NUAGES1
 

Ami lecteur, veux-tu que nous allions voir l’Écorcheur de Nuages ? Ne t’effraie pas du chemin qui mène à sa demeure, il est parfois bizarre et tourmenté, mais, avec un peu d’habitude, on le trouve aussi facile et plus sûr que la grand-route.

Sa maison non plus n’est point attrayante ; elle est bâtie en un pays aride, battue des vents et de la mer, mais les tempêtes et les rafales du dehors font encore mieux sentir le calme de la petite lumière intérieure qui brille à ses fenêtres.

Entrons doucement et tenons-nous dans l’ombre ; l’Écorcheur de Nuages, s’il nous entendait, pourrait s’enfuir. Il n’est point accoutumé de voir les gens chez lui, il ne les connaît que de loin et aurait trop d’émotion de les sentir brusquement à ses côtés.

Vois comme il repose tranquille. Je suis sûr qu’en ce moment il n’a plus nettement conscience des choses. Par cette fenêtre qui donne sur l’immensité, son regard paraît suivre d’invisibles formes qui s’éveillent dans l’air. Gageons qu’il est déjà au milieu des nuages. Voici même que ses bras semblent s’étendre et chercher un appui parmi ces ondes mouvantes qui glissent silencieusement autour de lui.

Mais déjà ses mains s’énervent, ses doigts crispés se referment sur le vide, et, découragé, l’Écorcheur de Nuages se laisse aller, très las.
 

*

 

Dehors, la nuit monte lentement, s’accroche aux arbres qu’elle fond en masses informes, s’attarde aux cimes, emplit les vallons, et ses vagues noires, petit à petit, absorbent les dernières poussières de lumière. L’Écorcheur de Nuages ferme les yeux. C’est sa manière à lui de se regarder ; il se sent mieux ainsi. Il lui semble même que d’invisibles mains effleurent son front, se hâtent au coin des yeux et, d’une seule ligne, s’évanouissent au creux de ses joues, comme des larmes.

L’Écorcheur de Nuages est bien chez lui, seul en son corps… Maintenant tout ce qu’il voit, il le voit en lui-même ; on dirait un avare qui fait ses comptes : rien n’en transpire au-dehors.

Seules, des idées qui passent font trembler parfois ses lèvres, semblables à ces mystérieux mouvements qui s’éveillent au sein d’une eau dormante, en rident un instant la surface et, brusquement, s’évanouissent dans les mirages des saules.

L’Écorcheur de Nuages sent que la nature l’environne, il n’ose plus la contempler, elle l’étouffe et l’écrase ; il la voit mieux ainsi au-dedans de lui. Les cris discordants et multiples se confondent, il ne perçoit plus que le murmure profond d’une ville immense, et tout ce qui semble être au-dehors innombrable et diffus, d’une complexité inaccessible à son entendement, n’est plus que le rythme simple et régulier d’une mer harmonieuse.

Il est obscurément conscient de toutes les consciences du monde. Il voit des idées groupées autour de lui, serrées l’une contre l’autre, à la façon de ces troupeaux dont la foule ondoyante se devine à travers la brume légère qui enveloppe, au matin, les prairies.

Il redoute un mouvement qui les effraierait et en détruirait brusquement l’inconsciente unité ; il craint surtout d’en perdre en essayant de les réaliser. Il n’ose plus ouvrir les yeux, il hésite et écarte la fatigue du réveil. Il tremble à la pensée d’ouvrir cette porte sombre derrière laquelle il sent des spectres qui rôdent.

Mais, peu à peu, le froid l’envahit, la nuit monte et son ombre s’épaissit. Bientôt, l’Écorcheur de Nuages ne voit plus rien. Et tout à coup, il s’aperçoit qu’il est seul, il frissonne et s’éveille.

Et ce sont toujours pour lui de nouvelles sensations.

Son regard, lentement, se promène sur les murs et prend conscience de la réalité des choses. Pour la première fois, certains détails lui apparaissent en des objets qu’il croyait familiers. Et il s’étonne de découvrir que ces choses lui étaient étrangères ; il s’inquiète et ne les reconnaît plus. Changent-elles donc ainsi dès qu’on les quitte un instant ?

Mais non, voici ses livres tels qu’il les a laissés. Vus ainsi, dormant dans la poussière des rayons, ils lui paraissent contenir de mystérieux trésors, mais il n’ose les prendre. L’enchantement disparaît sitôt qu’ils sont ouverts ; il les connaît trop, sa pensée ne s’accroche plus à leurs phrases, elle passe au travers et troue les pages ; on dirait qu’elle les brûle.

L’Écorcheur des Nuages ne les lit plus qu’en lui-même.

Plus loin, voici d’étranges figures qu’il construisit jadis avec soin ; ce sont de drôles de mannequins. Côte à côte, ils sont rangés et, sur un signe de leur maître, remuent les yeux, agitent les bras, grimacent par saccades et leurs gestes raidis d’automates troublent et inquiètent.

L’Écorcheur de Nuages les regarde en souriant. Il sait qu’il ne peut leur donner la vie, que ce ne sont là que de pauvres poupées, mais cependant il les aime. Ce sont les seuls êtres qui, dans la nature, lui appartiennent réellement et ne relèvent que de lui.

Voici, au mur, une lanterne : elle est vieille et bosselée ; elle fut rapportée, il y a de cela longtemps, d’une trattoria enfumée où elle éclairait des buveurs. Puis à côté, ce sont des toiles noires et craquelées, de vieux dessins jaunis et même une guitare un peu ridicule, sous de vieilles fanfreluches d’étoffe fanée.
 

*

 

Mais, qu’est-ce donc ? L’Écorcheur de Nuages se trouble, ses yeux sont fixes, on dirait qu’une main mystérieuse s’appuie sur son épaule et la glace. Vois cette grosse horloge oubliée en un coin de mur, avec ses vieux rouages, dont la marche silencieuse peut paraître éternelle. Il est dit pourtant qu’elle s’arrêtera un jour ; et ce jour-là, tout ce qui est ici s’écroulera pour jamais. Chacun s’accorde à prédire le malheur et personne ne le peut expliquer. L’Écorcheur de Nuages, lui, sait bien que cela arrivera sûrement, fatalement, et qu’il ne saurait s’y dérober.

Quitter sa maison, il n’y peut songer ; comment vivrait-il au-dehors ? Elle renferme tout ce qui lui est cher. Et sur le funeste cadran de cette impénétrable horloge, l’Écorcheur de Nuages ne peut même pas deviner l’approche du malheur. Ce peut être dans des années, ce peut être à l’instant ; l’horloge implacable s’arrêtera sans prévenir. Souvent, il essaie d’en rire, il se persuade que tout cela n’est que légendes faites pour sa crédulité ; quelques instants, il vit tranquille, mais petit à petit, cette idée absurde mais implacable, persistante, inévitable, renaît en lui : l’horloge s’arrêtera. À ces moments, l’Écorcheur de Nuages est comme un condamné ; chaque minute lui devient précieuse, il la vit comme si ce devait être la dernière.

Parfois, il se révolte ! il s’élance vers le mur, voudrait briser ce ridicule fantôme pour en finir une bonne fois. Mais il s’arrête et n’ose pas.

Et puis la rage le prend de vivre ; si la maison s’écroule, au moins trouvera-t-on quelques restes de lui-même dans les décombres.

Vois, en ce moment, comme il travaille, – pour qui ? pour quoi ? le diable seul peut le savoir. Regarde comme la fièvre le prend. Ses yeux sont grands ouverts et pourtant il rêve. Dans son regard se reflètent d’invisibles formes, d’autres yeux qui passent et lui font signe. Des plaines, des horizons lointains, des villes immenses et la splendeur de la voûte lourde d’étoiles. Un enfant rit en le regardant, une femme est assise auprès d’un lac sombre que dorent des feuilles mortes, un grand calme se fait dans la campagne. Dans la nuit, les arbres se froissent lentement aux autres arbres ; on entend tout au loin l’aboiement d’un chien.

De petites lumières brillent çà et là, très douces, et petit à petit, l’Écorcheur de Nuages croit que sa demeure s’agrandit ; doucement, il se sent attiré par la nature qui l’enveloppe, il n’a plus peur. Confiant, il lui semble que tout cela n’était qu’un rêve, une simple épreuve, que ses craintes étaient vaines, que ses peines ont pris fin. Il se voit immortel comme la terre qui l’entoure, elle ne lui est plus hostile, il l’aime comme lui-même, il sent que des mains amies se tendent vers lui et le soutiennent.

L’Écorcheur de Nuages rêve encore et, peu à peu, une fatigue très douce le berce. Il ne désire plus rien que le sommeil et, confiant dans la nuit des songes, il s’endort.
 
 
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(Gaston de Pawlowski, in Polochon : paysages animés ; paysages chimériques, Paris : Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, 1909)