M. Georges Bauer, attaché au Peabody Museum de Yal (Connecticut), vient d’être victime d’un curieux accident. M. Bauer était occupé à examiner des œufs d’autruche, qu’on avait fait venir de l’Afrique centrale, lorsqu’un de ces œufs, qu’il essayait de percer, lui a éclaté dans les mains comme une bombe de dynamite et l’a renversé inanimé sur le sol.
L’œuf s’étant gâté pendant le voyage, il s’était formé à l’intérieur un gaz aussi dangereux que nauséabond, qui a causé l’explosion.
Quand il a repris ses sens, M. Bauer a découvert qu’il avait reçu plusieurs blessures plus douloureuses que graves ; mais il aurait pu perdre la vue s’il n’avait pris la précaution d’entourer l’œuf d’une serviette avant d’essayer de le trouer. Inutile d’ajouter que toute la salle était couverte d’éclaboussures d’une odeur infecte, et que M. Bauer a été obligé de se laver la tête avec de violents acides pour se désinfecter les cheveux.
L’œuf pesait trois livres et une demi-once, et sa coquille était si dure qu’il aurait fallu se servir d’un marteau pour la briser. Les œufs gâtés d’autruche, voilà un engin auquel n’avaient pas encore songé les nihilistes.
______
(in La revue des journaux et des livres, 1er février 1887)
COMMUNICATION UNIVERSELLE
Et instantanée de la pensée, à quelque distance que ce soit, à l’aide d’un appareil portatif appelé Boussole pasilalinique sympathique,
PAR MM. BENOÎT (de l’Hérault)
ET BIAT-CHRÉTIEN (Américain)
Paris le 17 octobre 1850.
« Alors toute la terre avait un même langage et une même parole. »
(Genèse, chap. XI, vers. 1)
Monsieur le rédacteur,
Depuis que j’ai eu l’honneur d’annoncer la découverte de MM. Jacques Toussaint Benoît (de l’Hérault) et Biat-Chrétien (Américain), mon admiration pour leur nouveau système de communication universelle et instantanée de la pensée n’a fait que s’accroître.
Il en sera d’ailleurs ainsi de tout le monde, car plus on songe aux conséquences, plus on les trouve sublimes. Mais ce n’est pas aujourd’hui d’admiration et d’enthousiasme qu’il s’agit, je veux au contraire m’en défendre.
Aussi bien les explications et les documents de toutes sortes qu’a bien voulu me communiquer M. Benoît, l’un des inventeurs, me permettant de toucher, pour ainsi dire du doigt, le phénomène et ses causes, c’est à ce point de vue puissant, mais calme, que je désire avant tout me placer, afin d’éviter ainsi dans la relation qui va suivre jusqu’à la plus petite apparence d’illusion de ma part.
Mais arrivons au fait lui-même, et à l’expérience dont je dois vous parler.
Le fait c’est, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, la découverte d’un nouveau système de communication de la pensée, par suite duquel tous les hommes vont pouvoir correspondre instantanément entre eux, à quelque distance qu’ils soient placés les uns des autres, d’homme à homme, ou plusieurs ensembles simultanément, à toutes les extrémités du monde, et cela sans recourir au fil conducteur de la communication électrique, mais à l’aide seulement d’une machine essentiellement portative que les inventeurs nomment boussole pasilalinique sympathique, et qui peut d’ailleurs accepter toutes les dimensions et revêtir toutes les formes.
Et, quant à l’expérience, je pourrais sans doute me borner à la raconter pour en constater le succès ; mais, comme dans ce mémoire, qui ne s’adresse pas seulement à la France, mais au monde, je me propose en même temps de la faire comprendre, autant que possible, dans ses moyens et dans ses causes, je vais établir d’abord l’origine de la découverte au double point de vue de la science et de la pratique.
_____
En 1790, Galvani, célèbre médecin de Bologne, ayant remarqué par hasard, en disséquant des grenouilles, que cet animal éprouvait des convulsions lorsqu’on faisait communiquer ensemble ses muscles et ses nerfs par le moyen de deux lames métalliques de nature différente, avait cru pouvoir expliquer ce phénomène en supposant dans l’animal un fluide particulier, sorte de fluide vital qui, du nom de son inventeur, fut appelé alors fluide Galvanique.
Cette explication, acceptée d’abord, ne satisfit pas cependant le physicien Volta, qui, complétant, dix ans plus tard, les observations de Galvani, démontra que les convulsions observées par celui-ci n’avaient pas d’autre cause que l’électricité, et que l’électricité dont il s’agissait provenait, non de l’animal lui-même, mais uniquement du contact des deux métaux dissemblables entre eux.
Cette assertion, aussi neuve que hardie, fut surtout mise hors de doute par l’invention de la pile, espèce de colonne plus ou moins élevée et formée par la superposition, plusieurs fois répétée, dans un ordre constamment uniforme, d’une rondelle de cuivre, d’une autre en zinc et d’une troisième en drap humide ; puis, lorsqu’à l’aide d’un fil métallique, l’on eut fait communiquer chacune des extrémités de cette colonne ou, pour mieux dire, les deux pôles de la pile, la science fut dès lors en possession d’un instrument d’une puissance telle qu’il eût été impossible à l’imagination la plus audacieuse de pouvoir seulement rêver la millième partie des prodiges qu’il ne cesse de réaliser chaque jour.
Depuis la découverte de la pile de Volta, le galvanisme a fait d’immense progrès ; ses applications aux plus grandes comme aux plus petites choses, dans les arts et dans l’industrie, ont été nombreuses ; mais la plus belle qui en ait été faite est, sans contredit, celle qui a produit la télégraphie électrique.
Les phénomènes sur lesquels repose la communication de la pensée par le télégraphe électrique sont, savoir : la pile, la déviation de l’aiguille aimantée par un courant électrique, l’aimantation du fer sous la même influence, la propriété conductrice de la terre et les courants d’induction.
Or, si l’on songe, on verra que tout cela serait facilement praticable pour tout le monde, sans une seule difficulté, qui pourtant n’est que matérielle, mais qui par cela même est complètement insurmontable pour les particuliers, je veux parler de l’établissement des fils conducteurs pour les courants électriques.
Dans l’origine, il fallait pour un seul télégraphe deux fils conducteurs, l’un pour l’aller, l’autre pour revenir ; mais une expérience faite en 1845 ( sur les diverses lignes télégraphiques qui ont été établies à Paris), ayant parfaitement prouvé que la conductibilité de la terre pouvait faire l’office d’un des fils, on a pu, depuis cette époque, économiser la moitié du circuit ; et il suffit maintenant d’un seul fil conducteur pour chaque télégraphe.
Or, quelle personne, en voyant, d’une part les effets surprenants d’un système de transmission qui permet de communiquer sa pensée à distance presque aussi vite que par la parole, et, de l’autre, les inconvénients graves, indépendamment de la dépense, attachés à la nécessité du fil conducteur métallique qui peut s’altérer ou se rompre, et qu’il n’est pas possible de préserver complètement des variations atmosphériques, quelle personne, dis-je, dans ces circonstances, n’a pas appelé de ses vœux la découverte de quelque moyen qui, simplifiant encore le système, permît de se passer tout à fait de ce fil conducteur ?
_____
D’un autre côté, environ à la même époque où les observations de Galvani donnaient naissance au galvanisme, Mesmer, à un autre point de vue, constatait l’influence que les corps organisés peuvent exercer l’un sur l’autre à distance, et, par ses étonnants prodiges, posait les bases d’une science nouvelle, qui a été appelée, comme on sait, le Magnétisme animal, à cause de l’analogie remarquable qu’on a reconnue entre les effets produits par cette influence occulte et ceux qu’on avait observés depuis longtemps déjà pour le Magnétisme minéral de l’aimant, dont je veux aussi rappeler l’existence, mais sur lequel je n’insisterai pas à cause de l’application positive et bien connue qui en a été faite pour la boussole marine.
Quant à savoir ce que c’est que le magnétisme animal en lui-même, quelle est sa cause et comment il agit, si c’est un fluide immatériel, comme disent les uns, ou bien un fluide matériel invisible, comme peut-être on pourrait le dire, ce sont autant de questions que la science n’a point encore complètement élucidées ; mais, de ce qu’on est pas d’accord sur différents points, importants sans aucun doute, s’ensuit-il qu’on doive nier l’existence du magnétisme lui-même, et méconnaître jusqu’à l’évidence les faits visibles qu’il produit? Non, sans doute ; et pourtant c’est ainsi que les choses se passent encore !
Cependant, que l’on interroge le passé : les antiques prophéties, la guérison des malades, les prétendus maléfices et sortilèges du moyen-âge, l’ascétisme religieux et l’extase, tout n’accuse-t-il pas et ne reconnaît-il pas, à divers titres et de diverses manières, la puissance magnétique tout aussi bien et mieux peut-être que de nos jours le sommeil factice, le somnambulisme lucide et l’extase magnétique, avec le nombreux cortège de tous les phénomènes et des prodiges qu’il causent ?
Le P. Lacordaire disait un jour dans une de ses conférences à Notre-Dame :
« Le magnétisme est une parcelle brisée d’un grand palais ; c’est le dernier rayon de la puissance adamique destiné à confondre la raison humaine et à l’humilier devant Dieu ; c’est un phénomène qui appartient à l’ordre prophétique…
Plongé dans un sommeil factice, l’homme voit à travers les corps opaques à distances, etc. »
Et ces paroles étaient confirmées par monseigneur l’archevêque de Paris, qui, s’adressant aux fidèles assemblés, dit :
« Mes frères, c’est Dieu qui parle par la bouche de l’illustre dominicain ; allez et répandez ces vérités. »
Mais il ne s’agit pas, après tout, d’examiner ici si l’on doit croire ou ne pas croire à l’existence du fluide magnétique ; il est de fait que beaucoup de personnes disent n’y pas croire sans attacher grande importance à ce qu’elles en disent, et que, d’autre part, dans l’état actuel de la science et malgré les progrès qu’elle a faits et qu’elle fait encore chaque jour, il arrive souvent que bien des gens trouvent plus commode de nier tout simplement ces phénomènes que de les expliquer ; mais que l’on confesse le magnétisme animal ou qu’on le nie, cela ne fait rien à la chose, qui n’en existe pas moins.
Cette puissance, dit-on, est incompréhensible ! soit ! mais, n’en doutez pas, le développement de la raison humaine arrivera à l’expliquer comme une foule d’autres phénomènes qui sont encore aujourd’hui des mystères, ou qui même sont complètement ignorés ; et, si l’on admet, avec le P. Lacordaire, que le magnétisme soit un dernier rayon de la puissance adamique, contrairement à sa conclusion, cependant, il faudra dire que ce rayon, loin d’être destiné à humilier la raison humaine devant Dieu, doit, au contraire, l’exalter et la grandir ; car n’est-ce pas pour nous faire désirer et espérer notre retour au grand palais de la puissance adamique, que Dieu, dans sa bonté, nous aura laissé ce rayon ?
Oui, ce rayon doit grandir et exalter la raison humaine devant Dieu ; car s’il est vrai, comme le dit le P. Lacordaire, et comme nous le reconnaissons avec lui, que l’ordre prophétique et l’ordre magnétique se confondent, quelle haute opinion Dieu n’a-t-il pas voulu que l’homme eût de soi-même, puisqu’ayant répandu le magnétisme dans tous les êtres et partout, il dit ainsi clairement à tous que, par le développement de la raison humaine, tous les hommes doivent être un jour, de par lui, sur la terre et devant lui, à l’égal des anciens prophètes ; ce qui d’ailleurs est textuellement écrit dans les livres saints, où il est dit :
« Et il arrivera après ces choses, dit Dieu, que je répandrai de mon esprit sur toutes choses, et vos fils prophétiseront et vos filles aussi.
Et, dans ces jours-là, je répandrai de mon esprit sur mes serviteurs et mes servantes, et ils prophétiseront. »
(Actes des apôtres, chap. II, vers. 17 et 18 et livre du prophète Joël, chap. II, vers. 28 et 29)
Toujours est-il que le magnétisme est une puissance certaine, et que, si l’on peut regretter, à quelques égards, que les études qui en ont été faites jusqu’à ce jour aient été dirigées au point de vue de la pratique, plutôt vers la satisfaction d’une curiosité vaine, que vers une utilité sérieuse, ce n’est pas un motif pour méconnaître, à cause de cela, le principe en lui-même, à savoir : l’influence quelconque que les êtres organisés peuvent exercer les uns sur les autres, à distance.
Et quand on dit à distance, il faut l’entendre de manière à comprendre à distance quelconque, sans limites ni calcul possibles sur la terre, car on a exercé et observé l’influence magnétique dans une foule de circonstances et de directions différentes, sans que jamais on ait pu, à quelque distance que ce fût, apprécier ni sa vitesse, qui est toujours instantanée, ni son mode d’action, qui est toujours uniforme, absolument comme cela a lieu pour l’électricité.
_____
Mais ce n’est pas tout : ce qu’on nomme magnétisme n’est pas la seule influence que les êtres organisés peuvent exercer les uns sur les autres à distance, car, si l’on se reporte à certains phénomènes connus qu’on désigne habituellement sous le nom vague de pressentiments, d’aspirations, et même de répulsions instinctives, et que l’on remarque de plus qu’il n’est pas une personne en sa vie qui n’ait eu elle-même l’occasion d’observer que certains pressentiments qu’elle a pu avoir ont été réalisés ensuite ou même en même temps à distance, comme aussi que des aspirations ou répulsions instinctives peuvent naturellement et instantanément exister entre plusieurs êtres à distance, on se convaincra bien vite que tous les mystères de la nature ne sont pas encore dévoilés, et que, quel que soit le nom qu’on donne à ces influences mystérieuses et secrètes, attraction ou sympathie, répulsion ou antipathie, ce serait trop d’orgueil à la faiblesse humaine que de vouloir toujours nier ce qu’elle ne peut pas comprendre.
Je pourrais d’ailleurs préciser des faits et multiplier les citations, mais ce mémoire sera déjà bien assez long sans cela, et si personne n’ignore l’attraction ou la sympathie naturelle de l’aiguille aimantée pour le pôle Nord, vers lequel elle se dirige sans cesse, on comprendra, je l’espère, que si certaine sympathie existe naturellement entre les corps inorganiques, il doit en être à plus forte raison de même entre les êtres organiques.
Je ne veux pas rappeler le moyen-âge à cet égard, j’aurais trop de chose à dire, et, quoiqu’on y pût recueillir des enseignements graves, il nous faudrait relever trop d’abus. Mieux vaut alors n’en pas parler. Mais, à l’occasion cependant de la sympathie naturelle qui nous occupe, et en raison même de la circonstance pour laquelle j’en parle, je ne puis m’empêcher de citer, mais pour citer seulement, ce qui suit d’un livre imprimé en 1724, sans nom d’auteur, et qui a pour titre : la Science naturelle. Il s’agit de la possibilité de guérir une plaie par un effet de sympathie, en pansant à une grande distance un linge sur lequel serait du sang sorti de cette plaie, et il est dit :
« On ne saurait rendre une raison solide de cet effet surprenant que par ce continuel commerce des esprits qui sortent des corps, et qui, par un mouvement continuel, vont et viennent et entretiennent la liaison des uns avec les autres ; et, quoique nos sens trop matériels ne les aperçoivent pas, ils ne sont ni moins réels, ni moins véritables, par l’exemple d’une araignée qui descend ou monte, traînant un filet invisible après soi, qui sort de son corps, en sorte qu’elle est à un bout de chambre et demeure attachée à l’autre bout par ce même filet par lequel elle se soutient et se meut d’un côté à l’autre.
J’avoue qu’il est difficile de concevoir qu’il y ait un filet ou une ligne de communication entre la plaie et le sang qui en est sorti ; mais cela n’est ni impossible, ni inconcevable ; outre que cet effet n’est pas infaillible, parce que ce filet étant interrompu ou brisé, la plaie ne guérit pas. »
Oh ! je sais qu’à parler de semblable matière, le terrain est glissant et l’écueil facile ; mais, si l’on ne doit pas croire légèrement aux sorciers ni à la magie, il ne faut pourtant pas trop douter non plus de la puissance de la nature, qui est l’œuvre de Dieu.
Il y a mieux, même, c’est que, si l’on a quelque confiance dans la bonté divine, il faut nécessairement admettre que, lorsque l’homme a pu concevoir quelqu’idée véritablement bonne pour l’humanité, comme il n’est pas possible que l’imagination humaine soit plus puissante que la toute-puissance divine, il faut, dis-je, nécessairement admettre que Dieu aussi a pu prévoir cette idée bonne, et que, dans sa sagesse et sa bonté, il doit vouloir qu’elle se réalise un jour, car autrement l’homme, qui n’est que sa créature, serait meilleurs et plus sage que Dieu, son créateur, qui, lui, doit être nécessairement toute sagesse et toute bonté.
Et si je dis cela, on peut le prendre, si l’on veut, pour une précaution anticipée de ma part, afin de repousser à l’avance et de quelque intention qu’il vienne, le double reproche à la fois d’esprit faible ou d’esprit fort qu’on pourrait être tenté de me faire ; mais je le dis encore cependant afin d’établir, pour ainsi dire à priori, par les inspirations unanimes de tous les hommes, la possibilité de la découverte de MM. Benoît et Biat : car si, revenant aux prodiges étonnants de la télégraphie électrique, tous les hommes considéraient que son seul inconvénient est l’existence du fil conducteur métallique, et que, comparant ses prodiges à ceux plus surprenants encore du magnétisme animal et de la sympathie naturelle qui se manifestent d’eux-mêmes à distance sans conducteur au moins visible, ils vinssent à remarquer que déjà la sympathie magnétique de l’aimant a pu être utilisée pour la boussole marine, est-ce que leur imagination enflammée alors, et par la rapidité de la pensée qui ne connaît, elle, ni le temps ni l’espace, et par le désir de surmonter, quand ce ne serait qu’un seul instant et en rêve, le dernier obstacle de la télégraphie électrique, est-ce que l’imagination, dis-je, ne se prendrait pas aussitôt à souhaiter une découverte qui, sans chercher à expliquer les influences sympathiques dans leurs causes premières, parvînt cependant à les utiliser pour la transmission de la pensée, et, supprimant enfin toutes les entraves, donnât pour ainsi dire à la parole, pour le temps et l’espace, tous les privilèges de l’esprit ?
Il faut en convenir néanmoins, une semblable découverte, quels que fussent les désirs qui la pussent solliciter, ne pouvait guère apparaître à l’esprit que comme une chimère ou comme un rêve destiné à prendre place, à plus forte raison encore qu’on n’a pu le dire pour la photographie, parmi les conceptions et les fantaisies extravagantes d’un Wilkins ou d’un Cyrano de Bergerac, et l’on ne saurait dire quel esprit inventif et quelle persévérance d’observation il a fallu à MM. Benoît et Biat pour dévoiler le mystère qui les a conduits à leur découverte ; mais il faut également le dire, car c’est un fait, le rêve est devenu maintenant une réalité.
Prenons l’invention dans son germe.
_____
L’application de l’électricité, du galvanisme et du magnétisme animal, pour établir la communication de la pensée, n’est point une idée entièrement nouvelle, comme beaucoup de personnes le pourraient croire.
On lisait, le 30 août dernier, dans le journal la République :
« Le Dublin University Magazine cite un passage curieux d’Addisson [sic], écrit en 1711, qui prouve que l’idée du télégraphe électrique s’était présentée comme tant d’autres à ces savants du moyen-âge, dont on tourne en plaisanterie les recherches chimériques.
Strada, dans ses prolusiones, dit Addison, parle d’une correspondance fantastique entretenue par deux amis au moyen d’un aimant dont la vertu était telle que lorsqu’il avait touché deux aiguilles, il suffisait que l’une de celle-ci fût mise en mouvement pour que l’autre éprouvât un mouvement simultané, à quelque distance que fut placée la première.
Chacun des amis étant en possession d’une des aiguilles, la disposa de manière à lui faire parcourir un cadran à circonférence sur lequel étaient tracées les vingt-quatre lettres de l’alphabet. En se séparant pour se rendre dans des pays très éloignés l’un de l’autre, ils convinrent de se renfermer chaque jour à une certaine heure affectée à la correspondance. Celui qui voulait écrire à son ami dirigeait l’aiguille de son cadran sur chacune des lettres composant le mot qu’il voulait transmettre, en ayant soin de laisser un temps d’arrêt entre chaque mot, pour qu’il n’y eût pas de confusion. Son ami voyait au même moment l’aiguille de l’autre cadran parcourir les mêmes lettres.
Par ce moyen, ils pouvaient échanger leur pensée au travers d’un continent, et lui faire franchir en un clin d’œil les villes, les mers, les montagnes et les déserts. »
Ces moyens extraordinaires de communication ont été perdus, et leurs auteurs les ont emportés dans la tombe ; mais le passage que je reproduis n’en est pas moins caractéristique, car il y a, sinon dans le moyen dont les deux amis faisaient usage, et qui est indiqué comme étant un aimant puissant, mais au moins dans la manière de procéder pour la correspondance, une analogie frappante entre la communication de ces deux amis et le nouveau système de MM. Benoît et Biat.
Eh ! mon Dieu ! qui pourrait affirmer que, même l’aimant puissant dont on parle, n’ait pas été précisément la découverte elle-même de MM. Benoît et Biat ? On a trouvé jadis et perdu tant de choses qu’on a retrouvées depuis, comme le feu grégeois des anciens et les vitraux des églises, qu’il ne serait pas impossible que la découverte de la communication sympathique de la pensée ait déjà été faite.
Au surplus, en songeant aux âges malheureux où l’ignorance et l’égoïsme rendaient les hommes barbares à l’égard des idées nouvelles et de leurs auteurs, pourrait-on s’étonner des nombreuses découvertes que l’humanité a perdues ? Dieu suscitait alors des inventeurs tout autant, et plus même peut-être qu’aujourd’hui ; mais pour ceux auxquels les premiers temps mythologiques eussent réservé les triomphes, la gloire, et même la divinisation, l’ingratitude et la perversité humaine ne connaissant plus alors que les souffrances du martyre et le feu du bûcher, force était le plus souvent de tenir secrètes les découvertes les plus utiles, qui nécessairement se perdaient ensuite à la mort de leurs auteurs.
Il fallait, en effet, tout le courage d’un grand génie pour oser affronter les ténèbres de cette barbarie, et l’on sait ce qu’il en coûta à l’illustre et infortuné Salomon de Caus, qui, ayant découvert la force de la vapeur, fut, pour cette découverte même, enfermé comme fou à Bicêtre, où il devint fou, en effet, de la douleur de n’avoir pas été compris, et mourut misérablement, martyr et victime à la fois de l’ignorance des hommes.
Depuis le Christ, qui a payé de la croix l’annonce de la bonne nouvelle, jusqu’à nos jours, où les inventeurs sont crucifiés encore non seulement par la misère qui est habituellement leur partage, mais aussi par l’égoïsme et les dédains qui les accueillent presque toujours, l’histoire de nos découvertes n’est remplie que des souffrances et des larmes que chacune d’elles a coûtées à ses inventeurs, comme si, de même que le grain de blé germe en terre et meurt pour fructifier ensuite, l’être choisi par la Providence pour une découverte utile devait nécessairement mourir aussi pour la faire éclore et produire !
On ne peut pas pénétrer les décrets de la providence mais il faut espérer néanmoins qu’il n’en sera pas toujours ainsi, et que, grâce à la découverte même de MM. Benoît et Biat, les hommes se pouvant désormais mieux entendre et mieux comprendre, le sacrifice des inventeurs deviendra inutile, et qu’ils pourront au contraire à l’avenir espérer jouir durant leur vie, et de la gloire et des honneurs qui n’ont encore été jusqu’ici accordés qu’à leur mémoire.
Une étude approfondie des résultats extraordinaires qui ont pu être obtenus à d’autres époques pour la transmission de la pensée au loin comme de près, démontrerait, sans aucun doute, que, quoique l’on n’en eût pas conscience, c’était uniquement aux phénomènes magnétiques que ces résultats étaient dus. Mais, une fois les curieuses propriétés des fluides galvanique et magnétique connues, leur application à la communication de la pensée était si naturelle et si simple, qu’elle semblerait avoir dû se présenter d’elle-même et de bonne heure aux savants qui les ont connues. Cependant, ce n’est pas ainsi que l’esprit humain a procédé jusqu’à présent ; au contraire, les découvertes les plus utiles n’ont été dues qu’au hasard des événements et des circonstances, et il nous faudra descendre jusqu’au commencement du dix-neuvième siècle pour trouver les premières traces de la science appliquée à la télégraphie électrique. Mais que la distance sépare encore cette application de la science du système nouveau de MM. Benoît et Biat ! Les magnifiques découvertes des Galvani, des Volta, des Mesmer, n’étaient que le prélude de celle de ces deux grands génies inventeurs, et comme des jalons placés pour ainsi dire sur la voie qui devait y conduire.
Ce qu’il y a de remarquable dans ces deux hommes, c’est qu’étrangers l’un à l’autre, et nés chacun à l’une des extrémités opposées du globe, l’un en France et l’autre en Amérique, ils ont eu presque en même temps et séparément la première idée de leur découverte et que le hasard, ou plutôt la Providence, les a fait ensuite se rencontrer et s’entendre pour poursuivre ensemble les expériences et les recherches qui ont eu en définitive une issue si heureuse.
Au surplus MM. Benoît et Biat n’ont pas plus la prétention d’avoir inventé les premiers le moyen de transmettre la pensée par ce nouveau procédé, que Christophe Colomb ne pouvait avoir celle d’avoir inventé l’Amérique. Ils ont fait, comme lui, que trouver et découvrir ce qui pouvait exister avant eux, ce qui même a pu être déjà connu, mais ce qui aussi, dans ce cas supposé, aurait été oublié et perdu depuis des siècles.
Ils ne se reconnaissent d’ailleurs qu’un mérite, celui d’avoir su lire une page négligée du grand livre de la nature, qui est ouvert à tous les yeux. Mais, il faut bien le dire aussi, ce mérite est le plus grand de tous, ou, mieux même, c’est l’unique mérite de l’homme, car, nature ou vérité, c’est la même chose ; et cependant, par une bizarrerie inconcevable, n’est-il pas arrivé que l’homme, dans l’orgueilleuse faiblesse de son esprit, a maudit la nature elle-même !
_____
Je ne dirai pas comment a été faite la découverte de MM. Benoît et Biat : l’histoire en sera racontée plus tard ; je ne puis pas non plus faire la description minutieuse de tous les détails des moyens de la correspondance ; ce serait trop long et peut-être inintelligible pour ceux qui n’auraient pas vu l’appareil ; mais, si je ne dis pas tout ce qu’il convient de savoir pour pouvoir correspondre soi-même, ce que je dirai cependant sera suffisant, je l’espère, pour expliquer et faire comprendre la possibilité du fait en principe, M. Benoît se proposant d’ailleurs, ainsi que je l’ai annoncé, de porter en définitive la conviction dans tous les esprits d’une façon dont personne ne récusera la puissance, de visu et actu, c’est-à-dire en faisant correspondre entre elles, lors des expériences qu’il a le dessein de faire, toutes les personnes qui le jugeront convenable.
On conçoit, d’un autre côté, que, pour la garantie des inventeurs, certains points de la découverte doivent rester secrets jusqu’au moment où l’invention devra être mise dans le domaine public, ce qui ne pourra avoir lieu que d’accord avec M. Biat, qui voyage en ce moment en Amérique, et sans les ordres duquel M. Benoît ne peut absolument rien faire ; mais, ces réserves exprimées, les inventeurs ont désiré publier, avant toute expérience publique, tout ce qu’ils veulent faire connaître de cette découverte, dans le double dessein de prendre date d’abord, et d’éviter ensuite toute réclamation ultérieure, fausse interprétation ou contestation quelconque.
_____
Ainsi que j’ai dû déjà le faire pressentir, la découverte de MM. Benoît et Biat repose à la fois sur le galvanisme, sur le magnétisme minéral et animal, et sur la sympathie naturelle, c’est-à-dire que la base de la communication nouvelle est une sorte de fluide sympathique particulier provenant de la combinaison des fluides galvanique, magnétique et sympathique, mariés tous trois ensemble, par des opérations et des procédés qui seront décrits plus tard.
Et, comme les différents fluides dont il s’agit varient en raison des êtres organiques ou inorganiques qu’on considère, il faut encore dire que les fluides différents qu’il s’agit de marier ensemble, sont le fluide minéral-galvanique d’une part, le fluide animal-sympathique des escargots de l’autre, et en troisième lieu, enfin, le fluide magnétique-minéral de l’aimant et le fluide magnétique-animal de l’homme, ce qui fait que, pour caractériser nettement la base du système de la nouvelle communication, il faudrait dire qu’elle se fait par l’intermédiaire de la sympathie-galvano-magnétique-minérale-animal et adamique.
MM. Benoît et Biat ont en effet découvert que certains escargots possèdent une propriété remarquable, celle de rester continuellement sous l’influence sympathique l’un de l’autre, lorsqu’après les avoir mariés ensemble et mis ensuite en rapport par une opération particulière avec le fluide magnétique, minéral et adamique, on les place dans les conditions nécessaires à l’entretien de cette sympathie ; et, pour tous ces résultats, ils n’ont besoin que de l’appareil très portatif de leur invention, qu’ils ont nommé boussole pasilalinique sympathique, à l’aide duquel ils obtiennent ensuite instantanément, et à quelque distance que soient placés l’un de l’autre les escargots sympathiques, une commotion très sensible qu’ils ont appelée la commotion escargotique, laquelle se manifeste et se communique toutes les fois que la sympathie de deux escargots est excitée par l’approche de deux autres escargots, également sympathiques entre eux et avec tous les autres, absolument comme la commotion électrique se manifeste au physicien chaque fois qu’il approche son doigt d’un corps quelconque électrisé.
Pour la sympathie, il est assez facile à l’homme de s’en rendre compte, car il est lui-même un être essentiellement sympathique. Comment se rendrait-on raison autrement de l’amour candide, de cette attraction pure et sainte, dépourvue de tout désir des sens, qui tend à unir entre eux tous les hommes, par la bienveillance naturelle et générale qu’on remarque d’un sexe envers l’autre, depuis l’enfant jusqu’à l’homme fait, si on ne le considérait pas comme un effet de cette sympathie naturelle providentiellement destinée à l’harmonie universelle de toute la nature ? L’homme seul et isolé n’est en effet qu’un être incomplet par lui-même ; c’est l’une des deux parties d’un être supérieur qui, pour se compléter et remplir ainsi le but de sa destinée a besoin de trouver, et conséquemment cherche sans cesse, jusqu’à ce qu’il l’ait rencontrée, l’autre partie avec laquelle il est en sympathie. Eh bien ! il en est de même de tous les êtres, et notamment des escargots, avec cette différence cependant que les escargots au lieu de se compléter l’un l’autre comme l’homme, peuvent sympathiser plusieurs ensemble, les uns avec les autres, en même temps.
On comprend bien ainsi que la sympathie puisse se manifester à distance pour les êtres sympathiques entre eux ; mais, maintenant, comment se fait-il que la sympathie existant entre deux escargots éloignés l’un de l’autre, comme si l’un était en France et l’autre en Amérique, puisse être rendue sensible à ce point que d’une part elle fournisse à volonté la commotion escargotique, et que de l’autre on puisse communiquer de même à volonté cette commotion à quelque distance que ce soit ? Or, il est clair que la commotion escargotique, qui n’est que l’expression pour ainsi dire électrique du désir de l’animal, est rendue sensible, comme je l’ai dit, par le mariage des fluides, et que la propriété de permanence de sympathie dont j’ai parlé suffit à expliquer comment on peut l’obtenir à volonté dans tous les temps ; et il s’ensuit qu’il ne reste plus alors qu’une seule et unique difficulté, celle de savoir comment et par quel conducteur se fait la communication à distance de cette commotion.
D’abord, les expériences faites à cet égard par MM. Benoît et Biat ne laissent pas de doute sur le fait en lui-même, qui est certain ; et même elles établissent de plus qu’il en est de cette communication comme de celle de l’électricité, puisqu’on peut l’intercepter et l’interrompre de la même manière à l’aide d’un corps mauvais conducteur de l’électricité, ce qui s’explique naturellement par la présence dans le fluide sympathique combiné dont il s’agit, du fluide galvanique-minéral qui n’est pas autre chose en effet que de l’électricité.
Et quant à la manière dont a lieu cette communication, il paraîtrait qu’après la séparation des escargots, qui ont sympathisé ensemble, il se dégage entre eux une espèce de fluide dont la terre est le conducteur, lequel se développe et se déroule, pour ainsi dire, comme le fil presque invisible de l’araignée ou celui du ver à soie, que l’on pourrait de même dérouler et prolonger dans un espace indéfini sans les casser, mais avec cette différence seulement que le fluide escargotique est complètement invisible et qu’il a autant de vitesse dans l’espace que le fluide électrique, et que ce serait par ce fluide que les escargots produisent et communiquent la commotion dont j’ai parlé ; or, comme tout le monde sait que les escargots sont hermaphrodites ou des deux sexes, c’est à dire mâle et femelle à la fois, on doit concevoir alors comment il se fait que la sympathie pouvant ainsi partir de l’un des deux escargots pour aller à l’autre instantanément, la commotion escargotique peut, de même, se transmettre instantanément de l’un à l’autre, et réciproquement.
Mais, dira-t-on, en supposant ce fluide sympathique, il doit en être de ce fluide comme des fluides électriques, galvanique et magnétique, qui à la vérité se répandent bien instantanément à distance, mais par irradiation dans tous les sens, à moins qu’on ne fasse usage d’un fil conducteur particulier, et l’on ne voit pas clairement comment il se peut que la communication se fasse directement et à volonté, d’un endroit précis à un autre, par le moyen du fluide sympathique lui-même. Cette objection pourrait au premier aperçu avoir quelque valeur, mais elle n’est cependant que spécieuse, car dès qu’on dit fluide sympathique ou sympathie, il faut nécessairement supposer deux êtres, et ces deux êtres sont naturellement et forcément les deux extrêmes de la ligne ou du fluide sympathique, que cette ligne soit droite ou courbe ! Elle ne pourrait donc valoir alors qu’à l’effet d’établir seulement l’influence que peut avoir la distance sur l’intensité de la commotion escargotique ; mais d’une part, l’intensité de cette commotion n’a pas d’importance pourvu qu’elle existe, et de l’autre, en fait, quelles que soient les distances expérimentées, MM. Benoît et Biat n’ont jamais remarqué de différence dans l’intensité de la commotion.
Mais il y a mieux, c’est que si l’on veut considérer encore ce qui a été dit du mariage des différents fluides, on se convaincra, par l’exemple de ce qui arrive pour le lin, le chanvre, le coton et la laine, dont les fils naturellement courts, déliés et sans attache entre eux, peuvent cependant produire étant mariés ensemble par le mouvement circulaire du fuseau, un fil plus ou moins solide dont la longueur n’a de limites que la quantité de la matière et la volonté de l’homme, et l’on se convaincra, dis-je, que le mariage des différents fluides produit ici un effet analogue, c’est-à-dire une espèce de cordon sympathique sans solution de continuité, d’un escargot à l’autre, avec cette différence unique que ce cordon est un fluide et qu’à ce titre il est indéfiniment élastique en longueur ou en largeur, ce qui le rend essentiellement mobile.
Les expériences faites par MM. Benoît et Biat, à l’aide de ballons, dans l’atmosphère, ne laissent pas de doute, d’ailleurs, sur ce point que la terre est le conducteur de ce cordon sympathique, ce qui s’explique encore par ce que j’ai dit de la composition du fluide sympathique combiné qui le forme, et ce qui est connu ensuite de l’inconductibilité électrique de l’air. Pour communiquer à travers l’atmosphère, il faut un conducteur particulier qu’il est facile, d’ailleurs, d’établir en laissant descendre à terre un fil quelconque mobile, bon conducteur électrique.
Cependant, pour que la communication s’établisse, il ne suffit pas qu’il y ait sympathie escargotique, il faut encore supposer qu’il y a sympathie harmonique entre les individus qui veulent correspondre, et cette sympathie harmonique, c’est à l’aide du magnétisme animal qu’on l’obtient et en unissant ensemble, comme je l’ai dit, le fluide magnétique minéral et adamique, sous l’influence du fluide minéral galvanique.
Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans la question de savoir quelle analogie il peut y avoir naturellement entre ces différents fluides ; j’insiste seulement sur la nécessité de leur union, qui est le fait capital de la découverte, et sans lequel rien de tout ce qui précède n’est possible.
Or, étant donnée la commotion escargotique instantanée et à distance par sympathie, la fin de la découverte ne consiste plus que dans la connaissance de l’appareil à l’aide duquel cette commotion s’obtient, et dans les dispositions adoptées pour faire servir cette commotion à la transmission de la pensée.
JULES ALLIX.
(La fin à demain.)
_____
Nota. Les journaux et les revues qui voudront bien publier ce mémoire sont priés de le reproduire en entier, dans l’intérêt de la découverte.
_____
Cet appareil se compose d’une boîte carrée en bois, dans laquelle se meut une pile voltaïque dont les couples métalliques, au lieu d’être superposés comme pour la pile de Volta, sont disposés par ordre et attachés dans des trous pratiqués à cet effet dans une roue ou plateau circulaire en bois, mobile autour de son axe en fer.
Aux disques métalliques qui forment les couples de la pile de Volta, MM. Benoît et Biat ont substitués d’autres couples en forme de godets ou auges circulaires et composés d’un godet ou auge en zinc garni en dedans de drap préalablement trempé dans une dissolution de sulfate de cuivre et maintenu à l’aide d’une lame de cuivre rivée avec le godet.
Au fond de chacune de ces auges, ils ont fixé, à l’aide d’un mélange dont la composition sera indiquée, un escargot vivant, préalablement préparé et choisi, afin que là il puisse s’imprégner de l’influence galvanique qui doit se combiner ainsi avec l’influence électrique qui sera développée lorsque la roue qui forme la pile sera mise en mouvement, et avec elle conséquemment les escargots qui y sont fixés.
La boîte dans laquelle cette roue ou pile mobile est renfermée peut être d’une forme et d’une substance quelconques, mais elle est nécessaire pour soustraire les escargots à l’influence atmosphérique. Dans tous les cas, elle est essentiellement mobile et portative.
De plus, chaque auge ou godet galvanique est établi sur un ressort de manière à former ainsi comme une espèce de touche élastique dont le mouvement est utilisé pour l’appréciation de la commotion escargotique.
Or, on comprend maintenant que l’ensemble d’un appareil de correspondance suppose nécessairement deux appareils particuliers ou instruments disposés comme celui que je viens de décrire, et avec l’attention spéciale de mettre, dans les auges de l’un, des escargots sympathiques avec ceux des auges de l’autre, de manière que la commotion escargotique puisse partir d’un point précis de l’une des piles pour aller de là à un point également précis de l’autre, et réciproquement.
Et ces dispositions comprises, le reste vient de soi-même : MM. Benoît et Bat ont fixé sur les roues des deux instruments, et à chacune des touches sympathiques entre elles, des lettres correspondantes, de sorte qu’ils en ont fait des espèces de cadrans alphabétiques et sympathiques, à l’aide desquels la communication de la pensée se fait ainsi naturellement et instantanément à toutes les distances par l’écriture de la pensée elle-même, dont la commotion escargotique indique les lettres.
Il ne suffit plus, pour pouvoir correspondre que de se mettre en présence de ces deux instruments, à une même heure, et d’être dans les conditions de sympathie harmonique dont j’ai parlé ; et, si les expériences faites par les physiciens Steinheil, à Munich, et Matteucci, à Pise, ont permis depuis 1845 de réduire les conducteurs métalliques de la télégraphie électrique à un seul fil pour chaque télégraphe, la découverte de MM. Benoît et Biat, comme on le voit, les supprime tous.
L’appareil que je viens de décrire ayant la forme d’une boussole marine, on lui a donné de même le nom de boussole, en ajoutant, pour caractériser son usage, la qualification de pasilalinique, qui signifie parole ou langage universel, et de plus celle de sympathique, qui indique le moyen dont on se sert.
Les boussoles pasilaliniques sympathiques que M. Benoît vient d’établir ont plus de deux mètres de hauteur. Elles ont ainsi une grande dimension parce qu’il a voulu y adapter les lettres ou signes alphabétiques de toutes les langues en usage, ainsi que ceux de l’alphabet universel pasilalinique qu’il a créé, et dont il sera parlé plus tard, puis les signes de ponctuation et ceux des nombres ; mais on conçoit que le nombre des couples ou des touches escargotiques nécessaire pourrait être rigoureusement réduit aux vingt-cinq lettres de la langue française, et comme on peut, de plus, prendre des escargots de toutes les grosseurs, et qu’il y en a de très petits, de petits même comme des têtes d’épingles, il s’ensuit que l’on doit comprendre que l’instrument, qui peut avoir toutes les formes, peut accepter aussi toutes les dimensions, depuis les plus grandes jusqu’aux plus petites, et qu’on en pourra avoir de grands comme le cadran d’une horloge, d’autres comme celui d’une pendule, et puis enfin d’autres plus petits comme celui d’une montre de poche.
Je ne parle pas de la matière ni de la manière dont pourra être faite la boîte de l’appareil, mais on a dû comprendre que toutes les matières, métalliques ou autres, pouvant être employées, la boussole pasilalinique sympathique est destinée à devenir un meuble obligé, ou même un bijou intéressant, qui, paré de toutes les fantaisies artistiques qu’il ne manquera pas de faire naître, trouvera nécessairement sa place partout, depuis le cabinet administratif des gouvernements, jusqu’à la plus humble chaumière, sans oublier, chemin faisant, le boudoir, et même, si l’on veut, la châtelaine des dames.
Après ces explications, préliminaires obligées de l’expérience, j’arrive enfin à l’expérience elle-même.
_____
M. Triat et moi, depuis une quinzaine de jours, nous attendions l’expérience avec une anxiété qu’on peut concevoir, et qui était tout à la fois mêlée d’inquiétude et d’espérance, quand, les mercredi soir, 2 octobre, M. Benoît vint nous prévenir qu’il nous convoquait pour le lendemain, à midi, pour l’expérience tant attendue, qu’il s’était mis en correspondance lui-même depuis le lundi avec M. Biat, en Amérique, qu’il était convenu avec lui qu’il assisterait d’Amérique à toutes les expériences qui se feraient en France, à Paris ou ailleurs, et que rendez-vous était pris avec lui-même pour le lendemain, à cette heure, pour cette expérience particulière.
On pense bien que nous ne manquâmes pas au rendez-vous.
M. Benoît prévint M. Biat de notre présence à l’aide de l’une des deux boussoles ; puis il nous dit :
« Avant de faire l’expérience de mes machines, comme nous en sommes convenus, nous avons besoin de bien préciser le caractère et l’importance de cette expérience. C’est très sérieusement que nous procédons, mais vous voyez, d’un autre côté, dans quel état sont encore les boussoles ; il y a juste ce qu’il faut pour qu’elles fonctionnent ; mais il y manque, ainsi que vous le savez, divers degrés d’achèvement qui ne nous permettront pas de correspondre aussi vite que je corresponds avec Biat ; mais, entre nous, en ce moment, la question n’est pas là. Il s’agit de vous prouver que la commotion escargotique se communique comme nous l’avons dit, et si les boussoles sont aujourd’hui nécessairement dans la même pièce, nous ferons plus tard des expériences à toutes les distances qu’on voudra. C’est surtout du principe qu’il s’agit, et vous voyez, du reste, qu’elles sont portatives et mobiles. »
– Et, en effet, nous les changeâmes de place toutes les deux pour nous assurer de leur mobilité et de l’absence de tout fil conducteur.
« Vous savez, d’un autre côté, qu’aujourd’hui je ne dois pas vous faire connaître encore tous les moyens pour obtenir la commotion escargotique, mais que, sans connaître le moins du monde ce que vous pourrez vous dire, c’est moi qui la ressentirai. Ce sera un inconvénient, je le sais ; mais pour vous donner les moyens de ressentir cette commotion, il faudrait que vous fussiez réciproquement dans les conditions nécessaires, et que je vous initiasse à tout, ce que je ne puis faire encore. Vous savez, d’ailleurs, qu’il est convenu que ce doit être d’abord ainsi. Pour les expériences qui seront faites dans la suite, on pourra me parler directement.
Dans tous les cas, je ne saurai nullement les lettres que vous voudrez vous transmettre, puisqu’elles sont placées derrière l’appareil et que je ne les verrai pas ; mais, comme il y a des lettres correspondantes aux escargots sympathiques entre eux dans les deux boussoles, celui de vous qui devra parler à l’autre m’indiquera, en le touchant ou le remuant par derrière, l’escargot de la lettre qu’il voudra transmettre. J’approcherai de cet escargot un escargot sympathique qui produira une commotion ; puis cette commotion, suivant alors le fluide sympathique qui réunit l’escargot indiqué de la première boussole avec son escargot sympathique dans la seconde, se transmettra à celui-ci, où je reconnaîtrai son arrivée en présentant à l’un ou à l’autre quelconque des escargots de la seconde boussole un nouvel escargot sympathique avec le premier dont je me serai servi.
Ainsi, sans que je voie les lettres, le point de départ et le point d’arrivée de la sympathie se trouveront indiqués. Le point de départ, c’est celui qui veut transmettre sa pensée, qui l’indique à volonté, selon le signe dont il a besoin ; le point d’arrivée, c’est la commotion escargotique de l’escargot sympathique qui le fait connaître ; mais comme je ne connais pas les lettres que vous voudrez transmettre, et que, de plus, les lettres, ou, si vous voulez, les escargots sympathiques, sont mis dans un ordre indifférent dans les deux boussoles, mais seulement les lettres en correspondance avec les escargots sympathiques entre eux, quelle que soit leur place dans les boussoles, il sera clair, si les mêmes lettres sont transmises, que l’indication ne sera faite que par le fluide sympathique lui-même.
J’ai maintenant une précaution à prendre. Biat, avec lequel je corresponds depuis deux jours, m’a fait remarquer qu’il y a quelques erreurs dans la disposition des lettres qui, d’ailleurs, sont mobiles et peuvent être déplacées. Je l’ai, de plus, remarqué moi-même. Je vous préviens donc qu’il pourra se trouver, par suite de cela, quelques erreurs matérielles de lettres ; mais, comme les dispositions actuelles ne sont que provisoires, je n’ai pas pensé qu’il fût utile de retarder notre expérience pour prendre les dispositions nécessaires pour rectifier ces erreurs, ce qui aurait été un travail inutile d’abord et assez long ensuite, en raison de ce que le nombre des escargots de cet appareil est disposé pour recevoir les alphabets de toutes les langues.
– Nous comprenons bien cela, dis-je alors ; l’essentiel, d’ailleurs, est pour nous de voir que la commotion partie de la première boussole peut indiquer dans la seconde un escargot plutôt qu’un autre, car, si cela est, il est clair qu’il suffira de mettre à cet escargot le signe ou la lettre correspondante à celle qui se trouve à celui qui lui est sympathique dans la première boussole. »
Puis il fut convenu que ce serait moi qui parlerais le premier.
Certes, si nous n’eussions pas pensé à cette expérience depuis plusieurs jours, et que l’attente n’eût pas rendu notre émotion pour ainsi dire permanente, je ne sais pas ce qu’elle aurait pu être à ce moment solennel tant attendu de la vérification d’un fait si modeste et si simple dans la forme, mais si grandiose aussi quant au fond, surtout en pensant que cette vérification allait se faire en présence et pour ainsi dire sous les yeux et la protection d’un vieillard de 70 ans, M. Biat, qui assistait, sans être vu, de l’autre hémisphère du monde où il est en ce moment, et qui allait, de là, nous entendre et nous répondre.
J’étais placé derrière l’une des boussoles, M. Triat derrière l’autre ; M. Benoît, entre les deux, était conséquemment en face de l’une et de l’autre. Il se faisait entre nous un silence religieux.
Je touche un escargot par derrière, comme il avait été dit ; M. Benoît, le voyant remuer, en approche un autre, et va de là, avec un troisième, se présenter à la seconde boussole. Il l’approche de plusieurs, puis l’un d’eux s’agite, et M. Triat dit : « Je le vois, » et note la lettre qui y correspond.
Je tenais note de même des lettres que j’adressais. Puis l’opération recommence ; une deuxième lettre, puis une troisième arrivent de même.
« Vous voyez maintenant ce qu’il en est, dit M. Benoît ; vous pouvez dire les lettres qui vous ont été transmises.
– Non, reprit M. Triat, continuons tout le mot, quoique je le connaisse déjà. »
Je fus vivement frappé par cette réflexion, car il ne m’aurait fallu qu’une seule lettre, et ce que disait M. Triat suffisait pour me convaincre qu’il en avait déjà réellement reçu trois. J’avais transmis, en effet ces trois lettres : G Y M, et, en l’entendant dire qu’il comprenait tout le mot, il était bien évident pour moi qu’il avait compris que j’allais ajouter les lettres N A S E, parce que nous avions dit que le mot ne serait pas trop long. Mais il désira que le mot fût achevé ; je touchai en effet ces quatre lettres, ce qui faisait en tout le mot GYMNASE ; lui, il avait reçu, en effet, les trois lettres premières, mais il y avait eu deux erreurs pour les autres ; au lieu de l’N et de l’S, il avait reçu O et T, qui suivent précisément dans l’alphabet les lettres N et S, et le mot entier se trouvait être pour lui GYMOATE au lieu de GYMNASE que j’avais envoyé.
Puis M. Biat dut parler à son tour, pour qu’il y eût demande et réponse, et afin que le rôle des boussoles fut interverti relativement au point de départ et à celui d’arrivée. Cette fois, je nommai tout haut les lettres à mesure qu’elles m’étaient indiquées, afin de constater au moment où elles se produiraient les erreurs matérielles s’il y en avait.
Il me transmit et je reçus les trois lettres L U M que je nommai successivement, puis il me transmit un I et je reçus H ; il me transmit ensuite les trois lettres È R E que je reçus et qui formaient pour lui le mot LUMIÈRE, que j’avais reçu LUMHÈRE ; puis enfin, il m’envoya le mot DIVINE, que je reçus intégralement et nommai, lettre par lettre, dans l’ordre de leur réception.
En définitive j’avais, faisant une question, transmis le mot : gymnase, qui avait été reçu ainsi : gymoate, et M. Triat, en réponse, m’avait envoyé les deux mots : lumière divine, que j’avais reçus ainsi : lumhère divine.
Il y avait eu erreur pour trois lettres ; mais les circonstances mêmes de l’expérience nous expliquaient suffisamment cette erreur, qui ne pouvait en rien atténuer, pour nous, l’importance du fait en lui-même.
Je priai alors M. Benoît de s’adresser à M. Biat, pour qu’il répondît devant nous.
« Que voulez-vous que je lui dise ? » nous dit M. Benoît.
Et en même temps, il se plaça à un signe convenu pour indiquer qu’on va parler.
« Appelez-le par son nom, afin qu’il nous réponde sur ce qui s’est passé. »
M. Benoît porta alors successivement son escargot aux lettres B I A et T, qui forme le mot Biat, puis se plaça ensuite à une autre place convenue pour signifier qu’on attend une réponse.
Cela fait, nous le vîmes ensuite présenter son escargot successivement devant plusieurs autres ; quelques-uns restaient immobiles, puis d’autres dans le nombre s’agitaient, et, en remarquant les lettres de ceux qui s’étaient agités, il se trouva que c’étaient les huit lettres suivantes : C E S T B I E N, qui, en rétablissant l’apostrophe après le C et en remarquant une petite pause après le T donnent les deux mots C’EST BIEN ; -– et cela se fit très rapidement.
Je ne parle pas de diverses questions qui furent adressées à M. Benoît pour vérifier s’il pouvait y avoir de sa part quelque autre moyen secret de reconnaître les escargots que la commotion sympathique, comme aussi de la recherche des lettres les plus éloignées les unes des autres dans tous les alphabets multipliés sur chaque boussole, jusqu’au nombre de près de 300 lettres, afin d’éviter ainsi qu’il puisse avoir une connaissance quelconque des lettres adressées, ce qui est d’ailleurs positivement et matériellement impossible avec les dispositions adoptées du nombre et du mélange des lettres combinées avec le mouvement circulaire du cadran.
Or, en définitive, pour nous, M. Triat et pour moi, qui avions eu l’honneur d’assister les premiers à cette expérience importante, nous devions à la vérité de le déclarer, et cela à part toutes conséquences quelconques, et, quelles que soient d’ailleurs celles que le fait puisse avoir en lui-même, ou encore celles que chacun pourra y voir à différents point de vue, nous devions à la vérité de déclarer que l’expérience, pour nous, sauf les erreurs matérielles à éviter, a été concluante.
_____
MM. Benoît et Biat doivent au hasard la connaissance de l’étrange propriété qu’ont les escargots de faire sentir au doigt la commotion escargotique ; mais, quoique ce fait ait été le premier de la découverte de la communication sympathique universelle, les inventeurs souhaitent que je dise que la connaissance de tout ce qui précède, suffisant sans doute pour comprendre la possibilité de la découverte, ne suffirait pas cependant pour que tout le monde pût obtenir par soi-même les résultats indiqués ci-dessus pour la transmission de la pensée, et cela, afin d’éviter, à ceux qui voudraient marcher sur leurs traces et faire des expériences par eux-mêmes, sans avoir été à l’avance initiés à tous les moyens dont on doit faire usage, des tentatives et des recherches inutiles et infructueuses.
Il en est ici comme de la photographie, pour laquelle tout le monde sait que si les inventeurs n’eussent fait qu’indiquer d’une manière générale les substances dont on doit faire usage pour la reproduction des images de la chambre obscure, sans préciser les procédés et les opérations, personne ne serait parvenu à les obtenir soi-même, à moins d’en devenir réellement un nouvel inventeur. Or, les recherches et les expériences de MM. Benoît et Biat ont duré plus de dix années, tant en France qu’en Amérique !
On doit remarquer aussi que les escargots, pour avoir les propriétés qu’on vient de dire, doivent avoir été soumis à une influence particulière, indépendante de toutes celles qui ont été mentionnées ; que, sans cela, ils ne produiraient pas la commotion escargotique, et qu’il leur faut, de plus, une préparation préalable sans laquelle on voudra vainement les faire servir à la transmission de la pensée par le fluide escargotique.
De plus, de même que tous les hommes ne sont pas capables de produire les phénomènes du somnambulisme magnétique et de la lucidité, de même aussi tous les escargots ne possèdent pas par eux-mêmes les propriétés nécessaires pour obtenir les résultats qui ont été indiqués. Il faut les reconnaître à certains signes secrets, comme Guénon reconnaît à certains signes particuliers les génisses destinées à devenir des vaches bonnes laitières.
Il paraît d’ailleurs que les nombreuses expériences faites à cet égard par MM. Benoît et Biat leur ont fait reconnaître que les escargots ne sont pas les seuls animaux capables de produire le phénomène de la commotion sympathique, qu’on en peut trouver encore dans presque toutes les espèces de crustacés maritimes, fluviatiles ou terrestres, mais qu’aucun d’eux n’offre autant d’avantages pour la communication universelle de la pensée que l’escargot, tant en raison de l’intensité et de la permanence de la commotion sympathique, que parce que l’escargot peut vivre pendant près d’une année sans nourriture, qu’il s’attache facilement par sa coquille au fond des auges de la pile, et que toutes les différentes espèces qui en existent au point de vue de la forme et de la grosseur, sont multipliées partout.
Et il y a mieux, c’est qu’à part tous ces avantages, l’escargot, en raison de sa manière de vivre et de sa sympathie pour la terre, où il habite et où il dépose ses œufs, semble avoir été précisément destiné par la Providence à être l’intermédiaire de la communication de la pensée par le fluide sympathique, dont la terre est le conducteur.
On peut s’attendre, il est vrai, à ce que cette étrange propriété des escargots rencontre des incrédules et des rieurs ; mais n’y a-t-il pas des gens destinés à rire de tout ? Il y en a d’abord qui rient de ce que la faiblesse de leur intelligence ne leur permet pas de comprendre, comme si leur ignorance pouvait empêcher la chose d’être ; ceux-là sont des gens dits d’esprit dans le monde, tranchant de tout et sur tout, sans y attacher aucune importance. Il y en a d’autres ensuite qui rient en présence du fait lui-même, mais niaisement alors, soit parce qu’ils sont piqués d’avoir déjà, à l’avance, ri trop légèrement, soit parce que le fait nouveau déroute un peu leur importance scientifique et leurs idées ; ce sont encore des gens d’esprit du monde. Puis il y en a d’autres qui rient aussi, qui rient toujours, qui rient de tout, et cela sans savoir pourquoi, sans savoir comment, mais tout simplement pour rire ; ceux-là sont des imbéciles. Pour les derniers, il faut les plaindre, car ils sont malades d’intelligence et de raison ; pour les autres… mon Dieu, il faut les plaindre encore, car ils sont malades aussi de raison et d’intelligence à un autre point de vue ; mais à ceux-là en même temps il faut dire : « Il y a une physique inconnue, une physique que les savants à systèmes rejettent, mais qui n’en n’existe pas moins, et qui est de plus la grande physique inconnue de la déviation de l’aiguille aimantée se tournant toujours vers le nord, celle des phénomènes de la chaleur, de la lumière, de l’électricité, du magnétisme ; celle de l’attraction et de la répulsion des différents mondes entre deux ; celle, enfin, des sympathies et des antipathies de tous les êtres organiques et inorganiques ; et pour tout dire, en un mot, la grande physique de la vie universelle. » Et, après cela, qu’ils avouent ou qu’ils nient la puissance de l’homme à découvrir, par le hasard ou par la science, tous les secrets de la nature, l’histoire et l’humanité ne se chargent-elles pas de les confondre, conformément d’ailleurs à la parole du Christ, qui a dit : « Ne les craignez donc point, car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être connu. » (Évangile. – Saint Mathieu, chap. 10, vers. 26 ; saint Luc, chap. 12, vers. 2)
Mais la première chose pour toute découverte, c’est de commencer par bien voir ce que l’on voit, pour en tirer ensuite les conséquences logiques, et malheureusement notre éducation absurde, et l’habitude, notre seconde mais sotte nature, font de nous des êtres superficiels qui ne nous attachons qu’à la surface des choses, et ne savons pas même voir ce qui est perpétuellement sous nos yeux. Aristote, Galilée, Bacon, Descartes, Newton, tous les savants du monde jusqu’à Galvani avaient connu la grenouille, le zinc et le cuivre, sans en déduire le galvanisme, comme ils avaient eu connaissance aussi de l’escargot et de sa nature sans observer ses propriétés sympathiques. Que conclure donc en définitive ? C’est que les prétendus mystères de la nature sont tous constamment, sous les yeux de tous ; que chacun peut en conséquence les découvrir, mais qu’il faut pourtant y penser.
_____
Si maintenant nous portons nos regards vers les applications et les conséquences de la découverte de MM. Benoît et Biat, elles se présenteront en foule, soit qu’on la considère au point de vue des relations générales, des gouvernements et des peuples, soit qu’on la voie au point de vue des relations particulières et de famille ; et l’on peut ici rappeler avec avantage, et en les étendant encore, toutes les propositions déjà faites, tous les projets déjà formés pour la télégraphie électrique, comme les journaux électriques, la poste électrique, l’usage du télégraphe électrique pour l’administration intérieure du pays, et pour les rapports de peuple à peuple. Ce que l’on ne pouvait espérer de la télégraphie électrique que pour un avenir plus ou moins éloigné, et même ce que l’on n’aurait pas osé espérer d’elle au point de vue des relations particulières, on peut le demander et l’attendre du système de la communication nouvelle, qui peut s’organiser et s’établir comme par enchantement sur toute la surface du globe à la fois, sans dépenses sérieuses, en comparaison de celles que nécessite la télégraphie électrique.
Oui, désormais, par le système de communication aussi simple qu’infaillible de MM. Benoît et Biat, il sera possible de correspondre aussi vite que par la parole, d’homme à homme, ou plusieurs ensemble simultanément, à toutes distances, sans avoir à redouter les variations atmosphériques, en toute saison et à quelque instant que ce soit du jour ou de la nuit !
Parmi toutes les nécessités de notre époque, la plus impérieuse, ce n’est pas seulement de savoir et de correspondre, mais de savoir et de correspondre vite. Les chemins de fer, au point de vue matériel, et l’activité de la nature humaine, au point de vue moral, nous ont fait cette impérieuse nécessité. Or, une découverte qui, se reliant à la locomotion matérielle des chemins de fer et à la navigation aérienne qui commence à poindre, viendrait achever en un jour et surpasser ce que la télégraphie électrique a déjà commencé et peut faire espérer pour la transmission de la pensée ; cette découverte sans doute serait reçue avec acclamation et enthousiasme par toutes les nations du globe qu’elle relierait ainsi en un seul peuple. Eh bien ! nations et peuples de la terre, réjouissez-vous, car cette découverte, c’est précisément celle de MM. Benoît et Biat !
Au commencement, toute la terre n’avait qu’un seul langage et une même parole ; mais il fallait la dispersion des peuples : Dieu y pourvut en confondant les langues. Mais aujourd’hui, toutes les contrées du globe sont peuplées, l’activité humaine ne peut plus avoir le même but, et le Christ a nettement formulé le but nouveau, par ces paroles : « Aimez-vous les uns les autres, afin que tous ne soient qu’un. » Pour un but différent, il fallait des moyens différents ; pour un but opposé, des moyens opposés ; et c’est ce qui explique comment toutes les grandes découvertes modernes, qui tendent à unir et à relier entre eux tous les hommes, qui auparavant devaient être divisés et ennemis, viennent ainsi nécessairement et providentiellement à leur temps et à leur heure, afin de remplacer dans le monde l’ignorance par la science, l’erreur par la vérité, la misère par la félicité, la haine, enfin, et la guerre par l’amour.
Or, plus encore que la boussole, que l’imprimerie, que la vapeur, la découverte de MM. Benoît et Biat est capable de conduire l’humanité à ce but sublime de sa magnifique destinée ; et c’est même une chose digne de remarque pour l’esprit philosophique, que leur appareil, si modeste et si simple il est vrai, dans la forme, mais qui n’en est pas moins destiné cependant à produire l’union entre tous les hommes, commence par exiger pour lui-même le mariage et l’union de tous les règnes de la nature : règne minéral, règne végétal, règne animal, règne hominal, règne fluidique ou éthéré.
Et si l’on jette maintenant un regard sur le monde, et que l’on consulte en même temps le développement des idées et les aspirations des peuples, on sera bien forcé de convenir que l’heure de cette belle découverte était venue, et que sa publication arrive providentiellement, juste à temps pour conserver au monde des ressources considérables qu’il allait destiner dans le même but à la télégraphie électrique, et dont il pourra conséquemment profiter pour un autre.
C’est du reste, ce que MM. Benoît et Biat paraissent avoir compris mieux que personne ; et l’on sera bien étonné quand on apprendra par l’histoire de cette découverte, qu’elle est complète déjà depuis près de douze années, et que les inventeurs, qui ont eu le projet de la publier il y a onze ans, ainsi qu’en témoigne les prospectus que j’ai sous les yeux et qui ont été imprimés à Béziers et à Lodève en 1839, l’ont cependant conservée secrète jusqu’à ce jour sur l’avis de M. Biat, qui, ne jugeant pas l’heure venue, fit surseoir à la publication qui est faite aujourd’hui de même selon son conseil et dans la forme qu’il a indiquée.
– Mais, dira-t-on, attendre ainsi, c’était courir le risque de perdre la découverte, car enfin, la mort !…
– Non, car ces messieurs avaient tout prévu, et ils avaient eu la précaution d’initier à leur découverte, tant en Amérique que dans diverses contrées du globe, des personnes de confiance qui l’eussent alors fait connaître. Et si je dis cela, c’est afin que l’on comprenne que la publication qui en est faite aujourd’hui ne doit pas être considérée comme une spéculation de la part des inventeurs, mais véritablement comme une œuvre humanitaire que M. Biat, le vénérable vieillard, a voulu voir commencer en France par M. Benoît, l’un des inventeurs, parce que la découverte a eu la France pour patrie.
Et quelles conséquences, en effet, n’est-il pas permis de prévoir pour l’avenir de cette découverte quand on songe aux applications suivantes qu’on peut en faire !
Aujourd’hui, la publicité des faits et des idées est, pour ainsi dire, toute locale. On a, en France, la presse parisienne et la presse départementale ; c’est, d’une part, Paris qui parcourt le monde, et ce sont, ensuite, diverses localités qui voyagent en France. C’est déjà quelque chose, soit ! – Cependant la télégraphie électrique avait fait comprendre ou espérer que l’on pourrait avoir un jour la presse nationale s’imprimant à la même heure, à Paris et dans tous les chefs-lieux de département ; c’était mieux. Mais il fallait pour cela encore attendre assez longtemps ; tandis que par la boussole pasilalinique sympathique, il pourrait y avoir, et cela, si l’on voulait, sans attendre, en dehors de la presse française, de la presse anglaise, de la presse allemande, et de celle de toutes les contrées du globe, la presse humanitaire du monde, qui serait spécialement destinée à relier tous les peuples, et à faire concorder leurs progrès, afin de les faire ainsi marcher ensemble à la réalisation de la grande parole du Christ : « Tous les hommes sont frères. »
Et de même, si l’on plaçait une boussole pasilalinique sympathique dans la tribune de la Chambre des Représentants, et qu’on la fît communiquer avec celle qu’on aurait mise dans chacune des mairies de la France, on pourrait, pour ainsi dire, entendre la voix de l’orateur, au même instant, dans tous ces lieux à la fois, et établir ainsi entre tous les esprits une communication vraiment miraculeuse. Par le moyen de la boussole pasilalinique sympathique, les murs des enceintes parlementaires seraient, pour ainsi dire, renversés, et l’orateur pourrait parler à toute la terre. – D’une extrémité du monde à l’autre, sa voix serait entendue, et l’assemblée qui l’écouterait ne serait nulle part, mais partout. Cet orateur invisible parcourant des distances immenses, se multiplierait à l’infini pour un auditoire innombrable ; et sa parole, aussi rapide que la pensée, grâce à l’agent mystérieux du fluide sympathique invisible, circulerait ainsi sur tous les points du monde, emportant avec elle, non seulement la passion qui l’anime, mais encore les battements de son cœur et jusqu’aux moindres vibrations de son âme !… – Mais il faut que je me souvienne que je ne dois pas céder à l’enthousiasme ; et d’ailleurs, pour me faire comprendre dans ce nouveau domaine, il faudrait que j’eusse parlé de l’Alphabet Pasilalinique universel de M. Benoît, qui est la seconde partie et le complément obligé de la communication universelle de la pensée, et pour lequel un second mémoire sera nécessaire.
Après ces applications grandioses, qu’est-il besoin de parler des applications particulières ? Ne se comprennent-elles pas d’elles-mêmes ? – La conversation que nous avons ici, ensemble, vous et moi, en famille, entre amis, le matin ou le soir, sur quelque sujet ou dans quelque intérêt que ce soit, peut se faire de même instantanément, à toutes les distances avec avantage de sécurité, d’exactitude, de commodité, d’économie, voilà tout !
_____
Ainsi, ma première lettre du 3 octobre était, comme on le voit, une chose sérieuse, et, si quelques personnes, dont je n’ai pas l’honneur d’être connu, ont pu croire le contraire, j’espère qu’elles reviendront de leur erreur après la lecture de ce mémoire. Mais si, même après cette lecture, on pouvait encore conserver quelque doute sur la rectitude de mes sens ou de mon intelligence, ce que d’ailleurs je ne discute pas, je n’aurais qu’une chose à répondre, c’est que toute l’incrédulité du monde n’empêchera pas la chose d’être, et de se matérialiser en définitive dans une petite machine positive, visible, palpable, vivante même, je puis le dire, et portative enfin, de même que la certitude de la puissance de l’aimant se matérialise dans la boussole, et celle de la vapeur dans une chaudière.
D’ailleurs encore, j’ai dit que M. Benoît se propose de multiplier les preuves de fait pour tout le monde, après qu’il aura convoqué à une expérience particulière tous les représentants de la presse parisienne, ainsi que les notabilités de la science et des arts, ce qui aura lieu bientôt.
Recevez, etc.
JULES ALLIX,
92, rue Richelieu.
_____
(Feuilleton de La Presse, vendredi 25 et samedi 26 octobre 1850)
J’allais achever, pour le parfait chapitre que j’écrivais alors, une phrase dont j’étais absolument satisfait, lorsque je m’aperçus, en voulant la fixer à la place enfin choisie, que je venais de perdre la virgule qui devait précéder le coup de marteau évocateur du mot final – une virgule de choix.
Je regardai le bec de ma plume. Il n’y demeurait pas de virgule.
J’appelai ma femme et l’interrogeai. Elle me contempla d’un lourd regard ahuri – avez-vous remarqué, cher ami, avec quelle facilité et quelle sûreté d’expression les femmes ahurissent leurs regards à propos des plus simples événements ? – puis me répondit qu’elle ne comprenait pas ce que je voulais dire et qu’il était au moins inutile de la déranger pour me moquer d’elle de cette façon saugrenue.
Je renvoyai la sotte à ses chiffons et à ses puériles lectures ; et je me remis à chercher ma virgule perdue.
Vous n’êtes point sans comprendre, n’est-ce pas, toute l’importance qu’une pareille perte avait pour moi. Remplacer la virgule absente par un tiret, par un point, par des points suspensifs, je ne le pouvais pas. Je hais d’ailleurs ces sortes de concessions déguisées faites au mauvais goût qui nous envahit.
Et puis, songez ce que m’eût coûté une semblable défaillance. J’eusse été d’abord obligé de désarticuler toute ma phrase. Or, cette phrase, dont les membres se combinaient en un ordre mûrement choisi, enchâssait en son rythme et en sa forme matérielle cette parcelle d’absolu de la pensée que les mots ne peuvent exprimer seuls. Mais cela même n’eût rien été, bien que je répugne à ces intellectuelles filouteries si diminuantes. Le terrible est qu’il m’eût fallu apporter de successives modifications à chacune des phrases précédentes pour que subsistassent les intervalles comme musicaux sans lesquels eût été détruite l’harmonie du chapitre.
Je roulais alors sur la pente, car s’imposait aussitôt le remaniement des précédents chapitres d’abord et, ensuite, celui de mes livres déjà écrits – parties du Total que devait être mon œuvre : autant aurait valu me suicider tout de suite.
Prendre mon chapeau, courir chez un confrère, lui emprunter une virgule de la même famille et du même sexe que celle perdue, je ne le pouvais pas. J’ai d’ailleurs pour principe de ne jamais rien demander à qui que ce soit, à un confrère moins encore qu’à tout autre.
Vous savez, cher ami, quelles gens sont les écrivains et n’ignorez pas que, le lendemain sinon le jour même, mon prêteur aurait proclamé en tous les lieux où s’assemblent les gâcheurs de mots, m’avoir fait don de plusieurs lots de virgules. Ç’aurait été l’écroulement immédiat de ma réputation si péniblement établie.
Je cherchai donc, en faisant appel à tous mes souvenirs.
Une virgule peut s’égarer, d’autant que, depuis quelques années déjà, les virgules prennent des allures fantaisistes et vagabondes. Les miennes, pourtant, demeuraient assez raisonnables et je n’avais jusqu’alors qu’à me louer de leur tenue et de leur obéissance, parfaites à mon avis.
Cependant, un subit besoin d’imprévues pérégrinations, assez pardonnable d’ailleurs, pouvait à la rigueur se concevoir chez la disparue, cette virgule étant une de mes plus jeunes : elle était formée depuis peu, et vous avez pu remarquer qu’en cet état critique, les virgules ont parfois des idées que l’on pourrait qualifier de « baroques… »
Je cherchais toujours, soucieux. Je vidai soigneusement mon encrier. Il contenait bien, parmi d’autres signes, de nombreuses virgules qui frétillaient, avides de concourir au parachèvement de l’œuvre, mais non celle qu’il me fallait. Je ne pouvais me tromper sur ce point, m’étant complu à l’observer, en ce délicieux instant d’arrêt qui précède l’achèvement assuré d’une phrase que l’on tient – quelques minutes à peine avant de la perdre.
Je me mis à feuilleter page par page le manuscrit que j’écrivais, ma virgule pouvant s’être sournoisement glissée auprès d’une de ses sœurs déjà établies ou, plus simplement, s’être égarée au carrefour de quelque phrase à sentiers compliqués…
Mais ce fut vainement que je me livrai, durant des heures, à ces recherches acharnées.
J’explorai alors mon cabinet de travail : la table où des papiers couvraient peut-être la virgule perdue, les tapis sur lesquels elle avait pu tomber, les murs où elle avait pu grimper et, l’un après l’autre, tous les endroits où il n’était pas impossible qu’elle fût…
Rien, toujours…
Une angoisse me saisit. Songer que j’avais travaillé des années et des années pour conquérir ma gloire, et que tout le bénéfice de mes âpres luttes de jadis s’anéantirait à cause de cette virgule introuvable, c’était là à rendre fou tout être dont le cerveau n’eût pas été aussi puissamment constitué que le mien !
_____
(Théodore Chèse, L’homme qui a vu le Néant et l’homme qui avait perdu une Virgule, in Mercure de France, août 1896)
DÉCOUVERTES
DANS LA LUNE,
FAITES AU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
PAR
HERSCHEL FILS,
ASTRONOME ANGLAIS,
traduit de l’Américain de New-York, Septembre 1835.
*
À PARIS,
CHEZ L. BABEUF, RUE DU JARDINET, 3.
À LYON,
CHEZ AYNÉ, SUCCESSEUR DE BABEUF, RUE SAINT-DOMINIQUE, 2,
ET CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES DE PARIS ET DE LYON.
1835
_____
PRÉFACE
*
« Comment !… Vous croyez aux habitants de la Lune ?… Mais vous ne savez donc pas que l’astronomie a dit que la Lune n’avait pas d’atmosphère… S’il y avait une atmosphère autour de ce satellite, comme il y en a une autour de Mars, de Vénus, de Jupiter, l’occultation d’une étoile résultant de son interposition n’aurait point la durée qu’on observe : la physiologie a prouvé que, sans atmosphère, des êtres semblables à nous ne pouvaient y vivre… L’astronomie ne peut pas se tromper, la physiologie non plus… » Voilà le dire des grands savants, quand ils entendent parler de cette notice.
« Venez que je vous embrasse !!!… Vous nous apportez la nouvelle qu’il y a des hommes dans la Lune… J’en étais bien sûr ; je l’ai dit depuis mon enfance ; quand je rêvais à l’autre vie, c’était dans la Lune que je voulais aller…. Quel plaisir vous me faites en prouvant ce que j’avais si bien deviné – Cette belle Lune!… Elle a donc des quadrupèdes, des végétaux, des mers, des lacs, des forêts ?…. Ô ! c’est divin ! Lisez-moi tout cela…. Comment !… ce n’est pas plus extraordinaire?…. On n’a vu que des rochers de rubis, d’améthyste, des arbres couverts de feuilles de laurier, des chèvres unicornes, et des individus bien pensants, qui ont des ailes au dos, pour planer comme des aigles au-dessus d’immenses rochers, et faire la voile aux vents quand ils nagent dans les lacs et s’ébattent comme des cygnes ? On n’a pas vu autre chose ? Oh ! dites-moi tout… tout ce que vous voudrez ; je vous préviens que je crois tout… Cette belle Lune !… Comme je la regarderai tous les soirs, maintenant que je sais qu’on peut décidément y vivre !… Bien sûr, ma sœur, mon père, ma pauvre femme, sont allés là quand ils m’ont quitté… Nous les retrouverons… Quel bonheur !… » Voilà le langage que vous tiennent les êtres rêveurs et romantiques auxquels vous lisez, par avance, quelques pages de manuscrit : ceux-là sont encore assez nombreux ; ce sont les Lunatiques, véritables amis de l’humanité de la Lune.
« Mais y pensez-vous ?… Nous dire que la lune est habitée… Vous ignorez donc qu’un homme d’un profond génie, qui a de nombreux partisans, a calculé d’après les lois d’analogies naturelles, que cet astre est mort depuis belles années ; qu’il est à l’état de cadavre, et que si le bon Dieu le laisse là-haut avec sa lumière blafarde, comme un lampion d’agonisant, sans l’enterrer, c’est pour apprendre à notre petit globe à veiller à ses affaires ; car s’il ne se met pas bientôt en devoir de rentrer en harmonie avec les autres mondes, gare à lui !… Tout cela était dit avant que les savants physiciens eussent nié, dans la Lune, l’existence d’êtres pourvus d’appareils respiratoires ; donc c’est vrai, donc vous mentez… » Vous comprenez que ce sont là des disciples fervents qui croient sur parole, avant même que la loi d’analogies leur soit donnée.
« Votre découverte dans la lune…. c’est une plaisanterie !… » (Écoutez les disciples de l’Institut de France : ils valent bien ceux de tout à l’heure). (1) M. Arago a dit à l’Institut, qu’on avait étrangement abusé du nom d’Herschel, car les journaux américains avaient publié une prétendue notice extraite du Journal of Sciences de M. Brewster, dans laquelle on lui faisait dire : « Qu’il avait vu la Lune à une distance d’un mètre ; que sur un point observé, il avait vu une émeraude de trente pieds de long ; qu’il avait vu des castors à deux pattes allumant du jeu (sans doute pour fumer leur cigare au soleil) ; qu’il avait vu des bœufs d’une grandeur colossale attelés à une charrue, portant de longs voiles sur les yeux…. C’en est assez, a dit M. Arago, pour prouver que tout cela est une indigne mystification ; tous les journaux de France appuient M. Arago. Ainsi votre nouvelle est une mauvaise charge… » Quoi ! vous le prenez sur ce ton, savant publiciste de l’annuaire ?… Nous ne pouvons plus nous dispenser de faire juger au public où l’on mystifie le mieux, à New-York ou à Paris ; il est tout à fait utile qu’on le délivre, ce bon public, de sa dernière illusion. Il croyait encore fermement à l’Institut… Pauvre hère !!…. À coup sûr, lecteurs, si nous vous donnons une preuve certaine que pas une des citations de M. Arago n’est exacte, et s’il vous est bien démontré que cette puissance astronomique, non seulement n’a pas daigné lire la notice américaine, mais qu’elle a reproduit, pour l’agrément de ses illustres auditeurs, une version banale de ces salons dont elle se prend à rire, vous conviendrez que l’Académie des Sciences dégénère, et va, dans vingt ans, faire aux quatre nations, le pendant de l’Académie des Lettres… M. Arago méritait donc bien cette petite traduction imprimée sur beau papier pour l’aider à mieux lire l’anglais.
Que répondre à tous ces partisans ou détracteurs ? – Aux uns, que les sciences fondées sur des observations incomplètes comme celles de l’Astronomie, sont sujettes à erreur : le passé a prouvé cela bien des fois ; aux autres, que leur passion lunatique est de telle force qu’elle nous effraie quand nous lui livrons cette notice ; aux adeptes des écoles mystiques, que, depuis l’admission de la Philosophie naturelle, on étale ses preuves, et que la parole du maître ne compte pour rien ; à tous, adeptes ou non, lunatiques ou non, que nous avons simplement traduit une notice pleine de choses fort extraordinaires, qui a été publiée à New-York par le journal le Soleil, (The Sun) et reproduite presque aussitôt par l’Américain de New-York (New-York American), dans ses numéros des 3 et 4 septembre 1835. Tous les autres journaux du Nouveau Monde ont eu leurs colonnes remplies de cette nouvelle. Maintenant, les journaux d’Amérique sont sujets à caution ; l’Américain nous prévient même qu’il a quelque raison de croire que l’article du Soleil sort des ateliers de New-York… Toutefois, voici un fait que nous prions de peser : c’est qu’avant le 16 août dernier, le bruit des découvertes d’Herschel s’était répandu et accrédité à Bard’s town (Kentenci), plus de 18 jours avant la publication des recueils dont nous donnons la traduction. Ce fait est grave ; il est signalé par le journal le Réparateur, de Lyon, en date du 5 novembre dernier. Ce journal donnait l’extrait d’une lettre adressée de Bard’s town à son comité de rédaction ; pour toutes ces considérations, nous livrons le document tel quel : on le jugera. Si le verre objectif d’Herschel paraît un peu trop fort (24 pieds de diamètre) pour le temps qui court, on pensera aux prodiges de l’industrie. Nous savons que dans une cristallerie de Londres on a coulé l’année dernière, une glace de 15 pieds sur 12… Et le fameux pot-à-soupe allemand pour 12 mille hommes! …. Il est, du reste, suffisamment connu qu’il y a 3 ans, à Greenwich, on montra aux Anglais de haute condition un télescope-monstre, que Herschel a fait ensuite transporter au Cap, sur les navires de l’État.
Il est difficile de bâtir un conte aussi suivi, aussi grave, aussi long, sans des éléments de vérité… Que d’étranges découvertes dans la Lune aient été faites par Herschel, qui est, à n’en pas douter, occupé à observer au Cap de Bonne-Espérance, que le bruit de ses découvertes soit parvenu en Amérique, malgré le secret dont on voulait les envelopper, qu’elles aient été embellies au Cap et embellies à New-York, c’est là une opinion qui a beaucoup de vraisemblance.
Avant de terminer cet avertissement aux lecteurs, nous les prévenons que la première partie de cette brochure jusqu’à la page 25, est entièrement composée de détails scientifiques sur la construction des télescopes de Herschel père et fils. Les gens de l’art, et ceux qui veulent juger avec connaissance de cause, trouveront tout cela fort intéressant ; mais pour ceux qui veulent voir au plus tôt les hommes et la Lune, et faire un voyage en chaise de poste parmi ses beaux paysages, ils feront bien de commencer à la seconde partie qui est toute descriptive.
Et afin que, dans tous les cas, le public soit satisfait de donner son argent pour voir la Lune, nous le prévenons que nos billets se rembourseront à la porte des hôpitaux et salles d’asile, qui feront perception de nos bénéfices.
A. A.
_____
DÉCOUVERTES ASTRONOMIQUES
*
OBSERVATIONS
Dans ce supplément extraordinaire à notre journal (2), nous avons le bonheur d’apprendre aux peuples de la Grande-Bretagne et au monde civilisé, de récentes découvertes en Astronomie, qui seront un monument impérissable érigé à la gloire à venir du siècle où nous vivons. On a dit poétiquement que les étoiles du firmament sont les marques héréditaires de la royauté de l’homme en tant qu’il est le souverain intellectuel de la création animale : maintenant, il peut s’envelopper du zodiaque avec la conscience de sa suprématie.
Il est impossible de contempler une grande découverte astronomique sans se sentir pénétré d’un profond respect ou même sans éprouver des émotions qui ont une sorte d’affinité avec celles qu’une âme qui a quitté ce monde doit ressentir en s’initiant aux vérités inconnues d’un état futur. Liés ici-bas par les lois irrévocables de la nature, êtres perdus dans l’infini, nous semblons comme acquérir un pouvoir surnaturel et terrifiant, lorsque notre curiosité vient à pénétrer quelqu’une des œuvres mystérieuses et lointaines du Créateur. Il semble que nous tentons une présomptueuse usurpation quand nous voulons, forts de notre science, aller au-delà des bornes naturelles de nos privilèges, et demander aux autres mondes le secret de leurs alliances. L’immortel philosophe auquel le genre humain va devoir tant de révélations merveilleuses, lorsqu’il eut disposé son nouvel et colossal appareil, fut certain du succès ; mais avant de commencer ses observations, il s’arrêta, et, durant quelques heures, il demeura plongé dans une solennelle méditation. Il préparait son esprit aux découvertes dont il allait étonner le genre humain, et qui immortaliseront son nom plus encore que celui de son père. Il pouvait s’arrêter et méditer ; car, depuis l’heure où le premier couple humain ouvrit les yeux aux splendeurs du bleu firmament, jamais spectacle aussi sublime ne fut offert par la Providence. Herschel pouvait se reposer… Il allait devenir l’unique dépositaire de secrets ignorés depuis l’origine des temps ; il allait se couronner du diadème des sciences, ambitionné vainement par tous les savants… Il s’arrêta avant d’écarter le voile qui nous dérobait encore la vue des cieux… Pour faire comprendre notre enthousiasme, nous dirons qu’au moyen d’un énorme télescope construit d’après des principes tout à fait nouveaux, M. Herschel fils a déjà fait, dans son observatoire de l’hémisphère du Sud, les découvertes les plus étranges dans chaque planète de notre système solaire ; qu’il a reconnu des planètes dans d’autres systèmes ; qu’il a obtenu aussi distinctement la vue d’objets d’une petite dimension dans la Lune que si, à l’œil nu, il avait eu celle des objets terrestres placés à la distance de trois cents pieds (3) ; qu’il a résolu affirmativement la question de savoir si ce satellite est habité, et par quel ordre d’êtres ; qu’il a solidement établi une théorie nouvelle sur le phénomène des comètes ; enfin, qu’il a arrêté ou corrigé presque tous les principaux problèmes de l’astronomie mathématique. L’ouvrage où sont contenus tous les détails des découvertes d’Herschel sera bientôt par lui livré au public, qui appréciera son importance.
C’est à M. Andrew Grant, élève de l’ancien Herschel, et coadjuteur inséparable du fils, que nous devons les informations précoces et privilégiées sur des faits que nous avons le bonheur de transmettre à nos lecteurs. Secrétaire de M. Herschel au Cap de Bonne-Espérance, et infatigable directeur de son télescope, durant tout le temps de sa construction et de ses opérations, le docteur Grant a pu nous fournir des détails au moins aussi intéressants que ceux transmis à la société royale par le docteur Herschel lui-même. Notre correspondant nous assure que les documents qui sont maintenant soumis à une commission de cette société ne contiennent guère autre chose que des détails de la découverte transmise dans sa volumineuse correspondance et les opérations mathématiques qui les ont amenés. Le docteur Herschel, dont l’âme est au-dessus de toute considération mercenaire, a honoré et récompensé son compagnon de peine dans le champ de la science, en lui permettant de transmettre ces informations à nous, ses meilleurs amis. Les images représentant les animaux lunaires, d’autres objets, et les phases de plusieurs planètes, sont d’excellentes copies de dessins exécutés dans l’observatoire, par Herbert Home, écuyer qui a accompagné, depuis Londres jusqu’au Cap, la riche série de réflecteurs, qui a surveillé leur disposition et a assemblé les preuves de leur puissance. Le dessin représentant les anneaux de Jupiter est une copie réduite de ceux du docteur Herschel lui-même, et contient les derniers résultats de ses dernières observations sur cette planète. Le segment de l’anneau de Saturne est reproduit d’après un grand dessin du docteur Grant.
Nous transmettons avec soin les documents qui contiennent la description et l’histoire du télescope : on ne peut ajouter foi aux découvertes dont nous donnons l’annonce, qu’après avoir étudié exactement la composition de l’instrument au moyen duquel on les a obtenues.
*
DESCRIPTION DU TÉLESCOPE.
Il est bien connu que le grand télescope réflecteur de Herschel père avait un verre objectif de 4 pieds de diamètre, et un tube de 40 pieds de longueur ; qu’il avait un pouvoir grossissant de plus de 6000 fois l’objet, mais qu’il n’y a jamais eu qu’une faible partie de ce pouvoir avantageusement appliquée aux objets astronomiques les plus rapprochés ; le défaut de lumière sur les objets fortement grossis les rendait moins distincts que quand ils étaient vus avec un pouvoir du tiers ou du quart de cette force. En conséquence, les pouvoirs qu’il appliquait généralement quand il observait la Lune et les planètes, et avec lesquels il a fait ses plus intéressantes découvertes, se rangeaient dans la série des verres qui grossissent l’objet depuis 220, 460, 750 jusqu’à 900 fois. Quoique, pour observer les étoiles fixes, doubles et triples, et les nébuleuses les plus éloignées, il appliquât fréquemment toute la capacité de ses instruments, la loi d’optique qui veut qu’un objet devienne trouble en proportion de son développement en grosseur, semblait, d’après ses effets dans ce puissant télescope, élever un obstacle insurmontable à d’autres découvertes dans notre système solaire. Cependant, plusieurs années avant sa mort, ce célèbre astronome conçut la possibilité de construire une série perfectionnée de réflecteurs paraboliques et sphériques qui, en unissant tous les avantages principaux des instruments de Grégory et de Newton à l’intéressante découverte achromatique de Dolland, obvierait aux obstacles que nous venons de signaler. Son plan dénotait les plus profondes recherches dans la science de l’optique, et le plus grand génie dans les inventions mécaniques, mais la mort l’empêcha d’en faire l’application. Son fils, sir John, qui avait été nourri et bercé dans l’observatoire du père, et qui était astronome praticien dès sa plus tendre enfance, était si pleinement convaincu de la valeur de cette théorie, qu’il résolut de l’expérimenter. Deux ans après la mort de son père, il compléta son nouvel appareil, et l’adapta à l’ancien télescope avec un succès presque parfait. Il trouva que le pouvoir grossissant jusqu’à 6000 fois, quand il était appliqué à la Lune, était le meilleur moyen de distinguer qui pût être choisi, et qu’il produisait, avec ces nouveaux réflecteurs, l’objet focal d’une manière extrêmement distincte, libre de toute confusion achromatique, et donnant la clarté la plus intense dont le grand speculum fût capable.
L’agrandissement de l’angle visuel qui fut ainsi obtenu se prouve en divisant la distance de la Lune à l’observatoire, par le pouvoir grossissant de l’instrument. La distance étant de 240000 milles, et le pouvoir équivalant à 6000 fois l’objet, laisse un quotient de 40 milles (13 lieues 1/4), comme distance apparente de cette planète à l’œil de l’observateur. On sait parfaitement qu’aucun objet terrestre ne peut être distingué à l’œil nu à une plus longue distance que celle-ci, lors même qu’on regarde, du haut des sommets des montagnes les plus élevées. La sphéricité de la Terre est cause de cet empêchement ; encore faut-il presque toujours que les objets aperçus à cette distance soient eux-mêmes placés sur des points élevés. On ne prétend point que cette vue télescopique de la Lune (à 40 milles) fasse voir avec une égale précision tous les objets qui la couvrent, quoiqu’elle les offre égaux en grosseur à ceux qui seraient vus sur la Terre à même distance.
M. Herschel père avait démontré qu’il pouvait, avec un verre grossissant jusqu’à 1000 fois, discerner dans ce satellite des objets qui n’avaient pas plus de 350 pieds de diamètre. Donc, si l’entière capacité de l’instrument eût été employée en se servant du nouvel appareil de réflecteurs construit par son fils, il s’ensuivrait, d’après les rapports mathématiques, qu’on pourrait discerner des objets n’ayant pas plus de 60 pieds de diamètre ; mais, dans l’un et l’autre cas, ces objets seraient vus comme des points faibles et sans forme, ainsi qu’on pourrait les voir sur la Terre d’une distance de 40 milles. Quoique la sphéricité de la Terre ne présentât aucun obstacle à la vite astronomique de ces objets, nous croyons que sir John Herschel n’a jamais prétendu avoir élevé son télescope ancien à une puissance aussi grande. Le défaut de lumière, quoique fortement ménagé et concentré, occasionnait encore un obstacle en proportion inversé de la grandeur de l’image du foyer.
Les progrès qu’il avait faits dans la connaissance de cette planète, quoique immenses, n’étaient encore que partiels et ne lui semblaient pas assez satisfaisants. Il avait été à même, il est vrai, de confirmer quelques-unes des découvertes des astronomes qui l’ont précédé, d’en réfuter d’autres, de corroborer les preuves de l’existence des volcans découverts par son père et par Schrœter de Berlin, de reconnaître les changements observés par ce dernier dans le volcan du Mare crisium ou lac lucide, et l’accroissement de force de certains phénomènes volcaniques ; il avait reconnu également l’existence de montagnes disproportionnées dans la Lune, et celle des magnifiques collines coniques qui entourent des vallées d’un immense diamètre. Il avait pu affirmer que les masses désignées par le professeur Frauenhofer comme étant des fortifications lunaires, n’étaient que d’immenses montagnes pyramidales ; que des lignes qu’on avait capricieusement appelées routes et canaux, n’étaient que des rangées de hautes et âpres collines, et que la partie que Schrœter avait prise pour une ville dans le voisinage de Maurius, n’était qu’une vallée d’au moins 3000 pieds de diamètre, toute semée de fragments de rocs disjoints. Ce célèbre astronome avait donc pu tracer, avec plus d’exactitude et de soins que ses prédécesseurs, la géographie générale de cette planète dans son ensemble, qui comprenait des caps, des continents, des montagnes, des océans et des îles ; il avait pu démontrer clairement la différence de la plupart de ces traits locaux d’avec ceux de notre globe. Les grandes cartes, les meilleures que nous ayons, ont été tracées d’après les plans qu’il en a donnés. Les astronomes ni le public n’auraient osé espérer aucun progrès ultérieur, puisque toutes les ressources du plus grand télescope du monde avaient été employées d’une manière toute nouvelle, et des plus heureuses, afin de les obtenir, et qu’on ne pouvait pas raisonnablement penser qu’on pût jamais en construire un autre plus grand encore, ou du moins, employer plus avantageusement celui déjà construit. Une loi de nature et les limites de la science humaine semblaient donc s’unir et s’opposer inflexiblement à de plus grands progrès dans la science télescopique, applicable aux planètes connues et aux satellites du système solaire ; car, à moins de penser que le Soleil voulût accorder une plus grande somme de lumière à ces corps, et qu’eux consentissent à la transmettre pour gratifier notre curiosité, il n’y avait pas avancement à espérer. Les télescopes ne créent pas la lumière ; ils ne peuvent pas même la rendre aussi pure qu’ils la reçoivent. Les travaux et les recherches inouïs des prédécesseurs de sir John le laissaient sans espoir de rien obtenir de mieux dans la construction des instruments. Huygens, Grégory, Newton, Hadley, Bird, Short, Dolland , et plusieurs autres opticiens praticiens, avaient eu recours à toutes les matières possibles, soit pour la composition des lentilles, soit pour celle des réflecteurs, et ils avaient épuisé toutes les lois de l’optique que leurs études avaient développées et démontrées. Sir John, dans la construction de son dernier et étonnant spéculaire, a formé le plus savant amalgame que l’état avancé de la chimie métallique ait pu lui permettre de combiner, et il a surveillé sa composition et son polissage entre les mains de l’ouvrier, avec plus d’anxiété que jamais amant n’en mit à épier le regard de sa maîtresse.
Maintenant on n’aura à espérer rien de plus que ce que son génie a accompli. Sir John eut la satisfaction de se dire que, s’il pouvait monter à califourchon sur un boulet de canon, et voyager sur ses ailes de furie pendant une légère période de plusieurs millions d’années, il n’obtiendrait pas une vue plus heureuse des étoiles les plus éloignées que celle qu’il pouvait en avoir en peu de minutes, et qu’il faudrait la rapidité extraordinaire d’un chemin de fer de 50 milles à l’heure, pendant une longue vie, pour lui accorder une inspection plus sûre du joli luminaire de la nuit. Une question intéressante serait de savoir si cette planète est habitée par des êtres comme nous, ayant les mêmes facultés, les mêmes sentiments, les mêmes passions et la même destinée ; ou bien si elle est peuplée, comme l’ont pensé autrefois quelques esprits faibles, par une race d’êtres criminels et bannis de notre terre. La solution à cette question est abandonnée aux jugements portés d’après les analogies naturelles.
Les limites des découvertes dans les corps planétaires, et dans la Lune en particulier, semblaient ainsi immuablement fixées : depuis un grand nombre d’années, on n’espérait plus rien a cet égard ; mais il y a environ trois ans que, dans le cours d’une conversation avec sir David Brewster sur le mérite de quelques idées ingénieuses sur l’optique, qui avaient été émises par ce dernier, dans l’Encyclopédie d’Édimbourg (p. 644), et qui indiquaient des moyens de perfectionner les réflecteurs de Newton, sir Herschel songea à la commode simplicité des vieux télescopes astronomiques, sans tubes, et dont le verre objectif, placé sur un pôle élevé, lançait son image focale à la distance de 150 et même 200 pieds. Le docteur Brewster admit facilement que le tube n’était pas nécessaire, pourvu que l’image focale fût dirigée dans un appartement sombre, et qu’elle y fut convenablement reçue par les réflecteurs ; sir John dit alors que si le grand télescope de son père, dont le tube seul, quoique formé des plus légers matériaux, pesait 3000 livres, était doué d’une mobilité facile et sûre, en même temps que le lourd observatoire auquel il était attaché, à plus forte raison serait-il possible de rendre mobile un autre observatoire qui n’aurait pas l’embarras d’un pareil tube. Cette observation fut admise, et la conversation se dirigea sur l’invincible ennemi : le manque de lumière par l’effet des plus forts verres grossissants. Après quelques instants de silencieuse réflexion, sir Herschel s’informa timidement s’il ne serait pas possible d’effectuer une transfusion de lumière artificielle par l’oculaire… Sir David fut frappé de l’originalité de cette idée ; il réfléchit un peu, puis, avec une sorte d’hésitation, il parla de l’aberration de sphéricité des rayons, et aussi de l’angle d’incidence. Sir John plus confiant, rappela l’exemple des réflecteurs newtoniens, dans lesquels cette aberration fut corrigée par le second speculum, et l’angle d’incidence rendu par le troisième ; et, continua-t-il, pourquoi le microscope ne serait-il pas illuminé ? L’hydro-oxygène ne peut-il être appliqué de manière à rendre distinct et même à grossir, au besoin, l’objet focal ? Sir David s’élança de dessus sa chaise dans une joie délirante de conviction, et, sautant presque jusqu’au plafond, il s’écria : « Tu es l’homme !… » Ce fut à qui serait le plus prompt, de ces deux philosophes, à exprimer cette autre idée : que si les rayons d’un microscope hydro-oxygéné, en traversant une goutte d’eau contenant la larve d’un moucheron, ou tout autre objet invisible à l’œil nu, les rendait non seulement tout à fait distincts, mais grossis à la dimension de plusieurs pieds, de même la lumière artificielle, en traversant le plus petit objet focal d’un télescope, le grossirait à l’infini. La seule chose qui parut manquer était un récipient pour l’image focale, afin de la transmettre sans la rompre, à la surface sur laquelle elle devait être vue sous la lumière changeante des réflecteurs microscopiques. Dans les nombreuses expériences faites durant les semaines qui suivirent, les deux philosophes co-opérateurs décidèrent qu’un medium de l’argent le plus pur (4) était le plus convenable qu’on pût employer. Ce medium répondit parfaitement à leur attente, lorsqu’ils se servirent d’un télescope grossissant 100 fois l’objet, et d’un microscope trois fois au-dessus de ce pouvoir.
Ce fut alors que sir John Herschel conçut le plan prodigieux de son présent télescope. Le pouvoir de celui de son père le laissait à 40 milles de sa planète favorite, et il résolut de tenter la confection d’un instrument plus puissant qui lui fit franchir tout l’espace. L’argent, qui donne des ailes à la science et du nerf à la guerre, semblait seul lui manquer, et l’acquisition de ce grand moteur est souvent plus difficile que la tâche de Sisyphe. La persévérance de sir John vainquit cette difficulté. Ayant l’adhésion pleine et entière de sir David Brewster, cette haute autorité dans la science de l’optique, il présenta son plan à la société royale, et fixa particulièrement l’attention du président, son altesse royale le duc de Sussex, qui a toujours été le noble protecteur des sciences et des arts. Le plan d’Herschel fut approuvé avec enthousiasme par la commission nommée pour son examen. Le président souscrivit pour une somme de 10000 livres sterling, et promit de recommander cet important instrument au trésor royal ; il le fit sans délai, et le roi, apprenant que la dépense était évaluée à 70 mille livres sterling, demanda naïvement si le coûteux instrument conduirait à quelques progrès en navigation. Sur la réponse affirmative, le roi matelot accorda carte blanche.
Sir John Herschel avait soumis ses plans et ses calculs relatifs à un verre objectif de 24 pieds de diamètre, exactement six fois plus grand que celui de son père. Pour la confection de cette énorme masse, il s’adressa à la fameuse verrerie de MM. Hartly et Grant (ce dernier est le frère de notre estimable ami le docteur Grant), à Dumbarton. Les substances choisies pour ce fameux amalgame, furent une partie crown Glass et une partie flint Glass ; leur emploi dans des lentilles séparées constituait la grande découverte achromatique de Dolland. On reconnut préalablement par de soigneuses expériences que ce mélange triompherait, aussi heureusement que les lentilles séparées, de tous les obstacles à la fois, de l’aberration de sphéricité et de la décoloration. Cinq fournaises furent remplies de cristaux de ces deux espèces soigneusement choisis parmi les productions de la manufacture, qui sont de qualités presque homogènes. Les creusets furent liés au moule par un grand conducteur, et le 3 janvier 1833 eut lieu la première coulée ; on la laissa refroidir huit jours : le moule fut ouvert et on trouva le verre beaucoup trop mince vers le centre. On ne se laissa point décourager, et un nouveau verre fut coulé avec plus de soins, le 27 du même mois. Le moule fut ouvert pendant la première semaine de février, et on eut le bonheur de trouver le second verre parfaitement pur, à l’exception de deux légères taches, qui étaient placées assez près de la circonférence pour qu’elles puisent être cachées par le cercle de cuivre qui devait servir de cadre. Le poids de cette prodigieuse lentille façonnée était de 14826 livres, et son pouvoir grossissant de 24000 fois l’objet. On présuma, en conséquence, qu’elle serait capable de représenter les corps de notre satellite lunaire un peu au-dessus de 18 pouces de diamètre, pourvu que leur image focale en fût rendue distincte par une transfusion de lumière artificielle. Ce ne fut cependant pas sur le simple pouvoir illuminant du microscope hydro-oxygéné, appliqué aux images focales de cette lentille, que sir John Herschel fit exclusivement fond pour la réalisation de ses belles théories et de ses espérances ; il comptait beaucoup aussi sur l’application sans limite de l’instrument pour remplacer le second grossisseur des télescopes réfléchissants. Il pensait de la sorte surpasser de beaucoup les pouvoirs de leur plus grands grossisseurs.
Il compta tellement sur l’avantage de cette admirable combinaison que, dans son enthousiasme, il montrait une grande confiance sur la possibilité qu’il devrait y avoir plus tard d’étudier l’entomologie de la lune, dans le cas où ce satellite aurait des insectes à sa surface. Après avoir veillé à l’achèvement de sa grande lentille et l’avoir fait transporter à Londres, son premier soin fut de construire un microscope convenable et un cadre mécanique, propre à l’action horizontale et verticale de tout l’instrument.
Une correspondance suivie avait eu lieu pendant quelque temps entre les académies d’Angleterre, de France et d’Allemagne, dans le but de perfectionner le plus possible les tables de longitude de l’hémisphère du Sud ; elles sont en effet bien moins exactes que celles de l’hémisphère du Nord. Les Académiciens d’Angleterre qui s’occupent de la science des longitudes avaient une haute opinion de la nouvelle théorie télescopique d’Herschel et du talent de son inventeur ; ce furent eux qui déterminèrent le gouvernement à solliciter ses services, afin d’observer le passage de Mercure sur le disque du soleil. Ce passage doit avoir lieu le 7 novembre 1835 ; les deux astres commencent à être en conjonction à 7 heures 47 minutes 55 secondes du soir, ou, terme moyen, à 8 heures 12 minutes 22 secondes. Ce phénomène sera invisible pour presque tout l’hémisphère du Nord. Le Cap de Bonne-Espérance est le lieu d’où le passage de Mercure et de Vénus sur le disque solaire a généralement été observé ; celui de Vénus n’ayant pas eu lieu depuis l’année 1769 et ne devant se reproduire qu’en 1874, les observations exactes de celui de Mercure, qui se renouvelle bien plus souvent, ont été d’une grande importance pour l’astronomie et la navigation ; c’est surtout pour ce dernier art que les passages de Mercure sont presque aussi importants que ceux de Vénus ; car quoique cette planète, en particulier, permette de déterminer exactement la grande parallaxe solaire, et par là, les distances de toutes les planètes au soleil, d’autre part les passages de Mercure font déterminer parfaitement la position de ses nœuds, indépendamment de la parallaxe du grand orbite, et par suite la parallaxe de la Terre et celle de la Lune deviennent connues : dès lors, les passages de Mercure sont très précieux pour les observations des longitudes lunaires. On a reconnu que le Cap de Bonne-Espérance était le lieu le plus propice pour ces observations. Les expéditions qui furent au Pérou et en Laponie, vers le milieu du siècle dernier, afin de déterminer la véritable configuration de la terre, trouvèrent que l’attraction des régions montagneuses était si forte qu’elle faisait dévier le fil à plomb de leurs grands instruments de 7 à 8 secondes de la vraie perpendiculaire, tandis que les plaines élevées du Cap réunissent tous les avantages d’une atmosphère lucide à l’absence complète de ces attractions. Non seulement sir John Herschel accepta avec empressement la nomination du gouvernement, mais il demanda à partir assez à temps pour commencer ses opérations au moins un an avant l’époque du passage, afin d’avoir la faculté d’ajuster parfaitement son énorme machine et d’étendre ses connaissances parmi les constellations du Sud. On accéda aussitôt à sa demande, et, les préparatifs étant achevés, il mit à la voile, de Londres, le 4 septembre 1834. Il était accompagné du docteur Andrew Grant, du lieutenant Drummond, des ingénieurs royaux F. R. A. S. et d’un bon nombre des meilleurs mécaniciens anglais. L’expédition arriva à destination après une traversée heureuse et rapide. On transporta aussitôt la fameuse lentille et le cadre du grand observatoire aux lieux propres aux observations ; c’était un terrain plat d’une grande étendue et fort élevé, à environ 12 lieues de la ville du Cap. De La Caille avait observé de ce même lieu, en 1750, lorsqu’il disposa ses excellentes tables solaires, qu’il mesura un degré du méridien et arriva presque exactement à supputer la parallaxe solaire, d’après celle de Mars et de la Lune. Sir John Herschel, en quatre jours, fit élever sa gigantesque machine, au moyen de deux attelages de 18 bœufs chacun, et aidé par plusieurs compagnies d’ouvriers hollandais.
Le plan général de l’observatoire est, sous quelques rapports, semblable à celui du télescope connu à Londres sous le nom de télescope d’Herschel, excepté qu’au lieu des fondations circulaires en briques, les siennes consistent en une série de rails de fer parallèles et circulaires montée sur cadres de bois. Ceux-ci sont construits de telle manière que les courbes des plus grands cercles permettent de diriger l’observatoire, se mouvant sur elles, parmi leurs évolutions concentriques, et de l’amener vers le point qui sert de base à la machine qui porte la lentille , ainsi qu’à chacun des cercles intermédiaires. Le diamètre du plus petit cercle est de 28 pieds ; par un étrange oubli, notre correspondant a négligé de nous donner la mesure du plus grand ; mais elle peut, en quelque sorte, être calculée d’après l’angle d’incidence projeté par la lentille et l’espace occupé par l’observatoire ; ce dernier est une construction en bois, de 50 pieds carrés, ayant autant en hauteur, et couverte d’une toiture plate, avec des gouttières en cuivre très mince. À la paroi la plus rapprochée de la lentille est une ouverture de 4 pieds de diamètre, destinée à en recevoir les rayons, et une autre pratiquée à la toiture dans ce même but pour faire les observations méridionales. La lentille, ceinte d’un cadre de bois fermé aux quatre coins par de fortes bandes de cuivre, est suspendue sur un axe, entre deux piliers, presque aussi élevés que ceux qui supportaient le célèbre cadran de Uleg Beg : ils ont 150 pieds de haut. Ces piliers sont réunis, au sommet et à la base, par des pièces transversales et affermis par des liens ou fermes en diagonale ; entre ces fermes est un double cabestan propre à hisser la lentille depuis la ligne d’horizon, et à faire mouvoir l’observatoire en raison de la hauteur requise par la distance focale, lorsqu’elle est tournée vers le méridien, et ainsi à tous les degrés intermédiaires. Cette dernière opération est admirablement réglée au moyen d’un immense double sextant qui, étant uni à l’axe de la lentille, se meut avec elle et est régulièrement divisé en degrés, minutes et secondes, les cercles horizontaux étant aussi divisés en 360 degrés, et exactement subdivisés. Tout l’instrument a les pouvoirs et la régularité du plus parfait théodolite. Comme il n’a pas de tube, il tient à l’observatoire par deux leviers horizontaux qui passent dessous le plancher de ce bâtiment, depuis les bases circulaires des piliers, et tiennent ainsi continuellement la lentille carrément avec l’observatoire, en assurant à l’un et à l’autre un mouvement uniforme et simple. Au moyen de ces leviers ainsi que d’un extenseur et d’une manivelle, l’observatoire est placé au degré d’approximation des piliers que peut exiger la hauteur de l’astre observé. Lorsque, placé à la station la plus rapprochée, on ne peut obtenir une observation de la grande lentille, dans un espace de 15 degrés à partir du méridien, on y supplée par un excellent télescope d’un immense pouvoir, fait par Herschel père, et avec lequel on peut observer exactement à tous les degrés. En conséquence, soit que le champ de vue soit projeté sur le plancher ou sur les parois de l’appartement, il a un diamètre de 50 pieds environ, et comme il est circulaire, il offre une surface de près de 1865 pieds. La place où doivent s’opérer tous les mouvements horizontaux a été soigneusement nivelée par le lieutenant Drummond, avec le niveau perfectionné par lui, et qui porte son nom ; les roues de l’observatoire et de la machine de la lentille sont facilitées dans leur jeu par des rouleaux à frictions contenus dans des boîtes à axes remplies d’huile ; la force d’un seul homme, appliquée à l’extrémité des leviers, suffit pour faire avancer tout l’appareil sur l’un ou l’autre des cercles de rails, et la force de deux hommes, appliquée au cabestan, est tout à fait suffisante pour rapprocher l’observatoire jusqu’à la base des piliers. Cependant, ces deux mouvements sont maintenant effectués par le moyen d’appareils locomoteurs dirigés, de l’intérieur de l’appartement, par une seule personne. Avec un ingénieux index, il permet de reconnaître chaque pouce de progression ou de rétrogradation.
Nous avons décrit le télescope de sir John Herschel, non seulement parce que nous le considérons comme le plus magnifique modèle de mécanisme de notre siècle et de tous les siècles antérieurs, mais surtout parce que nous pensons qu’un détail explicite de ses principes et de ses pouvoirs devait être l’introduction presque indispensable aux récits que nous allons faire. Le télescope ne fut entièrement achevé que vers la fin de décembre, époque à laquelle arrivèrent d’Angleterre toutes les séries de grands réflecteurs du microscope. On commença les opérations durant la première semaine du mois de janvier de l’année suivante ; mais le secret qui a été gardé sur la nouveauté, la confection et la destination de l’instrument n’a pas été moins rigoureusement observé durant plusieurs mois, que celui de la grandeur de ses succès. Que le gouvernement anglais soit resté dans le doute à l’égard des découvertes prévues par Herschel, ou qu’il ait désiré les couvrir d’un voile jusqu’à ce qu’elles aient été capables d’illustrer la nation et le règne où elles ont eu lieu, c’est là une question que nous ne pouvons résoudre que par des conjectures ; mais il est certain que les royaux patrons du célèbre astronome lui ont enjoint, ainsi qu’à ses amis, un silence maçonnique jusqu’à ce qu’il pût communiquer officiellement les résultats de ses grandes expériences. Aussi le monde n’a-t-il rien su ni de lui ni de son expédition jusqu’à présent, si ce n’est il y a quelques mois, où les journaux scientifiques allemands rapportèrent que sir John Herschel avait écrit du Cap de Bonne-Espérance à l’Astronome royal de Vienne, pour l’informer que la terrible comète annoncée pour l’année 1835, et qui devait tellement approcher de notre globe que nous pourrions entendre le bruissement de ses feux, avait changé de direction, et que non seulement elle n’imprimerait point un mouvement différent à la Terre, mais qu’elle ne secouerait pas même un crin de sa queue sur notre sol.
Embarrassés de comprendre à l’aide de quelle autorité il avait fait une déclaration si hardie, les savants Européens qui n’étaient pas initiés à ses secrets regardèrent son ajournement, ainsi qu’il appelle sa découverte, avec un incrédule mépris, et continuèrent à effrayer le public de leurs premières prédictions. (5)
*
NOUVELLES
DÉCOUVERTES DANS LA LUNE.
*
Jusqu’au 10 janvier 1835 on observa presque constamment les étoiles des signes du Sud, sans l’aide des réflecteurs hydro-oxygénés ; un nombre infini de nouvelles étoiles et de nébuleuses y furent découvertes, mais nous différerons de transmettre à nos lecteurs les récits de notre correspondant jusqu’au jour où nous aurons plus de temps pour les insérer. Nous ne saurions faire attendre les découvertes plus intéressantes qui ont été faites dans le monde lunaire. Nous différerons aussi de fournir les détails mathématiques et minutieux que nous donne le docteur Grant, pour expliquer les corrections faites par sir John Herschel aux meilleures tables des révolutions tropiques sidérales et synodiques de la Lune. L’explication du phénomène des syzygies, desquelles dépendent en grande partie les théories lunaires reconnues, sera également donnée plus tard.
Il était environ neuf heures et demie de la nuit du 10 janvier, la Lune en était au quatrième jour de sa moindre libration ; l’astronome disposa son instrument de manière à observer la partie Est de la Lune. L’immense pouvoir tout entier de son Télescope était mis en action tandis que son microscope n’était employé qu’à moitié force. En tirant le rideau du microscope, le champ de vue parut couvert dans tout son espace par l’image très vive, très distincte d’un rocher de basalte dont la couleur était d’un brun verdâtre, et dont la dimension, d’après l’espace occupé sur l’objectif, était exactement de 28 pouces. La masse observée était sans aucune fracture, mais, au bout de quelques secondes, il se présenta une pile inclinée, composée de cinq ou six colonnes de figure octogonale et d’une apparence semblable à celle des roches basaltiques de Astaffa. Cette pile inclinée était couverte avec profusion d’une fleur-rouge foncé précisément semblable,dit le docteur Grant, au papaver rhœas ou pavot rose de nos champs de blé sublunaires. Ce pavot était la première production organique qui apparût aux yeux de l’homme dans un monde étranger.
La rapidité d’ascension de la Lune, ou plutôt de la rotation diurnale de la Terre, étant presque égale à 500 mètres par seconde, aurait immanquablement empêché l’observation de ces objets si cette difficulté n’avait été évitée au moyen de l’admirable mécanisme qui règle constamment, sous la direction du quart de cercle, la hauteur obligée de la lentille ; mais l’opération se trouvait si exacte que les observateurs pouvaient retenir l’objet sur le champ de vue autant de temps qu’ils voulaient ; ils n’eurent garde de le faire en cet instant ; cette preuve de végétation lunaire avait trop excité leur curiosité pour qu’ils s’y arrêtassent. Il était prouvé que la Lune avait une atmosphère semblable à la nôtre, capable d’entretenir la vie organique et très probablement la vie animale. Le rocher basaltique continuait à passer sur le champ de vue et couvrait encore trois cordes consécutives du cercle, quand apparut une pente verdoyante d’une grande beauté : elle occupait deux cordes de plus que le rocher basaltique. Cette pente était précédée par une autre masse qui avait à peu près la même hauteur que la première. De quel étonnement ne fûmes-nous pas saisis en apercevant à sa base une forêt lunaire !… « Les arbres, dit le docteur Grant, pendant la durée de dix minutes se montrèrent absolument de la même espèce, mais elle n’était semblable à aucune de celles que j’ai vues, excepté peut-être à la plus grande espèce de cyprès des cimetières d’Angleterre. Celle-ci lui ressemblait à quelque égard. » Suivait une pelouse verte et unie qui, mesurée par le cercle peint de notre miroir était de 49 pieds; 49 pieds doivent répondre à 1/5 de lieue de largeur. Alors apparut une autre grande forêt dont les arbres, sans aucune équivoque, étaient des sapins aussi beaux que ceux que j’ai le plus admirés dans les montagnes de mon pays.
Fatigués de la longue continuité de ce spectacle, nous réduisîmes graduellement le pouvoir grossissant du microscope, sans éclipser aucun des réflecteurs, et nous aperçûmes aussitôt que nous étions comme descendus insensiblement d’un district montagneux grandement diversifié et d’un caractère romantique, et arrivés sur les bords d’un lac ou d’une mer intérieure ; mais nous ne pûmes déterminer quelle était la localité relative ou l’étendue, parce que notre télescope grossissait trop encore. En introduisant la plus faible lentille achromatique, nous reconnûmes que les eaux dont nous venions d’observer les rivages, répondaient en général au Mare nubium de Riccioli : par là nous nous aperçûmes qu’au lieu de commencer, comme nous l’avions supposé, à la longitude Est de la planète, quelque retard dans l’élévation de la plus grande lentille nous avait jetés presque sur les axes de son équateur ; cependant, comme c’était une contrée libre, que nous ne nous étions encore attachés à aucune province particulière et que nous pouvions, à quelque moment que ce fût, retrouver la position qui nous avait échappé, nous essayâmes quelques-unes de nos lentilles magiques afin d’examiner mieux les bords du Mare nubium. Pourquoi Riccioli les a-t-il appelés ainsi ?… Je ne sais, à moins que ce n’ait été pour tourner en ridicule Cléomène, car jamais les anges n’ont parcouru des lieux plus délicieux, dans une tournée de plaisir. Une plage de sable d’un blanc brillant s’offrait à la vue ; elle était entourée d’une ceinture de rochers sauvages ayant l’apparence de vastes châteaux de marbre vert, et séparés par des brèches profondes, pratiquées de deux ou trois cents pieds dans de grotesques blocs de craie ou de gypse ; tout cela était couronné par des feuillages tremblants d’arbres inconnus, dont les rameaux semblaient des plumes ou festons, lorsqu’ils se balançaient le long de ces murailles resplendissantes : à cet aspect, nous restâmes muets d’admiration. Partout où nous voyions l’eau, elle paraissait aussi bleue que celle du profond océan et se brisait sur la grève en énormes flots argentés. L’action de très hautes vagues était tout à fait manifeste sur les rochers de la plage, dans une étendue de plus de cent milles (35 lieues). Quelque diversifié que fût le tableau pendant ces cent milles, et même à une bien plus longue distance, nous n’aperçûmes aucune trace d’existence animale ; nous pouvions cependant embrasser à volonté cette longue étendue de terres. M. Holms aperçut dans une caverne des objets de forme circulaire et de couleur blanche, et nous assura qu’ils, lui paraissaient être d’énormes cornes-d’amon ; mais, à mes yeux, ce n’étaient tout simplement que de gros cailloux qui avaient pu être jetés là par les vagues.
Nos recherches sur la vie animale ne devaient pas être encore couronnées de succès. Nous continuâmes une inspection de détails durant environ deux heures, et nous traversâmes, pendant ce temps, de vastes contrées d’un terrain tout à fait aride, ayant un caractère volcanique et fort peu de variétés de végétation ; cependant quelques espèces de lichen croissaient partout en très grande abondance. Le docteur Herschel proposa de sortir toutes nos lentilles afin de voir rapidement le panorama offert à nos yeux, et de chercher quelques-unes des grandes vallées connues par les astronomes. Cette méthode lui semblait la meilleure, afin de récompenser notre première nuit d’observation, par la découverte d’êtres animés. Nous enlevâmes nos lentilles, et la splendeur de nos réflecteurs inexprimablement beaux ne diminua nullement. Nous trouvâmes la théorie d’accord avec nos observations : le champ de vue comprenait environ 25 milles (8 lieues) de la surface lunaire, et nous y distinguions à la fois l’ensemble et les détails avec la même clarté que si nous eussions vu un objet terrestre à près d’une lieue.
Ce procédé d’observation nous offrit la plus belle vue de paysage que nous eussions obtenue jusque-là, et, quoique la rapidité de son passage fût un peu trop grande, nous en jouîmes avec délices. Plusieurs de ces vallées sont bornées par des collines majestueuses d’une forme conique si parfaite qu’on les prendrait plutôt pour des œuvres de l’art le plus raffiné que pour celles de la nature. Elles traversèrent le canevas sans que nous eussions le temps de poursuivre leur fuite, mais bientôt après nos yeux rencontrèrent une série de tableaux dont les traits étaient tellement nouveaux que le docteur Herschel ordonna de ralentir le mouvement, afin de les mieux voir. C’était une chaîne non interrompue de beaux obélisques ou très minces pyramides groupées irrégulièrement : chaque groupe était composé de trente ou quarante aiguilles, et ces aiguilles étaient parfaitement carrées et aussi bien encadrées que les plus beaux modèles de corniches en cristal. Toute cette masse avait une couleur lilas pâle très resplendissante. Je crus alors que nous étions sûrement tombés sur des productions d’art, mais le docteur Herschel remarqua avec perspicacité que si les Lunariens pouvaient bâtir des monuments semblables dans un espace de 10 ou 15 lieues, nous en aurions reconnu d’autres, avant ce moment-là, d’un caractère moins équivoque. Il décida que c’étaient des formations de quartz probablement de la couleur améthyste vineuse, et d’après toutes ces indications, et d’autres encore qu’il avait obtenues sur la puissante action des lois de cristallisation dans cette planète, il nous promit un champ riche d’études minéralogiques. L’introduction d’une lentille confirma pleinement sa conjecture ; c’étaient, en effet, de monstrueuses améthystes d’une couleur rouge pâle, brillant de la manière la plus intense, autant que les rayons du soleil. Elles variaient en hauteur depuis 60 jusqu’à 90 pieds, pour la plupart, quoique nous en vissions plusieurs d’une bien plus incroyable hauteur. Nous les remarquâmes dans une suite de vallées séparées par des lignes longitudinales de collines rondes, élevées et gracieusement ondulées ; mais ce qui nous frappa surtout, c’était l’invariable stérilité des vallées qui contenaient ces merveilleux cristaux et les pierres d’une teinte ferrugineuse, probablement des pyrites de fer, qui en couvraient le sol.
Ces curiosités étaient situées dans un district élevé environ d’un demi-mille (500 pas géométriques) au-dessus de la vallée du Mare fecunditatis de Mayor et Riccioli : ses bords se déroulèrent devant nous, mais jamais nom ne fut plus mal approprié ; car, d’un bout à l’autre, tout y était aride et désolé ; les plages de la mer étaient couvertes de pierres calcaires et de cailloux. À l’aide de nos plus forts grossissements, nous ne pûmes découvrir le moindre vestige de végétation. L’extrémité septentrionale dans toute sa largeur d’au moins cent lieues, ayant traversé notre plan, nous arrivâmes dans une région montagneuse et sauvage, couverte d’arbres plus grands et de forêts plus étendues que tout ce que nous avions vu jusque-là. L’espèce de ces arbres ne peut être décrite par aucune bonne analogie, cependant en général ils ressemblaient aux chênes de nos forêts ; le feuillage en était infiniment plus beau, car ils portaient de larges feuilles brillantes comme celles du laurier. Des tresses de fleurs jaunes, suspendues aux branches, et tombant presque sur le sol, se balançaient avec grâce dans toutes les clairières.
Quand ces montagnes eurent passé, nous vîmes une région qui nous remplit d’étonnement : c’était une vallée ovale, entourée de tous côtés, excepté à une petite ouverture vers le sud, par des collines aussi rouges que le plus pur vermillon et évidemment cristallisées ; car partout où l’on apercevait une crevasse (ces crevasses étaient assez fréquentes et d’une immense profondeur), les sections perpendiculaires présentaient des masses agglomérées de cristaux polygones égaux les uns aux autres et arrangés en estrades profondes. La couleur devenait de plus en plus foncée en approchant du fond des précipices : d’innombrables cascades jaillissaient du sein de ces rochers escarpés ; quelques-unes s’échappaient presque de leurs sommets et avec tant de force qu’elles formaient des arches de plusieurs aunes de diamètre. Jamais je ne retrouverai aussi vivant le souvenir de la jolie comparaison de lord Byron (La queue du blanc cheval, dans les Révélations). Au pied de ces collines était une zone de bois entourant toute la vallée : elle avait à peu près six ou sept lieues à sa plus grande largeur et dix en longueur ; une collection d’arbres de toutes les espèces imaginables était éparse sur toute cette riche surface.
En ce moment, le télescope satisfit notre palpitante espérance en nous présentant des preuves certaines d’existence… À l’ombre des bois, dans la partie sud-est, nous aperçûmes de nombreux troupeaux de quadrupèdes bruns ayant toute l’apparence du bison, mais plus petits qu’aucune espèce du genre bos de notre histoire naturelle ; la queue de cet animal était semblable à celle de notre bos grunniens, mais par sa corne demi-circulaire, par la bosse qui charge ses épaules, par la longueur de son fanon et de son poil hérissé, il ressemble beaucoup à l’espèce à laquelle je l’ai d’abord comparé. Il avait cependant un trait bien distinctif que nous reconnûmes ensuite appartenir à presque tous les quadrupèdes lunaires : c’était une bizarre visière en chair placée au-dessus des yeux, traversant le front dans toute sa largeur et aboutissant aux oreilles. Nous pûmes apercevoir très distinctement qu’une masse de crins flottait en avant, comme une sorte de voile qui avait à la partie supérieure la forme du bonnet connu par les dames sous le nom de bonnet à la Marie Stuart. L’animal levait et baissait ce voile au moyen de ses oreilles. Le docteur Herschel pensa avec justesse que c’était un bienfait de la providence pour protéger les yeux de l’animal contre la trop grande clarté ou les trop longues ténèbres auxquelles tous les habitants de notre côté de la Lune sont périodiquement exposés.
Le second animal que nous aperçûmes serait classé, en histoire naturelle , parmi les monstres. Il était d’une couleur bleuâtre (mine de plomb), et de la grosseur d’une chèvre dont il avait la tête et la barbe ; au milieu du front se trouvait une corne unique, légèrement inclinée au-dessous de la ligne horizontale. La femelle n’avait ni corne ni barbe, mais sa queue était beaucoup plus longue. Ils allaient en troupeaux et abondaient particulièrement dans les clairières en pentes des bois. Pour l’élégance et la symétrie des formes, cet animal rivalisait avec la gazelle, et, comme elle, il semblait être agile et enjoué ; on les voyait courir avec une vitesse extraordinaire et gambader sur le gazon avec toutes les folies d’un jeune agneau ou d’un petit chat ; cette belle créature nous donna le plus charmant spectacle. La mimique de ses mouvements sur notre canevas blanc vernissé était aussi fidèle et aussi animée que celle des animaux qu’on observe à quelques pas de soi sur le tympan d’une chambre obscure. Souvent, quand nous essayions de poser nos doigts sur leur barbe, ils s’évanouissaient à l’instant comme pour éviter notre terrestre impertinence, mais aussitôt reparaissaient d’autres animaux que nous ne pouvions empêcher de ronger l’herbe, malgré tout ce que nous pouvions dire ou faire.
En examinant le centre de cette délicieuse vallée, nous reconnûmes une grande rivière à plusieurs branches qui renfermaient des îles charmantes où vivaient des oiseaux aquatiques de nombreuses espèces. Celle d’une sorte de pélican gris était la plus nombreuse ; ils avaient le dessus de la tête blanc et noir, les jambes et le bec déraisonnablement longs. Nous examinâmes longtemps leurs mouvements alors qu’ils prenaient du poisson, dans l’espoir de découvrir un poisson lunaire, mais, quoique nous ne fussions pas favorisés à cet égard, nous pûmes facilement deviner pourquoi ils plongeaient leurs longs cous si profondément au-dessous de l’eau. Près de l’extrémité en amont de l’une de ces îles, nous eûmes l’apparition éphémère d’une étrange créature amphibie d’une forme sphérique : elle roula avec une grande vélocité à travers les cailloux du rivage, et fut se perdre dans le courant rapide qui s’échappait de cette pointe de l’Ile. Nous fûmes obligés d’abandonner cette vallée pleine de vie sans l’explorer. Des nuages s’amassaient évidemment dans l’atmosphère lunaire, car la nôtre était parfaitement pure : mais cette observation était elle-même une découverte intéressante ; jusqu’à présent, la plupart des astronomes ont mis en question ou nié l’existence d’une atmosphère humide autour de cette planète.
La lune était déjà basse à l’horizon, le docteur Herschel prévit que la réfrangibilité croissante des rayons empêcherait bientôt toute poursuite satisfaisante de nos travaux ; d’ailleurs, nos esprits commençaient à être vraiment fatigués de l’excitation causée par les hautes jouissances que nous venions d’éprouver. Nous convînmes de faire entrer nos aides au jeu des lentilles et de récompenser leur vigilante attention par des toasts de félicitations du meilleur vin des Indes orientales. Ce ne fut cependant pas sans regrets que nous abandonnâmes la splendide vallée des montagnes rouges ; nous l’appelâmes, en l’honneur des armes de notre royal patron, la vallée de l’Unicorne. On peut la trouver dans les cartes de Blunt (6), à peu près entre le Mare fecunditatis et le Mare nectaris.
Les nuits du 11 et du 12, étant sombres, furent peu favorables aux observations ; mais, dans celles du 13 et du 14, nous fîmes la découverte d’autres animaux. Elle doit être du plus grand intérêt pour tout être humain. (Nous transmettons la description telle qu’elle nous est donnée par notre savant correspondant).
« Les étonnantes découvertes que nous fîmes durant notre première nuit d’observation, et les brillantes promesses qu’elles nous donnèrent pour l’avenir, nous rendaient chaque heure de clair de lune trop précieuse pour nous consoler de la privation occasionnée par ces deux nuits brumeuses ; aussi ne les supportions-nous pas avec une patience philosophique ; cependant, notre attention était entièrement occupée à surveiller l’érection d’un soutient additionnel à la lentille de 24 pieds. Un grand vent élevé dans la matinée du 11 l’avait fait vaciller. La nuit du 13 janvier était extrêmement pure ; la Lune faisait son ascension avec splendeur dans le firmament ; les étoiles se groupaient autour d’elle et la faisaient paraître la reine sans rivale de l’hémisphère.
La nuit du 13 étant l’avant-dernière de ce mois durant laquelle nous pouvions avoir une occasion d’observer la partie ouest, à cause de la libration longitudinale qui allait avoir lieu ; le docteur Herschel nous informa qu’il dirigerait nos recherches dans les divisions n° 2, 11, 26, et 20 des cartes de Blunt, qui sont connues dans les catalogues modernes, sous les noms Endimion, Cléomède, Longrenus, Pétavius. Il proposa de consacrer toute cette belle nuit à l’inspection attentive de ces quatre parties, des régions intermédiaires, et des bords extrêmes à l’occident. Embrassant alors un espace de 25 milles de surface lunaire dans le champ de vue et le réduisant à un mouvement lent, nous trouvâmes bientôt le premier objet de nos recherches ; il avait une forme bizarre : c’était un district de hautes montagnes, dont la chaîne la plus élevée formait trois ovales resserrés ; deux de ces ovales sont rapprochés l’un de l’autre par leurs bouts très aigus, et unis par un massif de collines très longues et très hautes ; ils présentent une figure semblable à celle d’un long écheveau de fil dont le nœud aurait été précipitamment détaché. Le troisième ovale ressemble aussi à un écheveau, et repose comme si la main de la nature l’eût nonchalamment laissé tomber. Il est lié avec l’autre, mais ce qu’on pourrait imaginairement supposer être le second nœud de ce second écheveau est coupé et repose en fils épars ; ce sont de plus petites collines qui sont répandues sur une grande étendue de terrain uni. Le plan de ces montagnes est si remarquable, qu’on en a pris l’esquisse : dans la carte de Blunt, qui est la meilleure, sa description s’accorde exactement avec la mienne. À une très petite distance du nœud coupé des collines dont nous venons de parler, se trouve une montagne de forme ovale qui ferme une vallée immense, et qui a sur son sommet occidental un volcan en état de terrible éruption ; au Nord de ce volcan et à travers la partie rompue (celle que M. Holms appelle la montagne vagabonde) se trouvent trois autres monts de forme oblongue détachés les uns des autres. Le plus élevé, le dernier est marqué F dans le catalogue, et fantastiquement nommé le Mare mortuum, ou plus communément le Lac de la Mort. Poussés par la curiosité à deviner la cause de ce sombre titre plutôt que par aucun motif philosophique, nous appliquâmes notre verre hydro-oxygéné à l’image de la grande lentille, et les 25 milles que nous pouvions embrasser comprenaient la totalité de cette grande montagne. Les deux chaînes de collines coniques s’élèvent à environ 5 milles l’une de l’autre ; mais quoique cette étendue d’observations eût jusqu’alors présenté les objets comme s’ils eussent été vus à une distance de 2 milles et 1/2, nous fûmes à cette occasion incapables d’observer ces collines avec quelques exactitude. Il ne paraissait y avoir autour d’elles aucun brouillard, ni aucune fumée semblable à celle que nous avions remarquée au sommet du volcan placé au sud-ouest ; cependant, elles étaient peu distinctes sur le canevas. En introduisant dans la lentille un peu plus de lumière gazeuse, le mystère fut immédiatement pénétré. C’étaient de vieux cratères de volcans éteints, d’où s’exhalait une chaude quoique transparente exhalaison qui les faisait paraître dans une sorte d’oscillation très peu favorable à l’observation. Les cratères de ces deux collines, autant que nous le pûmes juger malgré les empêchements qui s’élevaient, avaient environ 15 brasses (de 15 décimètres) de profondeur, ils étaient dépourvus de toute apparence de feu, et leur couleur générale était d’un blanc jaunâtre. Le diamètre de chacun de ces cratères était d’environ 450 pieds, et la largeur des bords qui les entouraient était d’environ 1000 pieds ; cependant, malgré leur peu d’ouverture, ces deux cheminées des abîmes souterrains avaient évidemment rempli toute la vallée de lave et des cendres dont elle était encore encombrée : on pouvait même supposer qu’elles avaient ajouté à la hauteur, sinon causé l’existence, des deux chaînes de montagnes ovales qui l’entourent. Ces montagnes mesurées plus tard, d’après le niveau des grands lacs qui sont dans le voisinages, ont à peu près 2800 pieds de hauteur.
Le docteur Herschel conjectura que ces volcans éteints devaient avoir été en pleine activité, il y avait au moins un million d’années ; le lieutenant Drummond émit l’idée que toute l’étendue de cette vallée ovale n’était autre chose que l’ancien cratère d’un vaste volcan. En expirant, il avait laissé ces deux faibles témoignages de son pouvoir passé. Je crois que le docteur Herschel lui-même admit cette opinion, confirmée, du reste, par la géologie universelle de la planète : il y a à peine cent milles de sa surface, sans même en excepter ses vastes mers et ses lacs, où l’on ne trouve des chaînes de montagnes : la plupart d’entre elles embrassent de nombreuses collines dont les volcans sont en pleine action. L’aspect de ces collines, peu élevées en proportion de tout ce qui les entoure, fait penser que chacune de ces formations n’est que le reste d’une vaste montagne, laquelle s’est consumée elle-même, et n’a laissé que de sauvages vestiges de son ancienne grandeur. La preuve de cette assertion nous fut donnée par l’existence d’un terrible volcan, maintenant dans toute son activité. Je rendrai compte de cela plus tard. Ce qui fit donner le nom de Lac de la Mort aux montagnes annulaires que je viens de décrire, c’est, je suppose, l’aspect sombre de la vallée qu’elles renferment, et qui, aperçue à une plus grande distance que celle où nous observions, a l’apparence des eaux de cette planète. La contrée environnante est fertile à l’excès. Entre ce cercle et le n° 2 (Endimion) que nous nous étions proposé d’examiner le premier, nous ne comptâmes pas moins de douze superbes forêts divisées parmi les plaines. Elles se balançaient dans un océan de verdure formé par d’immenses prairies semblables à celles de l’Amérique du Nord. Dans trois d’entre elles, nous découvrîmes de nombreux quadrupèdes pareils à nos amis les bisons de la vallée de l’Unicorne, mais d’une plus grande espèce. Au milieu de ce vaste panorama, il n’y avait pas un arbre qui n’éblouît nos yeux, tant ils étaient chargés d’oiseaux aux ailes rouges et blanches.
Nous en vînmes à examiner Endimion : nous trouvâmes que chacune de ses divisions était volcanique et stérile, mais au-delà s’étendaient les régions les plus riches et les plus productives qu’il soit possible à l’imagination de créer. Parmi elles, le docteur Herschel n’a pas moins compté que 38 espèces d’arbres, et presque le double de ce nombre de plantes ; ces végétaux différent entièrement de tous ceux qui avaient été découverts à une latitude plus voisine de l’équateur. Il distingua 9 espèces de mammifères, et 5 d’ovipares. Parmi les mammifères se trouvaient des animaux semblables au daim, à l’élan, au cerf d’Amérique ; un ours à corne et un castor bipède. Ce dernier ressemble au castor terrestre, avec la différence qu’il n’a pas de queue, et que son habitude invariable est de marcher sur deux pattes ; il porte ses petits dans ses bras comme un être humain ; il marche rapidement, mais comme en glissant ; sa hutte est plus élevée que celles de beaucoup de tribus sauvages, et, en voyant la fumée qui sortait de presque toutes les cabanes, il n’y avait pas à douter qu’ils ne connussent l’usage du feu. Leur tête et leur corps diffèrent peu de ceux des castors de notre planète. Cette espèce n’a été trouvée que sur les bords des lacs et des rivières, dans les eaux desquels on les a vus se plonger pendant l’espace de plusieurs secondes.
Cléomède est à 30 degrés plus au sud : c’est une immense montagne annulaire renfermant trois cratères qui sont éteints depuis si longtemps que toute la vallée environnante, d’une étendue de 9 milles, est couverte de forêts dont les arbres s’élèvent jusqu’au sommet du coteau. Pas une toise de terre n’est vue à nu, excepté le couronnement des cratères ; pas une créature vivante ne paraît habiter ces lieux, excepté un grand oiseau blanc semblable à la cigogne.
À l’extrémité sud de cette vallée est une voûte ou caverne naturelle, de 200 pieds d’élévation, et de 100 pieds de largeur ; un torrent s’en échappe et se précipite par-dessus de grands rocs grisâtres, de 80 pieds de hauteur. Alors, il se divise en une foule de branches et arrose une campagne magnifique de plusieurs milles. Un lac très large est à 20 milles de cette cataracte ; il occupe les 7000000 et 1/2 de milles que comprend ce côté éclairé de la Lune : ce lac est comme une mer intérieure ; sa largeur, de l’est à l’ouest, est de 189 milles, et, du nord au sud, de 266 ; sa forme, vers le nord, a beaucoup de rapport avec celle de la baie de Bengale ; il est parsemé de petites îles dont la plupart sont volcaniques : deux d’entre elles, du côté de l’est, sont en ce moment en pleine éruption, mais notre verre le plus fort était encore trop faible pour les examiner convenablement, à cause des nuages de fumée et de cendres qui obscurcissaient notre champ de vue. Dans la baie, du côté de l’ouest, s’allonge une île de 55 milles, en forme de croissant. Dans toute son étendue, elle est resplendissante d’admirables beautés naturelles, tant du règne végétal que du règne minéral. Les collines de cette île étaient couronnées par d’immenses quartz, d’une couleur jaune foncé si brillante que nous crûmes d’abord que c’étaient des pyramides de feu. On les voyait s’élancer dans les airs du sommet de ces hauteurs, dont les flancs semblaient couverts d’un manteau de velours. Tout était enchanté dans les petites vallées de cette île sinueuse : des aiguilles en spirale dépassaient de temps en temps les arbres d’une forêt verdoyante de même que les clochers des églises du val West-Moreland dominent les bouquets de bois qui les entourent. Ce fut là que nous aperçûmes, pour la première fois, le palmier à barre qui ne diffère de celui de nos latitudes tropiques que par une très grosse fleur violette qui remplace le spadix. Nous ne remarquâmes de fruits sur aucun de ces arbres, et nous pensâmes que la cause en était aux extrêmes de la climature lunaire. Sur une plante assez semblable à celle du melon, nous vîmes cependant du fruit en grande abondance ; il nous parut à l’état de maturité. La teinte générale de ces bois est vert foncé, quoiqu’on pût y remarquer un mélange de toutes les teintes de nos forêts aux diverses saisons. Les couleurs de l’automne se mariaient à celles du printemps, et, tout auprès, les riantes draperies de l’été entouraient des arbres sans feuilles qu’on eût dit victimes de l’hiver. En ces lieux, toutes les saisons semblaient se donner la main et se former en un cercle d’une perpétuelle harmonie. Quant aux animaux, nous ne vîmes qu’un élégant quadrupède dépouillé de poil, haut environ de trois pieds, presque semblable à un petit zèbre ; sa race vivait en petits troupeaux sur les gazons verts des collines ; nous remarquâmes cependant deux ou trois espèces d’oiseaux à longues queues, que nous prîmes pour des faisans, les uns bleus, les autres dorés, et sur les bords de l’île nous reconnûmes une multitude de poissons à coquille univalve. Parmi eux étaient quelques coquillages aplatis et de grande dimension ; mes trois associés les reconnurent pour des cornu amonœ. J’avoue que je fus obligé alors de convenir que ce n’étaient point les cailloux que nous avions vus sur les bords du Mare nubium. Les rochers escarpés de la plage étaient profondément minés par les vagues ; ils étaient caverneux , et des stalactites d’un cristal jaune, plus gros que la cuisse d’un homme, pendaient de tous côtés. Il n’y avait pas un pied de terrain dans cette île qui ne parût cristallisé ; des masses énormes de cristal étaient jetées çà et là sur les bords que nous explorions ; d’autres brillaient à travers toutes les anfractuosités du terrain. L’aspect de tous ces cristaux était si extraordinaire que ce lieu paraissait une fiction de contes orientaux plutôt que la réalité d’une nature lointaine réduite par le pouvoir de la science à une démonstration oculaire. La dissemblance frappante de cette île d’avec toutes celles que nous avions trouvées dans ces eaux, et son extrême voisinage des terres principales nous portèrent à supposer qu’un temps elle en avait dépendu. Pour confirmer cette opinion, on pouvait observer que sa baie principale embrassait le corps avancé d’une chaîne de plus petites îles qui aboutissaient à la terre ferme. Ce roc était de quartz pur et avait trois milles de circonférence. Il s’élevait comme une tour nue et majestueuse des profondeurs bleues, et n’offrait ni bords ni abris. Il brillait au soleil presque autant que du saphir, et les plus petites îles brillaient de même autour de lui. Il semblait être leur roi. Cette dernière théorie géologique fut confirmée lorsque nous vîmes tous les bords de la terre principale crénelés de pyramides et parés de ces rares joyaux de la nature, et qu’étendant le champ de vue de manière à observer les confins encore éclairés de la Planète, nous pûmes apercevoir ces obélisques étincelants : ils étaient comme des bataillons jetés en foule au travers de ces régions de plusieurs centaines de milles. Il nous fut impossible de conjecturer où cette magnifique terre et toutes ses merveilles se terminaient, car le mouvement de rotation de la planète emporta le sommet de la montagne loin de nos regards, et nous restâmes fort éloignés des confins orientaux.
Cette disparition nous obligea à ne pas perdre de temps, afin de rencontrer le second point de nos recherches : Langrenus, n° 26, qui touche presque à la libration longitudinale. Le docteur Herschel avait, sur cette partie de la Lune, quelque opinion singulière dont il ne nous laissa pas apprécier la force. Après un court délai que nous employâmes à avancer l’observatoire, au moyen des leviers, et à régler les lentilles, nous découvrîmes le lieu que nous voulions observer : c’était un lac très étroit, et long environ de 70 milles (23 lieues 1/3) ; ses eaux étaient sombres : au nord, à l’est et à l’ouest, il était terminé par des montagnes rouges du même caractère que celles qui entourent la vallée de l’Unicorne dont il n’est séparé que par 160 milles (53 lieues et 1/3). Ce lac et la vallée qui l’entoure sont ouverts, au sud, sur une plaine qui n’a pas plus de 2 milles d’étendue (2 lieues et 1/3), et qui se prolonge jusqu’à un admirable amphithéâtre des plus hautes collines lunaires. Celles-ci l’embrassent dans un demi-cercle d’un développement de 6 milles. Ces collines sont rompues depuis le sommet jusqu’à la base, aussi perpendiculairement que les murs extérieurs du Colisée de Rome : un peu au-delà, elles se déploient à l’œil étonné jusqu’à une hauteur de 2000 pieds, et présentent alors un plateau uni et non interrompu.
On ne peut comprendre comment la nature a pu disposer ainsi ces masses énormes. La plaine, qui s’allonge jusqu’aux bords du lac, présente une pente douce, sans aucune proéminence, si ce n’est qu’on y remarque une sorte d’enflure de terrain couverte de bois éparpillés çà et là avec une capricieuse sauvagerie. L’effroyable hauteur de ces montagnes perpendiculaires, d’une teinte cramoisie brillante, contrastait avec la frange de forêts qui couronnait leur front, et avec la verdure dont la plaine formait un tapis à leur pied. Elles couvrirent notre canevas du paysage le plus grand, le plus admirable que nous eussions vu encore. Notre perspective de 25 milles comprenait ces remarquables montagnes, une partie du lac et les derniers sommets des collines qui entourent le lac presque entièrement.
Nous désirions avec une ardeur inexprimable que le monde entier pût voir une scène si étrangement grande ; nos cœurs battaient avec violence à l’espoir de la montrer un jour à nos compatriotes. Quelle que fût notre extase, nous dûmes pourtant détruire l’ensemble du tableau, afin d’en grossir les parties pour inspection scientifique. Notre plan fut immédiatement couvert de la façade de rubis du majestueux amphithéâtre, de ses figures gigantesques, de ses cascades et de ses cavernes crevassées. En mesurant, sur notre canevas, presque tous ces accidents, nous vîmes fréquemment de longs filets d’un métal jaune pendant aux crevasses, et formant comme des ouvrages de dentelle ou de longues branches. Nous pensâmes que c’était de l’or vierge, et aucun de nous n’eût pu prouver le contraire. En cherchant la plaine dans laquelle nous avions remarqué ces bois aussi fantastiquement éparpillés que les nuages dans le ciel, nous eûmes encore le plaisir de nouveaux animaux. Les premiers que nous aperçûmes étaient une espèce de quadrupèdes ayant un cou étonnamment long ; leur tête était semblable à celle du mouton, mais surmontée de deux belles cornes d’ivoire blanc, poli, en forme de hautes spirales et placée parallèlement. Le corps de cet animal avait la forme de celui du chevreuil ; cependant, ses jambes de devant étaient disproportionnellement longues ; sa queue, très touffue et d’un blanc de neige, se retournait en arrondissant sur sa croupe, et retombait ensuite de 2 ou 3 pieds sur le côté. Son poil était bai-clair et blanc, parsemé de taches très distinctement séparées, sans forme régulière. Nous ne les vîmes qu’accouplés par paires dans les intervalles des bois, et nous n’eûmes pas occasion de remarquer leur vivacité ni leurs habitudes. Au bout de quelques minutes apparurent trois autres animaux dont l’espèce était tellement familière que nous partîmes tous en chœur d’un grand éclat de rire, à la rencontre de si intimes connaissances dans des régions aussi lointaines : ce n’étaient ni plus ni moins que trois bons gros moutons qui eussent fait honneur à la plus belle bergerie. Malgré nos minutieuses observations, nous ne pûmes leur trouver aucune marque distinctive d’avec ceux de nos troupeaux ; ils n’avaient pas la visière dont j’ai parlé comme étant commune à tous les quadrupèdes lunaires ; après quelques instants, ils se montrèrent en très grand nombre, et comme nous réduisîmes les lentilles, nous pûmes les voir assemblés en troupeaux dans presque toute la vallée. Je n’ai pas besoin de dire avec quelle anxiété nous espérions leur découvrir un berger !… Un homme, même avec un tablier bleu et les manches retroussées, eût été le bienvenu auprès de nous, sinon auprès des moutons… Mais ils paissaient en paix, maîtres de leurs pâturages, sans protecteurs ni destructeurs à forme humaine.
Nous approchâmes enfin de ce côté de la plaine qui s’ouvre vers le lac ; en cet endroit, la vallée s’étrécit jusqu’à n’avoir pas plus d’un mille de largeur ; elle déploie des deux côtés des sites si pittoresques et si romantiques, que la prose la plus habile ne saurait en faire une description exacte, et que l’imagination portée sur les ailes de la poésie pourrait à peine trouver des allégories assez brillantes pour les peindre. Dans ce divin paysage, de sombres cavernes d’hippopotames s’élèvent sur le haut d’immenses précipices comme des remparts dans le ciel, et des forêts paraissent suspendues dans les airs. Vers l’orient était un rocher escarpé s’élançant jusque dans les nues et couronné d’une crête d’arbres qui retombaient mollement en plongeant, et formaient comme une ruine d’arc antique. La couleur cramoisie de ces arbres produisait l’effet le plus étrange. On est si peu accoutumé à voir unies tant de grandeur et tant de beauté !… Tandis que nous nous perdions en admiration devant ce tableau de quelque cent pas d’étendue, nous fûmes soudainement saisis d’étonnement à la vue de quatre troupeaux successifs de grands êtres ailés, tout à fait dissemblables de tous les oiseaux connus. Ils descendirent en planant d’un mouvement lent et égal, des hauts rochers jusque dans la plaine. Le docteur Herschel les vit le premier et s’écria avec joie : « Messieurs, voilà mes théories justifiées ; j’étais bien sûr que si nous découvrions des êtres avec une forme humaine, ce serait à cette longitude, et qu’ils auraient reçu de leur créateur quelque pouvoir extraordinaire de locomotion. Donnez-moi le n° D 2ème. » Cette lentille nous permit de voir à moins d’un demi-mille de distance, et nous comptâmes trois groupes de ces êtres, de neuf, douze et même quinze individus chacun. Ils prirent leur direction vers un petit bois placé à la base des précipices situés à l’est. Il n’est pas douteux qu’ils ne fussent semblables à des êtres humains, car leurs ailes disparurent en ce moment, et leur attitude en marchant était à la fois majestueuse et hardie. Après les avoir observés quelques minutes à cette distance, nous introduisîmes la lentille Hz, qui les rapprocha à 80 mètres. Jusqu’à la fin de mars, nous ne pûmes obtenir un plus fort grossissement, mais à cette époque nous effectuâmes une très grande amélioration dans les tubes à brûler le gaz (gaz-burners). La moitié de ces êtres avaient dépassé notre canevas, mais nous eûmes une vue bien fidèle de tous les autres. Ils avaient taille moyenne, quatre pieds de haut ; ils étaient couverts, excepté à la face, de longs poils touffus comme des cheveux, mais brillants et couleur de cuivre ; ils avaient des ailes composées d’une membrane très mince qui pendaient derrière leur dos très confortablement, depuis le haut des épaules jusqu’au mollet. Leurs figures, d’une couleur de chair jaunâtre, était un peu mieux conformée que celle de l’orang-outang. Ils avaient une expression plus ouverte, plus intelligente, et leurs fronts étaient beaucoup plus larges. Cependant, la bouche était très proéminente, quoiqu’elle fût un peu cachée par une épaisse barbe à la mâchoire inférieure et par des lèvres beaucoup plus humaines que celles de toutes les espèces de la famille des singes. En général, la symétrie de leurs corps était infiniment supérieure à celles des membres de l’orang-outang. Le lieutenant Drummond disait que, sans leurs ailes, ils paraîtraient aussi bien sur un terrain de parade que la plupart de nos anciens conscrits. Les cheveux étaient d’une couleur plus foncée que le poil du corps ; ils étaient très frisés, mais moins laineux, du moins autant que nous pûmes juger ; ils étaient arrangés sur les tempes en deux demi-cercles très singuliers. Nous ne pûmes voir les pieds de ces êtres que lorsqu’ils les levaient en marchant ; cependant, nous remarquâmes qu’ils étaient minces au bout et très protubérants au talon.
À mesure que leurs groupes passèrent sur le canevas, il était évident qu’ils étaient engagés dans une conversation. Leurs gestes, particulièrement les actions variées de leurs mains et de leurs bras, paraissaient passionnés et emphatiques. Nous conclûmes de là que c’étaient des êtres intelligents, quoique peut-être pas d’un ordre aussi élevé que d’autres que nous découvrîmes le mois suivant sur le bord de la baie des arcs-en-ciel, et qui étaient capables de produire des œuvres d’art.
La seconde fois que nous le vîmes, nous pûmes les observer bien mieux encore : c’était sur les bords d’un petit lac ou grande rivière que nous aperçûmes coulant vers la vallée du grand lac et ayant sur ses rives orientales un joli petit bois. Quelques-uns de ces êtres avaient traversé d’un bord à l’autre, et y étaient étendus comme des aigles. Nous pûmes alors remarquer que leurs ailes avaient une énorme étendue et étaient semblables pour leur structure à celles de la chauve-souris ; elles étaient formées d’une membrane demi-transparente qui pouvait se déployer en divisions courbes par le moyen de rayons droits liés au dos par dés téguments dorsaux. Ce qui nous étonna le plus, ce fut de voir que cette membrane continuait depuis les épaules jusqu’aux jambes, liée au corps, et diminuant graduellement de largeur. Ces ailes semblaient entièrement soumises à la volonté de ces êtres, car nous les vîmes se baigner, et les étendre aussitôt dans toute leur dimension, les secouer en sortant de l’eau comme font les canards et les refermer aussitôt en une forme compacte. Les autres observations que nous fîmes sur les habitudes de ces créatures, qui étaient des deux sexes, nous conduisirent à des résultats si remarquables que je préfère les voir livrer au public dans l’ouvrage du docteur Herschel, où je sais positivement qu’ils sont détaillés avec une consciencieuse vérité, quelle que soit l’incrédulité avec laquelle on les lira.
Au bout de quelques instants, les trois familles étendirent leurs ailes, presque simultanément, et se perdirent dans les sombres confins du canevas, avant que nous pussions revenir de notre étonnement. Nous appelâmes scientifiquement ces êtres hommes chauve-souris (vespertilio-homo). Ce sont sûrement des êtres innocents et heureux, quoique quelques-uns de leurs amusements fussent de nature à être mal jugés d’après les lois du décorum terrestre. Nous nommâmes la vallée où ils vivent le Colisée de rubis, à cause des magnifiques montagnes qui l’entourent. La nuit étant très avancée, nous remîmes l’examen de Pétavius (n° 20) à une autre occasion. »
Nous devons prévenir le lecteur que nous avons fidèlement observé les injonctions du docteur Grant, d’omettre quelques passages de sa correspondance, quoique nous ne puissions parfaitement apprécier la force des raisons qui le font agir ainsi. Il est vrai que les paragraphes omis contiennent des faits qui sembleraient complètement incroyables à des lecteurs qui n’examinent pas attentivement les principes et la capacité de l’instrument avec lequel ces merveilleuses découvertes ont été faites. Au surplus, une grande partie de ceux qu’il nous a permis de publier produiront peut-être le même effet. Pour ces motifs, nous avons donné une description explicite du télescope : elle est d’une grande importance préliminaire. Les passages que nous venons de transmettre, et ceux qui ne peuvent l’être encore seront publiés par le docteur Herschel, et ont été certifiés par les autorités civiles et militaires de la colonie, et par plusieurs membres du haut clergé. Dans le mois de mars dernier, il leur fut permis, sous la condition expresse d’un secret temporaire, de visiter l’observatoire, et ils furent les témoins oculaires de toutes les merveilles dont on les a priés de vouloir bien attester la vérité. Nous sommes assurés que le volume qui paraîtra bientôt, publié par le docteur Herschel, sera à la fois le plus sublime pour la science et le plus intense en intérêt général qui soit jamais sorti des presses du monde.
La nuit du 14 nous montra la Lune dans sa moyenne libration, ou pleine, mais l’état humide de l’atmosphère fut, durant quelques heures, moins favorable à l’observation des parties qu’à l’inspection générale de sa surface. Nous employâmes particulièrement cette nuit à cette dernière occupation, mais peu après minuit, le dernier voile d’humidité s’étant dissipé, et le ciel étant devenu aussi lucide qu’il l’avait été les premières nuits, notre attention fut fixée par les remarquables contours du lieu marqué Gycho (n° 18) dans la carte lunaire de Blunt, et nous amassâmes encore, pour la science humaine, des trésors que les anges pourraient bien désirer obtenir.
FIN
_____
(1) Séance de l’Institut, du 2 novembre 1835. Voyez le Messager du 12 novembre dernier.
(2) L’Américain de New-York, 3 septembre 1835.
(3) Le pied anglais équivaut à 3,047 décimètres.
(4) Ce réflecteur d’argent sort de l’atelier de M. Désange, joaillier de son ex-majesté Charles X, rue haute (high street).
(5) Première expérience démontrant la faillibilité des savants de toutes les académies de l’univers. (N du T.)
(6) Voir la carte de Blunt, dans le Magasin Pittoresque, première année.
À la façon de M. P. HUVELIN (1)
Depuis quelques années, on tend à restituer à la magie, trop longtemps méconnue, son importance et son rôle véritable dans les phénomènes sociaux primitifs. Musique, poésie, sculpture, art décoratif, art dramatique, art culinaire, art capillaire, peinture du visage chez les courtisanes (2), pêche à la ligne, pissotières, ont des sources magiques aisément discernables. Nous voulons borner ce travail à la recherche des sources magiques dans les pissotières.
Nous ne nous flattons point d’improviser sur ce sujet une étude complète qui comporterait des notions étendues de droit comparé et beaucoup de matériaux que nous ne possédons pas. Nous espérons seulement jalonner le chemin de ces pissotières magiques qui s’offre aux historiens du droit.
Nous conserverons au cours de ces développements cette expression vulgaire de pissotière de préférence à celle d’urinoirs, de vespasiennes ou de telle autre, parce que, philologiquement, elle se rattache aux origines magiques que nous voulons mettre en lumière. Pissotière est une forme syncopée de pisse au tiers, ce qui indique que ces édifices étaient primitivement divisés en trois parties, sans doute égales. Pourquoi trois et non deux ou quatre ? Parce que, de tout temps et dans toutes les civilisations anciennes qui nous sont connues, nous trouvons au chiffre trois un caractère fatidique, un caractère magique. Et si l’on considère que c’est la langue elle-même qui nous a conservé cette indication, on ne peut pas douter sérieusement de ce que cette division tripartite ne fût jadis rituelle et inhérente à la nature de l’institution.
Tout d’abord une remarque psychologique. Pourquoi, malgré leurs plus naturels instincts de décence qui porteraient les hommes à se cacher pour vaquer à leurs besoins naturels, les voyons-nous, au contraire, se réunir dans les mêmes lieux pour les satisfaire ? Il y a là une anomalie dont l’explication la plus plausible est un intérêt rituel à s’assembler afin d’accomplir en commun des actes ayant une nature magique (3). Du même ordre d’idée découle la prohibition faite de tout temps aux femmes de pénétrer dans les pissotières. Il faut faire intervenir ici la notion de tabou, de tabou sexuel dont le caractère est d’être saint pour certains individus, tandis qu’il est funeste et sacrilège pour les autres.
À ces manifestations certaines de magie, vient s’ajouter l’existence très générale d’inscriptions, de graffiti de toutes sortes sur les ardoises des pissotières révélant une consécration certaine aux dieux (notion du sacré ou du mana). On sait que les peuples primitifs attribuent à l’écriture elle-même une force agissante. Ce qui est écrit ou doit être. Le fatalisme oriental s’exprime dans la formule : « C’était écrit » ! Pour les Sémites, la loi se nomme l’Écriture. Ainsi, on venait dans les pissotières rédiger des defixiones par lesquelles on pensait contraindre les dieux à frapper l’ennemi dont on avait inscrit le nom. Chez les anciens romains, lorsqu’un homme avait volé, se tenant près d’un fumier ou d’une charogne, il disait à haute voix : « Que les défunts de celui qui m’a volé ou qui cache le voleur, mangent tout cela. » Par la suite, on se contenta de rédiger une defixio ainsi conçue : « M… pour… » qui avait exactement le même but et la même puissance. Nous trouvons cette formule reproduite à des milliers d’exemplaires sur les ardoises des pissotières qui étaient certainement de véritables tablettes magiques, des tablettes magiques publiques, tabellæ de fixionum (4).
Sous le bénéfice de ces données qui, selon nous, concourent à démontrer le caractère magique des pissotières, nous pouvons aborder le centre même de la question : le rite de la pluie. Les sauvages, et en général les hommes primitifs, croient posséder des moyens de contraindre les dieux à agir selon la volonté humaine. En accomplissant souvent un geste donné, ils pensent les obliger par la force de l’obsession ou par des raisons surnaturelles à répéter ce geste à leur tour. C’est une croyance à la magie sympathique. Or, on sait les anciens s’imaginaient que la pluie était produite par Jupiter pissant dans un tamis. Zeus ovpei ev xooxivw Athénée : Banquet des Sophistes, IV. 3. Durant les périodes de sécheresse, ils allaient donc en foule dans les pissotières où, par la répétition du geste symbolique, ils espéraient obtenir la bienfaisante pluie du ciel.
Les pissotières jouaient encore un rôle important dans la sponsio du très ancien droit romain. La conclusion des contrats et l’extinction de leurs effets n’ont été originairement assurées que par des forces magiques. On s’engageait par la sponsio en pratiquant en commun des libations aux dieux qui, pris à témoins, sanctionnaient par leurs pouvoirs supérieurs l’exécution des obligations humaines. Mais cette façon de contracter n’allait pas sans quelques frais de cabaret. Il est probable que, pour éviter ces dépenses, les citoyens pauvres se rendaient simplement à la plus proche pissotière, où par le fait d’uriner ensemble, qui constituait une libation d’une essence particulière, ils obtenaient les mêmes sanctions divines (5).
L’exiguité de cette étude nous interdit de retracer comme il conviendrait l’évolution des pissotières magiques à travers les âges. Notons toutefois que, tandis que la magie recule presque partout devant les progrès de la technique, nous voyons cependant les pissotières conserver leur caractère primitif. Si le sens du rite de la pluie s’est perdu avec le temps, les pissotières constituent toujours un tabou sexuel et, comme jadis, leurs ardoises sont couvertes de graffiti, de defixiones et d’obsécrations de toutes sortes. Seulement, de nos jours, une tendance nouvelle se manifeste de plus en plus. On construit des pissotières sous la terre ce qui indique une dévotion spéciale aux dieux infernaux, un penchant à la magie noire, occulte et mystérieuse.
L’HOMME QUI ASSASSINA.
_____
(1) Pour faire suite à l’article intitulé Les Tablettes magiques et le droit Romain, P. Huvelin (Extrait des Annales internationales d’histoire, Macon, 1901).
(2) On sait que beaucoup de sauvages et que les courtisanes et prostituées en général ont coutume de se peindre le visage de couleurs éclatantes. Comment expliquer ces singulières habitudes ? Selon nous, il faut voir ici un phénomène de magie sympathique. Les populations primitives peignent ainsi leurs fétiches et leurs totems. Originairement, les courtisanes s’efforçaient de ressembler à ces images divines, croyant de cette façon participer au pouvoir du dieu et obtenir une sorte de puissance de charme et d’envoûtement qu’elles employaient à asservir les hommes au moyen de formules consacrées et rituelles telles que : « Viens avec moi, joli garçon. »
(3) Nous ne pensons pas qu’on puisse invoquer des raisons d’hygiène et de santé publique tout à fait étrangères aux populations primitives.
(4) En général, voyez Audollent, Defixionum tabellæ quotquot innotuerunt tam in Græcis Orientis quam in totius Occidentis partibus præter atticas in corpore inscriptionum atticarum editas. Paris, 1904, p. LXXXVIII sqq.
(5) Les citoyens en passant leurs contrats dans ces lieux échappaient à tout droit de timbre et d’enregistrement. C’est en présence de cette habitude essentiellement préjudiciable au trésor et pour y remédier que Vespasien établit le célèbre impôt sur les pissotières : vectigal urinæ.
_____
(Paul-Michel Lintier, Comme nos Maîtres…, sl : sd [1913])
BIBLIOGRAPHIE
_____
La grande muraille de Chine,
par M. l’abbé LARRIEU,
ancien missionnaire apostolique en Chine.
OÙ IL EST PROUVÉ QUE CETTE MURAILLE N’EXISTE PAS
ET N’A JAMAIS EXISTÉ.
MESSIEURS,
À l’époque où j’étais sur les bancs du collège – peu de temps après le déluge – je possédais une érudition murale des plus étendues.
Je savais que Sésostris, pour préserver ses États des incursions des Arabes pillards, avait fait bâtir un mur qui allait de Peluze à Héliopolis.
Je savais que le mur de Trajan, dont on trouve encore des vestiges sur les bords du Danube et de la mer Noire, était une œuvre merveilleuse.
Je savais qu’Adrien avait séparé la Grande Bretagne de la Calédonie – aujourd’hui l’Écosse – qu’il n’occupait pas encore, au moyen d’une muraille ayant 125 kilomètres de long, et aussi que Septime Sévère, ayant étendu sa conquête, en fit construire une autre de même longueur et située à 60 kilomètres en avant de la première.
Mais je savais surtout que, vers l’an 220 avant Jésus-Christ, un Empereur de la dynastie des Tsing, nommé Che-houang-ti, voulant préserver son vaste empire des déprédations des Kirghiz et des peuplades féroces du Turkestan, fit élever une muraille qui devait être considérée comme la huitième merveille du monde, car elle avait quelque chose comme 800 lieues de développement, enjambant les vallées et les cours d’eau, couronnant de sa masse cyclopéenne les crêtes des collines et des montagnes.
Vous voyez que, pour un élève de sixième, je pouvais me considérer comme très ferré en fait de maçonnerie historique. Aussi ne serez-vous pas étonnés en apprenant que je décrochai le huitième accessit de géographie, accessit qui flatta d’autant plus mon petit amour-propre que c’est le seul que j’aie jamais décroché.
Hé bien, non ! Il paraît que, malgré mon accessit, je n’étais qu’un âne et que mon érudition n’était qu’une fantasmagorie. La science, cette grande moissonneuse d’illusions, qui nous a déjà démontré que les sirènes, ces divinités aquatiques et fallacieuses,
Mulier formosa superne…,
dont les attraits et les chants mélodieux entraînaient les navigateurs au fond de l’abîme, n’étaient que des morses ou des phoques vulgaires, ignorant le maquillage et n’ayant jamais suivi les cours du Conservatoire, la science inexorable essaie de nous prouver aujourd’hui, par la plume d’un vénérable ecclésiastique, qui est en même temps un habile écrivain, que la fameuse muraille de la Chine, non seulement n’existe pas, mais n’a même jamais existé.
Que croire, alors ?
Mais reprenons les choses ab ovo.
L’un de ces derniers jours, j’allais voir notre excellent Président, qui veut bien être en même temps mon ami. Je le savais malade et je voulais prendre de ses nouvelles. J’eus la grande satisfaction de le trouver presque complètement rétabli. Avec un mouvement plein de cordialité, il me tendit sa main droite, tandis que la gauche allait chercher une brochure habillée de jaune, qui gisait près de lui dans une attitude languissante. Des deux alités, c’est elle qui paraissait le plus malade.
« Tenez, me dit-il, prenez ceci, lisez-le attentivement, sans parti-pris, et rendez-nous en compte à notre prochaine réunion. »
Ce n’est pas impunément qu’on a dépensé plus de quarante ans de sa vie à se soumettre aux lois de la discipline et aux exigences de l’obéissance passive. Je pris respectueusement la brochure jaune qu’il me fallait présenter à la Société. Mais je n’eus pas plus tôt jeté un coup-d’œil furtif sur le titre de l’ouvrage, que je sentis un souffle glacé glisser le long de mes épaules.
« Grand Dieu, me dis-je, je suis perdu ! Je suis tombé entre les griffes d’un apôtre de la démolition et de la controverse, d’un adepte de cette petite église qui s’est donné pour tâche de faire table rase de toutes les traditions consacrées par l’assentiment de plusieurs siècles et l’admiration de vingt générations d’hommes. »
N’ai-je pas lu, il y a une vingtaine d’années, dans une Revue dont la modestie de ses rédacteurs a abrégé les jours, que la vierge de Domrémy, l’héroïne qui sauva la monarchie française et la France, que Jeanne d’Arc, enfin, n’est pas morte sur un bûcher ? qu’après la défaite des Anglais, elle a épousé un gentilhomme lorrain, et qu’elle, a rendu l’âme longtemps après, chargée d’ans et de gloire, léguant à sa Patrie une descendance aussi nombreuse que les étoiles du firmament ?…
Plus récemment, un écrivain qui ne manque ni de talent ni de notoriété, s’est amusé à noircir plusieurs mains de papier blanc pour nous prouver que Charlemagne n’était qu’un poltron et que ses prétendues victoires doivent être considérées comme des défaites.
Hier enfin, M. Cartier, un écrivain de tempérament, mais chez qui la passion obscurcit parfois l’objectif, a publié un gros in-octavo pour nous démontrer que Raphaël Sanzio était un peintre païen, qui n’avait jamais rien compris à la peinture hiératique, et que ses figures de saintes et de madones n’étaient que de charmantes petites mondaines, dûment enguirlandées d’un nimbe en papier doré.
Naturellement, M. Cartier a fait des prosélytes qui propagent sa doctrine et essaient de prouver que Raphaël n’était qu’un Grévin perfectionné.
Naturellement aussi, les disciples sont plus fervents que le maître, à telles enseignes qu’un de mes bons amis, un poète s’il vous plaît, dont j’ai eu souvent l’occasion d’apprécier l’incontestable talent, a failli dernièrement m’arracher les yeux parce que je ne partageais pas les idées de son chef de file.
Cette tendance à tracer des routes nouvelles pour atteindre la notoriété, à la poursuivre même à travers les ruines amoncelées de la tradition et de nos croyances les plus autorisées, est une des plaies de notre époque. Voilà pourquoi une inquiétude mortelle envahit mes esprits lorsque je lus le titre de l’œuvre dont j’avais à rendre compte.
Eh quoi ! cette célèbre muraille de la Chine, admise dans l’enseignement scolaire, cette muraille dont l’existence était pour moi une conviction que j’appellerais séculaire, si j’avais l’âge de M. Chevreul, cette muraille n’existe pas, elle n’a jamais existé ! Mais alors, que dire des descriptions minutieuses données par les voyageurs apostoliques, que nous devons mettre en dehors de toute suspicion de hâblerie ? Comment admettre que des hommes qui s’appelaient Stanislas Julien, Abel de Rémusat, Rourboulon, d’Escayrac de Lauture, se soient joués à ce point de la crédulité publique ? Vraiment, c’est à supposer qu’il ne faut plus croire à rien, qu’on doit se méfier du témoignage de ses sens, et comme ce grotesque personnage de Molière, décréter que l’affirmation est interdite, le doute étant le seul mobile qui doive diriger l’homme dans ses agissements et qu’il faut douter de tout, même de volées de coups de bâton qui pleuvent sur votre échine.
Là-dessus, je lus la brochure tout d’une haleine et d’un bout à l’autre.
Vingt pages environ ; ce n’est pas la mer à boire.
Quand la lecture fut achevée, l’effervescence de ma tête s’était calmée et je tombais dans une profonde méditation.
« Non, me dis-je, l’abbé Larrieu n’est pas inféodé à la secte de la controverse et de la dénégation perpétuelles. Avant de l’accuser de parti-pris, j’aurais dû songer au caractère sacré dont il est revêtu, qui lui imposé l’obligation d’être sincère, et de répudier un renom mensonger basé sur le subterfuge ou l’erreur. Mais alors, faut-il accuser ses devanciers qui, pour la plupart, appartenaient aussi à la grande famille évangélique et qui affirment catégoriquement avoir vu, de leurs propres yeux vu, cette légendaire merveille dont M. l’abbé Larrieu nie obstinément l’existence ? »
Après mûre réflexion il m’a semblé comprendre que cette grave question, mise aujourd’hui sur le tapis pour la première fois, pivotait sur un malentendu.
Que M. Larrieu me permette de lui demander s’il a parcouru, dans tout son développement, la ligne que devait suivre la fameuse muraille dont il a constaté l’absence ? Il me répondra évidemment non, puisqu’il déclare, dans son consciencieux travail, qu’il n’a traversé cette ligne qu’en quelques endroits, sans jamais apercevoir, il est vrai, la moindre trace de muraille.
Je me permettrai ensuite d’adresser la même question à à l’ombre du R. P. Martini, l’illustre missionnaire qui vivait au XVIIe siècle, et qui nous a laissé une si mirifique description de la grande muraille ; haute de trente coudées, large de quinze, et qui courait, sans interruption, du Nord au Sud en formant vers le pays des Kirghiz un angle saillant. Il y a gros à parier que l’ombre aurait argué de son essence vaporeuse pour ne pas répondre à ma question.
D’où je conclus que le R. P. Martini, ainsi que le vénérable abbé Larrieu, ont été tous deux trop affirmatifs. Ils ont fait comme ces habitants des Czours sahariens qui, n’étant jamais sortis de chez eux et n’ayant pas même entrevu les grandes solitudes sablonneuses qui s’étendent au-delà de leurs jardins, s’imaginent que le Sahara est une immense oasis ombreuse et fertile calomniée par les Européens.
L’absolu et la réalité font souvent mauvais ménage, et les bonnes gens disent que qui veut trop prouver ne prouve rien.
Si les investigations des deux savants sinologues avaient été plus complètes, ils ne se seraient pas retranchés, l’un dans ses affirmations enthousiastes, l’autre dans ses dénégations absolues, et la vraie vérité se serait fait jour en présence de renseignements plus précis, car un investigateur qui transmet ses investigations à la postérité doit tout voir de ses propres yeux.
Or, il me paraît constant que l’édification de l’immense rempart rêvé, – non par Che-houang-ti, – mais par un empereur de la dynastie des King – du XIVe au XVIIe siècle – a reçu un commencement d’exécution ; M. Larrieu lui-même en convient. Toute la ligne que devait occuper la fameuse muraille, depuis Leao-Tong jusqu’à Kan-Sou, province traversée par le fleuve Jaune, a été tracée et même jalonnée par de grosses tours pour la plupart revêtues de maçonnerie, dont M. Larrieu a pu constater l’existence. Ces tours, formant de lourds bastions, devaient être par de longues courtines, et toute cette maçonnerie, prise dans son ensemble devait constituer le système de défense projeté.
On commença par le Nord et, après avoir tracé la ligne en édifiant les tours dont nous venons de parler, on se mit à bâtir les courtines qui devaient les relier.
Cet effort se prolongea pendant dix ans et ne s’arrêta que lorsqu’on eut atteint le point topographique où le Hoang-Ho, se recourbant à angle droit, pénètre dans le territoire de l’empire chinois.
Quel fut le mobile de cette brusque suspension des travaux ? D’aucuns prétendent que ce fut le manque d’argent. D’autres, la lassitude des populations riveraines, fatiguées de travailler depuis dix ans, sans autre rémunération que des coups de bâton sur la plante des pieds, mode de paiement dont le gouvernement chinois s’est montré partisan à toutes les époques. D’autres, enfin, penchent pour la version suivante, qui me paraît seule vraisemblable :
L’Empereur, convaincu que le cours d’un grand fleuve est un obstacle bien autrement efficace qu’une muraille quelconque contre les incursions Tartares, ordonna de suspendre les travaux qui lui coûtaient, outre les coups de bâtons dont je viens de parler, des sommes assez considérables pour l’achat des matériaux nécessaires, sommes dont les fournisseurs ne touchaient pas la moindre parcelle, et dont les mandarins seuls auraient pu indiquer l’emploi.
Tout ceci, bien entendu, n’est qu’une hypothèse à laquelle j’engage tous les hommes calmes, désintéressés, ennemis d’une vaine polémique, à se rallier sans hésitation.
Donc, la grande muraille de la Chine n’a jamais été achevée. Mais de là à affirmer qu’elle n’a jamais existé, il y a loin, et si M. l’abbé Larrieu, au lieu de franchir la ligne en trois ou quatre endroits distants seulement de quelques lieues, s’était donné la peine d’étendre ses investigations plus loin, il se serait assuré que ce fameux mur, dont le R. P. M. Martini, le Père Duhalde, M. de Beauvoir et tant d’hommes honorables ont constaté l’existence, n’était pas une chimère ou une mystification.
La brochure de M. l’abbé Larrieu n’est qu’un extrait de l’ouvrage important qu’il publie en ce moment sous le titre de La Chine telle qu’elle est. Elle dénote un écrivain de la bonne école. Le style net, substantiel, incisif, dépouillé d’artifices littéraires, a trouvé la tonalité qui convient au sujet. De plus, l’auteur est sincère, et la sincérité est une vertu qui devient de plus en plus rare dans le monde des lettres.
Et cependant, malgré un formidable entassement de preuves plus ou moins réfutables, il n’est pas parvenu à faire entrer la persuasion dans mon esprit réfractaire. Que voulez-vous ? Une conviction ne s’acquiert pas par condescendance, et l’orateur le plus éloquent peut vous catéchiser pendant de longues heures sans vous persuader :
Amicus Plato, sed magis amica veritas.
En terminant, que M. Larrieu me permette de lui faire observer qu’il avait à sa disposition un argument topique dont il a eu tort de ne pas user. C’était de dire aux incrédules comme moi :
« Si vous ne le croyez pas, allez-y voir ! »
Général SÉATELLI.
_____
(in Bulletin archéologique et historique de la société archéologique de Tarn-et-Garonne, tome XV, Montauban : Imp. et Lith. Forestié, 1887)