tournai aussitôt l’espagnolette. Comme une loque légère et molle, le chéiroptère glissa à terre avec un faible bruit de froissement et je ne le vis plus, car le bas de la pièce s’était complètement assombri sous la nuit venue.

Je me souciais fort peu cependant de dormir avec un pareil hôte dans ma chambre et, la bougie allumée, je m’emparai des pincettes dans l’intention de jeter par la fenêtre l’ennuyeuse chauve-souris qui, depuis plus d’une semaine, s’obstinait à venir tous les soirs voleter autour de moi. Elle devait s’être traînée dans quelque coin ; mais, en dépit de mes longues recherches, je ne pus la découvrir. Je retardai à dessein l’heure de mon coucher, m’amusai, pour dévider les heures, à de menus travaux de classement de mes manuscrits, tressaillant de temps à autre sous l’imaginaire impression du contact désagréable d’une aile froide. Puis, peu à peu, je rassurai mes nerfs et, pris de sommeil, je gagnai mon lit.

Il est fort probable que j’eus des cauchemars remplis de vols de Vesdertiliens, de Roussettes et de Vampiriens ; quoiqu’il en soit, j’avais à peine dormi quelques instants que la porte de ma chambre communiquant avec la chambre d’un étudiant de mes amis s’ouvrit brusquement toute grande et que je fus réveillé par une gênante lumière qu’on approchait de mon visage. Ébloui d’abord, je frottai mes paupières du revers de mes mains et, tout à coup, quand mes yeux peu à peu accoutumés à la clarté me permirent de distinguer les deux êtres singuliers qui se tenaient devant moi, immobiles, je poussai un petit cri de surprise.

« Qui êtes-vous ? » demandai-je.

Un frais et vibrant éclat de rire me répondit dans un éclair de dents blanches.

« Que voulez-vous ? Qui êtes-vous ? repris-je en balbutiant, encore endormi à moitié.

– Qui je suis ? fit une voix grêle, un peu sèche et cristalline, une voix de femme. Qui je suis ? Regardez ; je suis une chauve-souris. »

En même temps, l’être singulier qui venait de parler tourna sur lui-même, dépliant deux larges ailes transparentes.

C’était le corps d’une femme, un corps frêle et gracile, enveloppé d’une pelure grise où brillait des perles. La tête, surmontée d’oreilles roulées en cornets mignons d’un blanc lustré, était petite, à demi enfouie dans une coiffure lourde de la même pelure grise qui couvrait le corps, semée de perles, et d’où pointaient les mignons cornets des oreilles. Là-dessous, un visage apparaissait, une figure allongée, pâle et mate, trouée d’yeux très grands et très brillants, pris d’un papillotage inquiétant des paupières, avec des lèvres minces, un nez fin dont les ailes rosées battaient à chaque seconde. Une physionomie véritablement étrange, d’une beauté maladive, bien qu’éclatante, assez semblable d’aspect à ces fruits qui, par leur excessive attirance même, décèlent le poison qu’ils renferment.

La bizarre créature me regardait ironiquement, ses deux bras blancs ornés de larges cercles d’argent toujours étendus, soutenant les plis de ses deux grandes ailes membraneuses. Puis, tout à coup, elle les laissa retomber le long de son corps, ramena ses mains sur le corselet d’argent qui ceignait sa poitrine et se prit à rire.

« Qui je suis ? Hé ! hé ! C’est facile à voir. Je suis la reine des chauve-souris. Mais vous ne connaissez pas les chauve-souris, vous, mon pauvre homme ? Je vais vous dire ce qu’elles sont. Allez ! allez ! fit-elle vivement, comme je regardais instinctivement du côté de ma bibliothèque ; ce n’est pas la peine de lorgner votre dictionnaire, il ne vous apprendrait rien. Chéiroptères, mammifères aux doigts démesurément allongés et réunis par une membrane transparente, sorte de prolongement de la peau, divisés en familles, en groupes, etc. Oh ! la grande erreur ! Écoutez :

Nous sommes de crépusculaires génies. À l’heure où le soleil, comme des fils de feu, enroule ses rayons sur sa rondeur lumineuse avant de s’enfoncer dans l’eau des océans ou de rouler derrière les monts, nous entrouvrons au jour affaibli nos ailes paresseuses. Cependant, l’air plus frais des soirs dissipe peu à peu l’engourdissement de nos sommeils diurnes. Nous sortons en foule, quittant nos demeures sombres, nos retraites humides, les tristes abris qui nous suffisent dans l’accablement des midis brûlants. L’heure de notre règne est venue.

Notre foule tournoie, va, vient, circonvole, cherchant sa proie. Nous ne sommes plus le hideux animal dont les ignorants naturalistes ont fait l’épouvantail des foules crédules. Nous sommes la grâce attirante et tentante de l’inconnu, et nous séduisons nos victimes par le demi-mystère de notre marche hésitante, la timidité hardie de nos caresses. Le battements de nos ailes rafraîchissantes sont le piège où elles tombent heureuses, et quand, peu à peu, à voix basse, par des mots magiques à peine murmurés, nous les avons enivrées et charmées, nous les conduisons en quelque lieu retiré, couvert d’une ombre, au crime propice.

Plus mielleuses, plus douces sont nos paroles et nos caresses redoublées. Sous une langueur perfide s’endorment nos victimes ; et tandis que, pareils à de larges éventails mollement balancés, nos longs bras font autour d’elles un remuement d’air favorable au sommeil paisible, nos dents aiguës et blanches, riant sous nos lèvres bien rouges, ouvrent en elles de légères blessures par où le sang vermeil et clair coule, apaisant nos dévorantes soifs.

Qui sommes-nous ? Nous sommes les chauve-souris, vampires affamés de vie humaine. Nous tuons les forces, les intelligences, sous la trahison mortelle et affaiblissante de nos caresses perfides. La nuit nous cache sous les plis noirs de son voile perlé d’étoiles et nous répand en vol tourbillonnant sur l’humaine foule qu’attire notre beauté malsaine.

Nous avons la voix des sirènes troublantes, les yeux attirants des constellations lointaines ; le rêveur cherche la pensée dans nos chants sans âme et l’infini dans nos regards sans amour. À volonté, nous sommes tour à tour rieuses ou pensives, folles de plaisir ou pâles de douleur, pareilles à des bacchantes ivres, ou douces et timides comme de douces et timides vierges. Nos yeux froids étudient les yeux de nos victimes et lisent l’idéal où elles tendent ; semblables aussitôt à cet idéal même, nous nous offrons et rien ne peut nous résister. Le voyageur ne se laisse-t-il pas toujours prendre au mensonge du mirage ?

Qui suis-je ? Je suis la reine des chauve-souris ; je suis jeune et belle et je t’aime, viens ! »

Un nouvel éclat de rire retentit à mes oreilles. En même temps, la lumière s’éteignit et je restai les bras étendus vers la vision dissipée dans la nuit soudain revenue. La reine des chauve-souris avait disparu avec l’être singulier qui était resté près d’elle sans un mouvement, enveloppé d’une sorte de noire draperie qui ne laissait rien deviner de ses formes de fantômes. J’étais de nouveau seul dans ma chambre, le front en sueur, comme lorsqu’on sort d’un pénible songe. « Pourtant, me disais-je, je ne crois pas avoir rêvé ! »

Au jour, je trouvai morte dans un pli des rideaux de la fenêtre la chauve-souris que j’avais à demi écrasée la veille en fermant mes vitres. « Cette fois, pensai-je, tu ne me tourmenteras plus. »

Le jour même, un deuil subit me fit quitter Paris où je ne rentrai que quelques mois après, et j’avais depuis longtemps oublié mon étrange rêve ou vision, quand je reçus un mot de l’étudiant, mon ancien voisin, me priant d’aller sans retard le voir à l’hôpital de …, salle B.

Je le trouvai épouvantablement changé, maigre à faire pitié, déjà presque un cadavre. En me voyant, il eut un pâle sourire.

« Vous souvenez-vous de la nuit du mardi gras ? » me dit-il.

J’ouvris des yeux étonnés.

« La chauve-souris, insista-t-il. Berthe, vous savez bien ? c’est de cela que je meurs ! »

Et, tout à coup, je compris. Elle et lui étaient entrés dans ma chambre ce soir-là, déguisés en vampires. Sous l’impression de ma lutte avec la chauve-souris, j’avais pris leur apparition pour une création de mon sommeil. Oui, je me rappelais. Ah ! certes, elle avait admirablement dépeint avec son hardi cynisme l’œuvre horrible de ces nocturnes créatures que la nuit, comme elle le disait, répand aux heures sombres sur les pas des rêveurs imprudents et des chercheurs d’amour !

Et, depuis la mort de mon pauvre ami l’étudiant, malgré moi je tressaille et change de route quand je rencontre sur mes pas quelqu’un de ces êtres à la démarche lente et en zigzag, chauves-souris vampires, prêtes à ouvrir de leurs dents blanches, sous leurs lèvres rougies, de mortelles blessures aux flancs des imprudents attirés par l’écho trompeur de leur voix de sirènes troublante, et l’étincellement froid et faux de leurs yeux aux reflets attirants de constellations lointaines.

Par contre, mon horreur des chéiroptères a disparu, et j’aime à les voir croiser devant mes yeux leur vol lent et incertain à cette heure où le soleil, comme des fils de feu, vient d’enrouler ses rayons sur sa lumineuse rondeur et de s’enfoncer dans l’eau des océans ou de rouler derrière les monts dont les fronts bleus se perdent déjà dans le bleu profond du firmament assombri.
 
 

 

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(J.-Irénée Avias,  « Variétés, » in Le Courrier de l’Est, journal républicain révisionniste, deuxième année, n° 116, du dimanche 27 juillet au samedi 2 août 1890 ; in Le Petit Journal, supplément illustré, cinquième année, n° 187, lundi 18 juin 1894 ; repris en volume dans le recueil Dans les Tisons, contes et nouvelles, Paris : Léon Vanier, 1890. Albert Joseph Pénot, « La Femme chauve-souris, » huile sur toile, c. 1890)

 
 

☞  Ce conte a été éhontément plagié, écourté des deux derniers paragraphes, sous la signature de « Michel Grand, » dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-cinquième année, n° 2948, samedi 20 juin 1908 ; il avait obtenu pour ce texte la mention « honorable » au troisième concours littéraire mensuel du Supplément, dont les résultats avaient été publiés dans le numéro du 2 juin.