Ils étaient quatre qui dînaient chez le bistro de la place Mac-Orco. Rien n’est de meilleur ton, comme on le sait, que de s’asseoir devant des tables de marbre, dans un réduit enfumé, entre des chauffeurs. Le zinc luit près de la porte qui sonne ; des vapeurs infectes sortent de la cuisine. Mais le bruit court dans Paris, depuis huit jours, que la chère est exquise et il faut y avoir goûté. L’imagination est la mère de tous les plaisirs.
Jean de Reuze était assis près de Rose Lilian, dont il était épris ; Rose avait amené son amie Denise Orly, et Jean avait invité André Orchaize, lequel était à la mode depuis qu’il avait peint le portrait d’Avette Florise, dans un style cubiste si pur que la jeune comédienne semblait un agencement de tuyaux de poêle.
Orchaize, à son accoutumée, arriva un peu en retard. Il salua Rose Lilian, qu’il connaissait, et il s’inclina devant Denise Orly, sans entendre le nom que Reuze prononçait, et occupé seulement de ce visage charmant, qui lui était nouveau. Denise avait une figure ronde et d’un rose vrai, des yeux longs et frisés, un nez indéfinissable, une bouche sinueuse et vermillonnée. Elle riait. Le dîner se poursuivit gaiement. Orchaize lut dans la main de Denise. Il y vit qu’elle était nerveuse, fantasque, pleine d’imagination, aussi capable d’inventer une fable que d’observer un secret, étourdie pourtant, facile à influencer, prompte à se reprendre, de santé excellente et douée pour les arts, ce qui se voyait à une ligne fichée dans l’annulaire. Elle avoua qu’elle chantait avec passion, qu’elle se portait bien, qu’elle avait gardé sept ans la confidence d’une amie, et qu’elle était impressionnable jusqu’au battement de cœur. Ces découvertes et ces aveux lient en un moment. Le peintre et la jeune lunatique se sentaient en confiance. Là-dessus, on raconta des histoires de fous, d’assassins et autres gentillesses. Enfin, la conversation vint sur les esprits. Rose Lilian avoua qu’elle n’avait jamais vu tourner de table.
« Allons dans mon atelier, » dit André Orchaize.
Ils s’installèrent autour d’un de ces petits guéridons d’acajou qui étaient de mode en même temps que le style Chippendale. Denise prit sur-le-champ le gouvernement de l’expérience. Sans qu’elle l’eût avoué, on devinait qu’elle avait une longue pratique de ces jeux.
« Esprit, es-tu là ? disait-elle d’une voix flûtée. Si tu es là, frappe un coup. »
Le guéridon pencha, pencha à se renverser, et, se redressant d’un coup, frappa nettement le parquet.
« Zut ! pensa Orchaize, le voisin d’en dessous va se réveiller. »
Mais, déjà, Denise posait pour l’esprit les bases d’un traité.
« Veux-tu répondre à nos questions ? disait-elle. Si tu ne veux pas, frappe deux fois. »
L’esprit, qui était une forte tête, tapa deux fois. Il fallut se résoudre à le laisser parler. Il le fit avec abondance. De petits coups secs frappaient le plancher.
« a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, comptait Denise, a, b, c, d, e.
– Je, » résumaient les trois autres. Mais quelle ne fut pas leur stupeur, leur inquiétude, quand Orchaize lut à haute voix la phrase achevée : « Je suis un assassin. » Une lueur diffuse éclairait mal l’atelier. On respirait le crime et le surnaturel. Seule Denise était merveilleusement à l’aise. Comme on ne tirait plus de l’esprit que des lettres éparses, elle proposa de le contraindre à des réponses plus fermes. On mit sur la table une feuille de papier, on arma Denise d’un crayon, Orchaize lui soutint le poignet, et, la main flottante, elle se laissa guider par l’être invisible. Celui-ci lui imprima un va-et-vient dont les secousses se traduisirent d’abord par un gribouillis. Puis le mouvement s’ordonna, et la main inconsciente traça un mot que Denise eût rougi de lire à haute voix.
« Allons nous coucher ! » dit Rose Lilian, vexée.
Mais Denise restait animée de sa communication avec l’au-delà. Orchaize la regardait avec tendresse. Il lui prit les mains. La droite, qui avait écrit, était moite, gonflée et glacée. Enfin, Denise mit son chapeau et se laissa reconduire à regret.
Le lendemain, Orchaize considérait son atelier encore en désordre, et il regrettait d’avoir laissé partir cette fille singulière, sans même savoir son nom. Il la revoyait confiante, perdue dans son rêve et molle de plaisir. Qui pouvait-elle être ? L’idée lui vint d’interroger le guéridon. Bien des fois, il l’avait fait tourner. À peine eut-il imposé les mains, que le bois commença à frémir et le pied à craquer. La petite table semblait un animal qui s’éveille.
« Esprit, es-tu là ? » dit le peintre.
Le plateau pencha, le plancher sonna.
« Te rappelles-tu qui t’a fait tourner hier soir ? »
Un coup.
« Peux-tu me dire son nom ? »
Un coup.
« Épelle. »
Le guéridon épela à petits coups :
F, E, L, I, C, I, T, E, S, C, H, W, O, E, R, E, N, I, C, H, T.
« Je n’eusse pas cru qu’elle s’appelât ainsi, » songea André Orchaize.
Mais, dès le lendemain, il dit à Jean de Reuze :
« Je voudrais bien revoir Félicité Schwoerenicht.
– Tu la connais donc ? » fit Jean de Reuze.
Et il paraissait stupéfait.
Ce fut le tour d’André de s’étonner.
« Tu le sais mieux que personne, répliqua-t-il. C’est toi qui m’as présenté… Tu te paies ma tête, mon vieux. Tu ne te rappelles pas que nous avons fait tourner une table ? »
Jean de Reuze n’est pas contrariant.
« Bon, dit-il. Elle reçoit le mardi. Je t’y conduirai. »
Il mena André dans un entresol prélevé sur un hôtel de la rue de Varenne. Le peintre vit avec stupeur une vieille dame toute petite, toute ronde et toute rose, qui était coiffée d’une perruque à marteaux blanche comme les frimas.
« Ah ! monsieur, dit-elle, vous aussi, vous évoquez les esprits ? N’est-ce pas que c’est passionnant ? Pour moi, j’en deviens folle. »
Les deux amis sortirent. André tremblait de colère.
« Tu t’es fichu de moi ! dit-il à Jean de Reuze.
– Je te jure, dit Jean, que tu viens de voir la mère Schwoerenicht en chair et en os.
– Mais sa fille ?
– Elle n’a pas de fille.
– Voyons, la petite blonde de l’autre soir ?
– Elle s’appelle Denise Orly. »
Ils rentrèrent à l’atelier.
« Attends un peu, » dit Orchaize.
Et, saisissant le guéridon, il le fit comparaître. L’esprit entendit des paroles sévères. Mais il protesta de son innocence ; il reconnaissait qu’il était un assassin, mais il niait qu’il eût jamais nommé Mme Schwoerenicht. Il nia même qu’il fût jamais entré dans une table le matin. Il était un esprit arthritique, qui se levait tard.
Après bien des difficultés, la lumière se fit enfin. L’impatience d’André avait été si vive et l’incantation si forte qu’elle avait happé au vol le premier esprit qui passait. Celui-ci, qui avait ses habitudes dans le guéridon de Mme Schwoerenicht, avait répondu de bonne foi. C’était l’âme d’un pasteur méthodiste, et il était incapable de plaisanter.
À peine les deux amis avaient-ils débrouillé cette énigme qu’une nouvelle surprise les attendait. Le guéridon donnait, maintenant, des signes d’agitation incroyables. Il tressaillait, craquait, dictait des suites de lettres incohérentes. Soudain, il se brisa avec éclat.
« Ça y est, dit Jean de Reuze ; tu n’en fais jamais d’autres, tu as fait venir un pasteur et un assassin dans la même table…
– Eh bien ?
– Eh bien ! l’assassin a tué le pasteur, et la table est cassée. »

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(Henry Bidou, « Le Miroir aux silhouettes, » in Les Annales politiques et littéraires, grande revue moderne de la vie littéraire, n° 2323, samedi 1er décembre 1928)

