RÉSUMÉ DES CHAPITRES PRÉCÉDENTS

 

Le héros de l’histoire est prisonnier du mystérieux professeur Gaultier qui a réussi à entrer en contact avec des univers inconnus co-oxistant dans l’espace. Gaultier a rapporté d’une de ses randonnées un monstre de verre chargé de surveiller notre héros.
 

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« Satan ne vous fera aucun mal… tant que vous n’essaierez pas de me jouer un mauvais tour ! N’essayez pas, par exemple, de forcer la porte d’entrée, il vous en cuirait. Vos expériences d’hier ont dû vous convaincre de la valeur de mes avertissements ! J’ajoute qu’au cas où, malgré tout, vous parviendriez à vous enfuir, Satan a un flair remarquable ; il vous retrouvera n’importe où, et alors vous auriez avec lui une explication des plus désagréables… »

Au cours des jours suivants, Satan, le monstre de verre, ne me quitta pas d’une semelle, couchant même la nuit devant la porte de ma chambre. J’essayai une fois d’approcher la porte du couloir : le monstre commença de gronder, puis, comme je continuais ma marche, il me saisit la cheville dans ses crocs. Je battis en retraite.

C’est ce jour-là que j’eus ma grande idée. La cheminée de ma chambre était, je m’en rendis compte, assez large pour qu’au prix d’une gymnastique délicate je puisse m’y introduire. Je regardai dans le conduit : sa largeur semblait constante, et des saillies irrégulières me permettraient de l’escalader facilement. Hier soir, je décidai de passer à l’action sans tarder. J’attendis minuit. Tout dormait dans la maison aux trente portes. Ayant calé d’une chaise la poignée de ma porte, je me glissai en me contorsionnant dans le conduit de la cheminée. Je m’étais déjà élevé de quelques mètres lorsque je perçus un grattement : l’instinct du monstre l’avait sans doute averti de ma tentative, et, ne pouvant pousser ma porte, il se mit à geindre douloureusement. Me rendant compte que Gaultier n’allait pas manquer d’être réveillé, j’eus un moment la tentation de redescendre. Mais cette faiblesse ne dura qu’une seconde. La liberté était trop proche : déjà mes mains agrippaient le rebord de la cheminée et je me hissai sur le toit, au moment même où un vacarme épouvantable m’avertissait que Gaultier enfonçait la porte de ma chambre. J’avais déjà glissé tout au long du toit. Des crampons de fer scellés dans le mur de la maison voisine me permirent de descendre dans une cour, d’où je gagnais la rue sans difficulté. J’ignorais tout de l’endroit où je me trouvais ; je ne savais pas même être à Paris.

Me glissant au long des maisons, j’entendis soudain un pas furtif dans l’ombre. Je me retournai. À moins de cent mètres arrivait Gaultier, tenant une laisse raidie par une traction invisible. Satan, qui avait déjà retrouvé ma trace. Mon cruel patron ricana et, se penchant sur le fauve, détacha le collier… J’avais pris mes jambes à mon cou et j’entendis son rire sarcastique me poursuivre avec ce cri : « Vas-y, Satan ! ramène-le ! » Je savais que la bête me rattraperait en quelques bonds… C’est à ce moment-là que je vous ai bousculé. Mais le monstre n’a pas dû abandonner la partie : son intelligence est quasi humaine. Il doit être là, m’attendant, invisible dans l’ombre, et, dès que je serai seul, il me sautera dessus… rien, personne ne peut me protéger… »

Je fis signe au patron de renouveler les consommations. L’absorption d’un second verre rasséréna un peu mon mystérieux compagnon.
« Écoutez, lui dis-je, je peux vous proposer quelque chose. Il y a un vieux divan dans mon bureau, en face, à l’imprimerie de la Presse. Vous pouvez y passer la nuit. Ça n’est peut-être pas très confortable, mais vous y serez tranquille, dans la mesure où le boucan des rotatives ne vous empêchera pas de dormir… Demain matin, je viendrai vous chercher ; en attendant, ne sortez sous aucun prétexte. »

Mon bureau était sous les toits, une petite chambre mansardée meublée, outre le divan, d’une table, d’une chaise et de deux téléphones. Par les deux fenêtres, on voyait au-dessus des maisons les étoiles pâlir à l’Est.
 

*

 

Mais quand, dans la matinée, j’arrivai pour délivrer mon hôte, un spectacle inattendu m’accueillit. Je sentis un choc au cœur dès l’abord, en voyant ouverte la porte qui eût dû demeurer close. À l’intérieur, la table était renversée, les papiers épars, tachés de sang. Le visiteur avait disparu. Je l’imaginai, luttant contre le monstre de verre, arrivé par où ? mais par la fenêtre, grande ouverte, et partant à travers les rues, plié en deux, Satan cramponné à son dos, tordu par la douleur, vers la maison aux trente portes et le tragique secret du professeur Gaultier.
 
 

DEUXIÈME PARTIE

 

PRISONNIERS DE L’INCONNU

 

I

 
 

Si j’avais pu croire, après son récit, que mon mystérieux compagnon était un imposteur ou un fou, sa disparition me convainquit rapidement de la véracité de ses dires. Pouvais-je faire quelque chose pour lui ? Plus encore peut-être que ce désir, la curiosité me tenaillait : retrouver la maison aux trente portes, pénétrer son secret, m’introduire, peut-être, dans un de ces univers étranges qui nous frôlent constamment… quel rêve ! Pourrai-je en faire une réalité ?

Je me penchai sur un plan du 2e arrondissement. Dès l’abord, un fait me parut évident. L’homme n’avait pu, dans sa fuite, traverser le boulevard Poissonnière, la rue Montmartre ou la rue de Clichy ; il eût remarqué ces artères importantes, et même probablement rencontré des passants. La maison aux trente portes devait donc être située dans un triangle de 500 mètres de côté ; il n’y avait qu’une quinzaine de rues assez courtes à explorer et je songeai que la maison aux trente portes devait être assez nettement différenciée de ses voisines. Le jour même de la disparition de l’inconnu, je me mis en campagne, carte en main. J’avais été très occupé la matinée durant et il était déjà 5 heures de l’après-midi lorsque je m’arrêtais devant une façade étroite, d’un seul étage, anonyme et muette, que perçait une unique porte de chêne. À cette heure, le maître des lieux était probablement présent. Mieux valait attendre le lendemain et tenter l’entrée à une heure plus propice.

Ayant dîné, je me rendis au travail comme à l’accoutumée. Mais j’étais distrait ; ma pensée vagabondait, loin des épreuves qu’il me fallait examiner, vers les mondes mystérieux et inquiétants gravitant au-delà des portes d’acier. À 10 heures, n’y tenant plus, j’enfonçai mon chapeau et, profitant de la pause, me dirigeai vers la rue Saint-Fiacre où la façade hermétique de la maison m’appelait…

Comme j’arrivais par la rue des Jeûneurs, une grosse conduite intérieure noire, de marque américaine, virait au coin du boulevard Poissonnière. Je me dissimulai dans le creux d’une porte. La voiture, que j’identifiai d’après le récit de l’inconnu pour celle d’Albert Gaultier, s’arrêta sans bruit devant la maison. Un homme en descendit, que je devinais être le professeur. Il examina la rue et, l’imaginant déserte, aida un second personnage à sortir de l’auto. Le haut du visage de cet individu était caché par un bandeau blanc. Le professeur ouvrit la porte ; les deux hommes entrèrent et l’huis se referma sur eux. Je restai un moment pensif. Le professeur avait donc si rapidement trouvé un nouvel assistant, une nouvelle victime ! Dans ce cas, qu’était-il advenu de mon interlocuteur de la nuit passée ?

De retour à mon bureau, j’échafaudai un plan d’action. L’affaire n’irait pas sans risques, mais il me semblait avoir choisi le meilleur parti. C’est pourquoi dès la fin du travail, à 1 heure, j’explorai la rue du Sentier, espérant découvrir la cour de l’immeuble, voisin de la maison aux trente portes, par lequel le malheureux serviteur s’était enfui la veille. Cette recherche ne présentait pas de grosses difficultés. Je passai sous un porche ouvert, pénétrai dans une vaste cour encadrée de tous côtés par les murs aux immenses fenêtres noires des bureaux d’une compagnie textile. Le quatrième mur était lisse et blanc, haut de deux étages, et des crampons scellés dans la pierre rendaient aisé l’accès du faîte. Je ne pouvais douter avoir découvert le chemin suivi dans son évasion par mon mystérieux visiteur.
 

(À suivre)

 
 

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(H. Bourdens, in Le Petit Marocain, trente-sixième année, n° 10070, jeudi 25 novembre 1948 ; ce très curieux roman « fantastique, » sur le thème des autres dimensions, n’a jamais été publié en volume ; il est précédemment paru dans L’Avant-Garde, organe central de la Fédération des jeunesses communistes de France, à partir de septembre 1946)

 
 
 

 

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(in Ce Soir, grand quotidien d’information indépendant, dixième année, n° 1549, vendredi 6 septembre 1946)