Ma pensée est un monde errant dans l’infini.
V. HUGO.
Tu parlais de la mort… Qu’est-ce donc que la mort ?
(Le même.)
À l’âge de douze ans, j’avais déjà passé plusieurs années dans cet état d’inquiétude morale. Le charme que me faisait éprouver autrefois la contemplation de la nature avait diminué ; du moins, je n’en retirais plus la même satisfaction. Car au milieu de la plus ravissante tranquillité de l’océan, ou dans la contemplation des plus riches splendeurs d’un clair de lune pendant une nuit d’été, mon bonheur m’était enlevé, à l’instant, par le souvenir que ces choses n’appartenaient point à mon père, et qu’à tout moment leur violence pouvait éclater et me détruire.
Quelquefois pour me représenter ce que c’était que mourir, je me couchais sur le sable du rivage, et j’essayais de me croire froid, raide et immobile. Mais c’était en vain, je ne pouvais cesser de vivre, même par l’imagination. Malgré tous mes efforts, je pouvais encore m’étendre, me servir de mes membres et de mes facultés intellectuelles. – Et toujours je me relevais, à la suite de ces expériences, plus fermement convaincu que j’avais au-dedans de moi quelque chose qui ne pouvait mourir.
J’en revenais à mon argument, savoir que la vie parlante de l’homme établissait une distinction entre lui et la brute, de même que la vie mouvante distingue la brute des végétaux. Mille fois, j’avais essayé de me mettre au niveau des chèvres, des oiseaux, des rochers ; mais toujours j’avais senti que mon intelligence m’élevait au-dessus d’eux, et qu’ils n’étaient point mes égaux.
Je voulais me forcer à l’attente et à la réalisation de ce que mon père avait nommé l’anéantissement ; mais mon âme entière en frémissait, l’idée du néant me remplissait d’horreur. Quelle chose terrible de penser que je serais froid, raide, insensible, que je ne reconnaîtrais plus rien, que je ne serais plus rien ! Oh ! je ne pouvais supporter cette pensée : je combattais en vain contre l’instinct qui me disait qu’il ne pouvait en être ainsi. – Une nuit, le profond azur du ciel faisait paraître plus étincelantes encore les myriades d’étoiles dont il était orné ; je résolus d’admettre enfin la croyance que ma vie morale survivrait à mon corps ; dès lors, je la gravai dans mon esprit comme un axiome incontestable. Cette illusion (car je pensais que ce pouvait en être une) me rendit plus heureux. Mais une nouvelle pensée me traversa l’esprit : « Quelle sera la condition de la partie de mon être qui survivra à l’autre, et où sera sa demeure ? » Quelle source nouvelle de réflexions et de calculs ! Mon âme entière me sembla, un instant, prête à succomber sous le poids des pensées tumultueuses dont j’étais tout à coup assailli.
Ceci, dis-je en moi-même, me rapproche évidemment de l’opinion de mon père, et vient cependant de la contemplation d’une existence purement morale. Quelle chose étrange que l’idée de vivre sans le corps puisse conduire à cette conclusion que le néant suit la mort ! Mon père aurait-il dit vrai ? – Le reste de ma nuit se passa donc à former de vaines conjectures, et ce ne fut que vers le matin, qu’un sommeil bienfaisant vint fermer mes paupières et calmer mon agitation.
Une ère nouvelle venait de commencer dans ma vie. Je ne connaissais aucune contrainte morale, en sorte que mes pensées erraient, continuellement et sans frein, dans le vaste royaume de l’imagination. Mon sommeil même ne mettait pas toujours un terme à ces divagations d’une pensée hardie et livrée au doute. Pendant mes songes, je poursuivais encore cet idéal d’une existence immatérielle, et je les revêtais des plus brillantes couleurs. Une fois, entre autres, je rêvai que j’étais le soleil, que je planais au-dessus du monde, rempli du délicieux sentiment que c’était moi qui vivifiais et réjouissais toutes choses. Une autre fois, j’étais une étoile attachée au firmament. Je contemplais d’autres planètes et suivais, dans leur course embrasée, les comètes parcourant l’espace. Un troisième rêve m’avait transformé en éclair et lancé de l’est à l’ouest, d’hémisphères en hémisphères et des cieux sur la terre, et je remontais de la terre aux cieux.
Tels étaient mes rêves de la nuit ; et ceux du jour, quoique raisonnés et suivis, n’étaient guère moins extravagants.
Parfois, j’imaginais qu’à l’heure de la mort il me serait possible de choisir ce que je deviendrais après avoir quitté mon corps. – Un arbre, pensais-je, est trop immobile, et cependant ce vieil arbre qui domine la colline contemple toujours le ciel et l’océan : que pourrait-on désirer de plus magnifique à voir ? Je déterminai, en conséquence, que je deviendrais un arbre.
La nuit suivante, une tempête survint ; la moitié de mon arbre favori fut arrachée du tronc et demeura gisante sur le sable, au pied du rocher.
Je ne veux plus devenir un arbre, dis-je ; il me serait trop douloureux de perdre ainsi une partie de moi-même. Je veux me changer en brise légère. Je volerai au-dessus de l’horizon et de la terre ; je porterai des parfums d’île en île. Cette idée dut aussi faire place à une autre ; car les brises ne faisaient qu’aller et venir, et je trouvais préférable de pouvoir m’arrêter aux lieux les plus beaux et les plus fleuris.
Enfin, mes désirs fugitifs se fixèrent sur ma lune bien-aimée. Elle était assez brillante et assez grande pour satisfaire mon ambition, et assez belle pour me calmer dans mes moments d’agitation fiévreuse. Oh ! la pensée de me confondre avec elle, de faire partie de cette splendeur que j’adorais presque, me semblait la félicité la plus grande à laquelle je pusse aspirer !
Cependant, je connaissais assez l’astronomie pour savoir que sa dimension surpassait de beaucoup celle qu’elle paraissait avoir, et j’étais souvent découragé en songeant à son étendue et à son importance ; car alors je me sentais trop insignifiant pour m’allier à elle ; mais, la nuit venue, lorsque l’astre brillant glissait de nouveau dans un ciel serein, que son regard doux et fascinateur tombait encore sur moi, j’oubliais l’astronomie et la raison, et je me replongeais tout entier dans les ravissements de mon enfance et dans la contemplation de sa beauté. – Décidément, je devais, après la séparation de mon être matériel, faire corps avec la lune.
_____
(Félix de l’Ile : autobiographie, traduit de l’anglais par le traducteur de Miriam, Lausanne : G. Bridel, 1845)
Il y avait une fois un homme qui vivait dans une petite maison avec un grand jardin. Il tirait son existence du jardinage, tandis que sa femme s’occupait de la maison. Leurs affaires allaient mieux que celles de la plupart de leurs voisins ; mais c’était un couple envieux qui regardait avec aigreur par-dessus la haie tous les passants et ne prenait l’avis de personne sur quoi que ce fût.
À l’extrémité du jardin s’élevait un grand poirier ; et un jour que l’homme était en train de travailler sous son ombre, un coucou vint se percher sur la plus haute branche et se mit à crier : « Coucou, coucou ! »
L’homme leva les yeux et prit une figure rechignée : « Va-t-en de mon arbre, sale bavard ! » Mais le coucou restait perché sur sa branche et regardait le paysage, répétant ses deux notes comme une scie.
L’homme se baissa, ramassa une motte de terre et la jeta dans la direction du coucou, qui, immédiatement, s’envola.
Un voisin, qui passait à ce moment, le vit : « Cela porte malheur de chasser les coucous ; vous feriez bien de ne pas recommencer.
– Ne pas recommencer ? s’écria l’homme. S’il revient encore se percher sur mon arbre, je le tue !
– Personne n’oserait tuer un coucou, répliqua le voisin. C’est défier la Providence !
– Non seulement je le tue s’il revient, clama l’homme en furie, mais j’en ferai mon repas !
– Non, non ! vous réfléchirez. Un pasteur même n’oserait pas tuer un coucou !
– Attendez un peu et vous verrez si je ne ferai pas mieux que le pasteur ! grogna l’homme, en retournant à son ouvrage. Ce ne sera pas long. »
Toute la journée, il entendit crier le coucou dans la campagne, tantôt ici, tantôt là, mais toujours très près. Il semblait se moquer de lui, car il criait à portée de ses oreilles, mais sans revenir se percher sur l’arbre. Quand l’homme eut terminé sa tâche quotidienne, il rentra dans la maison et se plaignit à sa femme de cet exaspérant coucou.
« As-tu vu quel énorme coucou ? dit la femme. Je l’ai remarqué sur notre arbre, ce matin.
– Le pâté sera d’autant plus grand ! fit l’homme. S’il revient ! »
Le lendemain matin, il avait à peine entamé sa besogne que l’oiseau arriva se percher sur le poirier, juste au-dessus de lui, et se mit à crier : « Coucou ! »
L’homme empoigna un gros caillou, qu’il tenait prêt, et le lança de toute sa force : il avait tellement bien visé que le caillou alla atteindre l’oiseau à un côté de la tête, et qu’il tomba de l’arbre dans l’herbe juste à ses pieds.
« Femme, cria l’homme, j’ai tué le coucou ! Viens le chercher et cuis-le pour mon dîner !
– Oh ! comme il est gros et gras ! s’exclama la femme, qui était accourue et le tenait par le cou. Et lourd, donc ! Il pèse autant qu’un dindon ! »
Elle le prit dans son tablier et s’installa sur le seuil, où elle commença à le plumer, tandis que son mari poursuivait sa besogne. Quelques minutes après, elle l’appela : « Regarde donc toutes ces plumes ! Je n’ai jamais rien vu de pareil ! Il y en a de quoi remplir un lit. »
L’homme se retourna et vit le sol tout couvert d’un grand monceau de plumes qui venaient de l’oiseau : assez, comme sa femme le disait, pour remplir un lit de plume.
« Voilà quelque chose de nouveau, s’écria-t-il, un coucou ayant tellement de plumes. Nous ferons fortune de la sorte ; femme, moi, j’irai tuer les coucous, et toi tu t’occuperas des lits de plume. »
Après quoi la femme emporta le coucou à l’intérieur de la maison pour le rôtir. Mais immédiatement la broche se mit à tourner, le chat fit un bond de devant le feu et s’enfuit avec des miaulements.
La senteur du rôti arrivait à l’homme, tandis qu’il travaillait dans le jardin : « Quel fumet ! dit-il, surtout n’y touche point, femme ! tu n’en auras pas le plus petit morceau !
– Je ne m’en soucie nullement, » répliqua-t elle ; car elle avait considéré le coucou, lorsqu’il tournait sur la broche : il n’avait pas un instant cessé d’agiter ses ailes !
Quand vint l’heure de dîner, l’homme prit place à table et la femme servit l’oiseau devant lui. Il le mangea avec une telle avidité qu’il l’avala tout entier, les os, le croupion, la tête, les ailes, les pattes jusqu’à la dernière griffe.
Puis il repoussa l’assiette et s’écria : « C’en est donc fait de lui ! » Mais juste comme il disait cela, une voix, de l’intérieur de son corps, se mit à crier : « Coucou ! coucou ! coucou !
– Oh ! j’ai mal au cœur ! Aïe, mon estomac ! hurla l’homme. Qu’est-ce que cela veut dire ? »
Mais sa femme se prit à rire et à se moquer de lui :
« C’est parce que tu es tellement rapace ! Si tu m’avais donné la moitié de ce coucou, cela ne serait pas arrivé !
– Coucou, coucou, coucou ! cria la voix à l’intérieur de son corps.
– Qu’ai-je donc fait ? s’écria l’homme dans l’agonie de la terreur. Ce bruit horrible, venir des entrailles d’un être humain ! J’en mourrai, pour sûr, j’en mourrai ! »
Sa femme se contenta de dire :
« Tu vois, donc, ce qu’il en coûte d’être rapace ! »
Il se remit debout et baissa les yeux sur son assiette vide : il n’en restait pas le plus petit bout. Puis il se tâta les côtes, en hurlant : « Il me semble que j’ai un moulin à vent qui tourne à l’intérieur de mon corps. Et puis je suis si léger ! Femme, retiens-moi ; mes pieds ne touchent plus terre ! » Et, comme il parlait, il se balançait de-ci de-là, et commença à s’enlever en l’air. Sa femme le retint par la tête, tandis que ses pieds oscillaient comme le pendule de l’horloge ; et, tout le temps, une voix, à l’intérieur de son corps, ne cessait de crier : « Coucou, coucou, coucou ! »
Bientôt le malheureux eut la sensation que le moulin s’était arrêté de tourner et il fut capable de toucher le sol des deux pieds, de nouveau. « Ô ma bonne mère la terre ! » s’écria-t-il, la frottant du pied, la caressant comme un petit animal favori. Cependant, sa figure était devenue toute blanche.
« Mets-moi au lit, » dit-il à sa femme ; et elle le mit dans son lit au haut bout du grand matelas de plume qu’elle avait fait le matin même avec les plumes du coucou.
Le coucou le tint éveillé bien avant dans la nuit, et sa femme aussi en fut empêchée de dormir ; mais, vers le matin, il tomba dans une sorte de torpeur et commença à rêver.
Il sentait ses yeux retournés vers l’intérieur, de sorte qu’il y pouvait voir jusqu’au milieu de son corps. Et là se trouvait le coucou, installé pour son malheur, avec de grands yeux rouges le regardant fixement, et la blessure à sa tête brûlant comme une flamme bleue. On eût dit qu’il grandissait, grandissait de plus en plus, disloquant ses os, poussant son cœur de côté pour se faire de la place. Ses ailes semblaient vouloir enfoncer ses côtes et sa tête était engagée bien loin dans sa gorge, où, avec son bec furieux, il avait l’air de vouloir faire sortir de leurs orbites ses yeux. « Je serai ton tourment à jamais ! disait l’oiseau, tu n’auras point de paix que tu ne me laisses aller. Je suis le Roi des Coucous ; tu ne sauras pas ce que c’est que le repos ! tu seras surpris de voir tout ce que je pourrai te faire ; même, en ton désespoir, tu seras surpris ! » Puis il retira sa tête et se mit à becqueter son cœur, de sorte que le malheureux se réveilla avec une grande souffrance. Et comme ses yeux se retournaient vers l’extérieur, il vit que le matin était là.
« Femme ! – dit-il, avant de sortir – j’ai l’impression que, si je vais en plein air, je pourrais être enlevé comme un ver par le bec d’un oiseau. Enroule une chaîne autour de moi et attache-la à un pieu que tu ficheras dans le sol : nous verrons si, de la sorte, j’aurai la possibilité de travailler dans mon jardin. »
Sa femme fit comme il lui disait ; mais, toutes les fois qu’il empoignait sa bêche, l’oiseau le soulevait de terre, de sorte qu’il ne parvenait point à l’enfoncer dans le sol. Il se tordait les mains et poussait des lamentations : « Hélas ! hélas ! je ne puis plus travailler, maintenant ; ma femme et moi, nous allons être réduits à la mendicité ! »
Les villageois vinrent le regarder par-dessus la haie, hochant la tête : « Ah ! vous êtes celui qui a tué le coucou, hier ! et déjà voilà quel est votre sort ! »
De jour en jour, les choses allaient de mal en pis. Sa femme devait maintenant le tenir ferme et le nourrir à la cuiller, car s’il prenait un couteau pour manger, l’oiseau se précipitait dessus avec une violence telle que sa vie était chaque fois en danger. Également, il le tenait continuellement éveillé avec son cri, de sorte qu’il était devenu comme une ombre.
Un jour, à la fin du mois de juin, il perçut un changement dans son horrible chant ; au lieu de crier : « Coucou » comme auparavant, ce cri était maintenant entrecoupé, ainsi que le font les coucous avant d’émigrer pour l’hiver :« Couc-couc-cou ! couc-couc-cou ! » Une lueur d’espoir vint réjouir le cœur de l’homme. « Bientôt arrive l’hiver, se dit-il, et le coucou mourra sûrement, dussé-je avaler de la neige et de la glace pour le faire crever !… À moins que je ne sois le premier à disparaître, » ajouta-t-il, avec un gémissement, car, vraiment, il n’était plus, à présent, que l’ombre de lui-même.
Peu de temps après cela, le coucou cessa complètement de crier. « Est-il mort déjà ? » se demanda l’homme. Tous les autres coucous avaient quitté le pays : il était rempli de joie à cette idée et la chair commençait à lui revenir.
Mais une nuit, au milieu de la nuit, le coucou sentit la nostalgie des pays d’outre-mer lui passer dans les ailes. L’homme s’éveilla avec un cri perçant, et se trouva emporté dans les airs, avec, seules, les étoiles au-dessus de sa tête, et le mouvement circulaire d’un grand moulin à l’intérieur de son corps. Et le coucou criait avec une nouvelle note dans l’obscurité : le cri qu’il pousse dans les pays d’outremer et que l’on n’entend jamais dans ces pays-ci ; un cri si étrange, si terrible que nous n’avons pas de mots pour en rendre le son. Cet homme l’entendait, maintenant, et rien que de l’entendre, ses cheveux étaient devenus tout blancs de terreur.
Lorsque sa femme se réveilla le lendemain matin, son mari était introuvable. « Bon ! se dit-elle, le coucou l’aura emporté quelque part, et je suppose qu’il est mort. Ce n’était pas un mari des plus agréables ; et tout cela lui est venu de sa rapacité ! »
Elle baissa donc les rideaux des fenêtres à front de rue et prit le deuil tout l’hiver ; et, quand arriva le printemps suivant, elle dit à un autre homme qu’il pouvait l’épouser si cela lui convenait. L’homme ne rejeta pas l’idée, car il y avait une maison et un joli jardin pour quiconque voulait d’elle. De sorte que, au premier beau jour, ils s’en allèrent trouver le pasteur et furent mariés.
C’était un bien beau jour, assez avant dans le printemps ; et, tout juste comme ils revenaient de l’église, ils entendirent chanter le coucou.
La veuve sentit un froid de glace lui passer par les moelles. « Cela vous rend tout drôle ! dit-elle ; ce cri m’a donné vraiment un tour !
– Hé là ! regarde donc ! » cria l’autre homme.
Elle leva les yeux et voilà qu’elle aperçut son mari dans les airs, plus semblable à une ombre que jamais, et très misérable, avec la voix du coucou appelant dans la campagne, de l’intérieur de son corps.
Le coucou le déposa sur le seuil de sa maison, devant le couple.
« Sacrée bête ! dit sa femme, vous aviez bien besoin de revenir ! »
Le malheureux fit un signe vers l’intérieur de son corps et le coucou emprisonné répondit pour lui.
« Et je vous retrouve mariée à un autre ! » cria le revenant ; mais l’autre homme avait reculé de dégoût et disparu, de sorte qu’il n’y avait plus à s’occuper de lui.
Cependant tout allait aussi mal qu’auparavant : le coucou ne cessait de pousser des cris, toujours aussi intempestifs ; et l’homme, de colère et de chagrin, dépérissait à vue d’œil.
L’été se passa ; de nouveau le coucou rompit sa note en deux. Mais, cette fois, aucune lueur d’espoir ne venait réjouir l’esprit de l’homme. « Attache-moi solidement à mon lit ! dit-il tristement à sa femme, et ne me lâche pas des yeux, sinon ce démon d’oiseau va m’emporter tout comme l’année dernière, ce à quoi je ne survivrai jamais. Non, donne-moi un couteau à gaine, car, s’il m’enlève encore une fois, il faut que l’un de nous deux meure, lui ou moi ! »
De sorte que sa femme lui donna un couteau, et, peu à peu, l’oiseau devint tout à fait tranquille ; ils commençaient à espérer qu’il était mort de vieillesse.
Mais une nuit, au milieu de la nuit, dans les ailes de l’oiseau passa la nostalgie, encore une fois, des pays d’outre-mer. Il étendit les ailes et l’homme se réveilla avec un cri violent. Et voilà que lui et sa femme sont enlevés dans les airs, sous le fourmillement des étoiles, avec le lit de plume, le tout formant une masse compacte ; et, à l’intérieur du corps de l’homme, c’est la sensation d’un grand moulin à vent qui tourne, tourne, tourne.
De désespoir, il sort le couteau de sa gaine et s’ouvre le ventre, comme un haggi. Et soudain s’envole le coucou, tout plumé et nu, prêt pour la broche. Et au même instant le lit de plume éclate, et le coucou s’éloigne avec toutes ses plumes à sa suite, poussant dans l’obscurité ce cri étrange et terrible des pays d’autre-mer.
Cependant que l’homme, et sa femme, et le lit de plume vidé, tombent, tombent, tombent, tout au fond de la mer bleue.
Plus jamais on n’entendit rien d’eux !
_____
(Laurence Housman, traduit de l’anglais par Geo Khnopff, in La Belgique artistique et littéraire, n° 27, décembre 1907)
Sur la porte d’un cloistre d’une certaine Abbaye estoit ceste peincture qui me sembla fort estrange, c’estoit un Abbé mort au milieu d’un pré ayant le cul découvert, duquel sortoit un lys, fleur assez cognue : Après avoir revassé que cela voulait dire, le secrétain du lieu qui en faisoit grand cas, & le reputoit un excellent Enigme, me vint dire en l’oreille par une faveur speciale, que c’estoit une belle sentence composée d’un rebus Latin & François,
Abbé mort en pré, au cul lis.
Habe mortem prae oculis.
[Aie la mort devant les yeux]
_____
(Étienne Tabourot, Les Bigarrures et touches du seigneur des Accords ; avec les Apophtegmes du sieur Gaulard, et les Escraignes dijonnoises ; dernière édition revue & de beaucoup augmentée, Paris : Iean Richer, 1603)