


Source : Gallica



Source : Gallica
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(in La Lanterne, journal politique quotidien, quarante-quatrième année, n° 15794, lundi 25 octobre 1920)
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(in Le Point, revue artistique et littéraire, deuxième année, novembre 1937)
Il arrive parfois que l’on fasse de curieuses rencontres en naviguant sur le web. Ainsi ce petit ouvrage intitulé Tajemný palankýn, croisé, il y a quelques mois, sur le site d’un libraire tchèque ; l’auteur est un certain major Carl Bell.
Les amateurs auront reconnu l’un des pseudonymes de « l’Homme-péniche, » utilisé notamment pour « Le Spectre mortel, » paru dans Le Globe-Trotter du 14 novembre 1907.
Le titre de l’ouvrage, Tajemný palankýn, signifie « Le Palanquin mystérieux. » Or il se trouve qu’il s’agit d’un titre alternatif de L’Espionne du Grand Lama (2 vol., éditions Méricant, « Nouvelle Collection illustrée, » n° 413-414, [1905]). C’est sous ce nouveau titre, et sous la signature du pseudonyme major Carl Bell, que ce roman a été repris en 1907, dans la revue Mon Beau Livre, éditée chez Fayard.
Une rapide vérification m’a permis de m’assurer que l’ouvrage est bien répertorié dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de la République tchèque, qui lui consacre la notice suivante :
Bell, Charles – Tajemný palankýn [Le Palanquin mystérieux] / Carl Bell ; autorisovaný překlad z francouzštiny od Václava Šlosara [traduit du français avec l’autorisation de l’auteur par Václava Šlosara], Telč : E. Šolc, [1911]
Malgré l’attribution fantaisiste à Charles Bell, somme toute plutôt logique, la véritable identité de l’auteur ne semblait guère faire de doute. Malheureusement, une photographie du sommaire était associée à la notice ; et sa traduction, aimablement fournie par les soins de Samuel Minne et d’Eurydice Antolin, ne correspondait en rien à celui de l’ouvrage de Gustave Le Rouge.
Devant cette énigme, je n’avais guère d’autre choix que de faire l’acquisition du volume. Le mystère est désormais résolu : le sommaire fourni n’est pas celui de Tajemný palankýn, et il s’agit bien de la traduction tchèque du Palanquin mystérieux, alias L’Espionne du Grand Lama, de Gustave Le Rouge…
MONSIEUR N
UN NOUVEAU PHÉNOMÈNE
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J’aime les monstres. J’ai toujours recherché, avec une curiosité d’enfant, les phénomènes que la Nature se plaît à façonner en dehors du plan général, et qui trahissent, par la fantaisie de leurs écarts, les procédés du grand Ouvrier.
Ces ébauches grossières sont comme les maquettes d’un sculpteur ou d’un peintre, où se révèlent les détails de la mise au point et du faire. Dans la créature, qui est toujours chef-d’oeuvre, ces détails se fondent dans l’harmonie de l’ensemble, et par suite échappent à notre investigation. Mais dans le monstre, le coup de pouce de l’artisan apparaît tout brutal, tout jaillissant, dépouillé des artifices de la forme et des prestiges du fini. C’est en quelque sorte une analyse d’être, un canevas d’organisme auquel le Créateur aurait fait des ratures. Et l’on peut suivre, sur ces modifications sucessives de son ouvrage, les évolutions de la pensée maîtresse tâtonnant comme à plaisir.
Je n’entends pas induire de là que la Nature est la résultante parfaite d’une série d’ébauches, ce qui impliquerait la perfectibilité de son auteur, lequel est de toute évidence la Perfection souveraine et absolue. Mais je crois que de, temps à autre, ce sublime modeleur, ce maître peintre, cet infaillible architecte a voulu satisfaire à demi l’ardente curiosité de l’Homme, et jeter sur le chemin que poursuit son avide ambition de savoir, quelques points de repère capables de stimuler sa recherche. Ainsi s’aiguise peu à peu l’esprit humain ; ainsi remonte-t-il, échelon par échelon, vers le foyer dont il émane ; mais lorsqu’il croit tenir la clé du mystère éternel, quand son orgueil, caressé par tant de découvertes, veut s’élever jusqu’aux sommets de l’infinie Science, un voile s’étend soudain devant ses yeux, le vertige s’empare de sa pensée, et comme Icare il apprend, par la lourdeur de sa chute, sa petitesse et son infirmité.
Voilà pourquoi les philosophes, les métaphysiciens, les inventeurs de systèmes n’ont jamais réussi à se mettre d’accord ; voilà pourquoi tant d’écoles se disputent et se disputeront jusqu’à la consommation des siècles sur les causes et les origines, sans faire jaillir la pure lumière qui leur montrerait la radieuse vérité.
Mais nous parlions monstres, je crois.
Celui dont je veux vous entretenir ne présente aucune de ces anomalies de structure dont la science tératologique possède une si riche collection. Son squelette est en tout pareil au vôtre et au mien, car c’est d’un Homme qu’il s’agit, et son image est là.
Mais s’il ne porte ni jambe supplémentaire, ni bras d’occasion, son cas n’en est pas moins extraordinaire ; car la nature, en sa bizarre fantaisie d’artiste, lui a donné l’apparence pileuse d’une bête, de la tête aux pieds, sans le priver d’un seul des caractères distinctifs de la race supérieure à laquelle il doit son origine incontestable.
HRA-O, – c’est le nom du bébé que voici, – est une petite fille de six ans, déjà grande et forte, douée d’une intelligence vive, d’une physionomie assez avenante, d’une vigueur musculaire rare, et d’une coquetterie tout à fait conforme au sexe qu’on est convenu d’appeler charmant. Mais la pauvrette est velue comme un macaque, non pas seulement au visage, ainsi que la fameuse femme à barbe des fêtes foraines ; – partout ! il n’y a pas sur son petit corps robuste et bien pris une seule parcelle d’épiderme à découvert ; la toison soyeuse et brune des guenons l’enveloppe de pied en cap, sans la moindre lacune. Le visage est couvert d’un duvet fin et velouté ; le tour des yeux, le pavillon des oreilles, le nez et les lèvres semblent habillés d’une fourrure de rat ; sur tout le reste, les poils sont longs, rigides, et absolument rebelles à la frisure. Malgré cette richesse de capillarité, les cheveux de l’enfant restent en tout semblables aux nôtres : indépendants de couleur et de forme, doux au toucher, de vrais cheveux enfin, tandis qu’au front, au cou sur la poitrine et les jambes, le derme ne produit que des poils de quadrumane.
Rien n’est plus étrange que cet être d’apparence humaine, qui parle et s’agite comme nous, fait des grâces devant un miroir, se pare coquettement de bracelets, a le geste câlin et charmant, avec ce vêtement naturel des bêtes qui le voile de toutes parts.
HRA-O, ainsi nommée parce que ce cri guttural sort fréquemment de sa bouche, est fille de père et de mère inconnus. Des chasseurs de singes la découvrirent un jour à Bornéo, dans une forêt peuplée de chimpanzés et d’orangs-outangs.
Étonnés de voir cette créature au milieu d’animaux sauvages, ils désarmèrent leurs fusils, et s’approchèrent avec des précautions infinies de la bizarre fillette ; elle, déjà caressante et comme apprivoisée, leur tendit ses bras velus, sourit le plus gracieusement du monde et fit hra-o, hra-o, à la façon des chats. Ils la prirent, lui présentèrent des bananes qu’elle éplucha fort bien, puis qu’elle croqua comme une petite gourmande. L’un d’eux eut l’idée de lui offrir quelques fleurs cueillies çà et là dans la clairière. Alors la mignonne posa ses narines sur le bouquet improvisé, en huma délicieusement le parfum, et envoya des baisers à la ronde, du bout de ses doigts de bête.
Il n’y avait pas à s’y tromper, l’enfant était de la même famille que les chasseurs, malgré ses dehors simiesques et toute sa toison de fauve.
Enchantés de leur trouvaille, ils emportèrent Hra-O à la ville prochaine, s’amusèrent à lui donner un rudiment d’éducation, l’habillèrent d’étoffes voyantes et finalement la vendirent au Directeur du Jardin zoologique, vieux savant hollandais veuf et sans enfants, qui déjà pensait l’adopter et en faire une personne accomplie.
Mais la science réclamait Hra-O, parce que Hra-O était un phénomène sans pareil, digne d’attirer les regards de Messieurs les académiciens, et bien fait aussi – je l’avoue – pour dérouter leur profond savoir. Aussi Hra-O partit pour Londres, payée 2000 piastres par un Barnum magnifique, ce qui consola de sa perte son père adoptif ; et c’est maintenant au zoological garden que vous pourriez l’admirer, si la fantaisie vous en prenait. Entrance : two shillings. Et il y a foule, car Hra-O est toute gentille, toute avenante, toute bien éduquée ; elle baragouine fort comiquement le hollandais, écorche déjà l’anglais, et promet d’être une femme comme on n’en a jamais vu.
Mais qu’est-ce que Hra-O ? me direz-vous.
Est-ce le produit de quelque impossible union, ou simplement une erreur de la Nature (ludus Naturæ), un écart monstrueux des règles fondamentales qui président à la formation de l’immuable Espèce ?
Jusqu’à ce moment, vingt avis différents ont été émis sur ce cas tératologique, par les impeccables docteurs des Universités de Cambridge et d’Oxford…
L. DE BEAUMONT
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(in Les Soirées littéraires, journal illustré paraissant tous les dimanches, quatrième année, n° 188, 3 juin 1883 ; la mort de Hra-O, la fille-singe, annoncée dans les journaux anglais, a été rapportée à la date du 19 novembre 1885, par Le Voleur illustré, cabinet de lecture universel, cinquante-huitième année, n ° 1481)
Il descendit. La réalité, rentrant dans ses droits, lui porta un nouveau coup. Il alla au poulpe-horloge pour savoir l’heure. Ce n’était plus qu’un amas gluant. Le bec, disloqué par l’agonie, ricanait sinistrement. La torpille-bourreau montrait un œil vitreux dans un corps déjà raidi.
La mort encore était passée, emportant avec elle la foule anonyme de la blanchaille.
Nicolas Flaver s’écroula sur une chaise.
Devant lui, sept bocaux occupaient une étagère. Leur eau déserte était sans ride. C’était l’image du néant.
Tout à coup, l’un des bocaux s’anima. Il contenait un poisson étrange. Nicolas Flaver se frotta les yeux. Il voyait le poisson, mais sans pouvoir en distinguer ni la forme ni la couleur. Il plongea ses mains dans le bocal. Le poisson, peut-être parce qu’il le remplissait tout entier, était insaisissable.
Nicolas Flaver prit le bocal et le plaça sur le comptoir débarrassé de ce qui fut le poulpe-horloge.
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Le jour était venu. Des coups heurtèrent le rideau. Nicolas Flaver ouvrit. Un homme, vêtu avec la sobriété de ceux qui ne cherchent pas à attirer l’attention sur leur appareil vestimentaire, s’enquit avec déférence :
« C’est bien à Maître Flaver que j’ai l’honneur…
– À lui-même, Monsieur, pour vous servir, s’inclina, au grand dam de ses courbatures, le maître du « Soleil Aquatique. »
L’inconnu exposa qu’il venait de très loin dans le but d’acquérir à n’importe quel prix un poisson, n’importe lequel, pourvu qu’il fût d’une exceptionnelle rareté.
« J’ai justement, Monsieur, ce que vous désirez. Une occasion.
– Rare ?
– Non, Monsieur. Unique.
– Comme Dieu, peut-être ?
– C’est cela, Monsieur. Comme Dieu.
– Prodigieusement intéressant.
– Au-delà de votre espérance, Monsieur.
– Vous appelez cette merveille ?
– Le poisson-âme, Monsieur.
– Le nom est joli. Serait-il indiscret de vous prier de me le montrer ?
– Aucunement, Monsieur. Aucunement. Il est là, dans ce bocal, sur le comptoir.
– Mais… je ne vois rien.
– Comment ? Ah ! monsieur, excusez-moi ! J’ai oublié de vous le dire : le poisson-âme n’a ni forme ni couleur.
– C’est curieux !
– On ne peut plus curieux, Monsieur !
– Mais… Comment faites-vous pour le voir ?
– Je le regarde, Monsieur.
– Moi aussi, je le regarde et je ne le vois pas.
– N’auriez-vous pas la vue un peu basse, Monsieur ?
– Non. Mes yeux sont mieux que normaux.
– Alors, Monsieur, je ne comprends pas… Je le vois très bien, moi.
– Comment est-il ?
– Il est… Vous le décrire est difficile. Sans forme, sans couleur, vous comprenez, Monsieur…
– Je comprends parfaitement. En somme, c’est comme s’il était invisible, un peu comme Dieu ?
– Tout à fait comme Dieu, Monsieur.
– Ne peut-on pas le toucher ?
– Le toucher ? Bien sûr, Monsieur, qu’on peut le toucher. Tout ce qui existe peut se toucher. Essayez, je vous en prie. »
L’inconnu plongea ses deux mains dans le bocal.
« Le sentez-vous, Monsieur ?
– Je sens bien quelque chose mais je n’ose pas dire que c’est lui.
– Osez, Monsieur ! Osez ! Ce ne peut être que lui, puisque, dans le bocal, il n’y a rien autre chose.
– C’est curieux. Je ne peux pas le prendre.
– Évidemment, Monsieur.
– Pourquoi donc ?
– Parce qu’il est insaisissable, Monsieur.
– Insaisissable ? Encore comme Dieu ?
– Parfaitement, Monsieur. Encore comme Dieu. Aussi, comme l’ombre, le silence…
– Au total, il est invisible et insaisissable ?
– C’est tout à fait cela, Monsieur ; invisible et insaisissable.
– Pourriez-vous me le garantir ?
– Sur facture, Monsieur.
– Et… le prix ?
– Êtes-vous riche, Monsieur ?
– Je suis Jonathan Crésus, le chef de la famille, branche américaine. La lointaine arrière-nièce du premier Crésus, le vôtre, était ma tante. Entre nos mains, l’argent a fait des petits qui ont grandi au point de ne plus connaître leur taille. Récemment, j’ai fait frapper aux coins du dollar la dernière goutte d’eau des Océans, la dernière parcelle des nuages, le dernier flan du rêve.
– Au nom de l’Humanité, dont vous êtes l’insigne bienfaiteur, permettez-moi, Monsieur Crésus, de vous offrir le poisson-âme.
– En retour, prenez ce chèque.
– Impossible, Monsieur. Il en mourrait.
– Alors, j’accepte. Et que mange-t-il ?
– Ce qu’il mange ? Oh ! ce que vous voudrez. Les âmes sont des plus faciles sur leur nourriture. Elles ne refusent que l’argent. »
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(Henri Austruy, La Révélation de Maître Flaver, in La Nouvelle Revue, 1er janvier 1931 ; Leslie George Dunlop, The Goldfish Seller)








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(F.-A. Cazals, Paul Verlaine : ses portraits, « Iconographies de certains poètes présents, » album 11, Paris : Bibliothèque de l’Association, janvier-avril 1896)
L’expédition dirigée par le général soviétique Kopeliajew et qui a pour mission d’explorer certaines régions éloignées de la Sibérie orientale vient de faire une découverte extraordinaire. Elle a trouvé une colonie russe composée d’une quarantaine de personnes et vivant là, isolée, sans aucune communication avec le monde, depuis deux siècles et demi.
Ces Russes ont perdu la notion du temps ; ils n’ont pas de calendrier, mais fêtent tout de même Noël et Pâques selon une date approximative. Dans leurs prières, ils citent le nom du tsar Alexis Michaïlovitch, le second Romanoff, prédécesseur de Pierre le Grand. Ils n’ont pas de chef, mais leurs décisions, pour toute question concernant leur petite communauté, sont prises à la majorité des voix.
Ajoutons qu’ils parlent la langue russe employée à la fin du dix-septième siècle et sur laquelle on pourra ainsi recueillir d’intéressants renseignements.
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(in Le Gaulois littéraire et politique, n° 17883, mardi 21 septembre 1926 ; repris dans L’Ouest-Éclair, journal républicain quotidien, n° 9100, mercredi 22 septembre 1926 ; illustration d’Horace Castelli pour « Le Capitaine Tempête » d’Adrien Robert, 1867)
Un des hommes qui ont le plus marqué dans la dernière partie du XIXe siècle, dont l’ironie acérée et le talent parfois brutal ont porté de violents coups au despotisme impérial, un révolutionnaire de plume et de crayon, André Gill, le caricaturiste, vient d’être frappé à la tête par la folie.
Ce qu’il y avait de bonté, de talent et d’originalité dans cet artiste qui fut un des meilleurs amis de Pierrot, est impossible à dire aujourd’hui.
Arlequin, dans son prochain numéro, aura recueilli les regrets de tous les vrais artistes d’aujourd’hui qui ont aimé, qui aiment encore plus aujourd’hui, à cause de son malheur, le grand illustrateur de la satire qui a fixé sous son crayon de génie les traits les plus accentués qui caractérisent notre époque de renaissance révolutionnaire.
Aujourd’hui, Arlequin emprunte à la Rue, un vaillant journal que Jules Vallès en exil dirigeait il y a deux ans, un des derniers articles que Gill ait écrits.
Ces lignes sont presque inédites, et peut-être le lecteur y verra-t-il quelques idées empreintes du sentiment mélancolique qui, arrivé à son dernier degré d’intensité, a – souhaitons que ce ne soit que pour quelque temps – tellement pesé sur les facultés intellectuelles du pauvre ami.
PORTRAIT APRÈS DÉCÈS
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… Oui, mon cher Vallès, il est de moi ce croquis que vous avez trouvé un soir chez l’Auvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et des verres cassés ; quant au profil qu’il représente, je ne l’ai pas connu vivant.
Avant d’avoir conquis ma part de pain au soleil, j’ai crayonné beaucoup de ces dessins, lugubres portraits après décès ; c’était, je crois, ma spécialité dans le quartier pauvre que j’habitais alors, et l’on en retrouverait quelques-uns par-ci, par-là, dans les mansardes ouvrières.
Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m’ait placé souvent en face de ces têtes de trépassés ; le doigt de la mort, en les modelant pour l’éternité, leur imprime d’étranges grimaces, de plus singuliers sourires ; pour le métier que je fais à présent, ce sont là de bonnes études.
Celle que vous avez retrouvée, que j’ai vue l’autre jour à votre mur, dans un petit cadre noir, porte la date de 1865. Il y a eu de l’ouvrage pour moi dans ce temps là. Le choléra, dont j’avais peur, m’a fait vivre à peu près un an, ma foi !
Les gens tombaient comme des mouches.
La photographie coûtait cher ; on me savait pauvre et peu exigeant :
« Allez chercher l’artiste de la rue Neuve-Guillemin. »
L’artiste était au bain froid.
Une fois au moins, chaque jour, entre deux brassées, j’entendais le baigneur crier mon nom.
Eh – houp ! – j’étais hors de l’eau, ruisselant comme un caniche. Courir à ma cabine, m’essuyer dans mes hardes, c’était l’affaire d’un instant, – et j’étais au client. Je le suivais, quel qu’il fût, dans les greniers, dans les galetas, dans les petits logements d’ouvriers ; j’arrivais après le médecin, après le prêtre ; je laissais, en partant, cette consolation de ceux qui restent, un souvenir du visage des êtres disparus. Et j’ai souvent fait crédit… Tenez, le dessin que vous avez, il ne m’a pas été payé.
C’était, dans la petite rue noire et triste où je demeurais moi-même, un pauvre homme de menuisier dont la femme était morte en quelques heures.
J’entrai timide et furtif, conduit par un voisin ; il me reçut gauchement et avec embarras, parlant bas et me regardant avec des yeux rouges qui remerciaient déjà.
C’était une grande misère.
Il y avait une chaise préparée en face du cadavre ; je tirai une feuille de papier et je commençai.
Le voisin s’en était allé.
« Vous n’y verrez peut-être pas assez, monsieur ?
– Très bien ; merci. »
La fenêtre était fermée, les rideaux tirés. Sur la table de nuit, couverte d’un grand mouchoir blanc, on avait déposé l’eau bénite et la branche de buis dans une soucoupe fêlée. Tout près, deux chandelles fumaient en guise de cierges, éclairant la morte, mal couchée dans un lit de bois peint disloqué aux jointures.
Autour, le taudis était noir.
À peine on distinguait confusément les lignes misérables du mobilier : une table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine abandonnés, pêle-mêle, aux angles desquels la lumière vacillante mettait des tons rougeâtres.
Et, dans le coin, au fond, les deux yeux du veuf, qui s’était assis au pied du lit.
Le dessin avançait lentement. C’était un vilain métier, rude et triste.
Au-dehors, pas un bruit ; cette rue, démolie aujourd’hui, était déserte, morne ; quelques rares passants ; jamais une voiture.
Il n’y avait dans le silence que la respiration entrecoupée de l’homme ; je ne le voyais pas pleurer ; je l’entendais sangloter en dedans.
Ils aiment bien leurs femmes, ces gueux-là !
Et je continuais à copier les froides lignes du visage mort ; les cheveux collés aux tempes, la peau collée à l’os, le nez pincé, la bouche restée tordue d’avoir vomi son dernier râle ; et les prunelles ternes, avec le regard étonné des yeux qu’on n’a pas fermés.
C’est une chose étrange et particulière aux cholériques qu’on ne peut baisser leurs paupières.
Il y avait une odeur âcre qui m’épouvantait. Je ne sais si l’homme s’en aperçut :
« Monsieur, voulez-vous que j’aille chercher du chlore ? »
Je le regardai ; il avait les dents serrées, la peau de son visage tremblait, les larmes allaient jaillir.
« Non. »
Nous restâmes là une heure encore ; moi, le cœur serré, respirant le moins possible, songeant aux opinions contradictoires des médecins, à la contagion, aux miasmes, observant la décomposition rapide et l’horreur grandissante ; lui, toujours immobile sur sa chaise, il ne se leva que deux ou trois fois pour moucher les chandelles, dont le suif coulait en larmes jaunes.
Le dessin était fini, je le lui présentai.
« Oui… oui… » fit-il.
Il fut presque heureux, une seconde.
Puis, comme j’avais pris mon chapeau et mon carton :
« Pardonnez-moi, monsieur… – il me conduisait sur le carré.
Écoutez, monsieur, fit-il, je n’avais pas osé vous dire… vous n’auriez pas voulu tirer le portrait… Voilà déjà un temps infini que je ne travaille pas…
– Ne parlons pas de cela, lui dis-je, plus tard… C’est bon ; au revoir, monsieur. »
Je retrouvai le jour et la respiration dans la rue.
Et au bain froid, tout de suite ! Jamais je n’ai été déshabillé plus vite.
Je grimpai l’échelle, et… une… deux… trois… Pouf ! Du haut de la girafe, mon cher ! – Ah ! l’eau était bonne !
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Aujourd’hui encore, ces pauvres têtes mortes me reviennent en mémoire, et je les vois grimacer parfois sous le crayon, dans la bouffissure des heureux, des puissants du jour, de ceux que je dessine à cette heure.
C’est peut-être la cause de cette mélancolie que vous avez su lire à travers la gaieté bouffonne de mes caricatures.
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(André Gill, in Arlequin, hebdomadaire politique, littéraire & financier, dimanche 30 octobre 1881)
Ami lecteur, veux-tu que nous allions voir l’Écorcheur de Nuages ? Ne t’effraie pas du chemin qui mène à sa demeure, il est parfois bizarre et tourmenté, mais, avec un peu d’habitude, on le trouve aussi facile et plus sûr que la grand-route.
Sa maison non plus n’est point attrayante ; elle est bâtie en un pays aride, battue des vents et de la mer, mais les tempêtes et les rafales du dehors font encore mieux sentir le calme de la petite lumière intérieure qui brille à ses fenêtres.
Entrons doucement et tenons-nous dans l’ombre ; l’Écorcheur de Nuages, s’il nous entendait, pourrait s’enfuir. Il n’est point accoutumé de voir les gens chez lui, il ne les connaît que de loin et aurait trop d’émotion de les sentir brusquement à ses côtés.
Vois comme il repose tranquille. Je suis sûr qu’en ce moment il n’a plus nettement conscience des choses. Par cette fenêtre qui donne sur l’immensité, son regard paraît suivre d’invisibles formes qui s’éveillent dans l’air. Gageons qu’il est déjà au milieu des nuages. Voici même que ses bras semblent s’étendre et chercher un appui parmi ces ondes mouvantes qui glissent silencieusement autour de lui.
Mais déjà ses mains s’énervent, ses doigts crispés se referment sur le vide, et, découragé, l’Écorcheur de Nuages se laisse aller, très las.
*
Dehors, la nuit monte lentement, s’accroche aux arbres qu’elle fond en masses informes, s’attarde aux cimes, emplit les vallons, et ses vagues noires, petit à petit, absorbent les dernières poussières de lumière. L’Écorcheur de Nuages ferme les yeux. C’est sa manière à lui de se regarder ; il se sent mieux ainsi. Il lui semble même que d’invisibles mains effleurent son front, se hâtent au coin des yeux et, d’une seule ligne, s’évanouissent au creux de ses joues, comme des larmes.
L’Écorcheur de Nuages est bien chez lui, seul en son corps… Maintenant tout ce qu’il voit, il le voit en lui-même ; on dirait un avare qui fait ses comptes : rien n’en transpire au-dehors.
Seules, des idées qui passent font trembler parfois ses lèvres, semblables à ces mystérieux mouvements qui s’éveillent au sein d’une eau dormante, en rident un instant la surface et, brusquement, s’évanouissent dans les mirages des saules.
L’Écorcheur de Nuages sent que la nature l’environne, il n’ose plus la contempler, elle l’étouffe et l’écrase ; il la voit mieux ainsi au-dedans de lui. Les cris discordants et multiples se confondent, il ne perçoit plus que le murmure profond d’une ville immense, et tout ce qui semble être au-dehors innombrable et diffus, d’une complexité inaccessible à son entendement, n’est plus que le rythme simple et régulier d’une mer harmonieuse.
Il est obscurément conscient de toutes les consciences du monde. Il voit des idées groupées autour de lui, serrées l’une contre l’autre, à la façon de ces troupeaux dont la foule ondoyante se devine à travers la brume légère qui enveloppe, au matin, les prairies.
Il redoute un mouvement qui les effraierait et en détruirait brusquement l’inconsciente unité ; il craint surtout d’en perdre en essayant de les réaliser. Il n’ose plus ouvrir les yeux, il hésite et écarte la fatigue du réveil. Il tremble à la pensée d’ouvrir cette porte sombre derrière laquelle il sent des spectres qui rôdent.
Mais, peu à peu, le froid l’envahit, la nuit monte et son ombre s’épaissit. Bientôt, l’Écorcheur de Nuages ne voit plus rien. Et tout à coup, il s’aperçoit qu’il est seul, il frissonne et s’éveille.
Et ce sont toujours pour lui de nouvelles sensations.
Son regard, lentement, se promène sur les murs et prend conscience de la réalité des choses. Pour la première fois, certains détails lui apparaissent en des objets qu’il croyait familiers. Et il s’étonne de découvrir que ces choses lui étaient étrangères ; il s’inquiète et ne les reconnaît plus. Changent-elles donc ainsi dès qu’on les quitte un instant ?
Mais non, voici ses livres tels qu’il les a laissés. Vus ainsi, dormant dans la poussière des rayons, ils lui paraissent contenir de mystérieux trésors, mais il n’ose les prendre. L’enchantement disparaît sitôt qu’ils sont ouverts ; il les connaît trop, sa pensée ne s’accroche plus à leurs phrases, elle passe au travers et troue les pages ; on dirait qu’elle les brûle.
L’Écorcheur des Nuages ne les lit plus qu’en lui-même.
Plus loin, voici d’étranges figures qu’il construisit jadis avec soin ; ce sont de drôles de mannequins. Côte à côte, ils sont rangés et, sur un signe de leur maître, remuent les yeux, agitent les bras, grimacent par saccades et leurs gestes raidis d’automates troublent et inquiètent.
L’Écorcheur de Nuages les regarde en souriant. Il sait qu’il ne peut leur donner la vie, que ce ne sont là que de pauvres poupées, mais cependant il les aime. Ce sont les seuls êtres qui, dans la nature, lui appartiennent réellement et ne relèvent que de lui.
Voici, au mur, une lanterne : elle est vieille et bosselée ; elle fut rapportée, il y a de cela longtemps, d’une trattoria enfumée où elle éclairait des buveurs. Puis à côté, ce sont des toiles noires et craquelées, de vieux dessins jaunis et même une guitare un peu ridicule, sous de vieilles fanfreluches d’étoffe fanée.
*
Mais, qu’est-ce donc ? L’Écorcheur de Nuages se trouble, ses yeux sont fixes, on dirait qu’une main mystérieuse s’appuie sur son épaule et la glace. Vois cette grosse horloge oubliée en un coin de mur, avec ses vieux rouages, dont la marche silencieuse peut paraître éternelle. Il est dit pourtant qu’elle s’arrêtera un jour ; et ce jour-là, tout ce qui est ici s’écroulera pour jamais. Chacun s’accorde à prédire le malheur et personne ne le peut expliquer. L’Écorcheur de Nuages, lui, sait bien que cela arrivera sûrement, fatalement, et qu’il ne saurait s’y dérober.
Quitter sa maison, il n’y peut songer ; comment vivrait-il au-dehors ? Elle renferme tout ce qui lui est cher. Et sur le funeste cadran de cette impénétrable horloge, l’Écorcheur de Nuages ne peut même pas deviner l’approche du malheur. Ce peut être dans des années, ce peut être à l’instant ; l’horloge implacable s’arrêtera sans prévenir. Souvent, il essaie d’en rire, il se persuade que tout cela n’est que légendes faites pour sa crédulité ; quelques instants, il vit tranquille, mais petit à petit, cette idée absurde mais implacable, persistante, inévitable, renaît en lui : l’horloge s’arrêtera. À ces moments, l’Écorcheur de Nuages est comme un condamné ; chaque minute lui devient précieuse, il la vit comme si ce devait être la dernière.
Parfois, il se révolte ! il s’élance vers le mur, voudrait briser ce ridicule fantôme pour en finir une bonne fois. Mais il s’arrête et n’ose pas.
Et puis la rage le prend de vivre ; si la maison s’écroule, au moins trouvera-t-on quelques restes de lui-même dans les décombres.
Vois, en ce moment, comme il travaille, – pour qui ? pour quoi ? le diable seul peut le savoir. Regarde comme la fièvre le prend. Ses yeux sont grands ouverts et pourtant il rêve. Dans son regard se reflètent d’invisibles formes, d’autres yeux qui passent et lui font signe. Des plaines, des horizons lointains, des villes immenses et la splendeur de la voûte lourde d’étoiles. Un enfant rit en le regardant, une femme est assise auprès d’un lac sombre que dorent des feuilles mortes, un grand calme se fait dans la campagne. Dans la nuit, les arbres se froissent lentement aux autres arbres ; on entend tout au loin l’aboiement d’un chien.
De petites lumières brillent çà et là, très douces, et petit à petit, l’Écorcheur de Nuages croit que sa demeure s’agrandit ; doucement, il se sent attiré par la nature qui l’enveloppe, il n’a plus peur. Confiant, il lui semble que tout cela n’était qu’un rêve, une simple épreuve, que ses craintes étaient vaines, que ses peines ont pris fin. Il se voit immortel comme la terre qui l’entoure, elle ne lui est plus hostile, il l’aime comme lui-même, il sent que des mains amies se tendent vers lui et le soutiennent.
L’Écorcheur de Nuages rêve encore et, peu à peu, une fatigue très douce le berce. Il ne désire plus rien que le sommeil et, confiant dans la nuit des songes, il s’endort.

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(Gaston de Pawlowski, in Polochon : paysages animés ; paysages chimériques, Paris : Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, 1909)