« Par sainte Marie ! si belle créature ne vis
oncques en ma vie ! Je crois que c’est un ange
du ciel ou une sirène de mer. »
LA FLEUR DES BATAILLES.
Prologue
Nous nous trouvions, le 25 septembre dernier, dans la chapelle de S. Exc. l’ambassadeur d’Angleterre, où se célébrait un mariage mixte selon le rite anglican. – Cette chapelle n’offre aux regards aucun symbole du culte chrétien, aucune de ces images pieuses qui, dans un temple catholique, imposent aux assistants le recueillement et le silence, sinon la prière. L’assemblée était trop choisie pour ne pas être convenable ; je veux dire seulement qu’en attendant la cérémonie on causait de choses et d’autres, les hommes du moins, qui, ayant naturellement abandonné aux dames les fauteuils et les chaises, se tenaient debout au fond de la chapelle. J’avais rencontré là un jeune artiste, Théodore D***, dont je n’ai pas été le seul à remarquer, à nos deux dernières expositions, les figures chinoises si bien réussies ; je lui renouvelais mes compliments sincères, lorsque les deux familles des fiancés, introduites dans la chapelle, prirent place sur les sièges réservés et les plus rapprochés de la table de communion, seul meuble qui pouvait indiquer que nous étions dans une chapelle. Une fois assises, les dames et les demoiselles, les ladies et les misses ne livraient à notre curiosité que le derrière de leurs têtes ; et, quoique certainement il y eût là plus d’un charmant visage, elles nous excuseront de n’en point parler, comme aussi, la plupart étant coiffées selon la mode et portant leurs cheveux repliés en cadogan ou enfermés dans une résille aux mailles plus ou moins serrées, elles ne s’étonneront pas que l’admiration des gentlemen et des messieurs fût presque exclusivement monopolisée par une des bridemaids (sœur, je crois, de la mariée), âgée de sept ou huit ans au plus, dont la chevelure descendait à longs flots légèrement ondulés jusqu’à la ceinture de sa taille, chevelure du plus beau blond, qu’un rayon de soleil caressait avec amour et qu’il imprégnait de la flamme de ses reflets.
« Avouez, dis-je à mon voisin l’artiste, que voilà de quoi rendre votre pinceau infidèle à la longue queue effilée de vos têtes chinoises, d’ailleurs si originales.
– Il me faudrait, répondit-il modestement, changer de palette avec fra Angelico.
– Moi ! dit mon voisin de gauche, que je soupçonnais à tort d’américanisme, moi, je trouve cette chevelure si belle, que je voudrais être un des Mohicans du romancier Fenimore Cooper, enlever cette jeune fille et la scalper impitoyablement.
– Ce que vous dites là, monsieur, remarquai-je, est l’expression d’une admiration un peu sauvage ! Seriez-vous Américain ?
– Non, monsieur, je suis Irlandais.
– Avez-vous jamais vu en Irlande même, où j’ai en effet admiré, moi aussi, des blondes ravissantes ; avez-vous jamais vu, lui demandai-je, une chevelure comparable à celle de cette petite fée, qui doit descendre en droite ligne de la blonde Iseult, la femme du roi Marc ?
– Monsieur, j’en ai vu une plus belle encore ; mais c’est parce que celle-ci me la rappelle que j’ai exprimé mon admiration par un vœu qui vous a paru féroce.
– La lady ou miss qui porte des cheveux plus beaux et plus dorés que ceux de cette jeune tête, vous a peut-être traité un peu cruellement ?
– Non pas moi, mais un de mes cousins… William Saint- John… Eh ! tenez, vous avez peut-être lu sa fatale aventure dans une des dernières livraisons de notre University Magazine ?
– En effet, ce William Saint-John est le principal personnage d’une nouvelle intitulée The Woman of the Yellow Hair [sic] ; mais ce n’est qu’une nouvelle, une histoire purement imaginaire ?
– Pas du tout ; et je puis vous l’attester, moi qui en suis l’auteur, quoique le directeur du Magazine ait si étrangement défiguré mon texte, que, lorsqu’il m’en a envoyé le prix, je lui ai écrit, comme feu Thackeray écrivit au directeur de la Revue d’Édimbourg, qui avait pris les mêmes libertés avec un de ses articles : « Je vous renvoie vos vingt livres sterling ; je suis sorti de vos mains tellement mutilé, que, si vous fondez jamais un hospice des invalides de la presse, je vous prie de vous souvenir que j’aurais, grâce à vous, tous les droits possibles d’y être admis. »
– Vous ne serez donc pas surpris ni fâché, monsieur, repris-je, si je vous apprends que la traduction de cette nouvelle historique ou romanesque dort depuis deux mois dans les cartons de notre Revue, parce qu’il y aurait trop de lacunes à remplir pour qu’elle fût comprise de nos lecteurs.
– La rencontre m’est heureuse, monsieur, car je me suis traduit moi-même en français, et je vous offre de substituer cette version plus exacte à celle qui vous paraît incomplète à vous-même…
– Pardon, monsieur, lui dis-je ; mais, comme le directeur de la Revue d’Édimbourg, je fais quelquefois des amputations à mes collaborateurs… quand ils y consentent, néanmoins. Voulez-vous une seconde fois vous exposer à la mutilation ?
– Eh bien ! monsieur, volontiers ; une première opération a aguerri le patient à qui on en propose une seconde. Je vous donne carte blanche. »
L’auteur irlandais nous a livré son manuscrit et nous avons profité de la permission si largement, qu’il nous excusera d’attendre qu’il vienne lui-même réclamer son droit d’auteur. Nous tenons à sa disposition la somme entière, déduction faite de quelques pages qui reviendraient à son collaborateur de l’University Magazine.
(Le directeur de la Revue.)
I
L’Exposition
Le château où se passe la scène de notre récit, situé dans le Donegal, un des comtés les plus sauvages de l’Irlande, n’est pas un de ces manoirs traditionnels qu’il est aisé de construire dans les premières pages d’un roman avec des pignons sculptés, des fenêtres encadrées par des baies profondes ou saillantes ; manoirs à beffrois bizarres, à cheminées fantastiques, revêtus au-dehors d’une robe de mousse ou d’un manteau de lierre, doublés à l’intérieur de sombres panneaux de chêne. On n’arrive pas à ce château par une avenue d’ifs taillés et alignés comme des soldats au port d’armes ; on n’y entend croasser ni corbeaux ni corneilles ; il n’y a pas de jardins en labyrinthe avec de vieux cadrans solaires et des haies peignées aussi régulièrement que la moustache d’un grenadier ; on n’y trouve pas même une allée qui porte le nom d’Allée du fantôme, où quelque Dame Blanche apparaît tous les ans dans des circonstances effrayantes. Non, rien dans ce séjour ne ressemble aux décors d’un mélodrame, et cependant il a été le théâtre d’événements extraordinaires et d’une mort lugubre ; les châteaux à tourelles et à boiseries de chêne, les escaliers en spirale et les salons à tentures de tapisserie n’ont pas le monopole absolu des étranges perfidies, des catastrophes inattendues, des morts inexplicables, ni de ces aventures dont le souvenir glace le sang. L’antique manoir connu sous le nom de la Grange-Rouge était un bâtiment de forme carrée, vulgaire, et qui semblait écraser le terrain sous sa lourde masse. L’architecture n’avait aucune élégance, et la brique, qui brilla jadis d’un rouge vif, s’était, par l’effet du temps, transformée en brique couleur de rouille. Deux rangs de fenêtres étroites trouaient assez régulièrement la façade ; mais le toit s’appesantissait sur les murailles, entrecoupé par des mansardes incommodes dont les lucarnes ne donnaient passage qu’à la tête et aux épaules de ceux de leurs hôtes qui voulaient regarder le paysage.
À tout prendre, si c’était là un château, c’était un château prosaïquement triste. On l’avait placé entre une noire tourbière et une espèce de lande stérile, qui s’était montrée rebelle à tous les essais d’embellissement et de plantation. Quelques grands ifs avaient seuls réussi à végéter autour de la maison même, et, si nous voulions faire une description plus pittoresque que vraie, nous dirions que, de loin, ces ifs semblaient l’envelopper des plis d’un pall mortuaire. Cet aspect n’inspirait nullement l’idée de la joie et du bien-être, mais on pouvait espérer trouver là un bon et solide abri contre la rigueur des hivers, car la pierre et la brique des murs avaient en quelques endroits jusqu’à dix pieds d’épaisseur. Remarquez aussi que la ville la plus voisine était située à dix milles (seize kilomètres) de là. Quelques cabanes groupées autour de l’église formaient cependant une paroisse desservie par un curé.
Nous avons contemplé cette demeure aux clartés incertaines de la lune par une nuit où les nuages voilaient fréquemment son pâle flambeau, tandis que le sifflement mélancolique du vent d’automne se faisait entendre dans le feuillage jauni des arbres à droite et à gauche de la porte d’entrée. La lande d’un côté, et la tourbière de l’autre, n’étaient bornées au loin que par des haies basses et mal tenues. Tout avait un air de solitude et d’abandon. Derrière l’habitation, ce qu’on avait autrefois appelé les jardins n’était plus, comme celui du Giaour de lord Byron, qu’un mélange désordonné de végétation, un enchevêtrement d’arbres, dont le lierre avait remplacé le feuillage, d’arbustes et de buissons qui s’étouffaient les uns les autres, après avoir étouffé les fleurs des anciennes platebandes et fait disparaître la trace des allées. Depuis longtemps, aucun jardinier n’avait manié la serpe et le râteau le long d’un sentier qui aboutissait autrefois à un porche de verdure : c’était l’entrée de l’ancien boulingrin, devenu un champ de mauvaises herbes, au-delà duquel une ancienne pièce d’eau était devenue un fossé fangeux. Aux abords de cette onde bourbeuse étaient des ruines décrépites, sans être antiques. Il y avait eu là des arcades et un temple où le plâtre simulait le stuc et le marbre ; mais le temps avait fait tomber ces ornements factices qui laissaient voir leur charpente déjetée et rongée par l’humidité. À une autre époque et aux jours de fête, c’était là sans doute que la société du château venait passer les soirées, s’accoudait sur la balustrade et contemplait l’astre de Diane se mirant dans les eaux, ou regardait voguer une gondole peinte et dorée. Un reste de planches à demi pourries indiquait encore ce qui avait jadis été le bateau de plaisance. Il ne manquait qu’un cimetière placé sous les fenêtres de ce manoir pour en faire le domaine des apparitions et des fantômes, selon la formule des vieux romans qui effrayaient nos grands-mères.
Cette description suffit pour faire comprendre ce qu’était la Grange-Rouge avec ses appartenances et dépendances.
Voici maintenant le secret de toute cette tristesse et de tout ce délaissement. Il y a environ vingt-cinq ans, le chef de la famille O’Flaherty, ayant fait un mariage d’amour, fut, le lendemain même de ses noces, trouvé pendu à l’un des hauts piliers sculptés du lit de parade dans la chambre nuptiale. Cette mort, attribuée à un accès de démence, était toujours restée un mystère inexplicable, sans qu’on pût dire si le bonheur même n’avait pas fait perdre la tête au nouvel époux ou si c’était une de ces révélations imprévues qui troublent quelquefois les heureux d’un monde où la félicité la plus enivrante se décompose en déceptions successives depuis l’âge mûr jusqu’à la vieillesse.
La veuve de Daniel O’Flaherty, le suicidé, plus cruellement surprise sans doute que personne d’une catastrophe qui transformait du jour au lendemain son voile de fiancée en voile de deuil, devint mère au bout de neuf mois d’une fille qu’elle allaita elle-même et qu’elle éleva avec un soin jaloux, déclarant vouloir rester fidèle à la mémoire de son mari, quoique trop jeune encore pour ne pas être forcée de renouveler plus d’une fois cette déclaration, jusqu’à l’âge où ce fut le tour de sa fille de recevoir les hommages de nombreux adorateurs.
Immédiatement après les funérailles de D. O’Flaherty, le séjour de la Grange-Rouge avait été abandonné pour un hôtel à Dublin, et, pendant vingt-deux ans, aucun membre de la famille n’avait paru dans cette résidence, considérée comme une demeure maudite, et qui, sans cet abandon, n’aurait paru guère plus triste que mainte autre appelée aussi château dans cette partie reculée de l’Irlande.
Vingt-cinq ans sont une longue période, – c’est tout un quart de siècle ! Il ne faut pas un quart de siècle pour que le temps efface tout, même l’image d’une scène tragique où nous avons joué un des rôles saillants, même le souvenir d’un mari pendu, celle qui lui a survécu serait-elle une Clitemnestre au lieu d’une Artémise… Au bout de vingt-cinq ans, les veuves ont séché leurs larmes, les enfants, s’ils étaient nés, ont à peine l’idée du deuil qui couvrit de ses crêpes leur robe d’innocence. Nul ne songeait donc à s’étonner que, même avant ce laps de vingt-cinq ans, la veuve de Daniel O’Flaherty eût banni loin d’elle le cauchemar de l’affreux trépas qui l’avait rendue veuve. Avant ce laps de vingt-cinq ans, elle avait reparu dans les salons de Dublin ; belle encore, aimable, elle aurait pu y trouver un second mari, comme nous l’avons dit ; mais elle était restée fidèle au nom du premier. Mère désintéressée, ce n’était que pour sa fille qu’elle cherchait encore à plaire aux jeunes gens et que, chaque hiver, au bruit des orchestres de bal, sous le feu des lustres et des candélabres, elle recommençait les manœuvres de cette stratégie matrimoniale dans laquelle certaines mères sont des conquérantes qui rivaliseraient avec Alexandre, César et Napoléon. Oui, c’était une mère désintéressée que Mrs. O’Flaherty, mère d’une fille de vingt-et-un ans, dont elle aurait pu se dire la sœur aînée. Hélène O’Flaherty (elle se nommait Hélène) ressemblait à sa mère ; elle avait comme elle des yeux bleus, un teint de lis et des cheveux d’un blond doré, qui n’était pas le seul de ses attributs qui l’avaient fait surnommer la SIRÈNE. Elle avait la voix douce, quoique parfaitement accentuée : quelques leçons avaient suffi pour lui donner le talent d’une cantatrice. Sa physionomie piquante contribuait plus encore à son surnom, car la médisance l’accusait d’une coquetterie qui aurait pu se passer de tous les artifices de sa mère pour la faire valoir ; tour à tour d’une gaieté vive, réfléchie et rêveuse, sa conversation exprimait admirablement cette inconstance d’humeur qui, par un mélange agréable d’esprit et de sentiment, de raison et de caprice, entretenait autour d’elle une cour d’adorateurs, malgré ceux qui l’accusaient d’en avoir désespéré quelques-uns par de fausses espérances.
Hélène O’Flaherty était vraiment une séduisante créature, mais il y avait dans l’attrait même de sa personne quelque chose de plus que l’indéfinissable je ne sais quoi de la beauté, un charme mystérieux que les mères prudentes redoutaient instinctivement pour leurs fils. À ces sirènes de salon, dont la renommée se fonde en partie sur des duels, des exils volontaires, des actes de démence et autres épisodes, les mères prudentes préfèrent une de ces demoiselles ni belles ni laides, ni sottes ni spirituelles, simplement rieuses ou raisonnables, avec une dot sans doute, mais même avec une dot inférieure à celle de miss Hélène, – qui ne cachait pas qu’elle ne serait pas fâchée de la tripler par la légitime de quelque noble héritier.
Au nombre de ceux qui n’auraient fait que rire de la prudence maternelle, s’ils avaient eu encore leur mère, se fit remarquer Henri Saint-John Smith, issu d’une branche cadette des Brolingbroke, excellent jeune homme et excellent parti, qui, avec la perspective d’être un jour le plus riche gentilhomme de l’Irlande, ne fut cependant pas préféré le jour même où il demanda la main de miss Hélène. Une coquette ne se décide pas ainsi du jour au lendemain ; mais enfin la fille fut décidée par la mère. Henri Saint-John put se dire agréé, et les mères prudentes de ses rivaux se félicitèrent plus sincèrement que ces mères de certaines filles à marier de Dublin, qui disaient avec un peu de dépit : « M. Saint-John s’est laissé ensorceler par la Sirène ; il ignore ou il oublie que la mort et le mariage se donnent la main dans la famille où il désire entrer. »
Quoique le château de la Grange-Rouge ne fût guère la résidence où l’on pût célébrer volontiers un joyeux mariage et encore moins passer une lune de miel, la famille depuis si longtemps absente était revenue à son ancienne résidence d’été, pour obéir à une coutume traditionnelle des O’Flaherty, qui voulait que tous ceux de ses membres qui se rangeaient sous la loi du mariage le fissent dans le château héréditaire. C’était par une conséquence de cet heureux événement que les murailles massives de la Grange-Rouge avaient été reblanchies tant bien que mal et les allées du jardin ratissées. Le croissant des jardiniers avait à la hâte corrigé partiellement le désordre des bosquets, et l’étang, débarrassé d’une partie de ses roseaux, avait été fouillé et nettoyé à l’aide d’une de ces gigantesques cuillers que les ingénieurs nomment une drague. La gondole envasée aurait pu recommencer ses évolutions aquatiques, et à force de replâtrer et de badigeonner l’ex-temple rustique, on l’avait presque rajeuni. Bref, tout était disposé pour recevoir le fiancé, qui devait pendant huit jours encore faire la cour à sa future avant la cérémonie finale.
Miss Hélène O’Flaherty était fille unique : Henri Saint-John Smith n’avait qu’un frère, son cadet, un cadet comme il n’y en a peut-être plus un dans les Trois-Royaumes, un cadet dévoué à son aîné et trouvant tout naturel que tous les privilèges du rang et de la fortune, attributs de la primogéniture, eussent désigné Henri dès le berceau pour être un des plus riches seigneurs de l’Irlande. En possession déjà de trois premiers héritages par le décès de ses grands-parents, ce mortel privilégié était encore deux fois plus riche en expectative tant que survivait un dernier oncle célibataire, à la mort duquel il jouirait de cinq à six domaines de plus avec le titre de baronnet à lui assuré par substitution. William Saint-John, frère cadet de Henri, était heureusement né avec un caractère fait pour dédaigner les avantages de la richesse et les privilèges du rang. C’était un philosophe, un savant et un homme d’imagination tout à la fois. Lieutenant de frégate, il avait, à vingt-cinq ans, fait le tour du monde. Ayant orné son esprit par les voyages en même temps que par les livres, astronome, géologue, naturaliste et marin, aucun des mystères du ciel, de la terre, des airs et des mers ne lui semblait inconnu ; mais, en embrassant tant de sciences à la fois, il est à supposer qu’il ne les avait pas toutes approfondies. Avec une grande curiosité scientifique, ce jeune érudit avait conservé la candide crédulité de sa première jeunesse ; il acceptait modestement tout système professé par ces maîtres qui se proclament des oracles dans leur chaire et dans leurs livres. C’est une belle vertu que la candeur chez les néophytes de la science ; mais William la pratiquait avec trop d’abnégation peut-être, quand, observateur exact lui-même des phénomènes de la nature, il s’en référait à la tradition ou à l’autorité pour en définir les causes premières. Les sceptiques, qui doutent de tout, le traitaient de superstitieux, tandis que William, se défiant des sceptiques, les accusait de vouloir conduire le monde au néant par une suite de négations.
Mais il ne s’agit ici que des rapports de William Saint-John et de son frère, auquel, disions-nous, il était dévoué avec la partialité désintéressée de l’esprit de famille. À la nouvelle du prochain mariage de son aîné, notre lieutenant quitta donc sa frégate avec d’autant plus d’empressement que, sans connaître la future autrement que par les confidences épistolaires de l’amoureux futur, il s’était laissé aller à une espèce de pressentiment sinistre qu’il se proposait de traduire par des objections très franchement formulées. Au grand étonnement de Henri Saint-John, les charmes mêmes qui avaient décidé son choix et qu’il avait vantés dans toutes ses lettres, ne trouvèrent pas grâce auprès de son frère.
« Je n’ai jamais vu la jolie miss Hélène, disait William ; mais la peinture que vous m’en faites me reproduit, trait pour trait, une beauté de l’île de Ceylan, qu’on appelait aussi la Sirène, qui fut fatale à l’un de mes camarades et faillit m’entraîner avec lui dans la même catastrophe. Voilà pour cette beauté physique qui vous a séduit par les yeux ; mais ce sont surtout les grâces piquantes de cette enchanteresse qui me font douter que vous soyez heureux avec elle, quand vous convenez vous-même, cher Henri, que ses caprices ont déjà coûté la raison ou la vie à quelques-uns de vos rivaux.
– Quoi donc, mon cher William, répondait Henri, parce que votre sirène de Ceylan aurait eu réellement la voix douce, les yeux bleus, le teint de lis et les cheveux dorés d’Hélène, vous concluriez de cette ressemblance physique qu’il doit y avoir une ressemblance morale entre une odalisque asiatique et une jeune Irlandaise qui a été un peu coquette, je vous l’accorde, mais qui n’a jamais fait douter de sa vertu ? Vous m’interdiriez alors de choisir jamais une femme parmi les blondes ?
– Ne croyez pas me réfuter en exagérant vous-même mes objections, répliquait William. Je ne les fonde pas sur des généralités, mais sur ces traits caractéristiques de physionomie et de conformation organique qui expriment les instincts, les sympathies ou antipathies originelles et héréditaires.
– Comme voilà bien, cher William, votre esprit de système, disait Henri. Il vient à propos au secours de ce qui n’est réellement qu’une opinion préconçue, un pressentiment vague que vous ne sauriez défendre avec votre raison de philosophe ! Le savant chez vous est ici le compère du rêveur et du poète. Vous avez besoin, je parie, d’un individu pour compléter un groupe, un genre, une famille, une classe, – la classe des sirènes, n’est-ce pas ? Hélène est condamnée à en faire partie par sa physionomie séduisante et ses cheveux d’or, son origine et ses instincts, sans que vous vouliez, monsieur le naturaliste, lui tenir compte des différences de climat, d’éducation, etc. Nous ne sommes pas toujours du même avis, ce qui ne nous empêche pas de nous aimer. Aujourd’hui faisons-nous, en bons frères, des concessions réciproques, provisoirement du moins. Je ne nie pas qu’outre ses beaux cheveux, Hélène ait encore de la sirène le regard féerique, la voix mélodieuse et toutes sortes d’autres enchantements. Elle aime beaucoup les bains de mer aussi et elle nage comme un dauphin dans la baie de Kingston pendant la belle saison ; si ce sont là tous les attributs qui restent dans l’île de Ceylan à ces créatures antédiluviennes qu’on nomme des sirènes, mon Hélène est digne d’aller rejoindre ses sœurs en Asie ; mais en Asie même y a-t-il jamais eu réellement des sirènes, de vraies sirènes ? y en a-t-il eu avant le déluge sur notre globe ? Mon savant frère, croyez-vous réellement à des hommes nés avec des nageoires aux aisselles, à des femmes-poissons, à des fées dont le corps se termine en queue de serpent comme Mélusine ? Et supposons qu’il ait existé jadis de ces créatures merveilleuses, supposons même qu’il en existe encore, – si elles sont assez transformées, dans le sens de l’espèce bipède à laquelle nous appartenons, pour n’avoir plus que des cheveux d’un blond d’or, comme Hélène, – pourquoi ne serais-je pas l’heureux époux d’une sirène ? »
William vit bien que son frère éludait la question essentielle en ayant l’air de la placer sur le terrain de la science, mais il accepta le défi.
« Pardon, cher Henri, si je fais avec vous le savant, répliqua-t-il ; ce n’est pas mon habitude, mais c’est vous qui me provoquez à cette leçon. Non seulement je crois aux sirènes passées, présentes et futures, mais encore je pourrais vous démontrer leur existence sous leur forme primitive et sous les diverses modifications qu’elles ont subies en se mêlant aux autres variétés humaines. Deux systèmes se partagent la création : il faut opter entre la variété des espèces ou l’unité primitive. Êtes-vous pour la variété ? Pensez-vous que le noir, le blanc, le Peau-Rouge, etc., aient eu chacun leur Adam et leur Ève ? Pourquoi n’y aurait-il pas eu un Adam et une Ève aquatiques, amphibies pour le moins ? La Bible ne parle que d’un Adam ; mais la Bible nous dit que Dieu l’avait créé d’abord « mâle et femelle » : les hermaphrodites n’ont rien de moins extraordinaire que les hommes marins, quoique les uns et les autres soient devenus de plus en plus rares sur le globe, s’ils existent encore non modifiés. Les modifications de l’organisme dépendent beaucoup du milieu ambiant dans lequel nous vivons. Je maintiens, moi, que non seulement il y a eu des hommes-poissons, c’est-à-dire avec des nageoires et des queues de phoque, mais encore que les descendants de l’Adam et de l’Ève terrestres auraient fini par modifier leurs formes jusqu’à avoir des extrémités analogues à celles des descendants de l’Adam et de l’Ève de l’eau douce ou de l’eau salée, si pendant un millier d’années de plus ils avaient continué à peupler ces habitations lacustres qui n’ont été découvertes que de nos jours en Danemark, en Suisse, en Irlande même. Malheureusement, l’homme fossile n’a pas plus été découvert sous l’eau que sous la terre, car un homme fossile aquatique eût apparu avec des avant-bras natatoires, l’épanouissement de ses dernières vertèbres en un appendice squameux ou écaillé, et les orteils reliés par une membrane, comme les palmipèdes. Mais il y a mieux. Si vous êtes pour le système d’un nombre restreint de types primitifs ou pour le système d’un type unique, pour un Adam qui aurait été le père commun des blancs, des noirs, des Peaux-Rouges, des Patagons, des Lapons, etc., etc., n’oubliez pas que la terre de la Genèse fut longtemps presque toute couverte d’eau. Quand le premier homme et la première femme se firent renvoyer du petit oasis insulaire d’Éden, s’ils n’avaient été au moins amphibies (homme marin et femme marine), autant aurait valu que l’ange expulseur leur dît d’aller se noyer. Après le déluge, les fils de Noé trouvèrent encore naturellement plus d’eau que de terre. Je vous citais tout à l’heure les habitations lacustres : elles marquent la transition entre les hommes pêcheurs des premiers âges à moitié poissons eux-mêmes, et les hommes chasseurs à moitié bêtes qui leur succédèrent. Je vous débiterais tout un volume là-dessus, mon cher frère. Contentez-vous de mon affirmation sur l’existence d’une race d’hommes et de femmes aquatiques devenue fort rare aujourd’hui, je le répète, comme mainte autre race disparue presque entièrement de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Océanie et à plus forte raison de l’Europe, où notre orgueil n’en veut reconnaître qu’une, la nôtre. Peut-être doit-on accorder à notre orgueil que nous formons en effet la variété d’hommes la plus parfaite, soit que nous soyons celle qui a le mieux conservé son type primordial, soit que nous soyons le produit du croisement successif de toutes les races ou variétés, ce qui nous en aurait donné les qualités les plus essentielles avec quelques-uns des vices de chacune, hélas ! Si cela était, nous aurions (ce dont je doute) réalisé ce que M. Darwin appelle le résultat d’une sélection naturelle. Malheureusement, cette perfection typique dont nous voudrions nous parer, les rares survivants des autres races ne nous la concèdent pas volontiers. Forcés d’avoir recours au croisement, sous peine de s’éteindre à jamais comme leurs ascendants, ils ne subissent ce croisement qu’avec une révolte de leurs instincts, et, soit dans l’un, soit dans l’autre sexe, la paternité et la maternité même ne sauraient étouffer un principe antagoniste auquel M. Darwin donne dans son système une place aussi importante qu’à la sélection naturelle. Ce principe est la concurrence vitale, principe en apparence contradictoire, à la fois destructeur et conservateur, qui exprime fatalement une haine aveugle aussi bien qu’un amour aveugle, principe qui ressemble quelquefois chez les animaux à une dépravation de l’instinct et engendre chez l’homme des crimes inexplicables pour le législateur qui n’est pas naturaliste. L’araignée qui tue son mâle après qu’elle a conçu, ne fait qu’obéir peut-être à la loi de la concurrence vitale. Je ne serai pas embarrassé pour vous citer dans l’histoire de grandes reines qui ont imité l’araignée, sur les bords de la Seine comme sur les bords de la Tamise, sur les bords du Volga comme sur les bords du Bosphore.
– Mon savant frère, dit ici Henri Saint-John, prétendriez-vous que ces reines étaient des sirènes, ou, pour vous ramener à la question, la sirène que vous avez connue à Ceylan sacrifia-t-elle votre ami et faillit-elle vous sacrifier vous-même au principe de la concurrence vitale ?
– Hélas ! oui, mon cher Henri ; elle avait donné rendez- vous à mon ami au bord de la mer ; elle l’y avait endormi, et pendant son sommeil, deux Thugs, dont elle était la pourvoyeuse, lui serrèrent tellement sa cravate, qu’il me fut impossible de le réveiller quand je survins une heure après. Moi-même, je sentais déjà à mon cou le lacet fatal, lorsque deux de mes matelots, qui m’avaient débarqué seul sur la plage, eurent l’heureuse indiscrétion de venir à mon secours, ayant reconnu un des étrangleurs, qui se glissait perfidement jusqu’au lieu de notre rendez-vous.
– Et la sirène se sauva à la nage ?
– Comme vous le dites, mon frère.
– Et dans sa précipitation à se jeter à la mer, vous laissa-t-elle voir l’épanouissement en éventail de sa dernière vertèbre caudale ?
– Mon cher Henri, si vous m’aviez laissé le champ libre pour ma thèse, je vous aurais dit que toutes les sirènes ne conservent pas cet appendice, modifié par le croisement des races, quoique le chirurgien de notre frégate, grand anatomiste, m’assure en avoir disséqué une à qui il en restait quelque chose à la chute des reins.
– Je vous fais mon compliment, mon sage frère, sur vos pêches dans les mers lointaines. Vous êtes, je le vois, un naturaliste universel, l’ichthyologie non exceptée, quoique vous ne vouliez pas convenir que vous ayez été attrapé vous-même par les amorces d’une vraie femme-poisson ; mais en supposant que la queue de nos modernes sirènes ne soit pas tout bonnement le coussinet que nos dames mettent sous leur crinoline, j’espère que la vue de ma chère Hélène dissipera les singuliers préjugés que vous avez conçus contre elle. Cependant, si par hasard vous découvrez réellement en elle d’autres indices de la race des sirènes que ses beaux cheveux d’or, sa voix mélodieuse et le charme de son regard, laissez-moi vous recommander de ne pas l’effaroucher jusqu’à la faire fuir à la nage. Tout bon nageur que vous êtes vous-même, monsieur l’homme de mer, je ne nie pas qu’Hélène passe à Dublin pour une nageuse sans rivale ; vous seriez distancé ! Non, je compte sur vous pour l’amadouer par votre conversation savante, vos récits de voyages, vos légendes et tout ce qui fait de vous le plus aimable des marins. Je ne suis pas assez fat pour croire que j’aie inspiré une très vive passion à ma fiancée ; je la soupçonne même d’avoir voulu me faire subir une dernière épreuve, pendant les huit jours que nous devons passer en petit comité dans un château solitaire. Si elle se croyait menacée d’ennui avec moi, ne trouverait-elle pas un prétexte pour dire non… au pied même de l’autel ?
– Je ferai de mon mieux pour l’amuser, dit William, puisque vous persistez, mon cher Henri ; mais vous avez beau rire de ma science et, par-dessus le marché, de mes pressentiments, je vous rappelle que je suis sous l’influence d’un pronostic funeste, et que mes pronostics, qu’on me reproche comme une superstition, ne m’ont jamais trompé.
– Eh bien, nous reprendrons cet entretien là-bas, quand vous aurez vu Hélène O’Flaherty ; car j’ai, moi, le pressentiment qu’elle saura vous plaire comme à moi. »
Les deux frères partirent donc et, pendant la route, William saisit encore tous les prétextes pour faire partager à l’heureux fiancé l’inquiétude bizarre dont il était préoccupé. Mais Henri était trop épris pour voir du même œil que William les circonstances dont celui-ci s’emparait pour retarder la rapidité du voyage et même pour lui conseiller de rebrousser chemin.
Aucune ligne de fer ne sillonne encore, aujourd’hui même, les comtés d’Irlande qu’ils traversèrent ; les chaises de poste étaient servies par de très pauvres bidets ; pendant plus d’une lieue, il fallait franchir des tourbières où les roues plongeaient jusqu’à l’essieu, et ils s’étaient égarés depuis le matin plus d’une fois, lorsqu’à l’entrée de la nuit ils tombèrent sur un dernier relai où il leur fut promis que, grâce à un détour, ils apercevraient avant une heure la plus haute tourelle de la Grange-Rouge. « Et la voilà ! » s’écria en effet le postillon au bout de cinquante-neuf minutes.
II
L’arrivée du fiancé
On voit scintiller des lumières à toutes les fenêtres de la Grange- Rouge ; la voiture s’approche sur ses ressorts fatigués en faisant entendre un son de ferraille ; la porte massive du manoir s’ouvre avec le grincement d’une porte de prison, et les voyageurs entrent… Heureusement, la scène, à l’intérieur, ne ressemble pas à celle qu’offre une prison : tout est resplendissant ; des vases remplis de fleurs ornent les cheminées, le sourire est sur tous les visages ; rien enfin de l’accueil funèbre auquel on pouvait s’attendre dans ce lieu qui fut le théâtre d’un événement tragique. Arrière donc, les pressentiments de mauvais augure !…. Le fiancé, qui avait refusé d’écouter ceux de son frère, regarda celui-ci et lui fit signe de vouloir bien ne pas faire le boudeur et le silencieux. William salua aussi gracieusement qu’il put la belle Hélène O’Flaherty, à côté de laquelle s’assit son futur maître et seigneur, comme disent les jeunes filles (sans doute par antiphrase). William, pendant qu’ils échangeaient leurs premiers compliments, l’observait à part, jouant avec les boucles de sa magnifique chevelure. Hélène le surprit qui attachait sur elle un œil soupçonneux ; mais elle n’en fut pas déconcertée et continua son manège d’enchanteresse avec l’époux en perspective, non sans adresser à William lui-même quelques phrases de courtoisie. Le souper, un souper de gourmet, servi sur une table décorée de porcelaines de Dresde et de cristaux de Bohême, termina la soirée. L’appétit des deux hôtes était aiguisé par une longue route : tous deux firent honneur au repas ; à mesure que le fiancé se sentit sous la douce influence du bien-être qui accompagne un festin, il devint communicatif et fit sur le ton plaisant le récit des aventures de la journée, récit auquel son cadet se décida à mêler quelques remarques, exprimées avec plus de réserve, pendant que la belle Hélène écoutait, accoudée sur la table d’un air rêveur. C’est là un genre de cérémonial obligé en pareille situation, et je ne sais pourquoi j’ai pris la peine d’en parler. Le frère accessoire, le marin, semblait prendre plus au sérieux ou plus prosaïquement que l’aîné son rôle de convive. Il remplissait et vidait son assiette en débitant à la mère de la fiancée les nouvelles de la ville, comme si c’eût été manquer à la discrétion de ne pas laisser les deux fiancés tout à eux-mêmes dans cette première réunion à table.
Le souper fini, quand on passa au salon, ce fut le fiancé qui, gai, content de lui, heureux et usant de ses privilèges, donna la main à miss Hélène. Puis on se sépara jusqu’au lendemain.
« Eh bien ! comment la trouvez-vous, mon frère ? demanda Henri à William dès qu’ils eurent souhaité le bonsoir aux dames, qui les laissèrent seuls quelques moments avant de les faire conduire chacun dans sa chambre.
– Deux fois plus belle que vous n’aviez pu me la décrire.
– Et vos inquiétudes ?…
– Deux fois plus vives…
– Oseriez-vous encore lui trouver la moindre ressemblance, au physique et au moral, avec votre sirène ?
– L’accent avec lequel vous me faites cette question, mon cher Henri, m’avertit que la réponse affirmative vous paraîtrait une injure.
– Je l’avoue ; mais je tiens à savoir vos impressions.
– Eh bien ! je ne vous ferai une réponse affirmative ou négative qu’après avoir étudié un jour ou deux de plus celle à qui vous voulez confier votre bonheur… le mien avec le vôtre ; car vous savez mon dévouement.
– Mon cher William, voyez un peu avec des yeux de frère celle à qui vous donnerez bientôt le nom de sœur, car je vous jure que je suis plus que jamais sous le charme. Bonne nuit ; à demain. »
III
Explication
Cette nuit-là, les deux frères ne firent pas les mêmes rêves. Le lendemain, dès le premier tête-à-tête des fiancés, Henri Saint- John ne put s’empêcher de raconter à miss Hélène les incroyables pressentiments de son frère et les conseils qu’il en avait reçus jusqu’au dernier relais.
Miss Hélène, après l’avoir écouté d’un air pensif, lui dit, avec une indifférence affectée :
« Nous ne sommes pas maîtres de nos premières impressions. Pourquoi vous cacherais-je que, malgré moi, j’ai éprouvé aussi pour celui que vous m’avez présenté comme votre frère un sentiment de crainte indéfinissable ? Ces savants sont des esprits supérieurs : ils lisent mieux que nous… mieux que nous, pauvres femmes, surtout… dans le mystère de nos âmes… Ils démêlent peut-être certaines pensées dont nous ne nous défions pas assez, parce que nous nous estimons incapables de les jamais changer en actes. Je regrette que cet étrange frère ne soit pas un prêtre, au lieu d’être un marin… Je me confesserais à lui. C’est un vrai sage, n’est-ce pas ? Ce n’est pas lui qui se laisserait séduire par une femme ?… Ce n’est pas moi seulement qui lui parais une créature imparfaite, mais toutes les personnes de mon sexe ?… Il a peut-être raison, pour ce qui me concerne… il vous donnait peut-être un conseil très sensé… vous auriez peut-être bien fait de le suivre !
– Quoi ! Hélène, vous voudriez que j’eusse suivi le conseil de ne plus vous revoir, de retourner sur mes pas, de renoncer à vous… à vous qui m’avez préféré à dix rivaux !
– Oui, reprit-elle d’un ton calme, pour ne pas dire froid ; oui, car ni vous ni moi, qui n’avons pas la prescience de votre frère, nous ne pouvons connaître l’avenir. Qui sait si nous nous conviendrons ? Le mariage en a transformé bien d’autres ; il y a peut-être en vous un homme affreux qui se développera plus tard, un mari féroce, un maître brutal, un de ces tyrans domestiques qui insultent, qui frappent leur femme. Il y a peut-être en moi un mauvais génie qui n’est qu’endormi ! Avant de nous unir pour la vie, quelle est notre garantie l’un contre l’autre ? Il se peut qu’un jour vous me maudissiez et que, moi, je m’arrache les cheveux de désespoir. »
En disant ces mots, sa main se jouait négligemment dans les longues boucles de sa chevelure aux reflets d’or.
« Ma chère Hélène, dit Henri Saint-John, quelles sombres idées vous avez là ! À votre tour, vous allez plus loin que mon frère. Je vois que j’ai eu tort, pour lui et pour moi, de vous faire cette confidence. Pour moi d’abord, puisque vous semblez prendre un cruel plaisir à lui donner raison, et pour lui ensuite, parce que vous lui en voudrez de sa sincérité fraternelle.
– Moi, lui en vouloir, monsieur Saint-John ! pas du tout : il m’aura rendu service à moi comme à vous, s’il nous a ouvert les yeux sur l’imprudence d’une union qui nous rendrait malheureux l’un et l’autre…
– Mais, Hélène, ses inquiétudes, ses pressentiments, ses objections n’ont rien de fondé, rien de sérieux. C’est une puérilité de sa part. Les savants ont leurs puérilités comme de simples mortels, ou plutôt, je dois vous dire toute ma pensée… mon frère a pour moi une tendresse un peu jalouse : je suis sa seule amitié, sa seule affection sur la terre ; s’il a peur que je ne l’aime moins quand je serai marié, faut-il lui en vouloir ? Lorsque nous ne serons plus qu’un à ses yeux, lorsque vous serez sa sœur comme moi son frère, il vous aimera comme il m’aime, j’en suis certain, Hélène.
– Moi, j’en doute.
– Décidément, Hélène, je lui ai fait tort auprès de vous, et je serais un ingrat si je ne vous ramenais à des sentiments plus sympathiques pour William… si je ne vous réconciliais avec cette même tendresse fraternelle dont la jalousie me flatte, jalousie que j’éprouverais peut-être moi-même le jour où je verrais mon frère aimer une seconde Hélène plus que son frère. Sachez donc, Hélène, que William a pour être jaloux des droits que je n’ai pas : je n’ai rien fait pour lui ; je me suis emparé sans façon de la première place dans la famille : enfant, dans le cœur de notre mère ; jeune homme, dans l’héritage de notre père, et il a trouvé tout cela naturel. J’ai été aussi son enfant gâté à lui ; il a toujours parlé et agi comme si Dieu l’avait mis au monde pour me servir et me défendre. Écolier, il faisait en classe mes thèmes avec les siens ; dans la récréation, quand un plus grand me menaçait, grâce à lui, j’égalisais les chances du combat en opposant quatre poings à deux. Un jour, un chien qu’on disait enragé allait fondre sur moi ; il fut prévenu par William, qui l’étrangla au risque d’être mordu lui-même.
– Mais ce chien était-il réellement enragé ? demanda miss Hélène.
– William ne fit pas cette question ! reprit vivement Henri Saint-John. Lorsque j’étais étudiant à l’Université, j’eus une dispute avec un condisciple rancuneux qui disait que je ne mourrais que de sa main. William, qui était enseigne à bord d’un vaisseau en rade de Portsmouth, apprit que mon adversaire prenait secrètement des leçons d’escrime ; il demanda un congé, vint à Dublin, et, avant de m’avoir vu, il chercha au bretailleur une mauvaise querelle, le força de la vider sur place, et comme il est très adroit, il le blessa au bras de manière à l’estropier pour toute sa vie, blessé d’ailleurs lui-même, car l’autre avait déjà profité des leçons de la salle d’armes.
– J’approuve votre reconnaissante affection, mon cher monsieur Saint-John, mais avouez qu’une femme pourrait justement craindre d’avoir à lutter auprès de son mari contre les droits légitimes d’un pareil frère.
– Rassurez-vous, Hélène, mon frère et moi nous nous aimons, nous nous estimons, nous sommes fiers l’un de l’autre, lui modestement par sa seule superstition pour mon droit d’aînesse, moi parce qu’il y a en lui la tête d’un homme de génie et le cœur d’un héros. Mais nous connaissons toutes les différences de caractères, de mœurs, d’opinions, etc., qui nous divisent ; ces différences sont nombreuses et nous interdisent de vivre sous le même toit, sous peine de nous contrarier sans cesse. William a toujours eu l’humeur errante, ce qui décida de bonne heure sa profession. Je doute qu’une femme le captive jamais, à moins qu’elle n’aime comme lui les voyages et la mer. À peine débarqué, il regrette son vaisseau, comme s’il était hors de son élément. J’espère bien qu’il sera de temps en temps notre hôte, mais jamais au-delà d’une semaine. Y aurait-il réellement une antipathie réelle entre vous et lui… ce que je nie pour vous comme pour lui, ce n’est pas avant une semaine passée ensemble que vous auriez assez l’un de l’autre. Enfin, quoique William n’ait jamais renoncé à son privilège de commencer par discuter et combattre toutes mes idées, quoique je sois forcé de convenir que c’est lui qui a raison dix fois contre une, son dévouement va jusqu’à finir toujours par me céder, comme à un enfant gâté ; et je ne puis trop le redire, j’ai été, je suis encore son enfant gâté, comme je le fus de mon père et de ma mère. J’ai payé cher dans le monde, ma chère Hélène, cette royauté de famille, quand j’ai appris qu’elle ne serait pas reconnue au-delà du cercle domestique ; mais c’est de grand cœur que je l’abdiquerai à vos pieds. Je vous réitère la déclaration que je vous fis le jour où vous m’accordâtes votre main ; vous serez la reine, et c’est la reine qui gouvernera désormais chez nous. »
Jamais Henri Saint-John Smith n’avait débité un si long discours ; mais il sentait la nécessité de réparer le tort qu’il croyait avoir fait à son frère dans l’esprit de sa fiancée, et en même temps de réfuter les objections que miss Hélène avait reprises en sous-œuvre pour son propre compte. Miss Hélène exerçait sur lui une véritable fascination ; il était de bonne foi en promettant de se laisser gouverner par elle, et quant à son frère, aurait-il dû convenir que celui-ci avait raison de combattre son mariage, toutes réserves faites en faveur de son affection, il était décidé à avoir tort jusqu’au bout.
IV
Une soirée
En s’accusant d’avoir trop parlé, H. Saint-John espérait bien que sa fiancée comprendrait qu’il désirait qu’elle fût plus discrète que lui sur le sujet de cette explication, dont il ne jugea pas à propos de rien dire à son frère. Le reste de la seconde journée se passa pour les habitants de la Grange-Rouge à s’observer réciproquement. Les deux frères eux-mêmes éludèrent tout entretien direct sur ce qui les préoccupait également ; le dîner et la soirée se passèrent de même. Henri fut content de William autant que de miss Hélène, qui n’échangèrent que des mots aimables, mais qui s’observaient et s’étudiaient attentivement jusque dans leur silence.
On avait invité quelques hobereaux du voisinage. Désireux de faire valoir son frère, Henri lui fit narrer quelques-unes de ses aventures, et décrire quelques-uns des pays lointains qu’il avait visités, ce dont William s’acquitta de manière à intéresser vivement ses auditeurs, les dames surtout ; si bien que miss Hélène, après un de ces épisodes d’une vie nomade, lui fit ce compliment :
« C’est une véritable Odyssée que votre vie de voyageur, monsieur William !
– Vous ne savez pas si bien dire, miss Hélène, remarqua Henri. Mon frère est un second Ulysse, qui, comme le premier, a vu des sirènes…
– Comme les sirènes d’Ulysse ? demanda miss Hélène malicieusement. Et, comme l’époux de la sage Pénélope, avait-il eu au moins la précaution de se boucher les oreilles avec de la cire et de se faire lier avec un câble au mât de son vaisseau ?
– Non, répondit William ; je n’avais pas eu cette prudence, et je faillis m’en repentir. Mon frère fait allusion à une séduisante créature de l’île de Ceylan, laquelle était la complice d’un pirate malais et lui livrait les adorateurs qui se laissaient endormir par elle.
– Mais était-ce une vraie sirène ou seulement une Dalilah comme celle qui livra Samson aux Philistins ? demanda le curé de la paroisse, qu’on avait invité à dîner ce soir-là. Les savants de nos jours, qui ne croient plus au diable, croient volontiers à des êtres bien autrement contre-nature.
– Il est vrai, monsieur le curé, dit William, si vous me permettez de défendre respectueusement la science, qu’il n’y a pas de sirènes dans la Bible ; mais il y a dans la Bible des géants, mais il y a des dragons, mais il y a des baleines qui avalent des prophètes et les gardent trois jours au fond de leur abdomen. Je laisse de côté le serpent qui parle dans la Genèse, ou plutôt je m’empresse de vous déclarer que je l’admets comme les géants, fils de Caïn, le dragon de Daniel, la baleine de Jonas et autres êtres extraordinaires, avec la conviction qu’il en reste quelques descendants plus ou moins solitaires pour attester aux incrédules que quelques types de la création primitive, vainement exclus de l’arche de Noé, échappèrent au déluge et ne se transformèrent que graduellement dans les conditions atmosphériques et alimentaires que le monde nouveau sorti des eaux offrit à ces naufragés du monde ancien. S’il y eut une des formes humaines de ce monde antédiluvien plus capable qu’une autre d’échapper au déluge, ce dut être celle de l’homme marin ou merman des régions du Nord.
– Le triton mythologique, les néréides et les naïades des Grecs et des Latins, n’est-ce pas ? dit le curé.
– Les mythologies, monsieur le curé, sont toutes fondées sur une tradition plus ou moins authentique, reprit William, moins que jamais disposé à renoncer à sa théorie favorite.
– Même les légendes bizarres de nos paysans irlandais, dit le curé avec un sourire.
– Oui, monsieur le curé ; y compris la légende de Saint-Patrice.
– Oh ! dit le curé (Irlandais pur sang), saint Patrice appartient à l’histoire.
– Eh bien ! monsieur le curé, vous savez que, lui aussi, il eut une aventure avec une sirène.
– Ah ! celle qui se maria sur la terre ferme, quoiqu’elle eût déjà un mari sous les eaux, qu’elle allait rejoindre toutes les nuits.
– Celle-là même. Eh bien, telle est la concordance de toutes les mythologies sur l’existence de certaines créatures que leur rareté nous fait croire apocryphes, qu’il faut bien que cette existence se fonde sur une origine commune. C’est là pour moi un texte sacré, monsieur le curé. Je me laisserais facilement entraîner dans une dissertation paléontologique, mais j’aime mieux rester dans le cercle de la mythologie plus ou moins fabuleuse, en me contentant de vous citer sommairement, comme des êtres analogues, les Tritons, les Naïades et les Néréides de l’antiquité, la Parthénope de Naples, les Dracs du Rhône, le Nickar du Rhin, l’Ondine du Danube, la Nixe de l’Elbe, la Kourashka du Dnieper, les Mermen et les Mermaids d’Angleterre, les Water-Kelpies des lacs d’Écosse et nos Moinadhs d’Irlande, dont nos légendaires et nos rimeurs ont tantôt poétisé et tantôt vulgarisé les charmes. Je parle devant des dames ; si la légende de la Dame de Golloris n’était pas trop connue, je raconterais volontiers l’histoire de cette sirène aristocratique. Je suppose que vous connaissez un peu moins celle que je vais essayer de me rappeler, et que je préfère, parce qu’elle nous révèle une espèce de talisman qui suffirait, sans une conformation spéciale, pour conférer à un homme ou à une femme terrestre les facultés ou attributs des êtres amphibies ou pouvant vivre tour à tour sur la terre ferme et sous l’eau. »
V
Une ou deux légendes
Notre marin commença sa légende en ces termes :
« Je ne crois pas devoir m’arrêter à l’étymologie du nom de Moinach ou Moinadh, que nous donnons en Irlande aux sirènes, et qui est le synonyme de Mairmaid, le nom anglais. Mais je suis trop bon Irlandais pour admettre que notre sirène d’Irlande ait, comme notre femme du peuple, un grossier penchant pour le whisky et l’eau-de-vie, qui la pousserait à se rendre la complice de la tempête uniquement afin de s’emparer des barriques de spiritueux d’un navire naufragé. Notre sirène est certainement une buveuse d’eau comme la sirène anglaise, et avec l’accusation d’ivrognerie doit tomber le portrait qu’en font ceux qui lui attribuent un nez rouge. Je ne crois pas davantage qu’elle ait les dents vertes, couleur faussement donnée aussi par quelques artistes et poètes à sa chevelure. La chevelure dorée de la sirène est un de ses attraits les plus constants ; la nature en a doué notre Moinadh aussi libéralement que la Mermaid d’Angleterre et d’Écosse. Un peigne de nacre est le bijou le plus précieux de son écrin, et dans sa garde-robe figure un petit bonnet, appelé cohulin-druith, qu’elle porte toujours, dit-on, dans son royaume aquatique. Ce bonnet, coiffe ou crépine, est à la fois une coiffure et un talisman, auquel est attachée non seulement la vertu de prolonger indéfiniment la jeunesse, mais encore la vertu du petit chapeau de Fortunatus, qui pouvait rendre invisible et transporter en tous lieux, à travers les airs ou les eaux, celui qui le mettait sur sa tête. Dans les histoires populaires qui nous racontent qu’une sirène a épousé un homme terrestre, celui-ci a bien le soin de cacher le cohulin-druith de sa femme, car si celle-ci le retrouvait, sa tendresse de mère et d’épouse ne l’empêcherait pas de s’en coiffer et de retourner auprès de sa famille primitive. Si la Moinadh avait des dents vertes et un nez rouge, je ne plaindrais pas l’époux ou l’amant ainsi abandonné ; mais comme je crois la Moinadh aussi belle qu’aimable, je comprends la douleur de l’homme qu’elle laisse veuf, et j’envie à Ossian la bonne fortune qui lui fit rencontrer la belle Nea, avec laquelle il alla dans une grotte de l’Atlantique jouir d’une lune de miel de cent cinquante ans.
– La Nea d’Ossian était-elle une sirène ? demanda Hélène O’Flaherty.
– Certainement, répondit William ; comme la Calypso d’Ulysse, la Morgana d’Arthur, et… j’en ai peur aussi… comme la Viviane de Merlin, Viviane la traîtresse ; mais sirène aussi était Cliona de la baie de Bantry, qui vécut pendant sept ans dans la maison d’un simple fermier et qui y prenait soin de toute la famille avec un dévouement exemplaire. Une seule fatalité attristait cette maison. Le berger qui y entrait n’y vivait pas plus d’une année, quelquefois moins, car, la veille de Noël, il se sentait soudain accablé de sommeil à l’heure où le fermier partait avec les autres domestiques pour la messe de minuit ; et quand il se réveillait le matin, c’était plus fatigué encore, si fatigué, qu’il mourait avant la fin de la journée. Six bergers étaient morts de cette manière, et personne ne se souciait de leur succéder, lorsqu’il s’en présenta un septième, un ancien pêcheur, décidé à braver la chance. L’année s’écoula pour celui-ci comme pour les autres, et, la nuit de Noël venue, il céda comme les autres à l’influence du sommeil sans avoir le temps de se déshabiller. Le lendemain matin, chacun s’empressa autour de son lit avec l’inquiétude de savoir comment il se réveillerait.
« Oh ! dit-il, j’ai fait un fameux voyage.
– En songe ? lui demanda-t-on.
– Non, en réalité ! Un voyage par terre et par mer !
– Allons, vous rêvez encore !
– Pas du tout, car je n’ai pas fermé l’œil de la nuit… ou plutôt j’ai seulement fermé l’œil quand j’ai cru utile d’avoir l’air de dormir ; et comme je m’étais abstenu de recevoir de la main de Mme Cliona toute boisson qui me semblait suspecte, j’ai eu assez de force pour résister à mon sommeil naturel. »
Cliona écoutait le berger avec plus d’anxiété qu’aucune autre des personnes groupées autour de lui ! Le berger s’adressa ici à elle plus directement.
« Vous m’avez fait voir de telles merveilles, lui dit-il, que je vous pardonnerais de me les avoir fait voir aux dépens de ma vie, comme aux autres bergers. Oui, je feignais de dormir lorsque vous vous êtes approchée de ma couchette pour me passer un mors entre les dents et me conduire hors de la maison, où vous êtes montée sur mon dos, comme si j’étais un cheval, – un cheval marin, car, arrivé sur la plage, vous m’avez fait entrer dans la mer, et je vous ai portée à travers les vagues jusqu’à la porte d’un beau palais à laquelle vous m’avez attaché par la bride pour entrer seule. Vous ignoriez que j’avais, moi aussi, mon talisman, une crépine magique semblable à la vôtre, que j’avais trouvée dans mon filet alors que j’étais pêcheur avant d’être berger. Je m’en suis coiffé, et j’ai pu vous suivre, confondu avec les autres hommes de la mer. J’ai été témoin du bon accueil que vous a fait votre royale famille, c’est-à-dire le roi votre mari et les princes vos enfants, tous enfin, excepté cette vieille sirène qui grognait dans un coin en vous regardant de travers, et que le roi votre mari est allé vainement supplier en votre faveur. En la voyant inflexible, j’ai deviné que vous ne tarderiez pas à avoir besoin de votre cheval marin pour revenir ici, et, après avoir admiré quelques-unes des belles choses de ce merveilleux séjour, pendant que vous preniez congé des vôtres, je suis allé vous attendre où vous pensiez m’avoir laissé, en replaçant moi-même cette fois le mors dans ma bouche et la bride sur mon cou. »
Au lieu d’être troublée de ce récit, Cliona se montra toute joyeuse, surtout lorsque, pour attester que ce n’était pas un rêve, le berger montra la crépine magique.
« Ce berger n’a rien raconté que de vrai, dit-elle. Je suis, en effet, l’épouse du roi des hommes de la mer, mais la reine douairière, n’approuvant pas le mariage de son fils avec une simple servante, et un peu jalouse peut-être d’une bru plus jeune qu’elle, qui n’a consenti à me voir qu’une fois par an, pendant la nuit de Noël, au moyen d’un talisman d’emprunt jusqu’à ce que je lui eusse rapporté sa propre crépine, qu’elle a perdue, ce qui vous l’a fait paraître si vieille. Cette crépine est sans doute celle dont vous vous êtes rendu possesseur n’importe comment. J’espère que vous ne refuserez pas de la restituer, ne serait-ce que pour m’ôter tout prétexte de faire mon voyage annuel aux dépens de quelque autre berger qui n’aurait pas, comme vous, le secret d’annuler les effets des talismans que mon mari peut me transmettre une fois tous les ans. En retour de cette restitution, je vous promets en son nom toutes sortes de prospérités. »
La restitution eut lieu : Cliona alla rejoindre sa famille sous-marine et ne reparut plus que pour apporter tous les ans au berger, avec les remerciements de sa belle-mère, des perles de prix, grâce auxquelles il devint riche comme un nabab.
– Si vous voulez bien me permettre une observation sur votre légende, dit le curé, j’approuve certainement que votre sirène aille tous les ans célébrer la Noël dans sa famille ; mais comment une aussi bonne chrétienne pouvait-elle sans remords sacrifier successivement sept bergers à son désir d’être reine une nuit tous les ans, ou même au bonheur de revoir son mari et ses enfants ?
– Ma légende n’est pas ma légende, répondit le conteur ; ma sirène n’est pas ma sirène ; je vous ai annoncé un conte, et rien de plus. Je ne me charge pas d’expliquer les contradictions de la mythologie populaire. Si Mme Cliona était une sirène selon la science et non selon la Fable, je citerais peut-être les sept bergers sacrifiés à l’appui du système de M. Darwin sur la concurrence vitale ; mais ce système n’a pas besoin de preuves mythologiques.
– Ce que j’envierais le plus à la sirène d’Irlande, dit miss Hélène, c’est ce petit bonnet qui rend invisible.
– Je vous l’accorderais volontiers, dit galamment William, mais à condition que vous ne le mettriez pas trop souvent. »
Ce gracieux compliment valut à William un sourire plus gracieux encore.
« Savez-vous, dit le curé, comment une légende irlandaise, moitié chrétienne et moitié païenne, explique le don d’invisibilité facultative accordé à certains êtres ? Ce don remonte aux premiers enfants de notre mère Ève. Sa petite famille était si nombreuse, qu’elle passait des heures entières à faire leur toilette du matin. Une fois que le Seigneur vint lui souhaiter le bonjour, elle ne lui présenta que ceux qui étaient appropriés. « Et les autres ? demanda le Seigneur. – Oh ! répondit notre mère Ève, ils ne sont pas visibles. – Eh bien, dit le Seigneur, que ceux qui ont pu se cacher devant Dieu, puissent se cacher aussi devant les hommes. » Ce sont les descendants de ces enfants d’Adam et d’Ève qui ont été doués de la faculté de disparaître aux yeux de leurs semblables, faculté dont ils ne se doutent pas quelquefois eux-mêmes, et qu’ils découvrent par hasard, sans avoir besoin de recourir à l’anneau de Gygès ou au petit bonnet des sirènes d’Irlande.
Mais j’ai aussi ma légende à vous raconter, continua le curé, une légende qui a sa morale celle-là. – Je ne sais pas si de beaux cheveux d’or, comme ceux de miss Hélène et de sa mère, indiquent que ces dames ont eu une sirène parmi leurs aïeules. Mais, au risque d’avoir l’air de faire mon prône hors de l’église, je dirai que cette belle chevelure est un des dons du Seigneur dont il n’est pas plus permis de tirer vanité que d’une jolie main ou d’un pied mignon. Avez-vous remarqué la chaire en basalte de notre modeste église ? Un de mes prédécesseurs a consigné dans le gros registre de la sacristie que ce fut l’ex-voto posthume d’une lady O’Flaherty qui avait aussi une chevelure dont elle était si fière et si jalouse que, se voyant, jeune encore, atteinte d’une maladie mortelle, au lieu de se préparer à paraître modestement devant Dieu, elle recommanda expressément qu’on la déposât dans son tombeau coiffée comme pour le bal. Cette recommandation avait été suivie à la lettre, lorsqu’une année après ses funérailles, elle apparut en songe à sa fille, et la supplia de délivrer son âme en consacrant à une œuvre pie cette chevelure qui l’avait trop préoccupée sur son lit de mort. On ouvrit la tombe : la défunte était devenue chauve ; mais, en passant par le creuset brûlant du purgatoire, ses beaux cheveux avaient été réellement convertis en un lingot d’or pur que mon prédécesseur employa à faire construire la chaire dans laquelle j’ai l’honneur de prêcher tous les dimanches.
– Avouez, monsieur le curé, dit miss Hélène, que vous avez cru punir les dames du château d’avoir manqué votre prône, dimanche dernier. Eh bien, non ! votre légende n’en est pas moins galante, malgré la leçon morale qu’elle contient à l’adresse des blondes. »
Mrs. O’Flaherty, la mère d’Hélène, qui jusqu’ici avait peu parlé, voulut sans doute montrer qu’elle n’était pas muette :
« Monsieur le curé, dit-elle à son tour, je souscris, comme ma fille, à votre moralité, avec d’autant moins de mérite, que bientôt l’âge, ce moraliste plus sévère encore que les prédicateurs, glissera quelques cheveux blancs dans ceux qui ont pu jadis me rendre un peu coquette ; mais l’exactitude historique m’oblige à rappeler que dans les archives du château se trouve une version moins miraculeuse de la tradition consignée dans les registres de l’église. La jeune châtelaine de notre légende de famille tenait, en effet, beaucoup à sa splendide chevelure, car, ayant refusé les plus riches partis de l’Irlande pour se consacrer à Dieu dans un couvent, et le jour de prendre le voile étant venu, elle n’eut jamais le courage de consommer le sacrifice, parce qu’il lui aurait fallu sacrifier aussi sur l’autel l’ornement de sa tête : elle mourut dans tout l’éclat de sa jeunesse et avec tous les rares dons de beauté que la nature lui avait prodigués. Un seigneur de la province de Donegal, le comte O’Neil de Carrickfergus, gagna le sacristain, viola la tombe et, armé de ciseaux sacrilèges, emporta comme trophée d’amour cette chevelure, qui de tous les attraits de la défunte était, à ce qu’il paraît, celui qui avait le plus fasciné ses adorateurs. Le comte avait déposé dans le cercueil une bourse pleine de guinées en guise d’offrande expiatoire, et c’est ainsi, monsieur le curé, selon nos archives profanes, que vos prédécesseurs ont pu vous léguer la belle chaire que vous remplissez si bien les jours de prône et de sermon.
– La vérité, monsieur le curé, remarqua ici William, la vérité m’oblige de mentionner à l’appui de la variante non miraculeuse de votre légende que, dans le château de Carrickfergus, on montre encore aux visiteurs, entre autres curiosités, une chevelure conservée sous verre, avec l’étiquette de Chevelure de la sirène irlandaise, ce qui n’empêche pas le vieux domestique qui vous accompagne, en qualité de cicérone, d’étaler un luxe d’érudition celtico-romaine pour paraphraser une troisième variante, d’après laquelle cette chevelure serait celle de l’impératrice Bérénice, la maîtresse de Titus, qui, après avoir été convertie en comète par une métamorphose astronomico-mythologique, retomba sur la terre sous sa première forme de chevelure de femme, lorsque l’apparition du Labarum dans le firmament y annula tous les miracles non-orthodoxes ou simplement païens.
– Toutes ces variantes, dit le curé avec bonne humeur, seront réfutées par moi, dimanche prochain, du haut de cette même chaire qui atteste l’authenticité de la mienne, et aux pieds de laquelle je convoque toutes les personnes ici présentes, sans vous excepter, monsieur le philosophe.
– Je ne manquerai pas au rendez-vous, monsieur le curé, répondit William, si je suis encore dimanche à Grange-Rouge ; mais pour terminer cette soirée, miss Hélène devrait se mettre au piano et nous faire entendre cette voix que mon frère m’a vantée, et il n’est pas le seul.
– Miss Hélène, dit Henri, pourrait fort à propos nous chanter un air de l’opéra français de Scribe et d’Auber.
– La Sirène ! répliqua miss Hélène. Ah ! monsieur Saint-John, c’est parce que vous l’avez entendu chanter par une ravissante cantatrice, Pauline Vaneri, accompagnée par sa charmante sœur Laura, et que vous voulez comparer. Moi, je me refuse modestement à cette comparaison. Mais puisqu’il vous faut absolument un chant de sirène française, je substituerai à celui de Scribe et d’Auber la ballade provençale de la Fée aux cheveux d’or, – quoiqu’elle semble faire de la sirène une fée plus redoutable par ses rancunes que séduisante par ses attraits. »
Miss Hélène se mit au piano et chanta cette ballade, dont nous ne citerons que deux stances :
De ces bords inhospitaliers
Où la fée aux cheveux d’or règne
Défiez-vous, preux chevaliers !
Malheur, malheur à qui dédaigne
Le don de ses rares faveurs !
Malheur à qui brave sa haine !
Ciel, Terre et Mer sont les vengeurs
Des affronts faits à la sirène !
C’est en vain qu’un traître la fuit :
Sur la lune jetant un voile,
Pour l’égarer pendant la nuit,
Elle allume une fausse étoile.
La tempête contre l’écueil
Brise l’esquif proscrit par elle !
Dans la lagune, sans cercueil,
Elle ensevelit l’infidèle.
On admira plus la voix de miss Hélène que le choix de sa ballade ; puis, comme il était près de minuit, on se sépara en se souhaitant réciproquement d’heureux songes.
VI
Promenade nocturne
Les châtelaines de la Grange-Rouge avaient naturellement, pour loger leurs hôtes, tenu compte de la différences des positions sociales et personnelles. En vertu de son droit de primogéniture et du rôle essentiel qu’il venait jouer dans la circonstance, Henri Saint-John Smith avait le grand appartement d’apparat au premier étage. Son frère cadet, personnage secondaire, occupait une seule chambre, beaucoup plus rapprochée de la toiture, avec une pièce contiguë qui avait servi plus souvent de grenier que de cabinet de toilette. Mais trop philosophe pour tenir à plus d’honneurs, William aurait dormi parfaitement dans un gîte plus humble encore, sans un inconvénient adhérent à l’étage où il était relégué.
Parmi tant de replâtrages et d’embellissements jugés nécessaires pour rajeunir un peu le manoir de Grange-Rouge, on avait oublié ou négligé de restaurer les rouages de l’antique horloge qui, perchée dans son clocheton, semblable à un bonnet de fou, rendait assez irrégulièrement le son des heures avec des grincements et des râlements incroyables : cette voix de bronze enrouée fit entendre à minuit un vrai charivari fantastique. Le bruit fut moindre une heure après, et peut-être n’eût-il plus réveillé notre marin, sans un coup de vent qui détacha une grosse ardoise et la fit rouler de mansarde en mansarde jusqu’à la fenêtre de sa chambre, si bien que William put croire qu’une main de géant était venue frapper aux vitres. Il se mit sur son séant, entendit l’horloge asthmatique sonner deux heures et, voyant qu’il faisait clair de lune, il lui prit envie d’aller faire une promenade nocturne. Il s’habilla, descendit d’un pas prudent jusqu’au rez-de-chaussée, et, au moment où il se demandait s’il saurait ouvrir la porte qui donnait sur le jardin, il vit qu’il était précédé par une autre personne, à laquelle une même intention sans doute faisait franchir le seuil. C’était une femme en peignoir blanc, avec un châle gris sur les épaules, mais la tête découverte, et dont la chevelure brilla de ses reflets les plus éblouissants quand, au-delà de la porte, elle fut éclairée par les rayons argentés de la lune. Impossible de ne pas reconnaître la belle Hélène O’Flaherty, impossible de résister à la tentation de suivre de loin la trace de ses pas ; mais, craignant d’être aperçu ou entendu lui-même, William se tint à une telle distance, qu’il la perdit bientôt de vue, et, qu’arrivé au boulingrin il s’assit, avec l’idée de rêver en attendant son retour, estimant que c’était concilier autant que possible sa curiosité avec la discrétion.
La promenade de miss Hélène dura plus d’une heure ; néanmoins, William n’avait pas perdu patience, et quand elle revint, il se trouva comme par hasard face à face avec elle.
Elle tressaillit, mais, quoique la surprise fût de son côté, ce fut elle la première qui prit la parole :
« Je ne m’étais pas trompée en croyant entendre un bruit de pas derrière moi quand je suis sortie de la maison ; c’était vous, et je vous félicite de ne pas m’avoir suivie au-delà de cette limite : il y aurait eu pour vous quelque danger si vous aviez cherché mes traces du côté de l’espèce d’étang salé qu’a laissé là-bas l’Océan quand il s’est retiré il y a un siècle. Je vous en préviens, n’y allez jamais seul, mais, si vous vouliez comme moi y prendre un bain par une de ces nuits orageuses de l’été, faites-vous enseigner le chemin, de peur de tomber dans une des tourbières marécageuses qui l’avoisinent. J’espère que je suis généreuse, monsieur William, de vous donner ce bon avis… à vous qui, avant de m’avoir vue, vous étiez déclaré mon ennemi… »
« Henri lui a parlé, » se dit à part William.
« Généreuse, j’en conviens, répondit-il, – très généreuse, puisque vous m’attribuez une inimitié qui heureusement n’existe pas, quoique je sois trop franc pour ne pas avouer que le mariage de mon frère m’avait inspiré des préventions… injustes, sans doute, et qui se dissiperont certainement.
– Ne cherchez pas à vous justifier ; vous m’avez rendu service : franchise pour franchise ! vous aviez raison, et je l’ai déjà dit moi-même à votre frère, ce mariage conclu légèrement risque de nous rendre malheureux l’un et l’autre. Je n’ai donné mon consentement que pour céder aux obsessions de notre parenté… je l’ai donné sans arrière-pensée, sans consulter assez mon propre cœur, qui, d’ailleurs, n’avait alors aucune préférence capable de faire naître un regret.
– Alors, dites-vous ? pardon, mais il s’agit du bonheur de mon frère, n’est-ce plus aujourd’hui comme alors ?
– Peut-être… peut-être ai-je rencontré, depuis mon consentement, l’homme qui l’aurait obtenu pour lui-même sans avoir besoin de me faire circonvenir par des parents plus éblouis que moi de ces dons prodigués à votre frère par la fortune. D’après cet aveu, pourrais-je vous en vouloir si vous parveniez à rompre le charme par lequel j’ai fasciné malgré moi, ou du moins sans le vouloir, M. Henri Saint-John ? Je dis fasciné, car il l’est.
– Mes pressentiments ne m’abusaient donc pas.
– Non.
– Et vous me pardonneriez de dissuader mon frère.
– Oui, d’autant plus que vous pouvez seul obtenir de lui ce qui lui paraîtrait sans vous un sacrifice impossible : ce sacrifice… vous seul au monde avez le droit de l’exiger de lui.
– Je ne me reconnais pas ce droit.
– N’avez-vous pas deux fois exposé votre vie pour la sienne ?
– Je n’ai jamais fait pour lui que ce qu’il eût probablement fait pour moi ; ce que tout frère doit à son frère.
– Votre frère a raison : il y a en vous le cœur d’un héros ! et si je devenais sa femme, j’aurais pour ennemi un frère tel que vous ! Non, non, monsieur William ! cette pensée seule suffirait pour me donner un remords. Jugez si je vous pardonne de m’avoir ouvert les yeux !… Mais, pour les ouvrir à votre frère, il est nécessaire que vous connaissiez le nom de celui en faveur de qui vous obtiendrez qu’il renonce à moi ; il est nécessaire que vous approuviez ce choix nouveau et que vous soyez doublement intéressé à me pardonner mon inconstance apparente. Je vous demande trois jours encore… nous sommes à mercredi, et si vous deviniez auparavant mon secret, vous allez me jurer de le garder jusqu’à samedi soir. Oui, samedi, je vous attendrai à une heure et à un lieu convenus pour vous rendre votre parole. Pendant ces trois jours, vous et moi, nous préparerons doucement votre frère à un sacrifice qui, peut-être même alors, n’en sera déjà plus un pour lui. Vous voyez que j’étais votre complice sans qu’il vous fût possible de vous en douter. Jurez-moi d’être le mien volontairement. »
William prononça le serment demandé, non sans comprendre vaguement qu’il subissait à son tour une fascination.
VII
Le rendez-vous
Le lendemain matin, on eût dit qu’Hélène avait passé la nuit au pays de féerie et en revenait ornée de nouveaux dons (par ses sœurs les fées) ; il y avait un accent plus mélodieux dans le son de sa voix, une agacerie pleine de séductions dans tous ses sourires, un charme même dans la petite moue qu’elle affectait parfois de faire à Henri en présence de William. Quant à celui-ci, une bonne partie de ce manège de coquetterie était à son adresse. Son frère ne put s’empêcher de le remarquer, reconnaissant d’abord envers la coquette, et en prenant sa part, parce qu’il y voyait le résultat de ses recommandations fraternelles, mais petit à petit il se surprit à en être presque jaloux, tandis que William, de son côté, habitué à s’analyser philosophiquement lui-même en même temps que les autres, se reprochait de trouver une douceur dangereuse dans cet échange de regards qui exprimaient une secrète intelligence.
« Certes, se disait-il, je n’ai pas tort de redouter pour mon frère l’ascendant d’une actrice si consommée, car je commence à le redouter pour moi-même : c’est une enchanteresse, qu’elle soit ou ne soit pas de cette race d’Orient qui soumit jadis l’Irlande aux séductions de ses femmes – fées ou sirènes : j’éprouve une espèce de remords à être si bien d’accord avec elle, comme si j’avais signé un pacte avec une magicienne. Il me tarde qu’elle m’apprenne le nom de celui que je finirais par haïr doublement comme le rival de mon frère et le mien. »
Le samedi amena le dénouement que William eût voulu reculer quelques jours encore, tant le jeu plaisait à son imagination, sinon à son cœur, quoique persuadé qu’il était tombé dans un piège, et n’estimant pas que quelques petites bouderies eussent suffisamment préparé son frère à se féliciter d’apprendre qu’Hélène désirait dégager sa parole de fiancée.
C’était après le souper ; le salon réunissait les châtelaines et leurs hôtes : William, qui avait raconté encore une de ses histoires mythologiques, feuilletait un volume dans lequel Hélène prétendait avoir lu une variante du même récit sous forme de fabliau, et ce fut entre deux feuillets de ce recueil de légendes gothiques qu’il trouva un billet à son adresse, délicatement glissé par une main mystérieuse, et qui contenait cette brève invitation :
« Cette nuit, à la même heure et au même lieu qu’il y a trois jours. »
« Enfin ! » se dit-il, et, malgré la satisfaction qu’il eût voulu exprimer par cet adverbe d’impatience, il se sentit rougir comme si à cette satisfaction se mêlait l’émotion que cause au plus sage un rendez-vous donné par une jeune beauté.

Chacun était dans sa chambre depuis une heure ou deux, lorsque William, toujours ému, descendit l’escalier, franchit le seuil de la porte du jardin et se rendit au boulingrin.
Il y avait été devancé.
Quoique la lune éclairât depuis six nuits cette partie de l’hémisphère, Hélène s’était munie d’une lanterne :
« Ce n’est point ici que je dois m’expliquer, dit-elle ; suivez-moi. »
Et sans attendre une réponse à ces paroles, prononcées d’une voix caressante, mais impérative jusque dans la douceur de son accent, elle le précéda d’un pas de sylphide à travers une espèce de labyrinthe, ne rompant plus le silence que de temps en temps pour répéter : « Par ici, » ou « par là, » « à droite, » ou « à gauche, » à chaque changement de direction. Après avoir marché ainsi pendant plus d’une heure, ils ne s’arrêtèrent que sur les bords du petit lac ou étang d’eau salée auquel Hélène avait fait allusion lors de leur première rencontre au boulingrin. Elle s’assit là sur un banc de gazon et invita William à s’asseoir à côté d’elle.
« Je dois vous dire d’abord où nous sommes, dit-elle. Ce petit lac a pour déversoir un canal qui porte ses eaux jusqu’à la baie solitaire de Gweedore. La lumière qui brille au rivage de la baie est le fanal d’un canot monté par trois rameurs à nos ordres, prêts à nous conduire à un bâtiment à l’ancre plus au large… Ceci vous rappellera peut-être votre aventure avec cette sirène de Ceylan, à laquelle vous m’avez assimilée lorsque vous nourrissiez contre moi des préventions que j’espère avoir dissipées… »
L’idée en était venue à William, mais il était trop absorbé par sa nouvelle aventure pour s’y arrêter et interrompre miss Hélène qui poursuivit :
« Seriez-vous armé par hasard ? Je ne vois pas votre épée. Rassurez-vous, elle vous serait inutile contre le danger que vous auriez à courir si vous deviez rentrer sans moi à la Grange-Rouge. Et d’abord, maintenant que vous savez où vous êtes, connaissez bien celle avec qui vous êtes et qui vous doit de se connaître elle-même, car ce sont vos préventions, vos défiances et vos théories qui lui ont ouvert les yeux sur son propre caractère, et l’ont forcée d’analyser ce qui n’était encore qu’une vague conscience. Je n’ai pas retenu toutes les locutions de votre philosophie, mais j’en ai compris le sens et, en m’interrogeant mentalement, j’ai été forcée de m’avouer que je réunissais ces deux natures antagonistes qui sont signalées par vous, tantôt dans deux races, tantôt dans deux familles, tantôt dans une famille seule, entre deux frères ou entre deux sœurs, au physique et au moral. Il dépendra de vous, monsieur William, de fortifier en moi celui de ces deux instincts qui peut le mieux faire mon bonheur avec le bonheur d’un autre. Si votre frère avait pu me captiver, lui homme aimable, mais superficiel, rendu tel du moins par son éducation d’enfant gâté et ses habitudes d’homme du monde, je me contenterais fort bien avec lui des jouissances du luxe, des vanités féminines, des frivoles distractions d’une reine de salon. Vous m’avez révélé que je pouvais aspirer à une vie plus énergique avec un compagnon plus sympathique à ma seconde ou à ma première nature, et qui donnerait par son exemple une direction plus héroïque à mes ambitieuses pensées. Je me sens digne d’être la femme d’un voyageur, d’un chasseur, d’un soldat, d’un marin enfin, ou même la Medora d’un autre Conrad, qui m’associerait à ses périls, à ses privations, à son existence nomade sur terre et sur mer. Ai-je besoin maintenant de vous nommer le rival de votre frère ? Ne l’avez-vous pas deviné dès notre premier tête-à-tête, tête-à-tête que j’aurais cherché, si le hasard, une divinité inconnue, un même rêve dans notre sommeil, ne me l’avait tout à coup offert ? Ne l’avez-vous pas deviné pendant les trois jours que je vous ai demandés avec l’espoir d’être dispensée par vous de cette déclaration… contre toutes les règles ? »
William était troublé, agité. Ici encore, il retrouvait le souvenir de la sirène de Ceylan ; il subissait une tentation analogue à celle des saints, des anachorètes, de saint Patrice, de saint Oran, de saint Antoine, et William n’était pas un saint ni un anachorète, mais simplement un officier de marine plus romanesque qu’érudit, souvent quelque peu paradoxal par-dessus le marché. Puisque son dévouement pour son frère vint à son secours pour résister à une tentation précédée de trois jours de séduction coquette, ce serait être bien rigoriste que de s’étonner s’il résista sans cette indignation qu’eût fait éclater saint Patrice ou saint Antoine.
« Vous me proposez une trahison contre mon frère, dit-il simplement.
– Je ne vous propose, dit la fiancée de Henri Saint-John, que le moyen le plus sûr d’empêcher votre frère d’épouser celle que vous avez été le premier à dénoncer comme incapable de le rendre heureux.
– Dites le seul moyen que je ne puisse accepter.
– Quoi ! s’il y consent ! Ne l’ai-je pas préparé, comme nous en étions convenus ? Ne lui ai-je pas fait me répéter à moi-même que vous étiez le seul être au monde à qui il pourrait sacrifier son mariage, si vous l’exigiez sérieusement, et par une raison personnelle, parce qu’il ne saurait rien refuser à la reconnaissance qu’il vous doit ?
– Et vous avez cru que je pourrais jamais l’exiger pour une pareille raison…
– Vous hésitez ! dit la sirène, en se redressant avec un mouvement de fierté blessée qui dénoua sa chevelure d’or. Hésiter c’est refuser ; refuser, c’est le pire des affronts pour une femme ; c’est une dénonciation de guerre ; c’est déclarer qu’il y a une vie de trop dans tous les lieux où nous serions ensemble, votre frère, vous et moi ! »
Malgré lui, William trouva ici que la sirène courroucée traduisait dans un langage cruel sa propre théorie sur la concurrence vitale.
« Séparons-nous ici à jamais, poursuivit miss Hélène ; nous ne pouvons rentrer sous le même toit. Deux routes vous sont ouvertes : la route de la mer, par ce canot, qui aurait pu nous conduire tous les deux jusqu’aux limites du globe, et la route par laquelle vous m’avez suivie il y a une heure, si vous désirez aller révéler à votre frère le nom de son rival et le ramener à Dublin avec vous.
– Ce serait encore trahir mon frère que de ne pas tout lui apprendre.
– Partez donc ! Allez, monsieur, je vous laisse le champ libre, reprit miss Hélène avec une amère ironie. Vous avez jusqu’au jour pour me devancer. »
Et à ces mots elle se dirigea vers la baie, avec le dépit d’une divinité dédaignée.
William, dans son trouble, oublia l’avis qu’il avait reçu d’elle trois jours auparavant, et brava le danger qu’il y avait à revenir seul par le chemin où elle venait de guider ses pas. Il faisait clair de lune, il est vrai ; mais tout à coup l’astre se couvrit d’un épais nuage, et il lui sembla entendre derrière lui une voix surnaturelle qui chantait avec un accent ironique la ballade de la Fée aux cheveux d’or :
De ces bords inhospitaliers
Où la fée aux cheveux d’or règne
Défiez-vous, preux chevaliers !
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Il n’est pas de marécage plus perfide que les tourbières de cette partie de l’Irlande. Malheur à qui s’aventure, même en plein jour, à travers cette suite de flaques d’eau bourbeuse, ces étroites langues de terre noirâtre qui relient deux mares remplies de ces plantes aquatiques dont les rameaux entremêlés forment d’inextricables filets, et ces faux tapis de mousse qui vous cachent un précipice où, si vous tombez, chacun de vos efforts vous enfonce plus profondément jusqu’à ce que vous restiez étouffé sous un linceul de glaise visqueuse.
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Le matin qui suivit cette sombre nuit, Hélène seule était rentrée à la Grange-Rouge. Seule elle parut ne pas s’étonner de la disparition de William, et quand, le soir, Henri Saint-John en exprima son inquiétude : « Ne l’attendez plus, dit-elle, j’ai reçu ses derniers adieux pour vous et pour moi… J’avais peut-être obéi à votre recommandation trop à la lettre, mon cher fiancé : au lieu d’un ennemi pour moi, j’avais fait de votre frère un rival pour vous… et, à vous parler franchement, s’il ne s’était exilé avant que notre réconciliation allât plus loin, peut-être ne serait-il pas parti seul. Si vous tenez toujours à m’épouser, monsieur Saint-John, cet aveu vous consolera du nouveau sacrifice que vous a fait votre frère, en nous quittant avant le jour de notre union. »
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Le mariage de l’héritière du sombre manoir de la Grange-Rouge et de Henri Saint-John Smith, le baronnet en expectative, fut célébré à l’époque fixée. Aucune absence, aucune inquiétude, aucun deuil ne vinrent le suspendre. L’oncle du fiancé lui-même, qui était en même temps son parrain, sir Henri Saint-John, vint remplacer, comme premier garçon de noces, le neveu qui, pour les uns, avait été tout à coup rappelé à la mer par son amiral, qui, pour les autres, étant un savant bizarre, un marin excentrique, dépaysé hors de son vaisseau, avait éprouvé tout à coup le mal de terre, ou un de ces caprices dont il était coutumier, et n’avait pu attendre la cérémonie nuptiale qu’on avait refusé de hâter pour lui. Cette cérémonie fut splendide, car au dernier moment on se décida à multiplier les invitations, qui furent toutes acceptées. La fiancée n’avait jamais apparu plus ravissante ; chacun admirait ses yeux d’un vif azur, et surtout ses beaux cheveux, dont sa couronne de fleurs d’oranger relevait encore les reflets de flamme et d’or. Henri Saint-John, proclamé le plus heureux des époux, fut, au bout de neuf mois, proclamé aussi le plus heureux des pères, quand sa femme donna le jour à un enfant du même sexe qu’elle, et dont tout le monde dit : « Elle ressemblera à sa mère ! » Comme sa mère, cette fille qui grandit a des cheveux d’or… Est-ce le seul attribut qui attestera qu’elle est de la race des sirènes ?
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P. S. C’est près de six ans après le mariage de Henri Saint-John, devenu sir Henri Saint-John, qu’une opération de drainage sur le domaine de la Grange-Rouge a amené la découverte d’un corps mort parfaitement conservé dans la tourbe, et reconnu tout d’abord pour celui de William, le frère du baronnet, dont on avait presque oublié la disparition. – Une enquête provoquée par le coroner a été presque aussitôt abandonnée ; ce n’est donc que sur les suppositions des gens du voisinage qu’est fondée l’histoire qui précède. La noble lady qui en est l’héroïne, et aux vrais noms de laquelle sont nécessairement substitués des pseudonymes, est réellement appelée la Sirène dans les salons de Dublin ; une variante de la tradition, recueillie par l’University Magazine, prétend qu’elle se vengea en vraie sirène de l’opposition faite par son beau-frère à son mariage, non pas en le laissant s’égarer seul dans la tourbière, mais en l’y attirant par un chant qui semblait lui indiquer les lieux où il pouvait s’aventurer en toute sécurité. Nous n’avons tenu aucun compte de cette variante.
(Le Directeur de la Revue Britannique.)
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(« Miscellanées, » in Revue britannique, revue internationale, neuvième série, tome VI, novembre 1864. Maurice William Greiffenhagen, « The Mermaid, » huile sur toile, 1918)
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☞ « La Fiancée aux cheveux d’or » est une réécriture, ou à tout le moins une adaptation très libre, par Amédée Pichot d’une nouvelle de Percy Fitzgerald, « The Woman with the yellow Hair, » parue anonymement dans le Dublin University Magazine, en novembre 1861. Toutes les analogies de la figure de la femme fatale avec celle de la sirène, ainsi que les différentes légendes et considérations qui ne se trouvent pas dans l’original, sont l’œuvre du « traducteur » (sans doute, comme le souligne le prologue d’Amédée Pichot, serait-il plus judicieux de parler ici de collaborateur). La comparaison avec le texte original, que nous reproduisons à la suite, ne laisse aucun doute à ce sujet.
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PERCY H. FITZGERALD : THE WOMAN WITH THE YELLOW HAIR
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(Anonyme [Percy Hetherington Fitzgerald], in Dublin University Magazine, volume LVIII, n° 347, novembre 1861 ; repris dans Frank Leslie’s Monthly, volume X, n° 2, février 1862. Cette nouvelle a également été reprise dans l’anthologie The Woman with the yellow Hair and other modern Mysteries, London: Saunders, Otley, and Co., 1862, avant d’être reproduite par Everett F. Bleiler dans A Treasury of Victorian Detective Stories, New York: Charles Scribner’s Son’s, 1979)
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