–––––

 
 

(Édouard Peisson, illustré par Jacques Mora, in Jean-Bart, journal illustré des jeunes, n° 9, jeudi 27 février 1947. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir. Sur le même thème, voir « Le Songe du docteur Wolpacq » de Nonce Casanova, déjà publié sur ce site)

 
 

 

HENRY BIDOU : LE VOYAGE D’EDGAR

 

–––––

 
 

Le Voyage d’Edgar (1), de M. Peisson, est une lecture pour laquelle il faut se refaire d’abord une âme de treize ans. Mais ce n’est pas là un si grand effort. Il faut retrouver le goût des aventures pathétiques, ne pas trop s’occuper des vraisemblances, appartenir à la page qu’on lit et suivre avec sympathie un adolescent persécuté, mais plein de cœur, au milieu de périls toujours renaissants. Je ne saurais donner cette sorte de livres comme un modèle de la bonne littérature, mais il faut avouer qu’on lit celui-ci avec beaucoup de plaisir. Ajoutez que l’auteur a un don d’écrivain qui est de premier ordre, qu’il connaît les choses de la mer comme Fenimore Cooper et la géographie comme Jules Verne, et si vous rencontrez une page un peu scolaire, qu’il aura mise là pour l’instruction de ses jeunes auditeurs, faites-en votre profit.

Le personnage est, comme de juste, un enfant. Il a huit ans au début du livre. Il se nomme Edgar Legrand et il vit, avec sa mère, dans une petite maison sur la pointe orientale de la rade de Marseille : côte basse, brûlée et éventée, ligne de rochers blancs, plage de galets. Le père, charpentier de marine, est toujours absent. Edgar est un enfant curieux et intelligent. Comme il boite, il ne peut aller à l’école, trop éloignée, et sa mère lui a appris à lire et à compter. La plupart du temps, l’enfant vagabonde sur la côte sauvage, témoin des jeux terribles de la mer et du vent. « Lutter contre le vent le rendait joyeux. Accroupi, il levait la tête pour être giflé par lui. Par moments, il ne pouvait plus respirer. Par moments, l’eau, le vent et la poussière formaient devant ses yeux un rideau si épais qu’il n’y voyait pas à deux mètres devant lui. Jamais l’odeur de la mer n’avait été si forte ; elle le pénétrait, elle emplissait sa poitrine. Pour libérer la joie qui était en lui, parfois il criait, mais le bruit du vent et des lames était si grand qu’il n’entendait pas ses propres cris. » Il vit dans une tempête un petit voilier se briser sur une île, et eut la fièvre.

Edgar avait dix ans quand sa mère mourut. On le mit dans un internat, sur les collines qui dominent l’Huveanne, dirigé par M. Cric. C’était un homme à redingote, éternellement pareil à lui-même : on eût pu croire qu’on le rangeait le soir dans un placard d’où il sortait le matin, épousseté. Edgar en eut si peur qu’il s’enfuit sur-le-champ. Le soir même, il était rattrapé. Celui qui le ramena était un nègre, Sam, cuisinier pour le moment dans l’internat, mais, de son métier, navigateur. Et Sam devint l’ami de l’enfant. Quant au père, il naviguait toujours. Il était maintenant embarqué sur l’Aventure, dans les eaux du Grœnland. Cette dernière campagne devait l’enrichir assez pour lui permettre de vivre avec son fils. Mais un jour, on retrouva l’épave de l’Aventure. De l’équipage, pas de nouvelles. Edgar ne pouvait penser que son père fût mort. Et il rêvait d’aller à sa recherche.

Quand Sam, las d’être cuisinier à terre, dut se rembarquer sur le Neptune, l’internat devint intolérable à Edgar, qui, s’échappant une seconde fois, arriva par la route à Marseille. De telles évasions la nuit, au milieu de mille terreurs (car Edgar est un mélange de poltronnerie et de courage), feront battre le cœur des lecteurs. L’enfant, arrivé enfin au Vieux-Port, se cache dans la carcasse d’un bateau abandonné. Or, ce bateau est habité par un vagabond, assez bon homme, qui conduit Edgar en secret jusqu’au Neptune et le fait cacher dans une embarcation. Alors commence la partie héroïque du roman. Quand le Neptune a pris la mer, Edgar sort de sa cachette, erre dans le bateau, se réfugie dans un coffre de la salle à manger, dérobe une carafe d’eau et des vivres, vol mystérieux dont le steward reste ahuri, s’endort enfin sur un canapé et se fait prendre.

Le commandant du bateau n’est pas méchant, non plus qu’aucun personnage du livre. Et que ne ferait-on pas pour le fils d’un navigateur disparu en mer ? Edgar apprend avec stupeur que Sam n’est pas à bord. Nous saurons plus tard pourquoi. Le bon nègre s’est grisé et a fini par se faire embarquer sur un autre bateau. Mais cette déconvenue est bien compensée par la gentillesse de l’équipage. Seulement, comme on touche au Havre, il va bien falloir remettre le fugitif au commissaire de police. On cherche Edgar : il est introuvable. Et le lendemain, M. Aymon, professeur d’histoire naturelle au lycée du Havre, qui attendait une caisse de pièces de collection envoyées d’Égypte, a la stupeur de trouver dans cette caisse un enfant évanoui.

Le professeur est, lui aussi, un brave homme, et sa gouvernante n’a pas moins bon cœur. Ils se prennent d’affection pour cet hôte imprévu. Mais il faut bien faire les démarches exigées par la loi, et voici que M. Cric redemande son pensionnaire. Qu’à cela ne tienne ! Edgar s’évadera pour la quatrième fois. Il a écrit à Sam à une certaine adresse, à Londres. Ô merveille ! Sam est justement au Havre, à bord du Nuage Volant. L’histoire du Nuage Volant mérite d’être contée, d’autant plus qu’avec elle le merveilleux s’introduit dans le roman d’aventures. Quarante ans avant le moment où nous sommes parvenus, par une nuit de tempête, un enfant de deux ans, vêtu de fourrures et qui ne savait pas encore parler, vint frapper à la porte du médecin du Havre-Aubert, dans une des îles qui sont à l’entrée du Saint-Laurent. Le médecin recueillit ce mystérieux enfant qu’il nomma Sylvestre Tousseul. Sylvestre semblait reconnaître la mer plutôt que l’apprendre. Devenu grand, avec 2 000 livres qu’il avait dans un portefeuille quand il arriva chez le médecin, il fit construire une goélette à double membrure pour résister aux glaces, le Nuage Volant, et devint un des meilleurs capitaines du Nord. Mais un jour, une malédiction tomba sur le Nuage Volant. Dans la folie qui accompagne un hivernage polaire, deux matelots furent assassinés par leurs camarades. Et voici l’horreur des horreurs. Les deux morts revenaient tous les soirs partager le repas du bord et coucher dans leurs lits. Le matin, ils avaient disparu. Ce retour quotidien des fantômes a rendu les meurtriers presque fous. Nul ne parle plus ; le bâtiment, négligé, est au moment de tomber en pièces. Il ne peut plus rentrer au Havre-Aubert ; quand il va pénétrer dans le détroit de Belle-Isle, les morts saisissent la barre et le ramènent dans l’Atlantique. Tel est l’étrange navire sur lequel Sam s’est embarqué et sur lequel Edgar obtient de s’embarquer aussi.

Voilà donc le roman transporté, avec tous ses personnages, dans le Grand Nord. Le père d’Edgar, qui a échappé au naufrage de l’Aventure, a rencontré des chasseurs sur la côte du Grœnland ; le Nuage Volant, le navire maudit, après mille péripéties, à demi-incendié, n’ayant plus que sa misaine, abandonné par presque tout son équipage, vient jeter l’ancre dans le même fjord. Et Edgar retrouve ainsi son père, ce qui achève le volume. L’abondance et le pittoresque des épisodes, la variété des décors, le défilé sans fin des figures, la multitude des faits, des légendes, des récits, des informations, – il y a jusqu’à un petit traité de la reproduction des anguilles, – la terreur, l’émotion poignante, tout concourt à faire aimer cet ensemble de romans emboîtés l’un dans l’autre, et qu’il faut seulement lire avec simplicité.
 
 

–––––

 

(1) Grasset.
 

–––––

 
 

(Henry Bidou, « Le Mouvement littéraire, » in Revue de Paris, quarante-sixième année, n° 4, 15 février 1939)

 
 

 

 

–––––

 
 

(André Billy, « Les Livres de la semaine, » in L’Œuvre, n° 8450, dimanche 20 novembre 1938)