André Lebreton se recula vivement, comme si l’oculaire du télescope l’avait brûlé. Un instant, il demeura frémissant, n’osant croire à la réalité de sa découverte Mais non ! autour de lui, le décor présentait son paisible visage accoutumé, tables surchargées d‘appareils bizarres, cadrans, oscillateurs, spectroscopes compliqués ; du centre de la pièce, semblable à quelque gigantesque canon, la lorgnette visait le ciel enténébré ; une lampe éclairait un écran en matière laiteuse et translucide.

Le jeune savant eut un geste résolu ; il décrocha le téléphone, forma un numéro.

« Allô, Françoise ? »

La voix, à la fois énergique et douce, reconnut :

« Enfin, André !… Je m’impatientais. Parions que vous êtes…

– Oui, à l’observatoire, encore !

– Oh ! reprocha-t-elle. Le dîner sera brûlé. »

Il était bien question de dîner.

« Françoise, pouvez-vous venir ?… Oui, ici… Tout de suite…

– J’arrive, » répondit-elle sans barguigner, tant le ton de son fiancé contenait d’éloquence.

Elle le trouva installé de nouveau devant le télescope : il avait disposé un curieux jeu de glaces, de miroirs et de prismes ; un rayon lumineux frappait de biais cet appareillage ; une odeur d’ozone flottait.

« Françoise, prononça Lebreton dès que la jeune fille eut refermé la porte, ce que je me refusais à admettre est arrivé… »

Elle regardait sa figure mâle, aux traits tirés, aux cheveux prématurément blanchis ; elle l’aimait ; elle croyait en lui. Il eut un sourire très jeune.

« C’est vrai, je ne vous avais pas mise au courant. Qui sait, peut-être douterez-vous de moi ?… comme les autres. Regardez. »

Il tourna un bouton, manœuvra une molette ; une dynamo vrombit doucement ; devant la fente lumineuse, un disque tourna.

« Regardez, » répéta le savant, désignant l’écran laiteux.

Françoise se pencha. Elle distingua une traînée d’abord confuse, puis de plus en plus nette. On eût dit une algue ondoyant au gré d’un courant. Soudain, un éclat insoutenable envahit l’écran. André expliqua :

« Le rayonnement d’Epsilon, l’étoile centrale des Rois d’Orion. »

Déjà, il manœuvrait ses appareils de façon à s’écarter de cette lumière trop brutale. Et les traînées étranges reparaissaient.

« Vous les voyez ? demanda-t-il.

– Oui… mais qu’est-ce ?…

– Eux, » fit-il d’une voix contenue.

Il s’écarta, alluma une lampe dont la blancheur crue fit scintiller des nickels. Puis, s’approchant de sa fiancée :

« Françoise, ma chérie, le drame n’est pas loin. »

Il l’attirait contre lui et parlait lentement :

« Svante Arrhénius avait vu juste lorsqu’il imagina l’apport de la vie sur la Terre par des germes émis d’autres univers et venus jusqu’à nous par radiation. On a discuté le savant suédois. Moi, je ne doute plus. Ce que vous avez vu sur cet écran, Françoise, ce sont des germes analogues irradiés par Orion, plus spécialement par les Trois Rois de la constellation.

– Et ces germes ? demanda la jeune fille, qui ne comprenait pas encore les craintes d’André.

– Quels sont-ils exactement, je l’ignore, bien que je le présume : des algues bleues, probablement… Oui, cela vous paraît fou : tout autre que vous me traiterait de dément. Et que diriez-vous si je vous affirmais que ces êtres sont irradiés vers la Terre ? Oui, vers nous !… À une vitesse prodigieuse, dépassant même celle de la lumière, ils traversent les espaces interstellaires… »

Françoise l’interrompit :

« S’il en est ainsi, ces germes auraient atteint notre globe ?

– Ils l’ont atteint.

– On l’aurait vu ?

– Impossible. N’imaginez pas que ces algues bleues soient visibles à l’œil nu. Il faut, pour les déceler, user des rayons jaunes dissociés par l’appareil que voici. Et encore, vous ne les distinguez sur l’écran qu’à la suite de coagulations passagères…

– André, j’ai peine à vous suivre. Dites-moi : où voulez-vous en venir ?

– À ceci : la terre est menacée de l’invasion la plus terrifiante qui soit. Ce n’est pas la guerre des mondes, loin de là ! C’est un monde indigné qui a résolu de nous punir. »
 

*

 

Dans le silence feutré du studio radiophonique, André Lebreton s’adressait aux hommes. Depuis des jours et des jours, depuis qu’il avait décelé dans l’éther la marche foudroyante des algues bleues, il tâchait de faire entendre sa voix. Mais que d’obstacles ! que de déceptions accumulées ! l’humanité a toujours repoussé ceux qui la voulaient sauver. Pourtant, à force de ténacité, grâce aussi à Françoise qui se multipliait sans marchander sa peine, il avait réussi aujourd’hui à parler à la Terre :

« Que l’on me comprenne, dit-il d’une voix basse, saisie d’une sorte d’angoisse évocatrice. À travers l’immensité sidérale, des êtres s’avancent vers nous, plus forts qu’on ne les peut imaginer… En vérité, n’est-ce pas de germes analogues que provient l’animal le mieux organisé de notre monde ? »

André Lebreton remontait le cours des âges, dépeignait notre globe à l’état de nébuleuse. Sa parole, saisissante, décrivait alors les irradiations des autres mondes ; la vie apparaissait, embryonnaire d’abord, perfectionnée au long des millénaires…

« Pourquoi cela ? pourquoi cette mystérieuse évolution ? pourquoi des algues bleues apparues sur terre il y a plus d’un milliard d’années sont-elles devenues des hommes ?… »

Sa voix s’élevait dans le studio ; il lui fallait frapper les imaginations, atteindre chacun jusqu’en sa conscience, par-dessus les habitudes et même les somnolences.
 
 

 

« Pourquoi ? parce qu’à l’évolution des germes aurait dû correspondre une évolution spirituelle ! parce que l’homme devait mériter sa propre création. Or que voyons-nous ? Le règne de la haine domine. Nos magnifiques possibilités, nous ne les utilisons qu’à servir le mal. Une folie sanglante nous emporte et nous ravale au-dessous de la bactérie primitive… »

Françoise, assise sur une mauvaise chaise dans le hall, entendait son fiancé. Comme il s’exaltait en sa générosité ! Qui l’écouterait, hélas ? il lui suffisait de voir l’inattention du garçon de bureau, ou, pis encore, dans le salon d’attente, cette femme qui riait en se touchant le front. Pourtant, il avait raison, André.

« Hommes, prenez garde !… Que vous croyiez en Dieu ou non, l’univers se venge. L’univers effacera sa création dont vous vous êtes montrés indignes. La Terre va succomber sous l’assaut des algues bleues. Riez, et moi, que m’importe ! Les germes irradiés par les Rois d’Orion me donneront raison…

– Vous avez des conférences pour aliénés ! » ricana l’un des speakers du poste, qui traversait le hall.

Le savant continuait, véhément :

« Taxez-moi de folie ; l’avenir se chargera de vous déciller. Ne vous imaginez pas que les temps sont loin ; la fin de ce monde est pour demain, et elle ne dépend plus que de nous. Ressaisissez-vous, et Orion suspendra peut-être son arrêt. Sinon… »

Lorsque André retrouva Françoise, celle-ci lui prit la main, la serra.

« Chéri… dit-elle simplement.

– Je ne les convaincrai pas, » murmura-t-il.

Elle le regarda.

« André, vous croyez vraiment que nous allons payer ?

– Ce ne vous semble guère scientifique, n’est-ce pas ? Pourtant, les savants pensent aussi quelquefois. »
 

*

 

Nul ne l’écouta… jusqu’au jour où l’incroyable se matérialisa. Une végétation exubérante surgit ici, l’oasis jaillissant du sol comme des geysers aux retombées de feuilles. La Terre d’abord ne comprit pas. On sourit. Puis on se rappela les avertissements de Lebreton : certains reprirent le cri d’alarme ; mais c’était trop tard. Les hommes étaient condamnés.

Dans le ciel nocturne, le Baudrier d’Orion brillait chaque soir d’un éclat plus vif. À l’œil nu maintenant, on distinguait au travers de l’éther les traînées lumineuses, devenues écharpes, et qui nouaient autour du globe des ceintures de moins en moins lâches.

« La fin du monde ! »

L’angoisse monte avec les frondaisons. Des fougères géantes envahissent les vallons. Des arbres formidables dressent vers les nuées leur fût de cent mètres, dont trente hommes aux bras étendus peuvent à peine faire le tour. Et cela, avec une chaotique précipitation. Dans l’air lourd de pourriture, croulant sous des pluies diluviennes ou chargées de brouillards fuligineux, c’est comme un bouleversant pêle-mêle des époques qui marquèrent lentement les étapes de la Terre.

Jadis les germes hésitèrent, tâtonnèrent ; maints essais ratés, maintes ébauches furent taillées dans le vif ; en cette minute, au contraire, les souvenirs du passé millénaire ressurgissent en un tohu-bohu saisissant et somptueux. La terre se gonfle de lave, vomit du feu, se débat, semblable à quelque bête qui pressent son agonie.

« La fin du monde !… »

Les hommes crient, hurlent, tremblent. La haine qui les conduisit jusque-là va-t-elle enfin mettre bas les armes ? Comprendront-ils, sauront-ils découvrir en eux l’immense élan de fraternité, seul capable de les sauver ? – Non ; plus puissant que jamais, l’empire du mal ravage le globe.

C’est une frénésie qui emporte chacun, un désir de jouissance avant le grand saut final. S’amuser, ne pas penser, oublier que demain ne sera peut-être pas.

Et les monstres – les monstres horrifiants, silhouettes apocalyptiques de la création, vont-ils reparaître ?… Reverrons-nous le vol de l’ignoble ptérodon ? Serons-nous la proie du tyrannosaurus avide de sang ?… Le pied du dinosaure laissera-t-il à nouveau sa trace monstrueuse sur notre sol ?

« Non ! s’égosille en vain André Lebreton. C’est le végétal qui nous tuera. Molles et rampantes, les algues bleues, avides de gaz carbonique, nous condamnent à mourir, à moins que… »

Mais nul ne l’écoute, car il parle la voix de la sagesse et montre le chemin du salut. En cet instant. on se refuse même à réfléchir ; ne vaut-il pas mieux danser ?

Ainsi, rares sont ceux qui discernent le danger réel. La prodigieuse éclosion végétale consomme l’air, et le froid naît chaque jour plus brutal, plus saisissant. La carapace glaciaire descend des pôles.

Françoise, André, la main dans la main, unis et emplis d’amour, se lèvent pour un ultime appel :

« Venez avec nous… »

Nouvel exode : les algues bleues le permettront-elles ?…

À peine demeurait-il du désert le souvenir. Ce qui avait été dunes de sable corrodées par le soleil, aujourd’hui se couvrait de plantes, bouquets fougueux dont l’âme entrait en lutte avec l’homme.

Un oued coulait où il n’y avait eu qu’aridité. Chaque matin, les berges étaient couvertes d’un liseré de givre. Les nuits, de plus en plus froides sous un ciel presque laiteux, devenaient meurtrières aux derniers humains.

Car, sous la conduite d’André, de Françoise, ce qui subsistait de l’humanité s’était réfugié au cœur du Sahara. Toutes les races, tous les types, le latin et le slave, l’hindou et le nègre, l’arabe et le breton. Ce qu’il avait été jadis, chacun l’oubliait, mêlé à cette vague unique, en fuite devant le cataclysme.

Parfois, l’un d’eux évoquait :

« Je plaidais…

– Mon mari était boulanger… répondait une autre.

– J’étais porteur d’eau à Alger. »

Mais André passait et l’on s’interrompait pour le questionner :

« Échapperons-nous ?… »

Il consultait le ciel, haussait les épaules en signe d’ignorance. Dans l’espace sidéral, Orion brillait farouchement : un nimbe immense l’entourait ; que de radiations encore ! Les algues bleues envahissaient le suprême abri.

Françoise étreignait les mains de son fiancé.

« Fais quelque chose ; toi seul es capable de les sauver.

– Aucun homme ne peut en sauver un autre.

– Qui, alors ?

– Le salut de chacun est entre ses propres mains.

– André… André, pitié pour eux !… »

Elle lui montrait les groupes épars, les mères serrant leur enfant contre leur sein tari, les hommes épouvantés par leur solitude soudaine. Certains priaient, d’autres maudissaient le Ciel. Les uns s’insultaient, les frères se battaient.

« André !… » reprochait Françoise.

Il secouait la tête, désolé, dépassé par l’ampleur de ce qu’il avait prévu. Elle le saisit aux épaules.

« André !… André !…

– Françoise !… »

Il ouvrit les yeux, la regarda : autour de lui, sous la lumière orangée, les appareils familiers… au-dessus de sa tête, le télescope…

« Vous dormiez, André ?… »

Françoise lui souriait, survenue sans qu’il s’en fût aperçu. Il respira.

« Un rêve… peut-être une réalité…

– Je suis venue dès votre coup de téléphone… m’avez-vous appelée pour me conter un rêve ?

– Non. Pour vous montrer Orion. Elle brille, ce soir : ses Rois ont gravi leur trône !… »

Mais il répéta pour lui :

« Était-ce un rêve ?… »
 
 

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(Roger-Francis Didelot, in Radio National, organe officiel de la radiodiffusion nationale, quatrième année, n° 143, semaine du 13 au 19 février 1944)