« Mon cher Gardères,
Le 7 août dernier, à l’issue d’un repas arrosé de vins passablement généreux, vous m’avez mis au défi de demeurer plus de huit jours dans une maison que vous possédez en Montagne Noire audoise, au lieudit Fabrègues, et que vous prétendiez hantée. J’ai accepté de tenter l’aventure et vous en apporte, comme convenu, le récit nu, objectif – précédé de l’aveu préalable et formel de mon échec.
Le 20 août, donc, je me suis abouché avec votre représentant à Cais, – commune dont dépend Fabrègues, – le secrétaire de mairie Rouquier. Cet homme m’a conduit à ce qu’il appelle votre « villa, » et qui n’est qu’un modeste mas bâti en position isolée sur les confins de l’énorme et séculaire forêt de la Loubatière. Rouquier m’a quitté assez précipitamment, non sans avoir réglé avec moi certains détails touchant mon ménage et mon ravitaillement. Sitôt installé, – et ce n’a pas été long, car je n’avais pris avec moi qu’une valise, – j’ai reconnu les aîtres : une immense cuisine au rez-de-chaussée, flanquée d’un réduit à usage de chai, que clôt une porte vitrée privée de volets. Au premier étage, deux chambres à coucher, dont une absolument vide. Derrière le bâtiment et sur l’un des côtés, envahissante à toucher les murs, la forêt…
Le 20, le 21 et le 22, rien. Si j’avais éprouvé au premier abord une appréhension, encore qu’assez vague, elle avait totalement disparu. Le 23 au soir, fatigué d’avoir cherché toute la journée des champignons dans les bois, je me suis retiré plus tôt que de coutume. J’étais dans ma chambre, occupé à lire les Mémoires de Grammont, dont vous savez que je ne me sépare jamais, lorsque, subitement, une inquiétude obscure m’a envahi, causée – selon toute vraisemblance – par une sorte de frémissement qui semblait venir de sous terre. Cela rappelait assez bien l’ébranlement produit par une troupe en marche dans le lointain. Mais je n’ai pas eu le loisir d’échafauder d’autres hypothèses, mon attention ayant été sollicitée dans l’instant par un phénomène nouveau, plus surprenant encore : une sorte de murmure musical, informe, étouffé, venait de s’élever, ou plutôt de sourdre mystérieusement des murs, du parquet, sous mes pieds, éveillant immédiatement en moi je ne sais quel écho secret, fraternel. C’était nostalgique et poignant, un peu comparable – si vous me permettez ce rapprochement saugrenu – à ce lamento qui s’exhale des fils télégraphiques malmenés par le vent. J’ai fermé mon livre, tous mes sens en éveil, inquiet (je l’ai dit), mais pas positivement effrayé.
C’est vers onze heures que le premier coup a retenti, porté avec une vigueur surhumaine sur le bois d’un des contrevents du rez-de-chaussée. D’autres ont suivi, espacés d’abord, puis de plus en plus nombreux. À chaque coup, la flamme de ma lampe sursautait légèrement. Entre temps, le frémissement venu du sol s’était amplifié, jusqu’à paraître un piétinement universel, mais alors d’êtres lourds dont le talon cognait comme un sabot. Investi, assiégé, voilà évidemment ce que j’étais, mais par qui ou par quoi ? L’unique fenêtre de ma chambre donne, vous le savez, sur la façade opposée aux bois ; je l’ai ouverte, précautionneusement… Rien ! Le pré en pente, vide, le ciel clair, la lune pleine contre quoi un jet d’aulne fourchu dessinait une double corne…
Je m’efforçais de garder mon sang-froid, de réfléchir. Mais l’étrange, l’incessante mélopée m’envahissait, m’imbibait ainsi qu’un poison paralysant. Et maintenant, il me semblait, oui, qu’elle rythmât, qu’elle accompagnât le puissant pilonnement extérieur !…
La porte vitrée du chai a craqué soudainement, ébranlée par une poussée formidable, puis, dans un vacarme de carreaux brisés, quelqu’un, un être, est entré, roulant et soufflant, et dont le pas sonnait bizarrement sur le pavé de briques.
Je m’étais dressé, roide, avec la sensation d’une poigne impitoyable agrippée à ma gorge… On marchait à présent en bas, sans précautions, bousculant les chaises et la table non desservie où s’entrechoquait la vaisselle du dîner. On marchait… puis, tout à coup, le silence. Ma canne a battu à petit bruit, que j’avais laissée suspendue à la rampe de l’escalier. Plus de doute ! L’Être, l’Inconnu m’avait flairé. Il allait…
Je n’ai pas voulu l’attendre. J’ai pris ma lampe d’une main, mon revolver de l’autre, préférant la réalité, quelle qu’elle pût être, aux mille formes qu’engendrait mon imagination en travail. Or, j’ai vu… dès les premières marches : une tache claire palpitait dans l’ombre, « venait » graduellement comme une image sur un cliché soumis au révélateur, une tache… une face – une effroyable face de crime, Gardères – lippue, velue, aux yeux ronds troués de pupilles affreusement dilatées, et qui montait vers moi, montait, d’un mouvement lent, inexorable.
Est-ce moi qui ai tiré ou le Double inconscient que chacun porte au-dedans de lui-même ?… Mon browning a craché ses sept balles, coup sur coup. Ensuite… ensuite, mon Dieu, je ne sais plus. L’odeur du frais matin mouillé, entrant par la porte fracassée, m’a arraché à mon long évanouissement. Je n’ai plus eu qu’une pensée : fuir, m’évader.
C’est de Paris que je vous écris, de Paris où je me suis réfugié pour, dans le tumulte incessant des rues, dans la succession frénétique des visages, oublier la rumeur venue de la forêt et cette face abominable que j’ai vue surgir certain soir hors de l’ombre. Parfois, je me dis que j’ai moi-même « réalisé » tout cela du murmure de mon sang dans mes artères, d’un peu de noir et de lueurs dansantes. Mais, hélas ! rien ne m’apporte – avec une explication convaincante, naturelle – l’apaisement souhaité, définitif. Vous, Gardères, vous peut-être !… »
*
« Mon cher Vernier,
Ce pari était stupide et je l’ai tenu pour tel aussitôt conclu. Mais que faire ? Vous paraissiez si sûr de vous, plein d’une confiance tellement agaçante !… Je crois sincèrement que votre aventure relève de l’hallucination pure et que vos ennemis, cette nuit-là, se nommaient la Solitude et le Silence. Quant à la porte détériorée, le vent du nord – le vieux « cers » – est sans doute le seul coupable. Quoi qu’il en soit, le mal étant le mal, même imaginaire, j’ai résolu d’en finir avec le mas de Fabrèges. Par mon ordre, Rouquier l’a fait jeter bas, bouleverser jusque dans ses fondations. Ainsi périra, je l’espère, l’esprit mauvais qui vous hante, si tant est que l’air de Paris ne l’ait pas tué déjà.
Ah ! j’oubliais… Un détail sans importance, mais pittoresque : figurez-vous que les démolisseurs ont découvert sous le dallage du rez-de-chaussée, une statue ancienne de Pan, haute d’environ un demi-mètre. C’est une œuvre charmante que j’aurai plaisir à vous montrer quand vous viendrez me visiter. Le dieu est représenté jouant d’une syrinx qu’il tient dans sa main gauche, cependant que de la droite, levée, il semble appeler à lui son peuple sylvestre et commander au chœur dansant universel des chèvre-pieds et des satyres. »

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(André Castaing, « Les Mille et un Matins, » in Le Matin, quarante-sixième année, n° 16429, mercredi 13 mars 1929. Pierre Paul Rubens, « Deux Satyres, » huile sur toile, 1618-1619. Du même auteur, voir « L’Oiseau de fer » et « Le Vœu de Gallus, » déjà publiés sur ce site)

