Les vents étant à l’est, nous étions à trente brades d’eau, lorsqu’à dix heures du matin il parut à bord de nous un homme marin près du navire : premièrement à bâbord où était le contremaître, nommé Guillaume Lomone, qui prit une gaffe pour le tirer à bord ; mais notre capitaine, nommé Olivier Morin, l’en empêcha, craignant qu’il ne l’entraînât avec lui à la mer. Ledit Lomone lui donna seulement un coup sur le dos sans le piquer, pour l’engager à se retourner, afin de le mieux considérer. Quand le monstre se sentit frappé, il présenta le visage, les deux mains fermées, comme s’il eût marqué de la colère, ensuite il fit le tour du navire & quand il fut à l’arrière, il saisit avec ses deux mains le gouvernail, en nous obligeant de l’affûter avec deux palans, de crainte qu’il ne l’endommageât. De là, il passa à tribord en nageant toujours de la même manière que les hommes nagent. Lorsqu’il fut à notre avant, il considéra quelque temps la figure qui était à notre proue, laquelle représentait une belle femme, après quoi il prit la sous-barbe du beaupré, et s’éleva hors de l’eau, comme s’il eût voulu prendre cette figure ; tout cela se passa à la vue de tout l’équipage. Il revint ensuite à bâbord, où on lui présenta une morue pendue avec une corde, il la mania avec ses mains sans l’endommager, après quoi il s’éloigna à la longueur d’un cable ; puis il revint à notre arrière, où il reprit de nouveau le gouvernail. Dans ce moment, le capitaine Morin fit préparer un harpon pour le harponner, & le prit lui-même pour lui lancer le coup, mais le cordage du harpon s’étant embarrassé, il manqua son coup, & le manche du harpon frappa seulement le monstre qui se retourna, en présentant son visage comme il avait fait la première fois ; ensuite il repassa en notre avant, où il s’attacha de nouveau à considérer notre figure de proue. Le contremaître se fit apporter le harpon, mais la peur le prit, et il n’osa lancer son coup, s’imaginant que ce monstre était le nommé LA COMMUNE, qui s’était tué lui-même dans le vaisseau l’année précédente, & qui avait été jeté à la mer dans ce même parage : il se contenta de le pousser par le dos avec la tranche du harpon; & lorsqu’il se sentit touché, il retourna son visage, comme il avait fait les autres fois ; ensuite il vint le long du bord, de manière qu’on aurait pu lui donner la main. Il eut la hardiesse de prendre un cordage que tenaient Jean Masier & Jean Desffiette, qui ayant voulu lui arracher des mains, le tirèrent du côté du bord, mais, le cordage étant au bout, il se laissa retomber à l’eau, après quoi il s’éloigna d’une portée de fusil. Il revint aussitôt près du bord & s’élevant hors de l’eau jusqu’au nombril, nous remarquâmes que son sein était aussi gros que celui d’une femme du meilleur embonpoint ; il se retourna ensuite sur le dos, et nous laissa voir sa nature, semblable à celle d’un cheval entier ; il fit derechef le tour du navire, & passant à notre arrière, ayant le dos tourné, il s’éleva hors de l’eau, et fit ses nécessités, après quoi il s’éloigna, & nous ne l’avons plus revu.
Je juge que, depuis les dix heures jusqu’à midi que ce monstre a été le long de notre bord, si la peur ne s’était pas répandue dans l’équipage, on aurait pu le prendre plusieurs fois avec la main, n’étant éloigné que de deux pieds. Cet homme marin a environ huit pieds de long, la peau est brune et basanée, sans nulle écaille, tous ses mouvements semblables à ceux des hommes, les yeux bien proportionnés, la gueule petite, le nez fort camard, large & plat, les dents très blanches, les cheveux noirs & droits, le menton couvert de barbe mousseuse, des espèces de moustaches sous le nez, les oreilles comme celles des hommes, des nageoires entre les doigts des mains et des pieds comme les canards, semblable en un mot à un homme bien fait : ce qui est certifié véritable par le capitaine Olivier Morin, de Jean Martin pilote de la Marie de Grâce, & de tout l’équipage composé de trente-deux personnes.
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Je soussigné Me-ès-Arts en l’Université de Paris, ai lu par ordre de Monsieur le Lieutenant Général de Police, une relation envoyée de Brest, au sujet d’un monstre, ou homme marin, dont on peut permettre l’impression. À Paris, ce neuvième jour d’août 1715. PASSART.
Permis d’imprimer ce quatorzième jour d’août 1725. RAVOT D’OMBREVAL.
Registré sur le Livre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, n° 1399, conformément au règlement & notamment à l’arrêt de la Cour du Parlement du 3 décembre 1705. A Paris, ce 22 août 1725. Signé, BRUNET, syndic.
Prétendu zoophyte, ou plante animale, qui a fait longtemps beaucoup de bruit parmi les savants. On a cru qu’elle croissait en Tartarie proche du Wolga. Sa sève ou son suc, disait-on, n’était autre que du sang ; au lieu de fruit, elle avait la figure d’un agneau ; elle était couverte d’une peau & d’une toison ; sa chair était excellente, & avait le goût de celle de l’écrevisse ; sa racine était faite en forme de nombril ; elle se nourrissait de toutes les plantes qui étaient dans son voisinage ; après les avoir toutes dévorées, elle dépérissait & mourait.
On a ajouté que les loups en étaient fort friands, parce qu’elle avait la ressemblance d’un agneau, & que les Chinois s’en servaient pour arrêter le sang des plaies récentes, de la même manière que nous nous servons des toiles d’araignée en pareille occasion. Mais cette plante animale passe aujourd’hui parmi nos savants pour une fiction.
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(François-Alexandre Aubert de La Chesnaye Des Bois, Dictionnaire raisonné et universel des animaux ou le règne animal, etc., tome premier, Paris : Chez Claude-Jean-Baptiste Bauche, Libraire, 1759)
RECHERCHES EXPÉRIMENTALES
de MM. BOUVARD ET PÉCUCHET
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« Il est très difficile de faire la vivisection, même psychologique, sur un vivant. »
(ALFRED BINET, Portrait psychologique de M. Paul Hervieu)
On dit couramment que l’enfance est l’âge de l’imagination ; c’est là une de ces propositions banales que chacun adopte et répète machinalement, sans trop de souci de la vérité ou de l’erreur qu’elle renferme. La nouvelle psychologie expérimentale ou, comme on dit aujourd’hui, la néopsychologie, ne se satisfait pas à si bon marché ; il lui faut des preuves, et des preuves de fait. Nous avons donc entrepris de vérifier scientifiquement cette assertion et de rechercher avec précision si réellement l’enfant est un être imaginatif : c’est l’exposé de ces patientes investigations que nous soumettons au lecteur dans les pages qui vont suivre.
En psychologie, selon la remarque excellente de notre maître M. Binet, il est nécessaire de donner à une question sa forme expérimentale, avant d’aborder l’expérimentation. Il ne suffit pas d’avoir fait choix d’un titre d’étude pour se mettre au travail. On ne tient son programme que lorsqu’on sait exactement ce qu’on cherche, lorsqu’on peut formuler en termes précis la question qu’on veut, par l’expérimentation, poser à la nature, lorsque enfin on a trouvé le méthode, le procédé, la technique qui sont capables de nous donner, avec un minimum d’erreurs, la solution cherchée. Rien de tout cela n’est jugé facile par ceux qui ont l’habitude de la recherche, et l’on peut même dire que cette partie purement préparatoire de mise au point présente souvent, en tant qu’efforts à dépenser et difficultés à vaincre, la moitié du travail total.
Il s’agissait donc d’abord de trouver un test aussi simple que possible, et, après de longues réflexions, nous nous sommes arrêtés au dispositif suivant. Je prends une grosse lampe à pétrole, du type dit Duplex, essentiellement composée d’un réservoir hémisphérique de verre, monté sur pied de cuivre, que je transforme en instrument de laboratoire, par la substitution, à la mèche commune et vulgaire d’une autre plus précise, graduée en centimètres ; l’idée est simple, l’avantage certain et la modification peu compliquée : encore fallait-il y songer. L’allumage est aisé, un mécanisme ingénieux permettant de soulever le verre et sa monture sans avoir besoin d’ôter celui-ci, et d’autre part, l’extinction peut se faire automatiquement, par simple abaissement d’un levier. Le modèle est facile à se procurer dans le commerce ; il existe (je crois) chez tous les quincailliers. Donc, j’allume la lampe. Naturellement, le verre chauffe, et si j’en approche le doigt d’un enfant, il le retire vivement. La lampe éteinte, je recommence l’expérience, en priant le sujet de me décrire son impression. Il n’est pas malaisé de se rendre compte, s’il persiste à éprouver une sensation de brûlure, qu’il est influencé par l’imagination, plus qu’il n’observe froidement la réalité.
Le lecteur voit de lui-même que si l’opération a été menée sur des enfants de tout âge, il sera possible non seulement de vérifier l’assertion empirique dont nous avons à nous occuper, mais encore d’aller beaucoup plus loin, et notamment d’établir jusqu’à quel moment précis il y a prédominance des images sur les perceptions, à quel moment l’équilibre s’établit, à quel moment enfin l’avantage passe aux perceptions. Supposons de plus que les enfants soumis à l’enquête soient aussi nombreux que possible, nous aurons en main des moyennes très exactes, et si les recherches sont conduites parallèlement en France, en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, etc., en chaque saison, nous pourrons en outre déterminer avec une rigueur suffisante l’influence du climat, de la race, du lieu, de l’époque, etc., sur le phénomène dont il s’agit. À mon instigation, l’on s’est mis à l’œuvre un peu partout. Bien entendu, jusqu’à ce que l’enquête soit terminée, on n’aura que des résultats partiels, fragmentaires, provisoires. Si nous publions aujourd’hui les nôtres, c’est en premier lieu afin de prendre date, et aussi pour fournir un modèle à ceux qui s’engagent à notre suite dans l’étude de ces délicats problèmes.
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Pour les raisons de méthode que nous avons indiquées, nous débutâmes par de tout jeunes enfants, de 20 mois à 2 ans. L’embarras n’était pas de trouver des sujets ; nous avons rencontré le plus libéral accueil dans les crèches du XIVe arrondissement, où nous pûmes examiner à loisir 248 enfants.
Nous avions soin de les avertir que c’est une expérience, qu’ils peuvent répondre sans frayeur et sincèrement. Néanmoins, plus de la moitié (137) pleurent sans répondre ; 53 se contentent de rire ; le reste, composé des plus âgés (23 mois et 2 ans), disent : « A bûle ! » (Cela brûle).
À la contre-épreuve, les chiffres sont un peu différents :
71 pleurent ;
152 ont un gazouillement guttural très particulier, mais sans retirer le doigt ; ils jouent au contraire avec le verre.
25 disent : « A bûle pas, » d’une voix chantante, et avec un accent de triomphe qui est bien curieux.
Il est évident que, dans ces 2 derniers cas (177 réponses), qui forment les 71,37 % des réponses totales, il n’y a plus trace d’appréhension. Cela me semble péremptoire et décisif. Pour les premiers, leur cas n’est pas sans m’embarrasser : comprennent-ils parfaitement ce que l’on attend d’eux ? Je n’ose me prononcer, et je préfère ne pas faire état pour le moment des déclarations de ces sujets.
Ces premiers résultats étaient encourageants ; nous les obtînmes en 1897. Distraits par d’autres travaux (nos études sur les méthodes de travail des hommes de génie contemporains), nous reprîmes cette enquête, après une longue interruption, l’hiver dernier, du 23 octobre au 12 décembre, sur des enfants de 6 à 9 ans, gracieusement mis à notre disposition par les Directeurs des écoles communales. L’épreuve a porté sur 197 enfants et a été, à ce qu’il nous semble, parfaitement concluante.
Nous nous rendions, mon collaborateur et moi, à l’École communale après la classe du soir, vers 4 heures et demie, et nous étions introduits dans le bureau du Directeur, devant lequel je m’asseyais, le coude gauche appuyé sur la table et la tête dans ma main ; le dévoué M. Pécuchet se tenait à quelque distance, sténographiait les réponses, attentif aux nuances qui auraient pu m’échapper. Aucun témoin n’assiste à l’expérience ; nous sommes seuls dans la salle, mon collaborateur et moi. Les enfants attendent, réunis dans un arrière-cabinet auquel je tourne le dos, sous la surveillance de l’instituteur-adjoint ; on les entend rire et causer ; ils entrent l’un après l’autre, et, après l’expérience, ressortent par une autre porte ; j’insiste sur ce fait, ils ne peuvent pas se concerter, éclairer leurs camarades sur ce qui s’est passé.
Remarque très importante, il faut éviter que l’enfant réponde sous l’empire de la timidité ; c’est pourquoi, sitôt qu’il arrive devant moi, je lui pose quelques questions banales pour le mettre à son aise, et ne le soumets à l’épreuve que lorsque je le vois parfaitement naturel. Cela allonge un peu la séance, je ne me le dissimule pas, mais on ne saurait procéder avec trop de soin, et la perte de temps (apparente) est largement compensée par le bénéfice.
J’approche moi-même son doigt du verre de lampe, mais sans exercer de contrainte, sans favoriser ou gêner le moins du monde ses mouvements de rétraction. Je prends des précautions minutieuses contre la suggestibilité du patient : pour éviter toute influence que je pourrais exercer sur lui à mon insu par les crispations involontaires de ma main guidant la sienne, mes doigts sont emprisonnés dans un gros gant de bure grossière, du genre des mitaines que portent en hiver les cochers de nos voitures publiques, et dont la rigidité du tissu est propre à faire obstacle à la transmission des mouvements délicats ; d’autre part, je m’abstiens de le regarder, même à la dérobée, et je tâche de m’abstraire dans la solution d’un petit problème, comme de compter mentalement les lettres qui composent son nom, et d’en diviser la somme par le chiffre variable des syllabes de ce nom.
Je lui demande d’abord en montrant la lampe : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Réponses : « Une lampe. – Une lampe. – Une lampe, pardi ! » etc. L’un d’eux, le petit André Go…x, sans me répondre, se prit à rire et persista, malgré ma question renouvelée. Nous aurons à chercher la signification de ce rire.
« Qu’est-ce que tu sens ? » Telle est la question que je pose, après avoir établi le contact entre le doigt du sujet et le verre chaud. (Tous, sans exception, retirèrent vivement la main, avec une grimace.) Les réponses furent assez uniformes et se ramenèrent à ces deux types : « Ça brûle ! » ou « C’est chaud ; » 85 fois l’une, 91 fois l’autre ; le petit espiègle seul ne dit rien et sourit encore.
J’insiste là-dessus que les enfants ne savent pas de quoi il s’agit : ils savent seulement que je vais faire une expérience. Je signale aussi que je les ai tous mensurés selon les rites de l’anthropométrie, diamètre antéropostérieur et transversal, hauteur crânienne, diamètre frontal, bizygomatique, biauriculaire et bigonial, taille, tour de poitrine à la hauteur du mamelon, longueur des bras, et force au dynamomètre. Ces diverses mesures m’ont fourni peu de renseignements utiles ; la signification de ces chiffres est encore très obscure.
Mais voici la seconde partie de l’épreuve. J’éteins la lampe hors de la vue de l’enfant (notons), et je recommence comme précédemment. Chose curieuse, tous répondirent : «C’est chaud. » J’étais assez perplexe, déconcerté par cette unanimité ; en y réfléchissant, je m’aperçus que j’avais négligé de changer le verre. Je compris ma faute et j’envoyai acheter un second verre. Je note en passant qu’il vaut mieux, pour la simplicité de l’expérience, n’avoir qu’une seule lampe, mais il est bon d’être muni de deux verres. L’épreuve cette fois effectuée dans de bonnes conditions, voici comment se répartissent les réponses :
1° « C’est chaud. » (108 fois) ;
2° « C’est chaud, mais moins qu’avant » (86 fois) ;
3° Rien, comme réponse (1 fois) ;
4° Deux seulement disent nettement : « C’est froid. »
Ces résultats sont extrêmement intéressants. Ils mettent d’abord en évidence, de façon objective et indubitable, le fait de l’imagination. En effet, 195 enfants sur 197, soit 98,9%, sont influencés par la première expérience, et l’on peut dire que la sensation de brûlure antérieure leur dicte leur conduite et leur réponse dans le second cas. Voilà donc un point solidement établi : les enfants sont gouvernés par l’imagination. (Je sais qu’on pourra me chicaner sur l’emploi de ce mot gouvernés qui semblera excessif ; je m’en sers cependant, et je demande crédit pour cette licence, car je tiens en réserve d’autres expériences qui prouvent victorieusement que c’est bien le vocable qui convient ; ces expériences seront publiées l’année prochaine, à leur tour et à leur rang, après le compte-rendu de mes recherches sur le sexe de la voix et le rapport de l’intelligence scolaire avec la couleur des cheveux. L’enquête à laquelle je me suis livré sur ce dernier point m’a valu 3647 réponses, portant sur 7853 sujets. On comprend que le dépouillement et le classement de matériaux aussi nombreux exigent du temps ; c’est un très gros travail, mais qui m’apporte des surprises et semble devoir me conduire à des constatations dont les instituteurs pourront tirer un sérieux avantage.)
Cette parenthèse fermée, je reviens à nos interprétation. On a vu que deux élèves seulement (1,01%) ont répondu juste la seconde fois. Ils ne se connaissent pas, fréquentent deux écoles différentes et n’habitent même pas le même quartier. L’un, le petit Alfred, vient d’avoir 7 ans ; l’autre, Ernest (familièrement dénommé Nénesse), est âgé de 8 ans et 7 mois. Les instituteurs respectifs de ces deux enfants m’ont fourni des indications très suggestives qui éclairent d’un jour singulier la psychologue de nos jeunes sujets. Le père du premier, âgé de 37 ans, tient une échoppe de savetier dans la rue de la Butte-aux-Cailles ; c’est un homme probe, rangé, allant rarement au cabaret ; peu intelligent, il est veuf, sa femme étant morte de fièvre typhoïde voici deux ans ; il n’a que ce fils et songe à se remarier. Quant à l’enfant, il est noté à son école comme un bon élève, assez discipliné ; il n’a jamais de querelles avec ses camarades ; il est droitier, sauf pour jouer aux billes ; petit, sournois, des yeux ternes. L’autre offre un vivant contraste : grand, mince, un peu dégingandé, le regard audacieux ; volontiers querelleur, il est nonobstant l’un des meilleurs élèves de sa classe (Ier en calcul et en orthographe, 7e en style, 3e en géographie) ; il est turbulent et réfléchi, a peu d’imagination ; sans doute que l’imagination chez lui se satisfait dans l’ordre moteur ; je pose le point d’interrogation sans y répondre pour l’instant. Son père (29 ans) est balayeur municipal ; il a épousé très jeune sa mère, plus âgée que lui de 6 ans (35 ans), originaire d’un petit village des Cévennes, laquelle est blanchisseuse.
J’ai établi un classement des autres réponses selon, l’âge, la taille, la forme générale de la tête et l’intelligence scolaire (au dire de l’instituteur) des répondants. Les 2 premières de ces caractéristiques fournissent des indications peu concluantes et même contradictoires. Sans doute le nombre des sujets étudiés est trop limité pour permettre des évaluations dont le hasard soit exclu.
Voici les tableaux en ce qui concerne les 2 autres ; ils se passent de commentaires.
1° FORME GÉNÉRALE DE LA TÊTE (dolichocéphales, brachycépliales).
Remarque importante. Les enfants sont loin d’avoir toute leur croissance. Il est néanmoins permis d’espérer que tous resteront fidèles au type de formation crânienne auquel ils ressortissent au moment de l’expérience : je pose en fait que le passage de la brachycéphalie à la dolichocéphalie, ou inversement, chez un même individu, est un phénomène tout à fait rare, et, s’il se produit, une infime exception dont nous pouvons ne pas tenir compte. Du reste, les innombrables mesures concordantes relevées jusqu’à ce jour par les anthropologistes, autorisent notre subsomption et lui confèrent un haut degré de vraisemblance.
2° INTELLIGENCE SCOLAIRE (au dire de l’instituteur).
Il aurait été plus rigoureusement scientifique de tenir compte ici des diverses facultés : calcul, français, récitation, etc. La division tripartite à laquelle, après quelques hésitations, nous nous sommes ralliés (intelligence petite, moyenne, grande) a l’avantage de nous offrir un regard d’ensemble, einen Überblick, selon la suggestive expression allemande, et nous préserve des inconvénients du morcellement. – J’ai eu soin de contrôler par les renseignements du carnet de classe et du registre des punitions les appréciations du maître, ne me faisant pas faute de les corroborer au besoin par l’avis du Directeur lui-même.
Je n’ai pas besoin d’appeler l’attention sur l’importance de ces chiffres ; ils parlent d’eux-mêmes. Notons une coïncidence au moins bizarre : les réponses fournies par les enfants à intelligences scolaires qualifiées petite et moyenne sont exprimées par des nombres dont les chiffres significatifs affectent la disposition en miroir, c’est-à-dire qu’ils sont identiques et disposés symétriquement (16-61). N’est-ce pas singulier ? Je relève cette rencontre étrange, sans vouloir tirer aucune conséquence.
Quant à celui qui s’est refusé obstinément à répondre, j’ai vainement essayé de trouver une explication. Impossible d’interpréter son rire ; il est orphelin, recueilli par une cousine éloignée de son père ; son hérédité est mal connue. Les rapports de son instituteur me le représentent comme une nature enjouée et malicieuse ; il aime à jouer des tours à ses petits camarades, dont il est néanmoins très goûté, quoique taquin, à cause de son entrain.
On ne saurait s’entourer de trop de précautions, et il vaut mieux, chaque fois que la chose est possible, employer cumulativement plusieurs méthodes indépendantes. Lorsque ces voies diverses conduisent à un même point, la concordance observée est un très fort argument en faveur de la thèse. J’ai donc complété mon enquête par une vérification graphologique. M’étant fait remettre de l’écriture de chacun des sujets, j’ai soumis ces spécimens à l’examen des graphologues les plus réputés, sans du reste leur laisser deviner la nature de mon plan. Pour abréger, je ne donnerai pas ici l’ensemble des réponses qui me sont parvenues ; je compte les utiliser plus tard comme documents justificatifs de mes Recherches sur l’importance pédologique de la graphologie. Je me borne à transcrire le résultat global de ma consultation. La proportion des erreurs commises par mes correspondants varie de 63 à 78% de leurs réponses totales ; les plus fréquentes ont porté sur le sexe et sur l’intelligence ; les réponses relatives à l’âge ont donné des résultats plus satisfaisants, les erreurs étant de 39% seulement.
Voici, à titre de suggestion, les renseignements que m’envoient, au sujet du petit André Go…x, deux maîtres éminents de la science de l’écriture :
1° « Homme, sûr ; 42 ou 43 ans ; l’écriture appuyée et gauche révèle une timidité passionnée ; mais ce timide a un grand bon sens (notons) et des dispositions mélancoliques. Sens esthétique très fin. Persévérance. Caprices et inégalités dans le vouloir ; peu cultivé. »
2° « Enfant ; se devine à la forme gauche des lettres ; écriture appuyée, d’où je conclus à une nature passionnée. Malingre, sournois, nature triste (direction descendante des lignes). Ambitieux ; bon sens au-dessus de son âge. »
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Que conclure de ces longues recherches ? Tenons-nous à la formule que nous avons énoncée précédemment. Bien entendu, elle est toute provisoire. Comme toujours, la réserve et la prudence s’imposent. « Il est difficile de faire la vivisection, même psychologique, sur un vivant, » observe ingénieusement M. Binet, avec sa netteté et sa simplicité habituelles ; gardons devant les yeux cette forte parole de notre judicieux maître. Défions-nous des vues précipitées et aventureuses. Si nous nous cantonnons dans les faits sans chercher à les dépasser, si nous nous bornons à dire que l’imagination joue un rôle chez l’enfant, nous n’avançons rien dont nous n’ayons la preuve irrécusable, et nous sommes inattaquables ; n’allons pas plus loin aujourd’hui, si nous voulons que la psychologie expérimentale reste fidèle à son titre et à son but. À cette condition seulement, il sera possible de constituer sur des assises inébranlables la pédologie. On l’oublie quelquefois en Amérique ; nos confrères transatlantiques, dont nous n’entendons pas déprécier les travaux, accumulent à coups de questionnaires les faits et les observations, mais sans toujours prendre soin de les passer au crible d’une critique suffisante ; ils sont soucieux plutôt de la quantité que de la qualité des matériaux recueillis. C’est l’inconvénient de n’avoir qu’une méthode unique. La méthode des questionnaires est excellente pour fournir des documents abondants, je ne fais pas difficulté de le proclamer ; mais, reçus de toutes mains, et le plus souvent d’inconnus dont on discerne mal la capacité critique et les dons d’observateurs, on n’est pas assuré de leur qualité. Il importe donc tout au moins de contrôler et de corriger cette méthode par l’usage cumulatif d’autres procédés, car le nombre sans la qualité n’est qu’un mirage. Beaucoup d’esprits sérieux commencent à s’en rendre compte.
Ce dont il faut blâmer les Américains, ce n’est pas tant d’employer la méthode des questionnaires, c’est d’en faire un emploi exclusif et par conséquent, disons-le, abusif. Du reste, la méthode d’enquête personnelle directe, telle que M. Binet l’a formulée et la pratique, telle que nous avons essayé de l’appliquer nous-mêmes à son exemple et à sa suite dans les pages qui précèdent, est bien supérieure et de tous points préférable. Je n’ai pas l’intention d’établir un parallèle qui prendrait des airs de polémique, mais on reconnaîtra sans peine que, seule, elle réalise d’une manière rigoureuse les conditions et les exigences de l’expérimentation scientifique, exacte et précise, en même temps qu’elle ouvre le champ aux qualités personnelles du chercheur. C’est à elle que M. Binet et ses disciples doivent leurs meilleurs triomphes et leurs plus profondes découvertes, celle-ci notamment que l’enfant est accessible à la suggestion. Soit dit sans médisance, avec notre démarche pédestre et sans fracas, nous faisons en somme plus de chemin et de besogne que nos concurrents, dont l’allure ailée, audacieuse, éblouit un instant par la rapidité éclatante, météorique de leurs vastes conquêtes ; mais, le tourbillon passé, l’illusion disparue, que reste-t-il ? Un petit nuage de poussière, un peu de fumée, que le vent emporte ; leur psychologie fragile est toute de façade et d’apparat : ils n’ont pas la patience de creuser jusqu’au roc. Une sage lenteur a du bon ; la littérature pédagogique et pédologique de nos rivaux, copieuse (surtout copieuse), téméraire et hâtive, est bien propre à nous en enseigner la nécessité et les avantages. C’est une grave leçon.
Nos découvertes, c’est le reproche qui nous est fait quelquefois, ne paient pas de mine; on nous accuse d’élaborer longuement des notions évidentes : n’est-ce donc rien? N’est-ce rien de réussir à consolider l’évidence, à lui donner l’importance et la valeur d’un fait bien établi?
On oublie trop qu’il y a deux sortes d’évidences, l’évidence sensible et l’évidence rationnelle. Depuis Descartes, nous savons que nos sens peuvent nous tromper. Les maisons les plus éloignées d’une longue rue en ligne droite nous semblent se rejoindre et se toucher ; pourtant, nous savons qu’en fait elles ne se rejoignent pas et qu’il y a là une illusion de la perspective. Si nous parvenons dans un grand nombre de cas à montrer l’erreur de l’évidence sensible en démasquant le faux jugement qui la produit, et si, dans d’autres cas, nous donnons à l’évidence sensible la force et l’autorité de l’évidence rationnelle, n’aurons-nous pas fait une précieuse conquête et avancé la science ? Au surplus, les instituteurs et les maîtres de tout ordre, par l’empressement qu’ils mettent à entrer dans nos vues, à embrasser nos idées et à favoriser nos recherches, nous rendent la seule justice que nous ambitionnons. Leur attitude à notre égard suffirait à nous venger, s’il en était besoin, et si nous avions des doutes sur notre œuvre, des railleries faciles et du dédain de quelques-uns, qui n’admettent pas qu’on sorte de l’ornière où ils se sont traînés. Les pédagogues connaissent mieux, puisqu’ils s’en servent, le prix de nos travaux ; ils savent que, si la science de l’éducation, depuis quelques années, a fait un pas de géant, le mérite de ce progrès nous revient presque tout entier, et c’est pour cela qu’ils nous apportent leur concours avec un zèle qui les honore grandement et dont il convient de les remercier.
Mais laissons les discussions oiseuses et les vues théoriques ; nous avons mieux à faire. La meilleure manière de réfuter nos adversaires est de ne pas nous laisser étourdir par leurs clameurs, et de continuer, sereinement et avec confiance, notre besogne. Nous amassons des matériaux sans prix, contre lesquels viendra s’user la dent du temps, car ils sont positifs, et ils ont le caractère d’éternité que leur confère la certitude dont nous les revêtons.
BOUVARD ET PÉCUCHET.
Pour copie conforme :
LÉON BÉLUGOU.
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(in Mercure de France, n°178, octobre 1904)
Une découverte d’une grande importance scientifique vient d’être faite sur le territoire de Culmont (Haute-Marne).
Des ouvriers mineurs, occupés au percement du souterrain sous lequel doivent se réunir les chemins de fer de Saint-Dizier à Lancy, venaient d’abattre, à l’aide d’une mine, un énorme bloc de rocher qu’il étaient en train de débiter, lorsque, d’une cavité ouverte par les coups de l’un d’eux, ils virent s’échapper un être vivant de forme monstrueuse.
Cet animal, qui appartient à la classe des reptiles et à un genre considéré jusqu’à présent comme perdu, a le cou très long, le museau allongé et armé de dents aiguës ; il est porté sur quatre hautes jambes reliées entre elles par deux membranes propres sans doute à soutenir l’animal en l’air, et armées de quatre doigts de forte dimension, terminés par des ongles longs et crochus.
Sa forme générale se rapproche de celle d’une chauve-souris, dont il diffère surtout par la taille, qui est celle d’une grosse oie. Ses ailes membraneuses déployées portent 3 mètres 22 centimètres d’envergure. Sa couleur est d’un noir livide ; sa peau est nue, épaisse et huileuse. Ses intestins ne contenaient qu’un liquide incolore, ressemblant à de l’eau claire.
À peine exposée à la lumière, la bête monstrueuse donna quelques légers signes de vie en agitant faiblement ses ailes, et ne tarda pas à expirer, en poussant un cri rauque, sous les yeux des ouvriers effrayés.
Cette étrange créature, à laquelle on peut donner le nom de fossile vivant, a été apportée à Gray. Un naturaliste de cette ville, très versé dans l’étude de la paléontologie, l’a immédiatement reconnue pour appartenir à l’espèce Pterodactylus anas, qui a laissé de nombreux débris fossiles dans les couches que les géologues ont désignées sous le nom de Lias.
Il est à remarquer que la roche dans laquelle le monstre a été découvert appartient précisément à cette formation, dont le dépôt est tellement ancien que les géologues en font remonter la date à plus d’un million d’années.
La cavité dans laquelle l’animal était logé représente avec la plus grande exactitude le moule en creux de son corps ; tout indique qu’il a été enveloppé du dépôt sédimentaire. Quant à sa conservation à l’état vivant, c’est un phénomène physiologique qui ne manquera pas de soulever bien des discussions.
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(in Journal de Toulouse, deuxième année, n° 42, lundi 11 février 1856)
L’article, initialement paru dans La Presse grayloise, le samedi 12 janvier 1856, sera également repris, avec des réserves sur son authenticité, dans les « nouvelles et mélanges » des Annales de philosophie chrétienne, tome 72 ; il apparaîtra même dans une note des Légendes de l’Ancien Testament de Collin de Plancy. Il s’agissait bien entendu d’un canular, comme en témoigne le nom de ce fossile vivant, Pterodactylus anas [canard en latin].
L’article connaîtra une traduction anglaise, accompagnée d’une mention pleine de discernement, le lundi 4 février 1856 dans The Morning Chronicle ; nous le reproduisons ci-dessous. Il sera repris le 9 février dans The Illustrated London News, sans la mention finale du canular ; ce sera la naissance d’une légende qui fait aujourd’hui encore les délices des cryptozoologues en herbe et des créationnistes…
MONSIEUR N
VERY LIKE A WHALE
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The Presse Grayloise relates the following story: – « A discovery of great scientific importance has just been made at Culmont (Haute-Marne). Some men employed in cutting a tunnel which is to unite the St Dizier and Nancy [sic] railways, had just thrown down an enormous block of stone by means of gunpowder, and were in the act of breaking it to pieces, when from a cavity in it they suddenly saw emerge a living being of monstrous form. This creature, which belongs to the class of animals hitherto considered to be extinct, has a very long neck and a mouth filled with sharp teeth. It stands on four long legs, which are united together by two membranes, doubtless intended to support the animal in the air, and are armed with four claws terminated by long and crooked talons.
Its general form resembles that of a bat, differing only in its size, which is that of a large goose. Its membranous wings, when spread out, measure from tip to tip 3 meters, 22 centimeters (nearly 10 feet), thick and oily; its intestines only contained a coulourless liquid like clear water. On reaching the light the monster gave some signs of life, by shaking its wings, but soon after expired, uttering a hoarse cry. This strange creature, to which can be given the name of living fossil, has been brought to Gray, where a naturalist, well-versed in the study of paleontology, immediately recognized it as belonging to the genus Pterodactylus anas, many fossil remains of which have been found among the strata which geologists have designated by the name of Lias. The rock in which this monster was discovered belongs precisely to that formation, the deposit of which is so old that geologists date it more than a million years back. The cavity in which the animal was lodged forms an exact hollow mould of its body, which indicates that was completely enveloped with the sedimentary deposit. » Of whatever genus the above animal may be, the whole story bears a strong indication of belonging to the genus Canard, as indeed is estimated by the Latin name assigned to the animal.
On trouve des gens qui s’imaginent assez volontiers qu’en ce moment-ci Paris est très gai. Pour l’avoir vu un instant courir aux joutes sur l’eau, s’abandonner à toutes les voluptés, grimper aux mâts de cocagne, ne plus lire du tout les romans du bibliophile Jacob, faire la course en sac, jeter des couronnes à Duprez, coiffer son chapeau sur l’oreille, mettre plusieurs œillets rouges à sa boutonnière, s’abstenir de tout mélodrame vertueux, ils prétendent que Paris s’amuse. Ces gens-là ont grand tort.
Paris ne se distrait un peu que pour être triste plus à son aise. Plus on le verra se réjouir, plus il aura de diables bleus dans la tête. C’est logique. Dans son for intérieur, quand il est en pantoufles vertes et en robe de chambre, Paris gémit profondément.
Voilà ce que c’est : les clubs ne lui laissent plus aucun repos. Il ne peut marcher dans la rue sans heurter un club. Les clubs lui tombent de tous côtés. En voici au nord, en voici au midi ; il y en à l’est et à l’ouest. L’horizon en est tout noir, en sorte qu’à l’heure qu’il est Paris ne peut déjà plus compter ses clubs sur ses doigts.
Jugez :
Il y a d’abord les centaures du jockeys’ club, qui dépavent ses rues, brisent ses trottoirs, défoncent ses grands chemins ;
Puis, le club nautique, qui accapare la Seine avec sa phalange de tritons bourgeois.
Le club des coiffeurs, qui exécute une fois la semaine les romances échevelées d’Hippolyte Monpou à trois cents guitares ;
Le club des pigeons, où les jolies recluses de la Chaussée-d’Antin vont s’exercer au tir du pistolet, en bottes vernies, redingote et pantalon, le tout très collant ;
Le club des cornets à piston, qui démolit le Pays-Latin en détail, comme autrefois Josué les murs de Jéricho ;
Le club des tulipes bleues, dont Freyschütz, le chien horticulteur de M. Alphonse Karr, a été couronné président ;
Bref, il y en a de toutes sortes.
Néanmoins en voici venir un autre, le club des laids.
Cette fraternité, disgraciée par la nature, s’insurge ouvertement contre la beauté des formes, nie l’esthétique, appelant à elle tout ce que l’espèce humaine a de remarquables monstruosités, ce qu’on trouve de mieux en fait d’aveugles, louches, borgnes, boiteux, manchots, ventrus, bossus, lippus, trapus, etc., qui enlaidissent la surface du globe.
Voici quelques-uns des principaux articles du règlement constitutif qui a pour titre : l’acte de difformité.
ART. 1er
Personne ne pourra être admis au sein du club des laids à moins d’être doué de quelque chose d’étrange dans la figure, comme le menton en losange ou le regard de travers.
ART. II
Dans l’examen qui se fera sur ce point, on aura un égard tout particulier à la bosse des prétendants, comme à un trait spécifique de leur relation avec les fondateurs, et généralement à toutes les irrégularités de leur visage.
ART. III
Tout homme qui est enrichi d’un nez extraordinaire, soit pour la longueur ou la grosseur, soit pour un pois chiche comme Cicéron, ou toute autre particularité monstrueuse, aura une juste prétention à être élu d’emblée.
ART. IV
Tout nouveau membre de la Société, dès le premier jour de son élection, prononcera un panégyrique en l’honneur d’Ésope, dont le portrait au naturel, dans toutes ses proportions ou plutôt disproportions, est placé dans le lieu des réunions de ladite Société.
ART. V
Chacun des sociétaires devra aussi, selon ses moyens, concourir à l’acquisition des bustes en plâtre de Thersite, Socrate, Duns Scott, Scarron, Roquelaure, Mayeux, etc., avec les visages les plus célèbres aussi bien que les plus affreux de l’antiquité, pour servir à ne pas orner la salle où la Société tient ses conférences.
ART VI ET DERNIER
L’être fantastique connu sous la dénomination de plus belle moitié du genre humain demeure à jamais exclu de la Société.
Tout membre, convaincu d’avoir avec lui la moindre relation sera immédiatement attaché à un lit orthopédique, et contraint, suivant les procédés du docteur Jules Guérin et Cie, de devenir immédiatement joli homme.
On assure que, pour bannir sa tristesse, Paris propose de faire partie du club des laids. Beaucoup affirment que son élection ne saurait souffrir le plus léger doute, surtout s’il présente comme titres d’admission : l’obélisque de Louqsor, l’éléphant de la Bastille, le palais des Singes et les figurantes de l’Opéra-Comique.
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(Eugène Duvernay, in Le Petit Tintamarre, n° 8, 21 février 1857)
Après le suicide de lord Castlereagh, et lorsque cet événement faisait le sujet de toutes les conversations, nous lûmes dans les papiers publics que le ministre, avant de commettre cet acte de désespoir, avait déjeuné comme à l’ordinaire, au milieu de sa famille, avec du thé et des tartines de pain et de beurre.
« Il est impossible, dis-je à ce propos, de déterminer jusqu’à quel point la confection d’une tartine de pain et de beurre est capable d’influer sur l’âme, sur l’estomac, sur le foie, sur la vie d’un homme. C’est fort peu de chose, sans doute ; mais notre existence est fragile, et les sensations que reçoivent les houppes nerveuses servant à la digestion décident de notre humeur ; rien n’est plus démontré. Je soutiendrai, quand on voudra, qu’une tartine peut nous rendre mélancoliques, splénétiques, suicidaires. »
Lord Byron fut de mon avis, ce qui ne lui arrivait guère ; et, s’emparant de mon texte, il soutint que les causes du suicide, en général fort mal appréciées, étaient souvent plus physiques que morales.
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(Leigh Hunt, « Lord Byron et quelques-uns de ses contemporains, » article traduit du New Monthly Magazine, in La Revue britannique, tome second, 1827)