Dans mon article intitulé « les Dieux du Terroir, » j’ai promis aux lecteurs un conte. Je m’en voudrais de tarder davantage à tenir parole.

J’ai narré ailleurs (1) divers exploits d’une bande de gentilshommes de nos pays qui, jadis, allaient chaque année, vers la fin de septembre, chasser sur les domaines d’un d’entre eux, dans le Haut-Quercy. Le vieil ami qui croyait à l’existence de certains êtres légendaires, fées ou faunes, aux environs de sa maison quercinole, avait été, dans sa jeunesse, maintes fois leur compagnon. Et c’est de lui que je tiens l’étrange histoire qu’on va lire. Il la tenait lui-même d’un autre, – ceci pour dégager ma responsabilité et donner chevaleresquement aux sceptiques de nouvelles raisons de hausser les épaules, de sourire ou de se moquer.
 

*

 

« À X…, en Quercy, – me dit mon vieil ami, – nous prenions nos repas sur la terrasse du château. C’étaient des festins d’une magnificence naïve où un héros d’Homère ne se serait pas trouvé déplacé ; pour eux, dans les hautes cheminées des cuisines, des porcs et des veaux entiers absorbaient par la peau l’éclat doré des grands feux de chêne. I.e jour de notre arrivée, comme il y avait aussi frairie pour les paysans du lieu, on tuait un bœuf, et Sulpice d’Escolobre, notre hôte, – un hercule, – se faisait une joie de l’abattre lui-même, d’un seul coup de poing lancé au front. Lors de la chasse où j’entendis conter l’histoire que je rapporterai tout à l’heure, il foudroya merveilleusement la brute, et ce fut cause, pour lui et pour nous, d’une liesse qui se prolongea durant tout le dîner… Ce soir-là, les domestiques eurent assez d’ouvrage à remplir de vin blanc ou rouge les larges dournes de grès brun.

La nuit vint. On alluma autour de la table des torches de résine, qu’entourèrent bientôt de nouveaux abat-jour de phalènes… Et puis la lune, la pleine lune, immense et solennelle, monta dans le ciel… C’était, en vérité, un magnifique spectacle : au nord, la forêt déroulait jusqu’à l’horizon ses boules feuillues ; mais partout ailleurs, il n’y avait que le moutonnement chaotique du désert couleur de craie ; ces coteaux baignés de clarté, ces cirques emplis jusqu’aux bords de ténèbres évoquaient je ne sais quel paysage irréel et lunaire. La blancheur du désert réverbérait dans tous les sens les rayons de l’astre ; c’était, à travers l’infini nocturne du ciel, un va-et-vient de tumultueuse lumière, et dans les environs, les coqs, dont le devoir est de saluer l’aube, n’y comprenant plus rien, claironnaient à tout hasard sur les perchoirs, près des dormantes métairies.

Mais ce fut un bien plus beau vacarme quand un des chiens, au chenil, s’étant réveillé, se mit à hurler à la lune. Ils étaient là une trentaine de molosses cévenols au front large vallonné en son milieu d’une dépression têtue, aux crocs énormes, aux pattes d’acier. Leur race se perpétuait, religieusement entretenue dans la famille d’Escolobre, et on leur conservait les noms éclatants que, jadis, les bergers sauvages des Causses donnaient aux gardiens de leurs troupeaux : Yol, Lugrat, Singlar, Flamb, Parpellô… Un chien hurla donc, puis les autres reprirent en chœur au refrain ; et cela dura jusqu’à ce qu’un valet fût allé y mettre bon ordre à coups de cravache. Or, quand les chiens se turent, nous constatâmes tous que leurs abois nous avaient singulièrement agacés, et que ce brusque silence était pour nous un véritable soulagement.

Ce fut alors que M. de Cargagnière prit la parole ; c’était un assez vieux homme, auquel on croyait le cerveau légèrement fêlé, car s’il était ardent chasseur durant huit jours de l’an, il s’occupait, le reste du temps, de sciences bizarres, feuilletait des grimoires, prétendait lire les livres grecs aussi facilement qu’une gazette ; et quand on lui demandait s’il était sorcier, il souriait : un sourire qui voulait en dire long.

« Mes enfants, dit M. de Cargagnière, avouez donc que vous vous sentiez froid dans le dos, tout à l’heure, lorsque les chiens hurlaient sans raison, comme s’ils avaient été excités par un invisible génie, au passage d’une bête légendaire ; ce n’est pas moi qui vous reprocherai cette peur, car, en ce moment, je suis hanté par le souvenir de l’étrange chasse que j’ai suivie jadis ici même : dussé-je vivre cent années encore, je me la rappellerais jusqu’au bout dans l’exactitude de ses terrifiants détails.

Une nuit, toute pareille à celle-ci, à cela près que j’avais vingt ans à peine ; une lune folle dans le ciel, et de damnés chiens qui hurlaient à rompre les oreilles. Au fond de la grange où je couchais en compagnie d’autres jeunes chasseurs, je me débattais depuis deux heures dans une sorte de fièvre et je cherchais vainement le sommeil. Finalement, je me levai avec l’intention d’aller faire un tour dans la campagne. Je me rendis à l’écurie, y sellai mon favori, Rayon-d’Or, un grand étalon nankin à qui la moindre piqûre d’éperon donnait la fringale de l’espace, et nous partîmes. Jusqu’au bout du parc, le cheval trotta comme il lui plut ; mais, là, je l’arrêtai ; les aïeux de tes chiens, Sulpice, avaient pour tout chenil un enclos, à la lisière de la forêt ; en passant près de là, j’entendis un tel remue-ménage, que la curiosité m’y conduisit.

L’air était obscurci par un nuage de poussière que les chiens, surexcités, avaient soulevé en bondissant ; à présent, ils étaient sortis de l’enclos après avoir à moitié défoncé la haie. J’essayai de leur faire rebrousser chemin, mais baste ! ils semblaient ne pas me voir, ni m’entendre ; assis devant le chenil, ils ne quittaient pas la lune des yeux et, la tête penchée de côté ou d’autre, gémissaient doucement, comme ils ont coutume de faire pour demander aide ou conseil. Puis, sur un long cri de Majouras, son chef de file, la meute prit sa course, et Rayon-d’Or, la croupe cinglée d’un léger coup de cravache, la rattrapa d’un bond.

Derrière elle, je galopai quelque temps dans la forêt, au risque de me fendre le front contre une basse branche, mais je fus bien autrement troublé quand je vis les chiens quitter la forêt et s’engager dans le désert.

J’étais alors un très jeune chasseur, mais je connaissais parfaitement mon affaire ; c’est dire que, durant la chasse de cette nuit-là, une foule de détails auxquels un profane n’aurait pas pris garde m’apparaissaient comme d’inexplicables prodiges. Enfin, quel gibier poursuivons-nous ? Le lièvre ? Mais d’abord, il passe rarement en ces lieux, où il ne peut ni brouter, ni se gîter ; puis nos valeureux molosses ont toujours méprisé un si piètre ennemi, et sont médiocrement éduqués à la courre ; enfin, surtout sur ce sol sec, la quête du lièvre n’aurait jamais permis aux chiens les plus experts d’être aussi hardis dans le change… Le loup ? Le sanglier ? Ah ! ah ! ce n’est pas, que je sache, sur ces tertres dénudés qu’ils iraient s’enquérir de liteaux ou de gagnages ! En fait, depuis que le monde est monde, nul chasseur n’y rencontra déchaussure ou pigache et n’y cria « vlôo » ou « harlou. » Ces singularités me sautaient aux yeux, et, durant ma folle galopade, je tentai un instant d’ordonner les réflexions qu’elles me suggéraient ; mais celles-ci semblaient agitées dans ma tête comme par le galop dur de Rayon-d’or sur le sol pierreux, et le fil que j’essayais de nouer de l’une à l’autre m’échappait ou se brisait à chaque instant. Découragé, je renonçai bientôt à rien m’expliquer, et laissai mes pensées carillonner en moi, pareilles aux grelots d’un hochet dont je n’aurais plus tenu la poignée entre mes mains.

Tout, d’ailleurs, devenait de plus en plus étrange. Quelqu’un de vous, mes enfants, a-t-il entendu parler dans ce pays-ci d’animaux qui s’assemblent sur les collines pour y danser en rond ?… Eh bien ! il vint un moment où nous atteignîmes le sommet d’un plateau circulaire à la base duquel la meute, jusqu’alors compacte, se divisa ; mais une fois le sommet atteint, les chiens se rassemblèrent et, Majouras en tête, firent plusieurs fois le tour de cette piste improvisée. Toutes manœuvres qui me prouvèrent que peu de temps avant notre arrivée le gibier était venu là de points divers, qu’il y avait dansé, et dansé en rond. Cette idée de ronde eut vite fait de s’imposer à mon esprit comme l’évidence même ! et croyez bien que si j’avais été alors le maître de mon imagination, j’aurais imaginé quelque chose de plus intelligible et de plus rassurant.

Puis, les chiens dévalèrent le long d’un versant, et de nouveau coururent droit devant eux par les Causses. Dans ce perpétuel déroulement de paysages identiques, où il est facile de s’égarer en se promenant tranquillement durant la journée, vous comprenez qu’après cette démente chevauchée nocturne, je ne savais plus guère où j’en étais… À présent, les chiens donnaient comme sur une piste toute chaude, sans avoir besoin de laisser à leur nez une seconde de réflexion… Et moi, j’eus une hallucination monstrueuse : penché en dehors de la selle, je crus, oui, je crus que mon odorat humain percevait dans le vent un fumet âcre et sauvage…

Et nous bondissions, d’éminence en ravine, et de val en cime, dans un tourbillon de poussière argentée et lunaire. Non ! jamais chiens ni chevaux n’ayant d’autres ressources que leurs propres forces et l’encouragement d’une voix humaine n’auraient pu soutenir cette allure si longtemps, et je me répétais : « Ils courent, ils courent… comme si le diable les emportait ! » Cette expression toute faite prenait même, en la circonstance, une valeur inusitée… Elle ne cessa de résonner en mon cerveau jusqu’au moment où un pressentiment m’avertit une seconde à l’avance que la chasse allait prendre fin, où je sentis mon cœur me monter à la gorge, jusqu’au moment… »

(Ici, le vieux de Cargagnière déclara qu’il avait soif. On se hâta d’emplir son verre, qu’il but avec une lenteur exaspérante.)

« … Jusqu’au moment, Monsieur de Cargagnière ? 

– … Jusqu’au moment où les chiens s’arrêtèrent pour tout de bon, faisant frein de leurs pattes de devant, tandis que Rayon-d’Or se cabrait pour ne pas être emporté par son élan au milieu de la meute… Vous avez entendu parler d’un gouffre que les paysans appellent le « Trou du Diable » ? C’est là que nous étions arrivés… Durant quelques minutes, je regardai les chiens se démener autour du gouffre en hurlant leur déception. Puis Rayon-d’Or fit de lui-même volte-face, préférant laisser les chiens monter la garde tout seuls autour du Trou du Diable ; je le lui permis bien volontiers, et, piquant des deux, rentrai au château par le plus court… C’est tout. Mon histoire est finie. Voulez-vous me redonner à boire ? »

Fort désappointés, nous réclamâmes à grands cris une explication. Longtemps, en souriant de la façon la plus irritante, M. de Cargagnière affirma qu’il n’avait jamais pu en trouver aucune. Puis, comme excédé par notre insistance :

« Je pense, dit-il, que nos chiens, en cette lointaine nuit, poursuivirent, sur l’ordre de la déesse Diane, dont la lune n’est que le reflet, des hordes de satyres qui habitent encore les cavernes souterraines de ce pays-ci, et qui en sortent parfois, la nuit, pour se promener ou danser dans la campagne… Mais vous riez, vous haussez les épaules ; vous le voyez, il faut vous contenter de croire que je radote ou que je me suis moqué de vous.

– En ce cas, dit Sulpice d’Escolobre, avec quelque mauvaise humeur, vous auriez pu vous rappeler que la chasse, demain, commence dès l’aube, et faire durer moins longtemps cette plaisanterie. »

Il se leva. Tous l’imitèrent. M. de Cargagnière, qui ne lui avait pas répondu, continuait à sourire énigmatiquement…
 
 

FIN

 
 

 

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(1) Voir « L’Accident, » reproduit ci-dessous.
 

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(Charles Derennes, « Du Sable et des pierres, » in La Petite Gironde, journal républicain régional, trente-huitième année, n° 13027, lundi 2 mars 1908. Janis Rozentāls, « Au premier chant du coq, » huile sur toile, c. 1905)

 
 

 

L’ACCIDENT

 

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Depuis la Révolution, notre petite ville était comme un refuge pour les derniers descendants des familles nobles du pays. Ses maisons accoutumées au silence convenaient merveilleusement à des gens comme nous, qui ne vivaient que par le souvenir ; du premier de l’an à la Saint-Sylvestre, elle dormait en son berceau de collines bleues, au son des cloches de ses couvents… Mais, au début de chaque automne, un événement la tirait de sa torpeur, et c’était comme les douze coups de minuit des légendes durant lesquels les morts sortent de leurs tombeaux.

C’était l’époque où M. d’Escolobre, bruyant, joyeux, rouge de teint, guêtre de cuir et culotté de velours, allait de porte en porte, conviant ses amis et connaissances à venir chasser sur ses domaines de Castelcourrilh, en Quercy… De mémoire d’homme, il y avait toujours eu des MM. d’Escolobre du même modèle, – culottés de velours, guêtrés de cuir, joyeux, bruyants, – pour inviter leurs connaissances et leurs amis à venir chasser à Castelcourrilh, et parce que de tout temps il s’était trouvé des gens heureux de s’y rendre, que les fils remplaçaient les pères et que la tradition se perpétuait de génération en génération, on ne savait plus guère s’il y avait jamais eu un commencement aux chasses des MM. d’Escolobre, et l’on n’avait, en conséquence, aucune raison de supposer qu’elles pourraient une fois prendre fin.

Quand la date en était fixée, un souffle de satisfaction passait sur la ville entière, car, la tournée des invitations terminée, M. d’Escolobre ne se tenait point pour quitte et claironnait la nouvelle de porte en porte : « C’est pour demain, ah ! mes gaillards !… c’est pour demain… » Les boutiquiers sortaient de leurs boutiques, les clercs de notaire s’éveillaient en sursaut sur leurs écritoires, et le lendemain, de bon matin, on se rendait en foule au bord du Lot pour voir les chasseurs s’embarquer sur la gabare large et bien pontée du maître-gabarier Peyroun.

C’était elle qui devait les transporter durant la première partie du voyage ; ce moyen de locomotion peut sembler peu rapide, mais de tout temps cela s’était passé ainsi et, au surplus, nous n’étions pas pressés. Ce qu’on faisait ? On mangeait bien et on buvait mieux encore et, quand on avait bu et mangé, nul ne pensait à sentir l’ennui… Et puis, n’avions-nous pas, pour stimuler notre bonne humeur, la bonne humeur gigantesque de Sulpice d’Escolobre ? Ce Sulpice, qui conduisait les chasses au temps dont je vous parle, fut bien le plus joyeux et le plus bruyant de tous les d’Escolobre qui ont existé ou existeront jamais. II possédait divers talents qui avaient le don de nous faire rouler de joie sur le pont de la gabare ; il n’y en avait pas un comme lui pour reproduire par la voix les plus compliquées sonneries du cor de chasse, ce qu’il faisait les bras en cercle, les joues gonflées et le dos rond pour donner de la vérité une illusion plus complète ; il imitait aussi le hurlement du loup, le glapissement du renard en chasse, le rauque bramement du brocard étranglé par les chiens, en général tous les cris de toutes les bêtes de la terre et du ciel et, apparemment, si on avait connu aux poissons une quelconque voix, il en aurait fait des imitations aussi parfaites que les autres, lesquelles étaient à s’y méprendre… Ah ! non, le voyage ne nous paraissait pas et c’était presque un désappointement lorsque apparaissait Cahors et que, comme pour nous signifier qu’il ne fallait pas aller plus loin, l’antique pont fortifié barrait la rivière.

De là, des carrioles réquisitionnées un peu partout nous trimbalaient vers Castelcourrilh sur sept lieues de routes… Et quelles routes, mes bons amis ! Parmi cette monotonie de tertres et de plateaux couleur de cendre, la poussière se soulevait sur notre passage en épais tourbillons, piquant nos yeux, raclant nos gorges, et il y aurait eu de quoi trépasser si chacun de nous n’avait emporté quelques bouteilles… Mais enfin la cime de la forêt de Bastit, tout là-bas, festonnait l’horizon ; nous apercevions la longue façade du château à l’ombre des premiers arbres. Alors, nous achevions de boire ce qui restait dans les bouteilles et tout était oublié.

On servait les repas sur la terrasse. Un héros d’Homère ne s’y serait pas trouvé déplacé ; ils nous ravissaient par leur abondance et leur magnificence naïves ; pour eux, dans les cheminées hautes de neuf pieds des cuisines, des moutons et des porcs entiers absorbaient par la peau l’éclat doré des grands feux de chêne ; des tonneaux de vieux cahors blanc et rouge étaient dressés autour de la table et les valets y remplissaient devant nous les lourdes dournes de grès brun vite vidées… Le jour de l’arrivée, comme il y avait aussi frairie pour les gens du lieu, on tuait un bœuf, et Sulpice d’Escolobre s’offrait presque toujours le plaisir de l’assommer d’un seul coup de poing lancé au front… Dès l’aube, on se retrouvait sur cette même terrasse, après que les piqueurs soufflant dans leurs cors et les chiens gueulant de joie avaient sonné le réveil. « Allons ! allons ! mes gaillards, criait Sulpice, en route, ou la rosée aura couvert les quêtes. » Et nous partions vers la forêt, enthousiastes et chantant à tue-tête. En vérité, nous passions chaque année à Castelcourrilh une semaine délicieuse, et vous comprenez que nous avions bien raison, une fois rentrés chez nous, de passer nos journées à nous en souvenir puis à en attendre le retour.

Le doyen de notre confrérie s’appelait M. de Cos-Guirac. Il en était bien à sa cinquantième chasse, mais il se montrait encore vaillant, et quand venait le moment de quitter Castelcourrilh il disait chaque fois : « À l’année prochaine !… » avec autant de confiance que s’il n’avait pas eu encore toute sa barbe au menton… Seulement, en forêt, on se relayait pour appuyer son tir, ce qui lui était bien dû, puisque, depuis longtemps déjà, on garnissait sa cartouchière de cartouches sans balles ; il n’y voyait plus guère en effet et, si l’on respectait son amour pour la chasse, on ne voulait cependant pas qu’il tuât ses compagnons. Quand la bête était abattue, il ne manquait jamais d’affirmer que son coup de fusil avait été le bon, et on ne le contredisait point, par égard pour son grand âge.

Je dois ajouter qu’on lui croyait la cervelle légèrement fêlée, car, s’il était ardent chasseur durant huit jours de l’an, il s’occupait le reste du temps de sciences bizarres, feuilletait les plus singuliers grimoires, prétendait lire les livres grecs aussi facilement qu’une gazette et, quand on lui demandait s’il était sorcier, il souriait d’un sourire qui voulait en dire long.

Ayant pour lui cette supériorité jointe à celle que confère la vieillesse, il ne laissait passer aucune occasion de nous traiter en petits garçons un tantinet méprisables et benêts. Son grand plaisir, après boire, – et il buvait bien, – était de nous raconter avec un drôle d’air diverses histoires si abracadabrantes qu’on ne savait jamais s’il fallait en hausser les épaules ou en blêmir de peur ; c’est ainsi qu’il se vantait d’avoir, au temps de sa jeunesse, lancé dans le désert des Causses une meute de molosses cévenols sur une horde de satyres, car, à l’entendre, les satyres et autres bêtes divines existaient encore dans nos pays… Or, son orgueil de bon tireur, de tout temps excessif, croissait encore à mesure qu’il devenait plus vieux et plus myope, et il nous en assourdissait avec autant d’acharnement que s’il avait tenu gageure de pousser à bout notre patience et notre bonne éducation. Enfin, Sulpice d’Escolobre crut avoir trouvé un bon moyen de lui donner une leçon sans trop choquer les convenances : il avait, le pauvre cher garçon, des imaginations si joyeuses !… Il nous avertit de son dessein : devant M. de Cos-Guirac à l’affût, il simulerait le sanglier en bondissant à quatre pattes dans un fourré ; on laisserait le présomptueux vieillard tirer tout seul, après quoi la bête, éclatant de rire à son nez, lui prouverait qu’il manquait son coup quelquefois.

« Il n’y a pas de balles dans ses cartouches, disait Sulpice, et puis, y en aurait-il, je serais bien tranquille encore ! »

Cela fut fait. Le sanglier improvisé courut dans le fossé à dix mètres du chasseur, qui tira au jugé – et le tua.

Sa provision de cartouches étant épuisée, M. de Cos-Guirac en avait pris le matin, sans nous avertir, d’autres, qui n’étaient pas pour rire.

Ce fut un bien douloureux événement. Ce qui nous consola, dans la mesure où l’on peut se consoler de pareils malheurs, c’est que ceci se passait le dernier jour de la chasse et que, d’autre part, le fils aîné de Sulpice d’Escolobre était déjà en âge de pouvoir la conduire l’année suivante.

Quant à M. de Cos-Guirac, il vécut encore fort longtemps mais, par un sentiment de délicatesse bien naturel, il ne chassa plus.
 
 

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(Charles Derennes, in Le Figaro, supplément littéraire, quatrième année, nouvelle série, n° 5, samedi 1er février 1908 ; « Conte du dimanche, » in La Dépêche, journal quotidien de la région du Nord, vingt-septième année, n° 48, lundi 17 février 1908 ; in Supplément au Petit Bourguignon, journal politique quotidien, vingt-huitième année, n° 10024, vendredi 31 février 1908)