VI

 
 

« Il y a trente ans, dit le vétéran, j’avais exactement votre âge d’aujourd’hui et j’étais lieutenant au 10e Royal-Infantry, en garnison à Corfou. Les Grecs ne nous faisant pas grand’fête, nous nous réunissions chez le consul de France. C’était un vieux gentilhomme du Morvan, nommé Grasset. Il appartenait à une ancienne famille qui avait défendu la forteresse de la Charité contre Jeanne d’Arc. Mais ce n’était pas pour cela qu’il aimait les Anglais. D’abord, après la guerre de Crimée, l’anglomanie était revenue de mode en France ; puis il avait été le compagnon d’armes de lord Byron. Il savait très bien le grec, et il nous engageait à l’apprendre. J’avais fait de fortes études à Oxford, aussi devins-je un de ses meilleurs élèves ; de sorte que deux ans plus tard, lorsque M. Gladstone fit rendre les îles Ioniennes à la Grèce, je profitai du congé que j’obtins à cette occasion pour visiter ce pays et les grandes îles grecques de Candie et de Chypre.

On m’avait beaucoup vanté la fête de Vénus à Paphos. Je pris passage à bord d’un vapeur anglais qui y touchait en passant. Paphos n’est plus aujourd’hui qu’une ruine fiévreuse ; mais à une demi-lieue dans les terres, l’évêque de Paphos possède un palais confortable, où je trouvai une hospitalité réellement empressée, car un Anglais qui parle le grec est chose rare. Le despote, ainsi se nomment les évêques grecs, me donna une lettre de recommandation pour le régisseur turc du domaine de la sultane validé, dont faisait partie le temple de Paphos, qui était le but principal de mon voyage, et j’arrivai chez lui, en même temps que la panégyrie mi-chrétienne et musulmane, qui fêtait en commun la naissance de Vénus. Chaque cavalier portait sa belle en croupe, pendant que les gamins arrosaient tout le monde, à l’aide de seringues de roseau, en souvenir de la déesse émergeant des eaux. La cérémonie consiste à se rendre à cheval de Paphos à Palai-Paphos, où se trouve le temple ; là, on lunche fortement et l’on revient en barque. C’est très simple en soi ; mais accompagné de danses et de libations copieuses, c’est fort gai d’aspect, par suite de la richesse des couleurs.

Cette fête étant célébrée par tout le monde, je trouvai mon hôte, Hussein-Aga, sur le point de s’asseoir à un festin de gala. La table était abondamment servie d’un rôti d’agneau entier, d’un pilav et autres mets locaux. En dépit de Mahomet, l’amphitryon tenait sur sa cuisse une gourde goudronnée remplie d’excellent vin de l’Olympe, et un immense hanap d’argent, demi-sphérique, circulait à la ronde, toujours vide et toujours plein. Les convives étaient des gentlemen du voisinage, chrétiens et musulmans. Tous parlaient grec ; l’un d’eux attira même mon attention par la pureté et l’élégance de son langage, et son type y répondait magnifiquement. C’était un superbe homme, quoiqu’il eût dépassé la cinquantaine. À mon grand étonnement, j’appris qu’il se nommait Emin-Effendi, et qu’il n’était autre que le khodja de la mosquée de Palai-Paphos.

Il pouvait bien être cinq heures du soir, lorsque nous eûmes achevé l’interminable série de chibouks et de tasses de café qui servent d’épilogue à un festin oriental. Nous nous levâmes alors, avec la fraîcheur, et nous allâmes rendre visite aux ruines. Hussein-Aga ne s’y intéressait que d’une façon : il y cherchait des trésors. Aussi me mena-t-il vers une jolie chapelle byzantine, ruinée, qui était encore revêtue de ses peintures avec leurs légendes en caractères gréco-barbares du moyen âge. Personne ne les lisait plus dans le pays. Là, il me montra mystérieusement une sainte dont le nom était très bien conservé. Je le lus facilement ; c’était celui de sainte Catherine, avec une invocation spéciale. J’eus beaucoup de peine à persuader à mon hôte que les indications de trésors ne s’écrivaient pas en caractères aussi lisibles, sans quoi les fidèles de ce temps ne les auraient pas laissé arriver jusqu’au nôtre.

De là, nous nous rendîmes à la Grotte de la Reine, qui n’est autre chose qu’un tombeau d’ordonnance phénicienne, quoique portant une inscription grecque. Les Chypriotes attribuent à la reine Catherine Cornaro tout ce qu’il y a chez eux de quelque peu extraordinaire ; mais Emin-Effendi, qui était un fin lettré, m’assura qu’une légende beaucoup plus ancienne attribuait ce sépulcre à une princesse grecque, qui y avait fait inhumer son fiancé. Ce fiancé était le rival du satrape du roi de Perse, qui l’avait fait assassiner. Sommée d’épouser le meurtrier, la princesse avait demandé le temps de se faire construire un tombeau, puis elle s’était poignardée sur le sarcophage de son amant. Loin d’être touché de cette fidélité posthume, le satrape avait fait jeter les restes des deux amants à la voirie, et converti leur tombeau en sépulture publique.

Le soleil se couchait du côté de l’Europe, lorsque nous regagnâmes le konak. Au moment où nous en touchions le seuil, une femme turque, drapée dans son long voile blanc, se glissait dans les ruines comme un fantôme. Cette apparition me frappa.

« Pardieu ! m’écriai-je, si on la rencontrait à minuit, au clair de la lune, on pourrait bien la prendre pour une péri.

– Ah ! ça n’est pas ce qui manque ici, répliqua Hussein-Aga.

– En savez-vous quelque chose ? lui demandai-je.

– Moi, rien ! dit l’intendant de la sultane validé. On prétend que je suis trop matériel pour elles. D’ailleurs, je ne veux rien en savoir, parce qu’on dit qu’elles portent le guignon ; mais vous pouvez demander à Emin-Effendi pourquoi il ne s’est jamais marié. »

Le khodja, ainsi interpellé, rougit ; puis il répondit :

« Je ne crois pas que les péris soient une création du génie musulman ; vous autres de l’Occident, vous avez vos fées, et les Lusignan nous avaient apporté leur Mélusine, ou plutôt, ils nous l’avaient rapportée, car Lusignan et Mélusine, en phénicien, signifient langue. La seule différence qui existe entre nous est de n’avoir jamais brûlé ceux qui, à tort ou à raison, préfèrent le monde du rêve à celui de la réalité. Pour nous, les péris sont des génies immatériels, qui, sans posséder un corps, peuvent prendre l’apparence qu’ils désirent en se soumettant à certaines lois, qui leur sont imposées par les harmonies de leur nature. Ainsi, les péris n’apparaissent jamais que dans la nuit et la solitude ; de sorte que le mortel qui a commerce avec elles, se trouve toujours dans l’impossibilité d’affirmer si ce sont des êtres réels ou imaginaires. Qu’importe, si les péris ont toutes les apparences de la vie et de la réalité, et si elles leur donnent toutes les joies que d’autres demandent aux plaisirs matériels et à la richesse ! La seule réalité désirable est celle du bonheur. On dit que ceux qui ont commerce avec les esprits ne réussissent pas dans les affaires de ce monde. Quoi de plus naturel ? Ils ne s’y intéressent point, parce que les péris ne coûtent rien. Quant à l’explication de ce phénomène, je crois qu’il faut la chercher dans notre divin Platon. À l’origine, nous avons été appareillés par couples androgynes. La fatalité nous a coupés en deux parties, dont l’une cherche toujours l’autre. Éveillés, nous ne nous appartenons point ; les nécessités brutales de la lutte pour la vie nous rivent chacun à notre galère quotidienne. La nuit nous rend quelques heures de liberté, pendant lesquelles les deux moitiés peuvent se rejoindre. Chacun pare la sienne suivant les richesses de son intelligence, et, de temps à autre, lorsqu’un de ces riches d’esprit laisse, par une indiscrétion sublime, tomber un coin du voile qui cache sa mystérieuse maîtresse, le monde tombe à ses pieds et le proclame flambeau de l’humanité. Mais les péris ne hantent pas que ces intelligences semi-divines ; toutes les natures rêveuses et contemplatives sont en état de recevoir leurs visites. En Occident, vous avez des anges gardiens ; malheureusement, ils vous quittent avec l’enfance. Nous autres, nous savons prolonger la nôtre, de sorte que la péri reste la compagne de notre âge viril. Ce n’est pas un être sans sexe, comme l’ange ; c’est une vraie femme ; aussi, quiconque est uni à une péri ne peut pas en épouser d’autre.

– Ainsi, vous croyez à la réalité des péris ? dis-je au bon khodja.

– Distinguons ! répondit-il. Je ne communique avec votre monde que par les revues grecques que me prête l’évêque de Paphos, et j’y recherche surtout des traductions de vos articles scientifiques. On y parle souvent d’un phénomène, que vos médecins nomment vie seconde. Par des causes dont ni eux ni moi ne sauraient rendre compte, certains sujets rêvent tout éveillés, et ne conservent plus aucun souvenir de cette période de leur existence quand ils sont rentrés dans leur état normal. Or, mon opinion est que cette période est aussi réelle que l’autre ; elle n’en diffère que parce qu’elle ne peut faire appel aux mêmes témoins, ces témoins n’étant visibles que pour ceux qui possèdent la vie seconde. Ils les laissent donc au seuil du monde où se passe cette partie de leur existence. Mais, si je ne puis faire comme le roi Candaule ; si je ne puis montrer à un autre Gygès la péri dont je suis aimé ; si c’est une de ces maîtresses capricieuses et fantasques des Mille et une Nuits, qui viennent et qui s’en vont, sans vouloir dire qui elles sont, qu’importe si elle est belle et bonne, et si, chaque nuit, on la retrouve à son chevet !

– L’entendez-vous ? me dit tout bas Hussein-Aga, il est fou à lier ; nous ne le comprenons guère, nous autres grossiers mortels de ce pays, et cependant il nous semble que ce qu’il dit là est beau, et nous avons du plaisir à l’entendre. »

Cette longue dissertation nous avait ramenés devant une table non moins copieusement servie que celle du matin. Le grand hanap d’argent circula de nouveau, pour céder encore la place aux chibouks et aux fingianes (tasses de café ). Vers onze heures, Hussein-Aga et ses convives se retirèrent, me laissant maître du selamlik, dont le divan devait me servir de lit.

À cet effet, une jolie Grecque d’une trentaine d’années, qui tenait la maison d’Hussein, entra, suivie d’une ravissante Abyssinienne de quinze ans, portant des draps d’étoffe crêpelée de coton et de soie, bordés de franges en verroterie de Venise.

Elles jetèrent par-dessus une couverture de brocatelle de Damas, avec des danseuses brodées dans les angles ; puis elles plantèrent un énorme cierge sur un chandelier d’église, et me souhaitèrent une bonne nuit.
 

(À suivre)

 
 

 

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(Claude-Sosthène Grasset D’Orcet, « Fantaisies romantiques – nouvelles, » in Revue britannique, reproduisant les articles des meilleurs écrits périodiques de l’étranger complétés par des articles originaux, soixante-sixième année, tome II, 1er avril 1890 ; illustrations de Raphaël Drouart pour L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam, Paris : Henri Jonquières, 1925)