Le capitaine prit la parole et dit :

« On vit à l’avant du bateau, près du bossoir de capon, dix à douze étranges personnages dont aucun d’entre nous n’avait pu jusqu’ici soupçonner la présence. Ils allaient et venaient, gesticulaient, apparemment très affairés. Pas un son de voix, néanmoins, et pas le moindre mot non plus. Il pouvait être minuit, minuit et demi, guère davantage.

Nous dormions tous à poings fermés quand je ne sais quel inexplicable phénomène – je renonce à vous mieux définir la cause de mon brusque réveil – nous avait d’un seul coup jetés à bas de nos couchettes pour nous faire monter à peine habillés sur le pont.

Je considérai Jim ; il était pieds nus, ses yeux se montraient tout gonflés de sommeil, et je fus surpris, presque ému, de lui trouver les traits si bouleversés. Pétrifié d’épouvante, c’est bien ainsi qu’il me parut. Joe Hunter, à deux pas, claquait furieusement des dents, lui aussi. Un moment, il tenta de parler. Sa gorge émit un son comique : « Ouah !… oulou, oulou… ouah ! » comme un aboi de chien. Voilà ce que produit la peur.

Je me crus tout d’abord le jouet d’un cauchemar. Mais cela même était inadmissible pour la simple et irréfutable raison que Jim, Hunter et moi, nous voyions tous les trois la même chose.

Le brouillard s’était un peu dissipé, la mer était tout à fait calme. Quelques reflets de lune nous éclairaient seulement. On entendait à deux cents mètres de notre lieu de mouillage le fracas monotone des eaux s’engouffrant sans relâche dans les grottes profondes d’une noire falaise dressée devant nous comme un mur.

« Des fantômes ! » murmura Jim.

… D’où sortaient ces gens-là ?… Deux d’entre eux à présent progressaient en marchant sur les mains, les autres pirouettaient autour d’eux ou jouaient à saute-mouton. Avec une fiévreuse activité, dix secondes plus tard, on les vit entasser sur l’avant, par douzaines, des balles de marchandise, qu’ils tiraient de je ne sais où. Grimpés ensuite dans la mâture, ils se balançaient aux cordages pour se laisser tous à la fois tomber sur le tillac. À pas comptés, ils s’avançaient alors, saluaient, reculaient et saluaient encore. On eût dit qu’ils dansaient un menuet.

Des mouchoirs de soie rouge les coiffaient. Plaqués sur des corps décharnés, leurs habits d’un vert glauque semblaient ruisseler d’eau. Se retournant enfin vers nous, chacun d’eux laissa voir la tête d’un squelette. Grotesque apparition, je vous l’accorde !… à minuit, sur le pont d’un bateau, elle n’en constituait pas moins le plus damnable des spectacles.

Tous disparurent, en sautant avec agilité par-dessus bord. Après quoi, rien ne se produisit plus. À ce moment précis, Bannerman arriva à son tour. Bannerman, lui, n’avait rien vu. »

Ayant ainsi parlé, le narrateur s’adossa au comptoir, se tut, et regarda d’un air inquiet les huit ou dix clients qui, dans ce bar où nous étions entrés, demeuraient suspendus à ses lèvres.
 

*

 

On sentait bien que ce récit nous avait été fait sous la pression de quelque incontrôlable force qui le dominait tout entier. C’était un petit homme, nerveux et sec, aux tempes grisonnantes, avec pas mal de tics dans la figure.

Mr. Pringle me jeta un coup d’œil sur la portée duquel je n’aurais su un instant me méprendre. J’étais trop au courant des opinions de ce très minutieux et méthodique observateur pour conserver le moindre doute sur la nature de ses pensées. Je connaissais aussi son scepticisme maintes fois affirmé en tout ce qui concerne les prétendus « mystères » de l’au-delà et ses manifestations de tout ordre.

Mais le surnaturel, on le sait, exerce sur beaucoup un étonnant prestige. Il en est qui recherchent les émotions à tout prix ; la plupart, dans la salle, écoutaient bouche bée.

« Et après, que se produisit-il ? » questionna en effet quelqu’un.

Le capitaine éluda la réponse.

Il se trouvait à bout de forces, expliqua-t-il enfin en termes hésitants ; il espérait seulement ne plus jamais mettre les pieds sur ce maudit bateau, dans le récent achat duquel il avait englouti un petit héritage.

« Je suis sans fortune, il est vrai, conclut-il tristement ; il m’est donc fort pénible d’avoir à renoncer à la mer.

– Que se produisit-il de plus ? » lui fut-il à nouveau demandé.

Devant cette insistance, il reprit, presque timidement et comme à contrecœur :

« J’ai oublié, je crois, de mentionner la main.

Deux heures plus tôt, j’avais vu cette main s’introduire dans la chambre par le hublot de tribord. Elle se montra un instant, disparut. La nuit suivante aussi, nous crûmes entendre quelque chose. Alors, les deux hommes et moi, on s’enferma dans la cabine, noirs de peur.

– Tous à bord, demanda une voix, – celle de Mr. Pringle, – ont-ils vu cette main ?

– John Hicks, Joe Hunter et puis moi – les autres pas.

– Comment était la main ? fit encore Mr. Pringle.

– Une main de géant, énorme, et puis velue, hideuse… Je ne sais trop pourquoi, elle me rappela ces grosses araignées qu’on voit sous les tropiques. »
 

*

 

Semblable description pouvait être risible : nul d’entre nous ne rit. Même, je constatai la très vive impression que produisirent ces simples mots sur la plupart des auditeurs. À ce moment d’ailleurs prit place un incident qui porta l’émotion à son comble : trois paires de mains, bien réelles, cette fois, s’abattirent ensemble sur le malheureux capitaine, puis l’arrachèrent au sol. Quelques instants de plus, et elles l’avaient entraîné au-dehors, sans que nul, dans la salle, ait seulement tenté d’intervenir.

On nous apprit alors que ce navigateur, échappé dans l’après-midi d’un asile d’aliénés où l’on venait de l’interner, était tombé aux mains de ses gardiens lancés à sa poursuite. Mr. Pringle et moi, nous sortîmes.

« Un gaillard taillé sur ce modèle, remarqua Mr. Pringle en me prenant le bras, c’en est vraiment assez pour faire perdre la tête à tout un équipage !

– Un fait est là, pourtant, lui répartis-je, et presque malgré moi, – je respectais toujours ses opinions, – d’autres que le capitaine furent aussi témoins de ces apparitions.

– Deux matelots, pas plus : Hunter et Hicks, rectifia Mr. Pringle. N’oubliez d’ailleurs point que, du propre aveu du dément, le premier-maître n’a rien vu.

– Exactement cela ! Pas le moindre fantôme, » affirma un passant qui se joignit à nous.

Il sortait du bar lui aussi et il était précisément, ainsi qu’il l’annonça, Bannerman, le premier-maître.

En devisant de choses et autres, nous parvînmes au port et puis ensuite au quai où se trouvait amarré le Black Prince, dont le commandement avait été confié à Bannerman depuis la « maladie » du capitaine.

C’était un assez joli brigantin de fort ancienne construction, très visiblement fatigué, néanmoins, par un long service à la mer. L’ayant examiné en connaisseur, Mr. Pringle risquait quelques remarques sur le mérite des formes de ce voilier, quand Bannerman, l’interrompant, nous dit faire voile pour Fowey d’ici une heure ou deux.

« Pour peu que cette expérience vous sourie, ajouta-t-il alors, – et le ton de sa voix, en formulant cette offre, me frappa curieusement, je l’avoue, – vous pouvez vous considérer tous les deux comme les bienvenus à bord. »

Je reste encore surpris de l’empressement de Mr. Pringle à accepter cette proposition assez inattendue. Pour moi, j’aime la mer : la perspective de ce petit voyage me remplit de plaisir.

« Installez-vous du mieux que vous pourrez, » nous dit avec bonne humeur Bannerman en nous introduisant dans la cabine – celle du capitaine.

Spacieuse et bien tenue, cette pièce aux boiseries de chêne et d’acajou massifs, souvent travaillées avec art, aux mille et un détails du plus rigoureux archaïsme naval, eût comblé tous les souhaits d’un amateur de pittoresque, d’un fervent de l’esprit d’aventure : elle constituait à merveille le cadre indispensable à ce départ nocturne.

Bannerman se retirait déjà, lorsque, se ravisant :

« Vous voyez dans ce coin un vieux coffre : jetez-y un coup d’œil si cela vous amuse. Notre ancien capitaine l’a découvert ici en achetant le bateau. Il dut à l’occasion fourrer le nez dedans. J’en aurais volontiers fait autant, mais je n’entends rien aux paperasses. »

Sa voix, quelques instants après, lança des ordres sur le pont : nous mettions à la voile.
 

*

 

« Il n’entend rien aux paperasses ! commenta Mr. Pringle en taquinant du pied une volumineuse caisse renforcée de solides ferrures, bizarrement ornée de gauches arabesques. Avez-vous remarqué le ton dont Bannerman a dit cela ? Pour rien au monde, j’en suis sûr, il ne consentirait à fouiller dans cette boîte de Pandore ! »

Mon ami s’assit sur un escabeau, tourna la clef d’un cadenas, souleva le couvercle du coffre et, considérant les papiers dont celui-ci était empli :

« Tous les mêmes, ces marins ! fit-il d’un air distrait ; pas plus que les autres, notre hôte de ce soir ne paraît dépourvu d’un semblant de superstition.

– Que peut-il redouter ?

– Pas grand-chose, à vrai dire – ou plutôt tout et rien, » rectifia Mr. Pringle.

Je retins mal un geste de surprise. Presque instinctivement, je m’éloignai du coffre.

Mr. Pringle observa mon malaise, ricana un instant.

« Tenez pour assuré pourtant qu’à part cet imbécile dont tout à l’heure nous écoutions l’histoire, aucun des précédents capitaines qui commandèrent ce bateau n’osa regarder là-dedans.

Tous pareils, je le répète. N’ai-je pas un jour entendu un pêcheur de la côte m’assurer qu’il avait failli mettre le pied sur le vaisseau fantôme !… Je n’exagère rien.

C’était pendant l’hiver, me raconta cet homme. On aperçut au large, dans la nuit, les feux d’un navire en détresse. Lancée à son secours, la chaloupe de sauvetage, dont il faisait partie, parvint enfin au sinistré.

Surprenant phénomène, par un temps si clément que l’eau paraissait presque tiède, le navire, sur lequel nul être ne se montrait, était couvert de neige et puis de glace. Notre pêcheur allait déjà grimper à bord, déjà il avançait la main, le pied, quand le bateau, sur lequel il croyait prendre appui, « s’effondra » sous son poids, s’évanouit ; l’imprudent sauveteur s’en tira par un bain. »

Mr. Pringle se tut.

Un agaçant sarcasme, une incrédulité persistante animaient l’éclat de ses yeux.

Telle était sa manie : il semblait s’ingénier à ôter toute la poésie au mystère. En fait, on eût pu croire qu’il avait contre lui quelque tenace parti pris : troublant état d’esprit pour un « chercheur » – du moins se flattait-il de mériter ce titre – soi-disant impartial, et dont on n’eût dû attendre que modération, qu’équité.

Il laissa seulement éclater un petit rire sec, tout pareil à un craquement de bois mort. Ce rire parut susciter quelque part d’étranges résonances ; notre navire, en vérité, avait assez l’aspect d’un vieux ponton.

« Quel âge, demandai-je, peut avoir ce Black Prince ?

– Cent ans au moins. »

Il réfléchit un peu, rectifia :

« Peut-être davantage. »

Je m’étonnai.

« N’en soyez pas surpris : la Jeanne en a cent trente, et elle navigue encore. Elle aussi est « hantée, » je suppose ! » ajouta-t-il, avec cet air assez désenchantant dont il accompagnait toujours ses commentaires.

Ses mains pourtant étaient loin de rester inactives. Dans le roulis davantage affirmé du bateau, il feuilletait certains poussiéreux documents que, tour à tour, il retirait du coffre. Un coup de vent souleva les papiers, faillit éteindre la bougie.

« Fermez donc ce hublot, » pria-t-il.

Je courus au hublot, que je poussai en hâte. L’air était plutôt frais ; au loin s’apercevait la côte, toute noire.

Mr. Pringle ironisa encore :

« Navires fantômes, récits d’apparitions, c’en est assez, convenez-en, Davies, pour enflammer une imagination moins vive que la vôtre… Que ne vous embarquez-vous sur un des derniers survivants de la marine à voile, sur un de ces réputés windjammers qui doublent le cap Horn ? Quelle occasion pour vous ! Vous auriez, j’en suis sûr, tout loisir, dans son gaillard d’avant, d’en apprendre de belles sur les superstitions de marins !

Car tout est bon à ces messieurs dès qu’il s’agit pour eux d’éprouver le frisson de la « petite mort. » L’ombre du capitaine Kind les vient réveiller en sursaut ; certains navires sont, dès leur lancement, voués aux pires destins ; le vol des grands oiseaux marins, pour qui le sait interpréter, peut, à l’occasion, justifier les plus sombres présages : malheur partout ! Il n’est pas jusqu’aux eaux elles-mêmes, sachez-le, qu’on ne devrait, à les en croire, exorciser de temps en temps.

Questionnez-les plutôt sur la mer des Sargasses ! Ils la diront peuplée des plus étranges créatures. Maint navire surpris par le calme y devient, paraît-il, le théâtre de troublants incidents. Témoin ce long-courrier dont on répète à satiété l’horrifique aventure :

« Passagers et marins, à l’approche de la nuit tombante, pouvaient entendre sur le pont, et du haut en bas des échelles, des bruits feutrés de pas. Ordonnée par le capitaine, une discrète surveillance resta sans résultat aucun. On posta çà et là des sentinelles, on en doubla le nombre. Un soir, pourtant, un homme d’équipage aperçut une « forme » – notez l’imprécision du terme – qui, un instant, s’éleva au-dessus de la masse des algues, et puis, plongeant sous l’eau, nagea vers le navire, dont elle longea le bord, pour escalader enfin le bastingage. Le marin crut d’abord avoir sous les yeux quelque hideux inconnu, habitant des grandes profondeurs. Très vite, il dut se convaincre pourtant, avec un camarade, tout saisi de frayeur lui aussi, qu’il s’agissait d’autre chose vraiment, je veux dire de quelque phénomène beaucoup plus inquiétant.

Lorsque le capitaine, averti sur-le-champ, accourut, cette apparition d’épouvante s’était tout à coup évanouie. Elle fut néanmoins entrevue de nouveau, et ceci à plusieurs reprises, jusqu’au jour où le temps, ayant par bonheur changé, le navire se trouva libre enfin de reprendre sa course. »

Le vent, à ce moment, faillit encore éteindre la bougie.

« Je vous en prie, Davies, prononça Mr. Pringle, avec une sévérité qui ne lui était pas habituelle, fermez donc ce hublot de tribord.

– Comment donc ! m’écriai-je, il s’est encore ouvert ? »

Ma stupéfaction, je le crois, désarma son humeur ; Mr. Pringle ne put s’empêcher de sourire et observa, presque amusé :

« Reconnaissez, Davies, que vous avez un petit peu la frousse, hein ? »

À cet instant précis, un nouveau craquement, plus marqué, cette fois, se fit encore entendre, cependant que, l’œil fixé sur une forte loupe qu’il avait tirée de sa poche, le front toujours penché sur ses papiers, Mr. Pringle disait encore :

« Rien de plus banal au surplus que ces « apparitions. » Les marins les veulent expliquer par quelque tragédie plus ou moins mystérieuse qui aurait pris place à bord.

Si j’en crois un rapport très formel d’un spécialiste en la matière, je veux dire Elliott O’Donnell, qui commenta, d’ailleurs avec un préjugé beaucoup trop favorable à mon sens, « l’énigme des Sargasses, » la plus classique des affaires de ce genre aurait eu pour théâtre la côte américaine.

Dans le golfe de Saint-Laurent, nous dit-il, aux alentours du cap d’Espoir, le fantôme d’une très ancienne frégate, qui fit naufrage au temps de la reine Anne, se montrerait périodiquement sur les lieux mêmes de sa disparition.

Ses ponts sont couverts de soldats, tous ses hublots sont éclairés ; en haut, sur le beaupré, tout près du mât de civadière, se tient un officier qui agite frénétiquement un bras vers le rivage et semble, de l’autre main, désigner, debout sur la dunette, une femme d’une pâleur de spectre, vêtue avec magnificence.

Des cris déchirants fendent l’air, on entend un coup de canon, les feux du bord s’éteignent, le bateau disparaît soudain. À l’encontre de divers phénomènes du même ordre, celui-ci n’annoncerait jamais une catastrophe, semble-t-il. »
 

*

 

Mr. Pringle se tut. À travers son verre grossissant, à la lueur de la bougie que je tenais en main, il examinait à présent quelques taches suspectes sur une page aux caractères jaunis d’un énorme in-folio – ancien livre de bord du Black Prince, sans doute. Il reprit un moment sa lecture.

Enfin, posant sa loupe :

« Quoi d’étonnant si de pareils récits peuvent à l’occasion donner lieu à de fort désagréables surprises ! Je songe au capitaine du Black Prince… Il a lu, j’en suis sûr, cette page. »

En vain, je le pressai de s’expliquer.

« Laissons, fit-il ; c’est trop affreux…

– Mais encore ?

– Non, me répéta-t-il ; vous seriez à jamais dégoûté de la mer, de ses hommes ! Qu’il vous suffise de savoir que ce bateau, temple d’iniquité, qui jadis naviguait aux Antilles, fut capturé par des pirates dans des circonstances particulièrement atroces et qui peuvent jusqu’à un certain point justifier, pour peu que l’on admette… le concours… »

Il s’arrêta, cherchant les mots qu’il paraissait pourtant craindre de prononcer. Un frisson me saisit tout entier.

Il reprit enfin :

« … la malicieuse intervention d’un certain personnage… »

De nouveau, il s’interrompit.

« Pardonnez-moi, je ne puis en dire davantage… Ça vaut mieux, croyez-moi, » fit-il en regardant autour de lui.

Sur quoi, faisant appel à son courage, et décidé peut-être à aller jusqu’au bout :

« Les bandits achevaient de piller le Black Prince et l’allaient mettre en feu… »

Il ne devait pas achever : un vent humide et froid, brutal, entra dans la cabine, éteignant la bougie, ce coup-ci…

Le hublot venait une troisième fois de s’ouvrir.

« Ah ! fit Pringle.

– Ah ! » lâchai-je à mon tour.

Mr. Pringle dut la voir comme moi.

Je fus le premier, cependant, à revenir de mon saisissement et même à en sourire : auprès de l’ouverture du hublot se balançait, forme velue, le pompon d’une embrasse à rideau dont les quelques pendants, disjoints et racornis, offraient à s’y méprendre, dans la demi-pénombre de la pièce, l’aspect des doigts de quelque énorme, étrange main…

J’allais lui signaler cette frappante ressemblance ; je m’arrêtai à temps. En dépit de ses airs caustiques, Mr. Pringle se montrait parfois fort susceptible. Un coup d’œil que je lui lançai me suffit au surplus, et dès lors je le surveillai très attentivement.

Or, ce fut tout à coup un son lointain mais persistant de cloches qui semblaient chanter sur la mer. Dans l’espace mugirent les cornes et les sirènes d’invisibles navires.

Nous étions surpris par la brume.

Il y eut aussi, et tout près cette fois, à bord de notre bateau même, juste au-dessus de nos têtes, un bruit assourdissant de chaînes.

Je montai sur le pont.

À quelques encablures se dressait devant nous la côte. Très vite, elle s’effaça pourtant sous l’épais linceul du brouillard. La mer se fit lugubre. On entendait sans interruption le vacarme des eaux qui bataillaient contre le noir basalte des falaises, s’engouffraient et puis ressortaient, bouillonnantes, des insondables cavités. La visibilité était nulle ; à peine s’étendait-elle à cent mètres.

Bannerman, en courant, passa tout près de moi. Il se dirigeait vers l’avant.

« Pincés ! me lança-t-il, et juste au même endroit que l’autre soir. »

Nous nous trouvions en effet aux alentours de Gurnards Head, ces mêmes parages, exactement, où s’était produit l’incident raconté par le capitaine.

Près du guindeau, tout à l’avant, j’aperçus quelques hommes. Matelots du Black Prince. Je m’apprêtais à suivre leur manœuvre ; je n’en eus pas le temps. Mr. Pringle – il venait de me rejoindre – concentrait toute mon attention.

« Mister Pringle ! appelai-je ; mais qu’avez-vous donc, mister Pringle ? »

Le bras tendu dans la direction de la proue, il se tourna vers moi :

« Là-bas ! Là-bas ! fit-il, haletant ; voyez-vous ces hommes, là-bas ?

– Pour l’amour de Dieu, calmez-vous, mister Pringle… »

Bannerman survint à temps avec le cuisinier. On immobilisa Mr. Pringle. En dépit de la serviette que le cook lui avait nouée sur la bouche, Pringle criait toujours :

« Ouah !… oulou, oulou… Ouahhh ! »

Il nous fallut serrer plus fort.
 
 

 

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(André Savignon, in Candide, grand hebdomadaire parisien et littéraire, quatorzième année, n° 723, jeudi 20 janvier 1938 ; « The Flying Dutchman, » illustration de Howard Pyle pour le Collier’s Weekly, 8 décembre 1900 ; Louis M. Eilshemius, « The Flying Dutchman, » huile sur toile, 1908)