La Porte ouverte est particulièrement heureuse de mettre aujourd’hui en ligne la première traduction française de Germelshausen (1862) de Friedrich Gerstäcker, un classique de la littérature fantastique allemande. Nous ne connaissions jusqu’à présent que la traduction de F. Bernard, publiée en octobre 1923 sous le titre : Le Village disparu, et que nous publierons à la suite de ce feuilleton.
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I
Par une matinée de l’automne de 1854, un beau jeune homme, le sac sur le dos, le fusil sous le bras, suivait lentement la grande route qui va de Marisfeld à Wichtelhausen. Ce n’était pas un de ces ouvriers nomades qui cherchent du travail de ville en ville : on ne pouvait s’y méprendre, quand même le petit portefeuille de cuir attaché à son sac de voyage n’eût pas été celui d’un artiste ; son chapeau noir à larges bords, mis un peu de côté, ses longs cheveux blonds frisés, sa jeune et jolie barbe qu’il portait entière, tout en lui indiquait sa profession, pour ne rien dire de sa veste de velours noir usée, ouverte à cause de la chaleur.
De temps en temps, Arnold, c’était le nom de l’artiste, s’arrêtait ; c’est qu’une volée d’oiseaux venait de passer au-dessus de sa tête comme pour défier son fusil, et il s’apprêtait à tirer avant même d’avoir pu se rendre compte de l’espèce de ces voyageurs aériens, hirondelles ou perdrix : c’est que l’artiste était chasseur. L’art n’est-il pas une chasse aussi, dont le beau, le parfait est le but, et à travers combien de fatigues, d’efforts arrive-t-on à viser juste, chasseur ou artiste ?
Près de Marisfeld, Arnold entendit sonner les cloches de l’église et il s’arrêta encore pour écouter les sons qui lui arrivaient faibles, mais harmonieux… Longtemps après que les cloches eurent cessé de se faire entendre, il était encore là rêveur, les yeux fixés sur la montagne qui se trouvait en face de lui. C’était aux siens qu’il pensait, au joli village où il les avait laissés, près des monts Faunus, à sa mère, à ses sœurs, et une larme lui vint presque aux yeux. Mais son cœur était gai et léger, étranger à la mélancolie. Il ôta seulement son chapeau, pour saluer de loin ceux qu’il aimait, et puis, serrant son fusil d’une plus forte étreinte, il continua à marcher.
Cependant, le soleil dardait ses rayons sur la grande route monotone et poudreuse, et il y avait déjà longtemps que notre voyageur cherchait, de droite et de gauche, un autre chemin. Il y en avait un, il est vrai, à droite ; mais comme il aurait pu le mener trop loin, Arnold suivit encore la grande route, jusqu’à ce qu’il se trouvât devant un clair ruisseau, au pied de la montagne, qu’il avait aperçue de loin, près des ruines d’un vieux pont de pierre.
De l’autre côté de ce ruisseau, un sentier verdoyant s’inclinait vers la vallée ; mais comme l’artiste n’allait dans cette jolie vallée de la Nerra que pour faire des études, il traversa à pied sec les grandes pierres, qui formaient comme un pont, sur le cours d’eau, et il se trouva bientôt dans la prairie voisine, heureux d’y marcher à l’ombre épaisse d’une avenue de beaux aulnes.
« Maintenant, se dit-il en souriant, j’ai l’avantage de continuer ma route sans avoir la moindre idée de l’endroit où je vais. Je n’ai pas emporté un de ces absurdes guides, qui vous indiquent, à des lieues de distance, le nom de chaque endroit et qui se trompent toujours. Qu’elle est paisible, cette vallée ! C’est que, le dimanche, les paysans n’ont rien à faire : le matin à l’église, le soir à la brasserie ! La brasserie ! Hum ! un verre de bière ne me déplairait pas avec cette chaleur ; mais, en attendant, l’onde claire le remplacera. »
Jetant alors son chapeau et son sac sur l’herbe, déposant avec précaution son fusil contre un arbre, il descendit au bord du cours d’eau et s’y désaltéra. – Puis ses yeux tombèrent sur un vieux saule bizarre, qu’il se mit aussitôt à esquisser d’un crayon sûr et habile, et, après s’être ainsi reposé, il reprit son sac, son fusil, soucieux de la route qu’il suivait.
Il avait fait ainsi une lieue, esquissant là un bout de rocher, ici un buisson, puis un vieux chêne, et comme le soleil de plus en plus ardent brillait à l’horizon, il voulut hâter le pas pour arriver, à l’heure du dîner, au plus prochain village ; mais, alors, un peu plus loin, dans la vallée, il aperçoit une jeune villageoise, assise près d’une petite rivière ; il n’est pas plutôt sorti de l’avenue où il se trouve, qu’elle se lève, en poussant un cri de joie, et qu’elle s’élance vers lui.
Arnold s’arrête, surpris. L’étrangère était une charmante jeune fille de dix-sept ans à peine ; son costume villageois, fort nouveau pour Arnold, avait beaucoup de fraîcheur ; elle se précipita vers lui les bras ouverts. Il voyait bien qu’elle le prenait pour un autre, et que ce n’était pas à lui qu’elle faisait ce joyeux accueil. En effet, à peine la jeune fille l’eut-elle regardé, qu’elle s’arrêta effrayée, pâlit, rougit, et, timide, embarrassée, elle balbutia :
« Pardonnez-moi, monsieur, je croyais…
– Que j’étais votre amoureux, n’est-ce pas, ma chère ? dit le jeune homme en souriant, et maintenant, vous regrettez d’en rencontrer un autre, un étranger qui ne vous intéresse pas… Ne vous fâchez point contre moi, parce que je ne suis pas celui que vous attendiez.
– Oh ! comment pouvez-vous parler ainsi ? dit la jeune fille à voix basse, comment pourrais-je vous en vouloir ?… Mais si vous saviez combien je désirais le voir !…
– Alors, il ne mérite pas que vous l’attendiez une minute de plus, reprit Arnold, frappé de la grâce extraordinaire de la jeune villageoise. Si j’avais été à sa place, vous ne m’auriez pas attendu en vain une seconde !
– Oh ! dit la jeune fille très intimidée, s’il avait pu venir, il serait venu, j’en suis sûre. Peut-être est-il malade, peut-être est-il mort ! ajouta-t-elle lentement et avec un profond soupir.
– Et y a-t-il longtemps que vous n’avez eu de ses nouvelles ?
– Très longtemps.
– Alors, sans doute, il demeure loin d’ici ?
– Loin ? Oui, assez loin, à Bischofsroda.
– Bischofsroda ! Je viens d’y passer quatre semaines et je connais tous les habitants du village. Comment s’appelle-t-il ?
– Heinrich… Heinrich Vollgut, répondit la jeune fille timidement ; le fils du juge de Bischofsroda.
– Hum ! dit Arnold, j’ai souvent rendu visite au juge ; il s’appelle Bœrling, j’en suis sûr ; et jamais, dans tout le village, je n’ai entendu prononcer le nom de Vollgut !
– Vous ne pouvez connaître tout le monde de l’endroit, » répliqua la jeune fille ; et, malgré la mélancolie profonde empreinte sur ses traits si doux, un petit sourire malicieux qui lui seyait aussi bien, mieux peut-être, vint s’y mêler.
« Cependant, reprit l’artiste, on peut, en deux heures, en trois au moins, traverser les montagnes qui nous séparent de Bischofsroda.
– Pourtant, il n’est pas ici ! répondit la jeune fille avec un profond soupir, quoiqu’il m’ait promis de venir.
– Alors, certes, il viendra, reprit Arnold, car il faudrait, pour ne pas vous tenir parole, qu’il eût un cœur de pierre, et ce n’est pas le fait d’Heinrich.
– Non, en vérité, repartit la jeune fille ; mais, maintenant, je ne puis l’attendre davantage. Il faut qu’après midi je sois à la maison, car autrement mon père me gronderait.
– Et où est votre maison ?
– Là, dans la vallée… N’entendez-vous pas la cloche de l’église ? On sonne en ce moment la fin de l’office. »
Arnold écouta, et il entendit les sons lents de la cloche. Ils n’avaient rien de plein ni d’harmonieux ; ils étaient plutôt aigus et discordants, et, comme il jetait les yeux sur l’horizon, un brouillard jaune, épais, lui parut s’étendre sur toute la vallée.
« La cloche est fêlée, dit-il ; elle sonne faux.
– Oui, sans doute, reprit la jeune fille tranquillement, elle n’a pas un joli son. Elle aurait besoin d’être refondue, seulement l’argent manque toujours ; et puis il n’y a pas ici de fondeur de cloches ; mais qu’importe ? Nous la connaissons et, quand elle sonne, nous savons ce que cela veut dire ; nous n’avons donc pas besoin d’en avoir une autre.
– Quel est le nom du bourg ?
– Germelshausen.
– Et, de là, puis-je me rendre à Wichtelhausen ?
– Très facilement. Il n’y a qu’une heure de chemin, peut-être moins, si vous marchez vite.
– Eh ! bien, je me rendrai avec vous dans votre village, mon enfant, et, si l’on y trouve une bonne brasserie, j’y dînerai.
– L’auberge n’est que trop bonne, dit la jeune fille en soupirant, et elle jeta un regard en arrière, pour voir encore si son Heinrich ne venait pas.
– Une auberge, reprit Arnold, peut-elle être trop bonne ?
– Pour des paysans, dit-elle sérieusement, tandis qu’elle marchait à côté de lui dans la vallée. Le soir, après le travail de la journée, les paysans ont encore beaucoup à faire dans la maison, et ils négligent leur ouvrage en restant à la taverne.
– Mais je n’ai plus rien à faire aujourd’hui.
– Ah ! pour des hommes comme vous, c’est bien différent. Vous ne travaillez pas, et vous n’avez rien à négliger ; mais les paysans ont à gagner leur pain.
– Ceci n’est pas tout à fait exact, dit Arnold ; ils ont à faire pousser le blé, sans doute, mais nous avons, nous, à gagner notre pain, et nous n’en avons pas toujours assez. Puis le travail des paysans est bien payé.
– Mais vous ne faites aucun ouvrage ?
– Vraiment ?…
– Vos mains ne font pas celles d’un travailleur.
– Je vous montrerai mon genre de travail ; asseyez-vous sur cette pierre, sous ce vieil aulne.
– Que ferai-je là ?
– Asseyez-vous un instant, » dit le jeune artiste, et jetant son sac de voyage sur le gazon, il prit son portefeuille et son crayon.
« Il faut que je retourne à la maison, reprit la jeune fille.
– En cinq minutes, ce sera fait. Je voudrais conserver de vous un souvenir, dont votre Heinrich lui-même ne serait pas jaloux.
– Un souvenir de moi ? vous plaisantez ?
– J’aurai votre portrait.
– Vous êtes peintre ?
– Oui.
– C’est bien. Alors, vous pourrez repeindre les tableaux de notre église, qui sont tout abîmés.
– Quel est votre nom ? dit Arnold, qui venait d’ouvrir son portefeuille et esquissait rapidement les traits charmants de la jeune fille.
– Gertrude.
– Et qu’est votre père ?
– Le juge du bourg. Puisque vous êtes peintre, vous n’irez pas à l’auberge, mais je vous mènerai à la maison, et, après dîner, vous causerez de tout avec mon père.
– Des tableaux de l’église ?
– Sans doute, répondit la jeune fille ; et il faut que vous restiez avec nous, longtemps, longtemps, pour qu’on vous montre tous les tableaux.
– Nous parlerons de cela plus tard, Gertrude ! dit le peintre qui ne cessait pas de dessiner. Mais votre Heinrich ne se fâchera-t-il pas si je me trouve souvent chez vous, et si je vous parle beaucoup ?
– Heinrich ? dit la jeune fille, il ne reviendra plus !
– Pas aujourd’hui, mais demain, peut-être ?
– Non ! dit tranquillement Gertrude. À onze heures, il n’était pas ici ; il ne reparaîtra donc plus, jusqu’à ce que vienne encore, pour nous, une autre journée !
– Une autre journée ? Qu’entendez-vous par là ? »
La jeune fige le regarda avec de grands yeux et de l’air le plus grave, mais elle ne répondit point à sa question ; et, tandis qu’elle contemplait les nuages qui passaient au-dessus de leurs têtes, une expression toute particulière de chagrin et de douleur se peignit sur ses traits.
À ce moment, Gertrude était vraiment belle comme un ange, et Arnold terminait le portrait de la jeune fille con amore. Il ne lui restait que peu de temps, car Gertrude se leva tout à coup, et, jetant un mouchoir sur sa tête, pour se garantir du soleil : « Il faut que je m’en aille, dit-elle ; la journée est si courte, et l’on m’attend à la maison. »
(À suivre)
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(Traduction anonyme sans mention d’auteur [Friedrich Gerstäcker], in L’Unité nationale, journal du matin, deuxième année, n° 93, samedi 5 mars 1881. Le début de la nouvelle a été repris, avec l’attribution à « Gerstacher » [sic], dans Le Forum, troisième année, n° 6 et 7, mercredi 8 et vendredi 17 février 1888, mais la publication s’interrompt brusquement avec la deuxième livraison ; une note insérée dans le n° 8 du 24 février signale que la suite paraîtra dans le prochain numéro ; ce n’est pas le cas, et elle est absente des numéros que nous avons pu consulter jusqu’au mois de juin inclus)

