I

 
 

Lorsque, le dernier soir des manœuvres venu, le colonel l’eut congédié, Guesnon s’orienta. La nuit s’annonçait paisible et noire.

« Barbais, indiqua-t-il dans un bâillement à son ordonnance qui attendait les ordres, prenez ma cantine dans le fourgon et venez me rejoindre chez M. Montaudran.

– Où cela, mon lieutenant ?

– La dernière maison du village.

– Ce gros château noir ?

– Un château ?… Si vous voulez, mon garçon ! »
 

*

 

« Enfin, le voici ! cria Clairette, en ouvrant toute grande la porte du salon.

– Merci, cousine… Mon général !… je ne savais pas…

– Mais, monsieur Guesnon, vous êtes chez vous. Mme Montaudran a déjà opéré des prodiges. Nous avions fait demander si l’on pourrait loger trois officiers : on nous a donné douze lits !

– Au fait, maman, s’écria Clairette consternée, mon cousin sera le treizième !

– Eh bien, mademoiselle ? interrogea gaiement le général.

– Eh bien, treize ! Un si mauvais chiffre…

– À table seulement, mademoiselle !

– Sans doute, cousine. Et puisque j’ai dîné avec mon colonel…

– Oui, mais tu ne sais pas que tu dormiras…

– Au grenier ! je m’en doute. Mais ça me va : on y est si bien à vingt ans, qu’on ne peut y être beaucoup plus mal à vingt-six !

– Mais pas du tout ! tu auras la chambre de Josette !

– Qu’ouïs-je ! horrible détail ! s’exclama le jeune officier, en riant de si bon cœur, que sa gaieté gagna Clairette elle-même, dont la moue boudeuse essaya vainement de démentir les yeux rieurs.

– Cousin, tu n’es qu’un affreux sceptique !

– Mais, mademoiselle, dit le général, je flaire un terrifiant mystère, moi. Et – je me connais – la curiosité me tiendra éveillé toute la nuit, si l’on ne me raconte pas l’histoire de Josette.

– Oh ! moi, général, je ne la sais pas toute… On me l’a redite cent fois…

– Mais comme tu t’esquives au moment le plus dramatique… expliqua Montaudran.

– Alors, madame Montaudran ?…

– Comment, général ! vous vous intéresseriez à ces légendes ?

– Mais il le faut, madame. J’aime à les raconter à mes petits-enfants et je ne serais pas fâché, à mon retour, de leur faire le récit de la bataille de Puech-Auriol, en l’agrémentant de quelques jolies aventures. D’ailleurs, je les adore.

– C’est comme mon cousin, dit Clairette ; il en fait des contes noirs ou des drames lyriques.

– Vraiment ! mes compliments, lieutenant ! Mais je meurs d’envie… Voyons !… sous le harnais de l’artilleur, il doit bien rester un peu du romancier. Et puisque vous savez l’histoire de Josette…

– Mais, général, observa encore Mme Montaudran qui voyait Guesnon s’assoupir, mon neveu craindrait… »

Le général mit une insistance courtoise à demeurer curieux, en faveur surtout de Clairette, qui s’était glissée jusqu’au fauteuil où s’ensommeillait le jeune officier, et, le pinçant jusqu’au sang, lui murmurait :

« Tu inventeras, dis, comme chaque fois quand tu me fais si peur !… »

Et l’aimable enfant s’alla blottir, mutine et attentive, dans un grand fauteuil, tandis que Djâli, sa jolie chevrette blanche, admise au salon sur les instances du général lui-même, se couchait, docile, à ses pieds.
 

*

 

« Il y a cent cinquante ans, commença Guesnon, vivait, dans la maison où nous sommes, la vieille famille languedocienne des Lavaur-Négrin, dont les aïeux s’étaient immortalisés en défendant leur patrie, au temps de la guerre des Albigeois. Réduite, vers le milieu du siècle passé, à une aisance modeste, la fortune des Lavaur-Négrin ne leur permettait déjà plus de faire figure à la cour de France. Ils résolurent alors de rentrer pour toujours à Venès et d’y vivre en gentilshommes campagnards, pour se consacrer à l’éducation de Josette, leur unique enfant.

Ils vinrent donc s’installer sur leurs terres, aux portes du bourg, où ils firent édifier cette noble et spacieuse demeure, destinée à leur servir d’habitation.

Josette grandit, charmante, jolie déjà à révolutionner la jeunesse de toutes les châtellenies d’alentour. À douze ans, elle était le vivant portrait d’une mienne cousine, qui devait s’appeler Clairette Montaudran…

« Cousin ! menaça l’enfant.

– Lieutenant, commanda aussitôt l’aimable officier, avec un sourire, chargez dans le rang et pas en fourrageur !

– À quinze ans, continua Guesnon après un salut militaire, Josette fut renommée à la ronde pour son éclatante beauté. Malheureusement, il lui manquait une vertu qui, certainement, dans trois années d’ici, fleurira au cœur de Clairette Mont…

– Oh ! je vais dire à Djâli de te donner des coups de tête !

– Je n’y reviendrai plus, allons ! promit le jeune officier, en joignant les mains devant la chevrette.

Il manquait donc à Josette une indispensable vertu : la modestie. Ses parents, sa grand-mère surtout, Mme la douairière de Lavaur-Négrin, avaient, par leur admiration idolâtre, augmenté l’orgueil d’elle-même éprouvé par la jeune fille. L’âge de la marier arriva bientôt et, avec lui, une nuée de prétendants magnifiques, dont les rivalités mettaient dans le pays, si calme jusqu’alors, le trouble de leurs querelles et de leurs duels ; l’un d’eux coûta même la vie au jeune baron de La Vergue et c’est alors que les familles des prétendants supplièrent les parents de Josette de la fiancer à celui qui serait son préféré et de mettre ainsi un terme aux terribles jalousies dont les violences effrayaient toute la région.

Josette, obligée de choisir, éprouva un très vif dépit de cette insistance ; les adulations passionnées qu’elle recueillait partout l’avaient rendue coquette et vaine jusqu’à la cruauté. Elle dédaignait au même degré tous les courtisans de sa beauté fatale ; mais leurs éloges étaient devenus maintenant indispensables à son âme.

Devant la menace d’une solitude concertée d’avance, Josette se décida pourtant à accepter pour fiancé le comte Roger de Montredon, le plus brillant et le plus riche de ses adorateurs.

Mais elle se vengea de lui, dès cet instant, par des coquetteries telles que le destin si envié du jeune homme lui fut bientôt plus funeste qu’à ses autres amis le dédain de Josette.

Au cours d’une battue, organisée en plein hiver contre les fauves de la forêt de Mandoul, un sanglier monstrueux, rendu furieux par ses blessures, finit par tomber dans la fosse que l’on avait ménagée sur son passage. Les chasseurs réunis autour du piège s’efforçaient de contenir leurs meutes surexcitées ; deux lévriers imprudents, qui avaient réussi à sauter dans la Gange, venaient d’être mis en pièces sous les yeux de Josette, dont toutes les femmes, à cheval autour d’elle, remarquèrent l’impassibilité hautaine et dédaigneuse.

Des mousquets se braquaient déjà sur le fauve, lorsque la jeune fille s’écria, d’une voix ironique :

« Eh quoi ! les gentilhommes du Lautrécois et du pays d’Hautpoul, les châtelains, du Castrais et du Sorézois, les descendants des preux anciens qui s’enfonçaient, l’épieu à l’épaule, dans les sylves d’Aquitaine, sont-ils donc à ce point dégénérés qu’ils aient besoin de tant d’artillerie pour venir à bout d’un sanglier cévenol, pris au piège !

– Mais, noble demoiselle… hasarda l’un des chasseurs.

– Le roi Pépin, cria Josette, descendit l’épée au poing, dans l’arène des lions !

– C’est vrai, remarqua le jeune marquis d’Hautaniboul ; mais l’estime de ses leudes était une conquête d’un tel prix, qu’elle pouvait soutenir, du moins, et justifier toutes les témérités. Tandis que pour nous, dont tous les espoirs sont découronnés…

– La main de Josette de Lavaur-Négrin, interrompit l’enfant exaspérée, sera la récompense de celui qui lui rapportera son gant, après avoir poignardé le fauve de sa propre main ! »

Et, comme inconsciente des malheurs qu’elle déchaînait, elle jeta au sanglier son gantelet de chasse.

Vingt jeunes seigneurs s’élancèrent à la fois.

« Messieurs, déclara froidement Roger de Montredon, le front livide, en tirant sa dague, le gant de Mlle de Lavaur-Négrin ne saurait être repris que par moi. Ma vie appartient à Josette : nul ici n’a le droit, moi debout, de lui dévouer la sienne. »

Avant que les spectateurs de cette scène aient pu s’interposer, le jeune homme, saluant sa fiancée interdite, sautait dans le piège et marchait au monstre menaçant.

– Grand Dieu ! murmura Clairette que la version de son cousin, évidemment inédite, impressionnait jusqu’à l’effroi.

– Roger de Montredon était perdu.

– Déjà !… tu triches, cousin !

– Sans doute ! appuya le général.

– Mais non, Clairette ; mais non, mon général : Roger était perdu… sans l’intervention de ses amis, qui eurent assez de sang-froid pour envoyer au sanglier une grêle de balles.

Lorsque la fumée se dissipa, on aperçut M. de Montredon aux prises avec le solitaire expirant, dont l’agonie farouche aggravait encore la situation du jeune chasseur. Mais, aveuglé par le sang, criblé de blessures mortelles, l’animal ne put porter que des coups mal assurés à son agile adversaire : celui-ci, réunissant toutes ses forces, enfonça son couteau de chasse dans le cœur de la formidable bête et, se relevant avec grâce, rendit à Josette tremblante son gant de peau souple, taché de sang.

Le retour fut morne et silencieux. Josette, sentant que sa conduite venait de la révéler odieuse aux cœurs même les mieux prévenus en sa faveur, versait des larmes de dépit.

Son fiancé, sans un mot amer, sans même un regard de reproche, avait rejoint ses amis et chevauchait à l’arrière-garde, distrait et comme étranger aux rares conversations des chasseurs.

Le soir tombait, mélancolique, attristant les bois centenaires, où les loups hurleurs commençaient à se rassembler, au fond des taillis.

Josette, livrée à ses pensers, en proie à toutes les violences de son esprit sans discipline, sentait augmenter sa colère et méditait de se venger des jeunes seigneurs qui semblaient maintenant s’écarter d’elle comme pour la blâmer de sa férocité. En entendant hurler les loups, une inspiration lui vint, qui devait assurer sa vengeance, car un sourire perfide détendit sa lèvre et mit en ses grands yeux une lueur farouche…

Le dîner, chez les Lavaur-Négrin, fut d’abord taciturne. On célébrait, ce soir-là, les fiançailles de Josette et de Roger et il semblait cependant qu’un malheur indéfinissable pesait sur les chasseurs de Mandoul, demeurés les convives de Venès. Les vins généreux et les efforts du père de Josette finirent pourtant par triompher de tant de froideur. Les joyeux propos déridèrent les visages sombres, et M. de Montredon fut acclamé comme le héros de la journée.

« C’est vrai, feignit d’avouer Josette que ses parents grondaient avec émotion, j’ai été folle. Mais comment m’imaginer que ces messieurs prendraient au sérieux les paroles d’une petite fille !… Je sais bien, poursuivit-elle avec une intention d’ironie encore obscure, que j’ai eu tort de jouer avec l’affection de Roger, que mon défi mettait seul en péril.

– Pourquoi « seul, » Mademoiselle ? se permit d’interroger le sire d’Hautaniboul.

– Mais parce que M. de Montredon était « seul » capable de m’aimer assez pour se dévouer ainsi à mon malfaisant caprice !… »

Un frémissement parcourut les rangs des jeunes seigneurs.

« Cela signifie, mademoiselle ?

– Qu’une arquebusade montre moins d’abnégation qu’un coup de dague…

– Josette ! implora Mme de Lavaur-Négrin.

– Et que nous étions indignes et incapables d’aller relever le gant de mademoiselle ! acheva Hautaniboul, que la colère envahissait…

– À propos de gant !… s’écria étourdiment Josette, où donc est celui que m’a si vaillamment reconquis mon preux chevalier ? »

Roger tressaillit à ces mots, et, pour la première fois depuis la chasse, leva son regard sur sa fiancée. Il lui parut que son visage mobile s’était empreint tout à coup d’une terrible et vengeresse expression de sarcasme.

« Je me rappelle, à présent ! continua-t-elle, jouant merveilleusement son rôle diabolique ; je l’ai perdu au carrefour de Lautrec, pendant un écart de ma jument grise qu’effrayaient les hurlements des loups. »

Roger, incapable de maîtriser son émotion, se leva brusquement. Un silence glacial tomba sur l’assistance.

« Mademoiselle, demanda-t-il, êtes-vous sûre d’avoir perdu…

– Ce talisman précieux, taché de votre noble sang ! Hélas ! j’en suis bien certaine et je précise l’endroit où il est tombé. Mais nous le retrouverons demain…

– À moins, s’écria le jeune comte, qu’il y ait ici quelque gentilhomme qui, pour l’amour de vous, aille le quérir ce soir même !

– Ce soir ! gémit la douairière de Lavaur-Négrin. Mais vous ne savez donc pas, seigneur comte !… Ouvrez les croisées, vous autres ! »

Les valets s’empressèrent d’obéir. Un vent glacé entra par les fenêtres ouvertes et, avec lui, la clameur des loups, lamentable et funèbre comme un glas d’agonie. Les plus braves chasseurs se détournèrent, frissonnants. Roger, seul, demeura impassible.

« Ainsi, dit-il, sortir, aller au carrefour de Lautrec, c’est jouer sa vie ?

– Certes !

– Eh bien ! je déclare que je renoncerai à la main de la noble demoiselle de Lavaur-Négrin, devant celui qui témoignera son amour pour elle en allant chercher son gant au carrefour désigné. J’ai fait, moi, la preuve de ma tendresse. Puisqu’elle me suscite des jaloux, qu’un autre plus digne se révèle et essaye de conquérir son cœur. Je m’inclinerai devant lui.

– Moi, consentit aussitôt Josette, savourant déjà son triomphe, je ratifie les paroles du sire comte et, sûre, d’ailleurs, que nulle bravoure ne saurait surpasser la sienne, je promets de mettre ma main dans celle du héros qui rapporterait mon gant, avant qu’ait tinté au beffroi le dernier coup de minuit.

– Trêve à tant de folies ! interrompit la voix sévère de M. de Lavaur-Négrin qui sentait, autour de lui, se raviver les haines sanglantes du passé. Buvons, messieurs, aux fiançailles de mon enfant et du comte de Montredon. Et vous, ma fille, songez moins à parodier les héroïnes des romans de chevalerie, qui, si vos défis étaient sérieux, n’auraient jamais égalé, en cruauté extravagante, l’atroce jeu de vos rêveries. »

Ce fut un soulagement général et le banquet continua aussitôt, bruyant et animé. Josette, comme grisée de joie et d’enthousiasme, jetait parfois les yeux sur les jeunes chasseurs ; d’abord soucieux et sombres, ils finirent par oublier, à travers les flacons et les coupes, la préoccupation qui assiégeait leurs âmes. Mais Roger et Hautaniboul ne cessèrent d’échanger des regards de défi, doux au cœur de l’implacable Josette, altérée surtout de vengeance contre l’impétueux marquis.

Vers la fin du repas, au moment où les drageoirs passaient de main en main, le comte de Montredon saisit brusquement le couteau de chasse qu’il portait encore à la ceinture, et…

– C’est affreux ! dit Clairette, en se bouchant les oreilles, je ne veux plus entendre  !

– Et, partageant un cédrat en deux, accentua malicieusement Guesnon d’un geste de meurtre, il en offrit la moitié au sir d’Hautaniboul. Celui-ci, sans hésiter, relevant ainsi son défi muet, accepta résolument la portion du fruit que lui tendait le comte. Le pacte sanglant était conclu.

– Peut-on écouter ? interrogea la petite cousine.

– Oui, fit Guesnon d’un signe ne tête.

– Alors, c’est fait ?

– Hélas ! soupira le général, il vient de le couper en deux !

– Oh !… Et puis ?

– Et puis, ils l’ont mangé !

– Mangé ! s’exclama Clairette, trouvant que son cousin exagérait, ce soir-là, les détails tragiques. Quelle horreur ! »
 

II

 

« Nuit d’horreur, en effet, poursuivit Guesnon, et qui devait ajouter une page rouge et noire aux plus sombres, aux plus sanglantes légendes du pays !

Autour du bourg de Venès, endormi sous un linceul de neige, la bise sifflait, sinistre, à travers les bois dénudés. Les loups, jusque sur le seuil des maisons closes, poussaient les aboiements rauques de la faim.

Debout sous la rafale glacée, s’arc-boutant à la poterne du ponceau qui donnait accès dans la plaine, le sire d’Hautaniboul scrutait les ténèbres de la nuit.

– Allons donc ! interrompit Clairette, moitié ravie, moitié fâchée de tant de romantisme, puisqu’on l’avait coupé en deux et qu’on l’avait mangé !

– Cela t’apprendra, cousinette, qu’à se boucher soudain les oreilles, on risque de prendre ensuite un cédrat confit pour un homme.

– Je ne comprends plus, murmura l’enfant. Mais continue…

– Le sire d’Hautaniboul regardait donc danser sur la lande les silhouettes des grands loups. Son cœur se serrait ; une angoisse l’étreignait à la gorge.

« Allons, murmura-t-il, triple fou celui qui accepte de pareils défis dans les fumées de l’ivresse ! Il n’y aurait aucune honte à reculer devant un trépas absurde et stérile… Que faire ?… »

Au même instant, le premier coup de minuit résonna dans le beffroi, comme un hululement de chouette.

« Trop tard ! » s’écria Hautaniboul, allégé d’un cruel souci.

Et il rentra furtivement dans sa chambre, où il s’endormit bientôt.

Josette l’entendit et son cœur cessa de battre.

Elle s’était couchée, troublée aux moindres bruits de l’ombre. Sa colère, sa hautaine exaltation, étaient tombées soudain, lui laissant raisonner sa cruauté et entrevoir les malheurs qu’elle avait appelés, ce jour-là, sur sa paisible demeure.

Et voici que l’horloge lui parut avoir une voix terrible, menaçante et surnaturelle. Elle se dit qu’un temps s’écoulerait encore jusqu’au dernier tintement de minuit qui devait l’affranchir de toutes ses terreurs et de tous ses remords ; et ce temps lui sembla terrifiant de durée et hérissé de hideux mystères.

Au second coup de minuit, un grand soupir éteignit la veilleuse et les ténèbres se ruèrent autour de la jeune fille, dont l’épouvante paralysait la voix.

Josette sentit que « quelqu’un » entrait dans sa chambre, sans faire aucun bruit, comme « un esprit » serait entré. Une lame du parquet craqua pourtant et la jeune fille, dont les artères battaient avec furie, emplissant ses oreilles d’un bourdonnement formidable, la jeune fille comprit que l’ON venait droit à son lit. Elle perçut une sorte de frôlement, quelque chose d’ailé qui battait silencieusement les ténèbres, et elle eut cette sensation très nette qu’un objet terrifiant venait d’être déposé sur son guéridon, au chevet même de son lit… Alors, un autre soupir s’exhala de l’Invisible et elle en sentit sur ses paupières l’effleurement glacial et redoutable.

Elle ferma les yeux sur toute cette ombre où elle « devinait » que quelque chose de monstrueux allait apparaître ; les coups du beffroi semblaient maintenant voilés de crêpes et lui parvenaient, un à un, pareils à des glas que l’on entendrait sous la terre. La lame du parquet craqua une fois encore. Puis la porte trembla, « comme traversée sans avoir été ouverte, » et un troisième soupir, perceptible à peine, fut proféré et décrût enfin le long des couloirs déserts de la maison.

Au dernier coup de minuit, Josette rouvrit les yeux : IL était accroupi sur son lit et IL la regardait…

– Qui ? implora Mme Mautaudran, que le récit avait fini par « empoigner. »

– Le DIABLE.

– Comment était-il ? souffla Clairette.

– Deux yeux flamboyants et noirs, un visage maigre, allongé, surmonté de deux petites cornes ; des bras étiques, velus, aux muscles grêles ; et, de tout ce personnage, formidable en dépit de sa menue et souffreteuse physionomie, une telle puissance se dégageait, un tel ascendant surnaturel, que Josette se sentit la proie de l’inexorable démon et ne tenta même pas un geste de supplication ou de révolte.

Une voix caverneuse, où tintaient cependant les carillons funèbres de la nuit, adressa alors ces horribles paroles à Josette, tandis que les yeux de l’apparition rouge se zébraient d’éclairs livides et sanglants :

« Le spectre de ton fiancé défunt vient lui-même, fille d’Enfer, de rapporter ici ton gant de chasseresse. Mort sans absolution, le comte de Montredron erre maintenant dans les géhennes d’outre-tombe, où tu vas le rejoindre, suivant la promesse jurée devant les convives de ton père. »

Un coup de tonnerre ébranla aussitôt la maison des Lavaur-Négrin. Une épaisse vapeur de soufre emplit la chambre de la jeune fille et elle se sentit lancée dans un abîme d’où montait vertigineusement vers elle l’immense clameur des blasphèmes de l’enfer.

Le lendemain, on trouva le corps de Josette sur le parquet : son âme, emportée par le démon, hante encore parfois la pièce où elle est morte.

– Et Roger ?

– Son squelette, rongé par les loups, fut relevé au carrefour de Lautrec. Nul n’osa s’expliquer jamais comment le gant ensanglanté de la morte fut retrouvé sur le guéridon de sa chambre…

– Alors, demanda Clairette, ça ne te fait rien de dormir dans l’appartement de cette Lavaur-Négrin ?

– Comment, rien !… Mais cela me fait plaisir, cousine : je suis si fatigué ! »
 

III

 

Une chambre d’un réel caractère antique, cette grande pièce où Guesnon, sinon la légende, venait, une fois encore, de faire expirer Josette de Lavaur-Négrin. Des vitraux, enchâssés de plomb, y laissaient, aux moindres lueurs de la lune, filtrer des teintes écarlates dont s’ensanglantaient les tapisseries tendues le long des murs.

Guesnon, recru de fatigue, familier, d’ailleurs, avec les moindres détails de l’appartement, se coucha dans une sorte d’inconscience et s’endormit aussitôt d’un lourd sommeil.

Mais, en dépit de sa lassitude ou peut-être même à cause d’elle, la fièvre et l’insomnie ne tardèrent pas à s’installer, tenaces, au chevet du sous-lieutenant.

Très distinctement, il entendit sonner une « demie » dans le clocher ancien qui dut, jadis, scander à Josette les douze coups du minuit funèbre. Et les yeux de Guesnon s’ouvrirent, hagards, sur une lueur diabolique et qui baignait maintenant la chambre de la dernière Lavaur-Négrin. Mais un sourire détendit aussitôt ses lèvres crispées : la lune tardive venait d’irradier le zénith et, à travers les verrières écarlates, épandait dans la pièce une lumière rouge et dardait, jusqu’au lit inhospitalier à l’artilleur, son rayonnement empourpré.

Le jeune officier fit de vains efforts pour dominer son insomnie fiévreuse ; ce fut, peu à peu, comme un étouffement qui pesait sur lui : il lui sembla, néanmoins, qu’il s’assoupissait, quand des cauchemars soudains l’assaillirent, étranges d’abord, puis aggravés de vertige et d’horreur, à mesure que se précisaient les contours et les formes des rêves obsédants.

Un dédoublement s’opéra en lui, qu’il perçut avec lucidité ; il lui sembla qu’il assistait à la mésaventure d’un dormeur qui était lui-même, son être physique, courbaturé de fatigue, mais oppressé d’un poids formidable et brûlant, veillé par sa propre âme qu’une inquiétude vague tenait éveillée.

Et soudain, avec une angoisse inexprimable, il entendit le premier coup du minuit lugubre fracasser le silence de la nuit. Une terreur superstitieuse l’envahit, insurmontable, grandissante à chaque coup du vieux tocsin, et son oppression devint, aux derniers tintements, si atroce, qu’il lui sembla – malgré l’horreur de ce qu’il allait voir, et dont le pressentiment l’emplissait de folie – que le dernier coup achevait pour lui l’affreuse torture de l’attente.

Alors, il ouvrit les yeux et – ce n’était pas un rêve ! – une panique surnaturelle hérissa sa chair. IL était accroupi sur son lit et IL le regardait… Deux yeux flamboyants et noirs, un visage maigre, allongé, surmonté de deux petites cornes ; des bras étiques, velus, aux muscles grêles, et de tout ce personnage, formidable en dépit de sa menue et souffreteuse physionomie, une telle puissance se dégageait, un tel ascendant, que Guesnon se sentit la proie inerte de ce démon inexorable, et ne tenta même pas un geste de supplication ou de révolte.

Une voix caverneuse, où tintaient cependant les carillons funèbres de la nuit, prononça alors ces paroles, tandis que les yeux de l’apparition rouge se zébraient d’éclairs livides et sanglants :

« Mon lieutenant, il y a alerte. Votre cheval est en bas, tout sellé. Le colonel vous rappelle qu’il vous attendra pour se mettre en marche, dès que vous aurez reconnu le chemin de Puech-Auriol… »

Et Barbais – qui venait d’entrer un bougeoir à la main – demeurait stupéfait de voir l’étrange camarade de lit de son officier – Djâli, toujours prompte à profiter des portes mal fermées pour s’aller blottir sur les édredons comme une chatte – Djâli, la chevrette blanche, étalée sur la poitrine du dormeur, qu’elle étouffait presque, et diaboliquement rouge sous le vitrail tout ensanglanté par le clair de lune.
 
 

 

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(Pierre-Barthélemy Gheusi, in L’Illustration, journal universel, tome CIII, cinquante-deuxième année, n° 2654, samedi 6 janvier 1894)