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John Hamilton Mortimer, « Death On a Pale Horse, » 1775
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John Hamilton Mortimer, « Death On a Pale Horse, » 1775
La fille de banlieue, au visage plâtré,
Un soir, qu’elle faisait sa malpropre besogne,
Agonise soudain sous le mâle vautré,
Qui s’enfuit en laissant crever cette charogne.
Elle râle : une rouge écume est à ses dents ;
Une main l’a saisie au col : elle suffoque ;
L’air manque à ses poumons, et les souffles ardents
De sa voix éraillée ont l’air de cris de phoque.
Ses yeux, teints de charbon, implorent, révulsés,
Celle qui d’un seul bond vous enlève aux étoiles ;
Et, d’un geste précis, les dix doigts convulsés
Ramènent au menton les plis des maigres toiles.
Des parfums au rabais, dans un suprême adieu,
Se mêlent aux sueurs âcres de l’agonie ;
Et le tout réuni monte en bouquet vers Dieu
Où la joie et le deuil vivent en harmonie…
Et la fille, en mourant, regarde son passé,
Coup d’œil plein de tendresse aux choses que l’on quitte ;
Minute de détresse où, près d’être effacé,
Le labeur d’une vie entière ressuscite :
Ah ! l’horrible existence et le navrant détail,
Et les corps avachis les matins où l’on rentre,
Et les soirs employés à chercher le bétail
Qui viendra s’écraser, pour des sous, sur son ventre :
Les jours passés, l’œil fixe et le cerveau vidé,
À rêver en bâillant sur des cartes graisseuses,
Ou bien à barbouiller un visage ridé
Avec des crayons gras ou des crèmes poisseuses !
Et rien ! Pas un espoir, pas une passion,
Pas un feu de désir, pas un coup de folie,
Pas un élan du cœur, pas une expansion,
Pas même les douceurs de la mélancolie !
Pas même les pitiés que l’on a pour un chien,
Pas même le fouet cinglant de l’ironie,
Pas de nerf, pas de sang, pas de volonté, rien
Que les murs de prison de la monotonie !
La fille, alors, de loin, de très loin, de là-bas,
Sent venir un frisson d’une fraîcheur exquise :
C’est l’enfant de jadis, sans souliers et sans bas,
Qui courait par les temps de soleil ou de bise…
Elle se voit piquant, des aiguillons tranchants,
Les grands bœufs accouplés qui meuglent vers l’étable ;
Et la douceur des soirs qui tombent sur les champs
La fait pleurer de joie immense et véritable.
Elle marche dans l’herbe humide. À l’horizon,
Noyé dans l’air violet du calme crépuscule,
Un clocher lent, qui tinte, invite à l’oraison
Et fait courber le front du laboureur crédule.
Et la mourante, avec des gestes enfantins,
Cherche à joindre ses doigts pour les vieilles prières,
Ses doigts habitués aux touchers libertins,
Ses doigts souillés par les caresses ordurières.
Et, tout en murmurant des mots entrecoupés,
Elle meurt pardonnée, heureuse et respectable,
En gardant dans ses yeux ternis, vitreux, fripés,
L’image des grands bœufs qui meuglent vers l’étable.
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(André Barde, Jeu de Massacre, Paris : Paul Ollendorff, 1899 ; illustration de Max Klinger, « Untergang, » 1884)
La Porte ouverte est très heureuse de mettre en ligne aujourd’hui cet appel lancé par le poète et romancier Guy-Valvor, alias Georges Vayssière, quelques mois après la mort de Villiers de l’Isle-Adam. À notre connaissance, cette extraordinaire pétition en faveur de la veuve et de l’orphelin de Villiers n’avait jamais été reprise.
Rappelons que Villiers de l’Isle-Adam, décédé le 18 août 1889, avait été inhumé au cimetière des Batignolles le 21. Il venait d’épouser quelques jours seulement avant sa mort Marie Elisabeth Dantine, sa femme de charge, pour légitimer son fils Victor, alors âgé de huit ans.
MONSIEUR N
À Messieurs les Ministres,
À Messieurs les Sénateurs,
À Messieurs les Députés,
et généralement tous Messieurs repus et bedonnés qui détiennent les cordons de la bourse publique.
Respectueusement je vous implore, Magnifiques et Très honorés seigneurs, nos souverains, en faveur de la veuve et du fils orphelin d’un de ces pauvres diables, bohèmes de génie, inventeurs, rêveurs, chercheurs de clair de lune, que vous traitez vivants comme des chiens, en attendant que vous leur dressiez des statues.
Certes, pour peu que dans quelque recoin de vos âmes il y ait encore, malgré le métier que vous faites, quelque souci de la vérité, vous conviendrez, Messeigneurs, qu’il eût mieux valu mille fois pour l’honneur et l’avantage du pays, que la Mort impitoyable moissonnât une centaine d’entre vous et nous laissât encore, dans sa fierté géniale, Villiers de l’Isle-Adam, le gueux misérable, qui enrichit notre patrimoine de gloire par ses travaux.
Mais, hélas ! à quoi bon déplorer l’erreur de la Camarde ? S’il nous appartient de regretter son œuvre interrompue et les dons supérieurs que nous perdons en sa perte prématurée, la mort pour lui est heureusement venue mettre un terme aux douloureuses épreuves qui l’accablèrent ici-bas.
Le jour où vous mourûtes, ô Villiers, les dix-huit Fouquier, qui inondent la presse de leur délayage inane et vague, qu’on prétend melliflu, arrosèrent dévotement votre cadavre de larmes tout ensemble et de venin ; la tourbe qui vous conspuait vivant, vous salua de ses regrets ; et les trompettes du journalisme proclamèrent votre génie.
Et maintenant, la misère qui vous a sans répit harcelé en ce monde, votre veuve et votre enfant devront l’endurer plus cruelle. Et c’est pourquoi, me tournant vers nos maîtres du jour, respectueusement je crie vers eux et les implore.
Je vous implore, ô Messeigneurs, en faveur d’une pauvre femme et d’un pauvre enfant, bien innocents tous les deux de cette étincelle de génie qui fut le crime du glorieux défunt, et humblement je vous supplie de leur faire largesse d’un peu de ces deniers publics que jalousement par-devers vous, ô nos maîtres, vous détenez.
Je n’ignore pas toutes les inepties que les gens de votre sorte ont coutume d’exhaler contre ces pauvres hères de poètes, rêveurs inoffensifs et doux, que votre vulgarité pratique hait avec épouvante d’une haine rancunière et louche, et qui planent sur vous de si haut dans les espaces où les emporte l’essor de leurs rêves.
Par leur génie, par leur horreur de la routine, par leurs coups d’ailes dans l’idéal, les hommes comme Villiers, je le sais, se mettent en dehors des voies communes. Ils sont mal à l’aise dans l’uniforme ; ils font fi des fonctions où vous vous prélassez et même des sots qui s’y rengorgent ; ils se montrent rebelles aux vilenies et aux souplesses, si chères à vos cœurs, qui vous insinuent à la fortune ; ils se moquent des électeurs et même des élus ; ils votent peu et ne sont pas bons citoyens.
De tout cela, j’en conviens, Messeigneurs. Mais considérez que d’un autre côté ils ne furent jamais pour vous des concurrents dans ces postes si désirables après lesquels éperdument vous haletez.
Certes, il vous est permis, avec toute raison, d’accuser la naïveté des hommes comme Villiers ; et c’est leur très grande faute, j’en conviens, s’ils croupissent dans la pauvreté, au lieu de faire habilement trafic des talents que Dieu leur a départis. Ils ne savent ni intriguer, ni se vendre, ni tous ces arts charmants, si estimés de la foule, dans lesquels vous êtes passés maîtres. Il est donc juste que vous les accabliez de votre haine et de votre mépris. Je n’en disconviens pas. Et si vous les laissez crever de faim, c’est de toute justice, Messeigneurs.
Mais considérez que Villiers de l’Isle-Adam est mort, Messeigneurs, et que le moment est venu de vous en faire gloire. Car les Contes cruels, Tribulat, les Histoires insolites sont de très belles choses, savez-vous, dont le pays et ses représentants doivent être fiers justement, encore que peut-être vous n’ayez pas les qualités requises pour les comprendre.
Vous lui reprochez, je le sais, de s’être attardé plus d’une fois, la nuit, dans quelque pauvre brasserie, devant quelque chope de mauvaise bière qu’il ne put point toujours payer. Mais considérez que s’il s’oublia un peu tard en des brasseries enfumées, c’est que probablement il n’avait point toujours, comme vous, de gîte confortable où passer la nuit, et qu’il est interdit aux misérables, par les lois que vous faites, de s’étendre et de dormir sur un banc, dans votre bonne ville, sous cette toiture céleste, la seule dans votre Paris qui ne coûte rien.
Sur vos faces rubicondes et épanouies, plus d’une fois, je le sais encore, il cingla le fouet de son âpre ironie. Car il devait avoir pour vous, ce fier mélancolique, un immense et royal mépris.
Mais considérez que, si tout homme, en fouillant au fond de sa conscience, est obligé de se mépriser, plus que tous autres, vous devez vous sentir dignes de mépris, pour votre sottise, vos lâchetés, vos infamies, pour vos méfaits et pour vos crimes, ô intrigants, pieds-plats, ruffians de popularité, charlatans, Très honorés et Magnifiques seigneurs, vendeurs et tripoteurs du triste orviétan qu’on nomme politique.
Ah ! certes, Messeigneurs, une petite pension est peu de chose dans ce tas de millions que vous remuez à la pelle, et dont vous éclaboussez vos proches, vos neveux, vos électeurs influents. En prélevant quelques sous pour deux infortunés, il vous en restera encore assez, croyez-moi, pour vous en gorger, vous et les vôtres, et pour justifier l’horreur dédaigneuse que professent pour vous les bohèmes comme Villiers.
Enfin, considérez, Magnifiques et Très honorés seigneurs, que le fils de Villiers de l’Isle-Adam, par sa destinée, peut être appelé un jour à être l’un de vous, aussi plat, aussi vulgaire, aussi sot que l’un quelconque d’entre vous, et qu’il n’a d’ores et déjà aucun droit à la misère, qui auréola pour nous le front de son père, et dont les contemporains se plaisent à récompenser le génie.

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(Guy-Valvor, in La Presse, « Chronique, » cinquante-troisième année, nouvelle série, n° 518, mardi 5 novembre 1889 ; Marcellin Desboutin, « Portrait de Villiers de l’Isle-Adam, » estampe, 1892 ; Frédéric Brou, « La Gloire tirant Auguste de Villiers de l’Isle-Adam de son sommeil, » projet de monument funéraire, 1906)
Ils n’ont pas d’dab et pas d’dabesse,
Jamais ils ne r’çoiv’nt un’ caresse,
Jamais un baiser sur les yeux,
Les pauv’ p’tits fieux.
On les voit errer dans les rues,
Le grimpant troué, les fess’ nues,
Couverts de haillons, tout pouilleux,
Les pauv’ p’tits fieux.
La nuit, ils quitt’nt les plac’s publiques,
Pour n’ pas s’ fair’ coffrer par les fliques ;
Ils n’ roupill’nt jamais dans des pieux,
Les pauv’ p’tits fieux.
Chaqu’ jour, dans l’ruisseau, sur leur route,
S’ils peuv’nt trouver un’ mauvais’ croûte,
Ils sont triomphants comm’ des dieux,
Les pauv’ p’tits fieux.
Lorsque leur faim est moins vivace,
Ils vont alors à la Wallace ;
Un bon coup d’ lanc’ les rend joyeux,
Les pauv’ p’tits fieux.
Mais l’ plus souvent la faim les crève,
C’ n’est pas long, l’agonie est brève ;
Ils doiv’nt aller tout droit aux cieux,
Les pauv’ p’tits fieux.
Quand ils s’ront grands, ils d’viendront rosses.
Ils commettront des crim’s atroces,
Ils surin’ront les beaux messieurs,
Les pauv’ p’tits fieux.
Bourgeois, patron, toi, qu’as des sommes,
Pens’ que plus tard ils s’ront des hommes,
Et tâche d’êtr’ miséricordieux
Aux pauv’ p’tits fieux !
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(Eugène Héros, musique de Paul Marcelles, in La Lanterne, supplément littéraire, neuvième année, n° 629, 22 septembre 1892 ; repris dans Le Gil Blas illustré, avec une lithographie de Théophile-Alexandre Steinlen, dimanche 23 septembre 1894, puis dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, seizième année, n° 1496, 16 mars 1899)
Lithographie de Steinlen, parue dans Le Gil Blas illustré, dimanche 23 septembre 1894
« Les Pauv’ P’tits Fieux. » Dessin préparatoire à la mine de plomb et épreuve sur vélin, rehaussée à l’aquarelle, 1892
AVANT-PROPOS
Je prie les quelques-uns qui me liront de ne voir, dans cette satirette, aucune irrévérence à l’égard du divin Maître Jésus-Christ. Le Messie occidental occupe, dans la hiérarchie de mes Dieux, une place très haute. Je l’aime et je le vénère avec tendresse et profondeur. Et ce que j’attaque, dans ce minuscule volume, c’est uniquement la médiocrité et la laideur du siècle, qui rendraient impossible la seconde venue, – cependant promise – du Sauveur.
Jadis, le beau décor syrien entourait le Fils de l’homme de sa majesté tranquille. Et c’étaient le Jardin des Oliviers, le désert splendide, le temple de Salomon, aux murs lambrissés de cèdre, à l’autel d’or.
Mais aujourd’hui ? Si le Christ réapparaissait, parmi les souteneurs et les filles de Belleville et de Ménilmontant, comment serait-il accueilli par les reporters ?
M. Alphonse Pépin, rédacteur au Grand Journal, transcrit en ces pages les origines du Christianisme. Il a vu. Il a écouté. Et, scribe quotidien, presque mécanique, payé sans générosité outrancière d’ailleurs, il enregistre, il constate. Des milliers de lecteurs, dépliant la feuille matinale voient Jésus-Christ avec les yeux quelconques de M. Pépin, l’entendent avec ses oreilles vulgaires. Les Dieux ne se révèlent qu’aux âmes dignes de les contempler. Et Jésus-Christ, quoique Fils de Dieu et Dieu lui-même, ne sera jamais, pour M. Pépin et les médecins célèbres interviewés par lui, qu’un « aliéné vulgaire, atteint de mégalomanie compliquée, d’hystérie religieuse. »
Soyons chrétiens, – plaignons-les, – ne les blâmons pas.
Me fera-t-on la grâce de m’attribuer le style si personnel et si particulièrement savoureux de M. Pépin ? En toute honnêteté, je ne saurais en assumer le mérite et je considère comme un devoir de remercier les collaborateurs anonymes auxquels j’ai empruntés les tournures de phrases les plus propres à traduire exactement la beauté de nos mœurs.
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LE CHRIST
« Et, en même temps, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient allait devant eux, jusqu’à ce qu’étant arrivés sur le lieu où était l’enfant elle s’y arrêta. »
SAINT MATTHIEU. Ch. III, verset 9.
LUMIÈRE INEXPLIQUÉE
OPINION DES SAVANTS – CHEZ IGNACE CORNU – L’ÉTOILE DE BETHLÉEM NE SERAIT AUTRE QUE JUNON
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Nous avons recueilli l’opinion de savants particulièrement compétents au sujet de l’étrange phénomène céleste visible en ce moment à Bethléem.
Ignace Cornu, le sympathique directeur de l’observatoire de Jérusalem, que je suis allé voir chez lui, hier matin, de la part du Grand Journal, n’a reçu d’autres informations que des récits un peu confus et même, sur certains points, contradictoires. Il écarte tout de suite l’hypothèse d’un astre nouveau, comète ou étoile temporaire, qui ne serait aperçue que des seuls habitants de Bethléem.
M. Beaubois, de l’Institut, le distingué astronome de l’Observatoire de Capharnaüm, partage entièrement cet avis. Il est porté à croire qu’il n’y a là qu’un phénomène céleste très simple, démesurément grossi par l’imagination populaire.
Peut-être s’agit-il, comme on l’avait d’abord supposé, de quelque nouveau système, de projection, analogue à ceux qui ont été essayés en Amérique pour envoyer des réclames lumineuses jusque sur les nuages.
Enfin, M. Ménage me donne, avec sa bonne grâce habituelle, une autre explication qui me paraît être la clef de l’énigme.
Le phénomène qui intrigue tant les habitants de Bethléem ne serait autre chose que la planète Junon, qui brille en ce moment d’un éclat incomparable dans notre ciel. Junon est arrivée, effectivement, cette année, à son périgée, périgée qui ne se produit que tous les quatre cent mille ans. C’est à tel point – M. Cornu l’a constaté lui-même ces jours-ci, – qu’elle nous envoie une lumière appréciable. L’on peut même distinguer, sur une feuille de papier blanc, l’ombre portée d’un crayon qu’elle éclaire.
Les indications données par les observatoires de Bethléem concordent d’ailleurs parfaitement comme heure et comme direction de l’orbite décrite avec la marche apparente actuelle de cette planète (je parle bien entendu de Junon). L’étrange visiteur revêt la forme ogivale. En ce moment, Junon n’est pas dans son plein et affecte, comme la lune, la forme d’un croissant.
« Cet astre est entouré, ajoute M. Cornu, d’une nébulosité qui fait bien supposer qu’il s’agit d’une planète, agrandie par la réverbération des couches humides de l’atmosphère. »
Voilà ce que nous dit M. Cornu. Attendons-nous donc à voir se dissiper le mystère qui entoure jusqu’ici l’apparition de Bethléem, à moins qu’il ne s’agisse d’une projection lumineuse qui se transformera quelque jour en simple réclame commerciale.

« Jésus s’en alla à Jérusalem. Et, ayant trouvé dans le temple des gens qui vendaient des bœufs, des moutons et des colombes, comme aussi des changeurs qui étaient assis, il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du temple avec les moutons et les bœufs ; et il jeta par terre l’argent des changeurs… »
SAINT JEAN, Ch. II, verset 14.
SCANDALE DANS UNE ÉGLISE
L’ACTE D’UN FOU
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L’élégante assistance qui, hier matin vers midi, écoutait avec recueillement le sermon de monsieur l’abbé Rossignol, vicaire du Saint-Sépulcre, sur la nécessité de contribuer efficacement aux donations pieuses, a été péniblement impressionnée, au moment de la collecte, par la conduite inexplicable d’un inconnu dont les gestes désordonnés attiraient depuis quelques instants l’attention. L’énergumène, armé d’un fouet à cordes, tomba à bras raccourcis sur les bedeaux et sur le sacristain, et les rossa si terriblement que l’un d’eux, M. Cauchon, cinquante-huit ans, un très honorable père de famille, dut être transporté à l’hôpital. Des gardiens de la paix, qu’on était allé chercher, arrivèrent vers la fin de la scène, et eurent toutes les peines du monde à maîtriser le forcené, qu’ils conduisirent au poste.
L’insensé déclara tout d’abord qu’il se nommait Jésus-Christ, vingt-trois ans, apprenti charpentier, sans domicile, fils d’une ouvrière séduite, Marie, qui avait réussi à se faire épouser par un fort honorable charpentier, le nommé Joseph, établi à Bethléem. Il ajouta qu’il était le Fils de Dieu et qu’il avait été envoyé sur terre pour prêcher la bonne parole aux hommes et racheter leurs fautes.
On ne sait si on se trouve en présence d’un fou véritable ou d’un habile simulateur. Jusqu’à plus ample informé, Jésus-Christ a été écroué à l’infirmerie spéciale du Dépôt.

« Jésus, ayant achevé ses discours, partit en Galilée et vint aux confins de la Judée, au-delà du Jourdain, où de grandes troupes le suivirent, et il guérit les malades au même lieu. »
SAINT MATTHIEU. Ch. XIX,verset I.
LE MESSIE DES CAMPAGNES
NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL DANS LE DÉSERT
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Depuis quelque temps, un certain Jésus-Christ fait beaucoup parler de lui. Il n’est bruit que des soi-disant miracles accomplis par sa volonté. Du coquet village de Bethléem, où il passa les premières années de sa vie, les centaines de malades qui viennent lui demander la guérison ont répandu son nom aux quatre coins de la Palestine. La Dépêche du Jourdain publie une lettre d’un maître-pêcheur dont nous extrayons le passage suivant :
« Jésus-Christ, très connu à Jérusalem et aux alentours du désert où il passe une partie de l’année, opère de nombreuses guérisons.
Pour être guéri, il suffit tout simplement d’avoir foi en lui.
Ce monsieur, ne faisant ses cures que par humanité et gratuitement, ne tient pas à ce que son nom figure dans les journaux. Il a fait plus de 500 heureux ici, chose que je puis certifier, ayant, comme l’on dit vulgairement, vu, de mes yeux vu. »
Ainsi écrivit le maître-pêcheur.
Jésus-Christ est, me dit-on, assailli journellement par une foule de malades. Tout cela donne une haute idée de la confiance populaire. J’ai fait cette remarque que pas un médecin célèbre, pas un professeur de nos facultés ne revendiquant que la science acquise par ses nombreux travaux, malgré toute sa notoriété, n’aurait jamais pareille clientèle.
J’ai causé avec divers médecins qui connaissent particulièrement Jésus-Christ. Ils m’ont affirmé qu’il était un homme de bien, et, sans vouloir expliquer ses cures, ils ont reconnu qu’il obtenait des résultats surprenants là où la science avait échoué.
L’explication que me donna un célèbre médecin aliéniste est des plus simples.
« Nous nous trouvons ici en présence d’un aliéné vulgaire, dont l’aliénation présente des symptômes connus et catalogués : hallucinations, mégalomanie, hystérie religieuse. Mais cette forme d’aliénation n’est guère perceptible aux foules, surtout aux foules mystiques et superstitieuses des campagnes. Il n’y a donc point à s’étonner qu’un tel homme puisse communiquer aux foules sa persuasion et opérer par suggestion, sur les maladies d’origine nerveuse, des cures qui ne sortent pas de l’ordre des suggestions quotidiennement employées dans le traitement des névroses. On affirme qu’il a guéri des aveugles et des paralytiques. Mais il y a des cécités et des paralysies d’origine purement nerveuse. Fréquemment, dans les hospices, on se trouve en présence de pareils cas dont on obtient la guérison par simple suggestion. »

« Et ils commencèrent à l’accuser en disant : Voici un homme que nous avons trouvé pervertissant notre nation, empêchant de payer le tribut à César, et se disant le Roi et le Christ. »
SAINT Luc. Ch.XXIII, verset 2.
LES TROUBLES EN PALESTINE
LA SITUATION S’AGGRAVE
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Il est absolument indéniable qu’un fort mouvement mystico-révolutionnaire s’opère en ce moment dans toute la Palestine où les doctrines socialistes de l’agitateur Jésus-Christ ne sont malheureusement que trop répandues.
La population est très surexcitée par les discours du trop célèbre anarchiste, et l’on craint en haut lieu les pires désordres.
Jésus-Christ ne prêche rien moins que le partage des biens, autrement dit le communisme universel.
Cet homme, doué d’une certaine éloquence, a acquis une influence extraordinaire et tout à fait incompréhensible sur la basse populace, et une agitation sérieuse se prépare dans les campagnes.
Nous espérons que notre gouverneur, Ponce-Pilate, se montrera à la hauteur de la situation et fera mettre la main sur le chef de la révolte. Il faut faire un exemple : d’autant que l’audace des anarchistes, disciples de Jésus-Christ, encouragés par l’impunité, s’accroît de jour en jour.
Nous croyons de notre devoir de signaler à qui de droit le danger véritable que présente, pour la sécurité publique, le formidable attroupement de gens sans aveu, filles soumises, souteneurs, anciens repris de justice, aux abords de Jérusalem. Cette foule peu recommandable se réunit tous les jours sur la montagne, afin d’écouter les discours anarchistes prononcés par Jésus-Christ. Ensuite, tous ces apaches se répandent dans les rues de Jérusalem, répétant à tout le monde les paroles séditieuses qu’ils viennent d’entendre. Il est grand temps de faire cesser ce scandale.
Espérons que la police se décidera bientôt à prendre des mesures énergiques pour sauvegarder les paisibles citoyens qui s’inquiètent à juste titre du voisinage de cette horde de bandits.

« Là-dessus, ils cherchèrent à le saisir, mais il s’échappa de leurs mains. »
SAINT MATTHIEU. Ch. X, verset 39.
FUITE DE L’ANARCHISTE JÉSUS
LES RECHERCHES CONTINUENT
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Les recherches entreprises par le service de la sûreté pour retrouver l’anarchiste Jésus-Christ n’ont donné aucun résultat. Le sous-chef de la sûreté a envoyé, ainsi que nous l’avons dit, des circulaires signalétiques dans toutes les directions, mais aucune réponse n’est parvenue encore à ce sujet au palais de Ponce-Pilate. On ne désespère pas, néanmoins, d’arrêter, d’ici peu, ce dangereux anarchiste, dont la police possède d’ailleurs le signalement complet. La préfecture de police a mis en campagne ses plus fins limiers.

« Le soir étant venu, il se rendit là avec les douze. Et lorsqu’ils étaient à table et qu’ils mangeaient, Jésus dit : Je vous dis en vérité que l’un de vous qui mange avec moi me trahira. »
SAINT MARC. Ch. XIV, verset 17.
« Simon-Pierre, qui avait une épée, la tira, frappa le serviteur du grand-prêtre et lui coupa l’oreille droite. Ce serviteur se nommait Malchus. »
SAINT JEAN. Ch. XVIII, verset 10.
ARRESTATION DE L’ANARCHISTE JÉSUS
CAPTURE MOUVEMENTÉE
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D’après les indications de l’anarchiste Judas, qui avait dénoncé les agissements du chef de la bande Jésus-Christ, M. Perdreau, commissaire du quartier et les inspecteurs Froment et Ravigotte, accompagnés de plusieurs gardiens de la paix, se rendirent au Jardin des Oliviers.
Après avoir fait cerner les issues par les agents, M. Perdreau et les gardiens de la paix pénétrèrent dans le Jardin, et se livrèrent à une véritable chasse à l’homme.
À la vérité, la capture fut une périlleuse opération, car un nommé Pierre, quarante ans, qui faisait partie de la bande, n’eut pas plutôt reconnu la qualité des agents qu’il entra dans une violente fureur, menaçant de les tuer s’ils approchaient de Jésus-Christ. Et, ce disant, il brandissait un poignard à lame effilée.
Sans se laisser intimider par sa résistance, l’agent Malchus s’avança et se jeta sur lui. Un terrible corps à corps s’ensuivit, au cours duquel le brave agent eut l’oreille droite coupée. Le misérable apache, finalement terrassé, fut ligoté et conduit au commissariat ainsi que Jésus-Christ, l’instigateur de cet acte inqualifiable.

« Pierre cependant était en dehors, assis dans la cour, et une servante, s’approchant, lui dit : « Vous étiez aussi avec Jésus de Galilée. »
Mais il nia devant tout le monde, en disant : « Je ne sais ce que vous dites. »
SAINT MATTHIEU. Ch. XXVI, vers. 69.
INTERROGATOIRE DE L’ANARCHISTE PIERRE
RÉVÉLATIONS SENSATIONNELLES. – NOUVEAUX DÉTAILS. – CONFRONTATION ÉMOUVANTE.
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Avant Judas, M. Tantinet avait interrogé, en présence de M. Jasmin, le sympathique commissaire de police de notre quartier, l’anarchiste Pierre, inculpé d’affiliation à une association de malfaiteurs. Pierre déclara réprouver la propagande par le fait et ne pas être en relations avec Jésus-Christ. L’agent Sale fut alors introduit. Il déclara reconnaître Pierre sans hésitation.
Pierre opposa aux dires de l’agent un énergique démenti. Aussitôt, un superbe coq, apporté par un paysan qui avait été emmené au commissariat dans un état d’ébriété complète, se mit à chanter. L’accusé, remué, on ne sait trop pourquoi, par la voix du gallinacé, fondit en larmes et M. Tantinet dut suspendre l’interrogatoire.

« … Mais ils se mirent à crier : Ôtez-le du monde. Crucifiez-le.
Alors donc Pilate le leur abandonna pour être crucifié. Ainsi, ils prirent Jésus et l’emmenèrent. Et, portant sa croix, il vint au lieu appelé le Calvaire…
Après cela, Jésus, sachant que toutes choses étaient accomplies, afin qu’une parole de l’Écriture s’accomplit encore, il dit : J’ai soif.
Et comme il y avait là un vase plein de vinaigre, les soldats en
emplirent une éponge et l’environnant d’hysope, la lui présentèrent à la bouche.
Jésus, ayant donc pris le vinaigre, dit : Tout est accompli, et, baissant la tête, il rendit le dernier soupir. »
SAINT JEAN. Ch. XIX, verset 28.
LA GUILLOTINE AU CALVAIRE
EXÉCUTION DE L’ANARCHISTE JÉSUS-CHRIST. – LE CALVAIRE…
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Par dépêche de notre envoyé spécial :
Rarement criminel fit preuve, devant l’échafaud, de la cynique fermeté qu’afficha Jésus-Christ, l’homme dont la tête, hier matin, sur une des places publiques de Jérusalem, tomba sous le couperet du bourreau.
On sait que Jésus-Christ a été condamné à mort pour avoir été l’instigateur des troubles récents qui ont coûté la vie à plus de mille personnes.
Les bois de justice, envoyés de Rome, étaient arrivés, avant-hier, à midi vingt, en gare de Jérusalem, et la nouvelle de l’exécution s’était vite répandue dans la ville et dans les bourgs environnants. Aussi, de toutes parts, les curieux étaient-ils accourus. D’ailleurs, depuis quelque temps déjà, on s’attendait à l’exécution. Et tous les jours, une foule nombreuse et bruyante, poussant des cris de mort, stationnait devant la prison. Ces cris, le condamné, de sa cellule, les avait entendus.
Dans l’expectative de l’exécution prochaine, de larges pancartes, avec ces mots : « Fenêtres à louer » couvraient les murs des immeubles ouvriers faisant face à la prison. Les curieux n’avaient pas manqué. Et rapidement, grâce à cette location, les habitants des immeubles avaient réalisé d’appréciables bénéfices. Depuis huit jours, chaque nuit, jusqu’à une heure avancée, une foule grouillante et bruyante, massée à ces fenêtres, attendait avec impatience le macabre spectacle.
Depuis trois ou quatre jours, ne voyant rien venir, ceux qui, moyennant des sommes fort rondelettes, y avaient retenu leurs places, se demandaient avec inquiétude s’ils n’allaient pas être floués et si l’exécution aurait bien lieu en cet endroit.
Mais cette fois, il n’y a plus de doute. Le fourgon vient de s’arrêter à la porte de la prison. Déjà, les aides se saisissent des montants de la machine et les déposent sur le sol, à quinze mètres à peine des maisons dont les fenêtres ont fait prime. Il y a là, à ces fenêtres, des hommes, des femmes des enfants, des fillettes, des bébés même, au bras de leurs mères, et tous les yeux sont tendus vers ces choses qu’on déballe dans la nuit, et qui tombent sur le pavé de la rue avec un bruit sourd. Jusque sur les toits, des grappes humaines sont suspendues.
Tout le monde est satisfait.
On ne perdra pas une bouchée du spectacle.
Aussi, de toutes parts, des cris s’élèvent :
« Bravo ! bravo ! Vive Ponce-Pilate ! »
Dans les rues adjacentes, la foule ne cesse de s’accroître. Mais le service d’ordre est des plus sévères. Des brigades de gendarmerie venues de tous les points de la région, en prévision de troubles possibles, une batterie d’artillerie, un régiment d’infanterie, des agents de la police municipale et des autres villes voisines barrent toutes les voies qui donnent accès à l’emplacement de l’exécution, où ne sont admis, avec les autorités judiciaires, que les rares privilégiés munis de laisser-passer spéciaux délivrés par le parquet.
LE RÉVEIL
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Cependant l’érection de la sinistre machine s’avance. Dans les immeubles, en face de la prison, on s’est lassé de regarder, et par les fenêtres largement ouvertes, passent des chants, des rires, et des bruits de joie. Ici, des guitares soutiennent quelque sérénade d’Espagne ; là, un piano égrène une valse, et l’on aperçoit des couples qui tournoient. Ailleurs, autour des tables servies, des gens festoient, tandis que, debout sur une chaise, une serviette autour de la tête, une femme chante une pleurarde et sentimentale romance. Dehors, sur la place, le bruit sourd des maillets qui achèvent le montage de la guillotine, ponctue les mélodies. Des cris s’élèvent :
« À mort, Jésus-Christ, à mort ! »
L’heure de l’expiation est fixée à quatre heures moins un quart.
L’EXPIATION
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L’aube a blanchi le ciel. Il fait déjà grand jour. D’un pas lent, le fourgon se dirige de la prison vers la guillotine, auprès de laquelle il s’arrête bientôt. La portière s’ouvre et le condamné, soutenu par deux aides, apparaît.
À cet instant, des rues avoisinantes, une clameur immense s’élève : « À mort ! à mort ! » hurlent des milliers de poitrines.
Une rapide pâleur blêmit les joues de Jésus-Christ, qui se retourne et laisse tomber ces mots :
« Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font !»
Mais les aides viennent de le pousser vers la bascule qui s’abat et glisse vers la lunette. Et, comme son cou s’y engage, tandis que le premier aide, qui lui a saisi les oreilles, attire la tête vers lui, d’une voix forte, le condamné clame encore, par deux fois :
« Père ! je remets mon esprit entre tes mains ! »
Un bruit sec. Un éclair. Un jet de sang. Le corps roule dans le panier. Justice est faite…

« Mais l’ange, s’adressant aux pauvres femmes, leur dit : … Hâtez vous d’aller dire à ses disciples qu’il est ressuscité. »
SAINT MATTHIEU. Ch. XXVIII, verset 5.
VOL D’UN CADAVRE
MYSTÈRE D’UN LABORATOIRE
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Un audacieux vol de cadavre vient d’avoir lieu dans le laboratoire du Dr Beaubois, qui avait fait envoyer chez lui, à fins d’autopsie, le cadavre de l’anarchiste Jésus-Christ, exécuté avant-hier sur la montagne du Calvaire.
Ce matin, le savant praticien ne fut pas peu surpris de voir que le cadavre avait été enlevé par des mains inconnues. On recherche activement les auteurs de cet étrange forfait, Joseph d’Arimathie, un disciple du défunt anarchiste, et une fille soumise, Marie de Magdala, dite Marie-Magdeleine, qui était également très liée avec Jésus-Christ, ont été d’abord arrêtés, mais on a dû les relâcher, faute de preuves. Marie-Magdeleine a pu fournir un alibi que l’on reconnut sérieux. Quant à Joseph d’Arimathie, les policiers purent se rendre compte que ses dénégations étaient l’expression de la vérité.
Le plus curieux de cette bizarre affaire, c’est la croyance dans le monde spécial des apaches et des filles de bas-étage, que fréquentait habituellement feu Jésus-Christ, que le fameux anarchiste est ressuscité…
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(Renée Vivien, Le Christ, Aphrodite et M. Pépin, Paris : Bibliothèque internationale d’édition, E. Sansot & Cie, 1907. Illustration de David Ossipovitch Widhopff ; culs-de-lampe de Martin van Maële)
I
Enfants, en qui vivront ma haine et mon orgueil,
Éloignez-vous un peu de ma funèbre couche.
Je me sens lâche quand votre geste me touche.
L’ancêtre veut dormir. Préparez son linceul !
Ô mes filles, calmez votre inutile deuil.
Relevez vos cheveux épars sur votre bouche.
Laissez entrer, ô fils muets au cœur farouche,
L’ange noir écoutant sur la pierre du seuil !
Entre, Azraël. Caïn, le vieux tigre, t’appelle !
Je serai jusqu’au bout l’indomptable rebelle,
Et je porterai haut la tache de mon front.
Je ne faiblirai pas devant l’heure suprême.
Caïn sera toujours Caïn, et la mort même
Tremblera, quand mes yeux calmes la fixeront.
II
Laissez mourir l’aïeul qui souffre. Je suis las
De retourner sous le ciel noir les glèbes rudes,
Et de traîner l’horreur de mes décrépitudes
Par nos chemins fangeux où trébuchent mes pas.
Quand vous travaillerez à vos sombres repas,
Ô vers, compagnons des suprêmes solitudes,
Effacez pour jamais, en vos sollicitudes,
Les stigmates sanglants qui souillent mes vieux bras
Enfer, tu peux fermer sur moi ta gueule d’ombre !
L’enfer est moins tragique et la nuit est moins sombre
Que mon cœur qu’une angoisse invincible remplit.
Que le vide se fasse en ma tête puissante ;
Que la terre mange mes os, et que je sente
S’accumuler sur moi des montagnes d’oubli !
III
Impitoyable ciel, implacable nature,
Qui faisiez naître, hier, et qui tuerez, demain,
Notre sang répandu te grise comme un vin,
Création qui dévores la créature !
Mais tous les pleurs versés dans les soirs de torture
Fermenteront un jour comme un âpre levain.
Ô cieux, terribles cieux, vous croulerez enfin
Sous l’effort tout-puissant de ma race future !
Ô terre, toi qui fais du plus noir de tes fanges
Monter pour nous le suc de tes poisons étranges,
Nous forcerons un jour tes édens interdits !
Ô ciel, nous secouerons un jour nos lourdes chaînes,
Et, devant l’assaut formidable de nos haines,
Tes élus trembleront au fond des paradis !
IV
Tu peux venir, Nazaréen, fils de Marie,
Ô Christ aux longs cheveux dorés comme le jour !
Tu peux venir, semant l’espérance et l’amour
Sur les fronts inclinés de la foule qui prie.
Tu peux tomber vingt fois sous ton gibet trop lourd,
Et mêler la douleur de ton âme meurtrie
Aux affres de ta chair insultée et flétrie,
Ô colombe qui crois désarmer le vautour !
Tu peux boire la lie infâme du calice !
Tu ne laveras pas, des pleurs de ton supplice,
Le signe noir que porte au front l’humanité.
Quand tu rentreras dans la gloire paternelle,
Le monde reprendra sa souffrance éternelle.
Ton sang divin, ô Christ, n’aura rien racheté.
V
Je vous vois. Je vous vois, vous qui naîtrez de nous,
Parmi les profondeurs du temps et de l’espace,
Ô chair de notre chair, race de notre race,
Ô fils dégénérés aux yeux humbles et doux !
La ruse a remplacé notre sublime audace,
Et les petits du tigre ont engendré des loups.
La prière et la peur ont arqué vos genoux,
Et votre abjection se lit sur votre face.
Trop lâches pour haïr, trop faibles pour aimer,
Vos cœurs déchus ne savent pas se relever,
Et vos reins sont ployés à tous les esclavages.
Et nous vous renierons, du fond de nos cercueils,
Ô fruits humiliants de nos vastes orgueils,
Infimes rejetons de nos amours sauvages !
VI
Ne parlez pas d’amour et de fraternité ;
N’ajoutez pas à tant d’opprobres le mensonge.
La bonté n’est qu’un leurre et l’amour n’est qu’un songe.
Hommes, votre douceur n’est qu’une lâcheté !
La justice, le droit, la paix, la liberté :
Vaines illusions que la crainte prolonge…
Aussi loin que mon œil infatigable plonge,
Je ne vois que le mal et que l’iniquité.
Puisque le sang d’un Dieu n’a pu sauver le monde,
Rien ne saurait guérir ta misère profonde,
Cœur de l’homme, plus froid et plus dur que l’airain.
Ô vieux cœur qu’un mirage impossible fascine,
Tu ne chasseras pas ta lointaine origine.
Le sang qui te remplit est celui de Caïn.
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(Michel Vasson, Le Cri du Néant, poèmes, Paris : Alphonse Lemerre, 1908 ; William Blake, Le Corps d’Abel découvert par Adam et Ève, c. 1825)

Dans un bain d’alcool un Fœtus à la gêne,
Et gardant au nombril le cordon attaché,
Comme à demi honteux d’avoir la forme humaine,
Entoure des deux bras son visage ébauché.
Sa honte de notre âme eût été plus certaine,
Mais sans âme il est mort, le Fœtus desséché.
Comment a-t-il failli de la vie être en peine ?
Par quel baiser de femme ? – amoureux ? – débauché ?
Ce maigre tas de chair semblable à de la pâte,
S’il avait un instant de pensée aurait hâte,
Je crois, de bénir Dieu qui le fit avorter.
Heureux néant ! pour lui l’étreinte menaçante,
La volupté cruelle est restée impuissante,
Tandis que nous avons le malheur d’exister.
Juin 1862.
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(Edmond Thiaudière, Sauvagerie : petits poèmes et sonnets, Paris : Librairie centrale, 1866)
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Gravure extraite du tome 7 des Frauenzimmer Gesprechspiele de Georg Philipp Harsdörffer, Nürnberg : Endter, 1647
On entend généralement par fin du monde tout phénomène, tout cataclysme faisant disparaître, non pas même notre minuscule planète, mais simplement ses habitants, minuscules eux aussi par rapport à elle.
L’homme, dans la vanité de sa pensée et de son intelligence qui l’élève au-dessus de la matière, se croirait volontiers le maître de la création, se croirait quelque chose dans le système si vaste que son imagination ne peut le concevoir. Il aimerait à penser que sa disparition serait un grave événement pour ce système dans lequel il n’est rien, ne peut rien, n’agit en rien.
Connaîtrait-il encore la terre toute entière, aurait-il fouillé ses entrailles, exploré ses océans et son atmosphère, il ne pourrait rien sur elle, serait incapable de modifier sensiblement la forme de ses continents, et à plus forte raison d’avancer ou de retarder d’un seul instant son mouvement de translation dans l’espace.
Que le globe terrestre voit disparaître de sa surface la race humaine tout entière, cela ne l’empêchera pas de tourner en un an autour du soleil, et sur lui-même en un jour ; cela n’empêchera pas tout le système céleste de se mouvoir selon des règles précises, et les astres qui le composent de graviter le long de leurs orbites. Rien ne sera changé dans l’application des lois de la gravitation universelle ; il ne manquera que celui qui, sur la terre, avait su les déterminer et les préciser, il manquera la pensée humaine.
D’autres êtres aussi intelligents, plus intelligents peut-être, et plus parfaits que l’homme peuvent exister sur d’autres astres, d’autres êtres peuvent avoir pénétré les mêmes lois régissant l’univers, il importe peu à l’homme, sa disparition équivaut à la fin de tout, si bien que dans un dictionnaire on pourrait facilement écrire : FIN DU MONDE = Disparition du genre humain.
*
Cette année-là, on annonçait la fin du monde comme imminente ; ce n’étaient plus de vagues prophéties d’astronomes charlatans, des prédictions de voyantes extralucides, mais un avis simple, sec et net, des astronomes qui, calculs en mains, lunettes à l’œil, prédisaient cyniquement, froidement, l’arrivée du phénomène, supputant les jours, les heures, les minutes qui devaient rester à vivre sur cette terre…
Si souvent on avait crié : « Au loup, » que la majorité du public ne voulait plus croire ; si souvent on avait donné comme certaine l’arrivée du fatal événement sans que rien se passât d’anormal qu’on n’arrivait plus à s’imaginer qu’il pût un jour se réaliser… et malgré la précision, la rigidité des calculs des savants, les navigateurs continuaient à s’embarquer pour de longs voyages en disant : « Au revoir » aux leurs ; les diplomates tramaient des combinaisons lointaines, et, dans l’ombre, derrière les murs de ses arsenaux, telle grande nation se préparait formidablement à une guerre future.
Chacun continuait sa besogne journalière, on se fiançait, on se mariait, on escomptait les échéances prochaines qui accroîtraient la famille et perpétueraient la race…. et les enfants disaient : « Quand je serai grand… »
Donc, l’annonce de la fin du monde n’effrayait personne, et, impassibles dans leurs observations, les savants continuaient leurs calculs comme si leur science devait survivre au cataclysme menaçant. Les renseignements se faisaient plus précis. Une immense comète, telle qu’on n’en avait encore jamais observée, venait de faire son apparition dans l’espace et gravitait à une vitesse effrayante dans une direction la conduisant vers l’orbite de la Terre. Couperait-elle cette orbite en passant simplement assez près de nous, nous rencontrerait-elle, ou nous frôlerait-elle ? Telles étaient les trois questions dont les astronomes cherchaient avec ardeur la solution. Le doute était possible : en effet, la comète est une agglomération généralement gazeuse, animée d’un mouvement de translation considérable, mais offrant une très faible masse ; sa trajectoire pouvait donc être sujette à des déviations plus ou moins importantes selon qu’elle passerait à telle ou telle distance de certains astres, « les corps s’attirant en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré des distances. »
Les astronomes n’étaient donc pas d’accord dans leurs calculs, si délicats en pareille occurrence.
L’erreur était d’ailleurs non seulement possible, mais même très facile ; la comète en question, analogue à une comète précédemment observée, parcourait l’espace à une vitesse de 550000 mètres à la seconde (1) ; la vitesse moyenne de translation de la terre le long de son orbite étant de 311927 mètres, une différence d’une très petite fraction de seconde sur l’appréciation du moment où la comète couperait l’orbite terrestre pouvait l’amener à passer tout à fait en dehors de notre globe, d’un côté ou de l’autre, ou à l’atteindre violemment.
Si cette dernière hypothèse se réalisait, il était impossible d’en prévoir les conséquences, le choc pouvant produire soit une explosion, soit un écrasement partiel, soit une transformation gigantesque en chaleur ou en électricité ; c’était de toutes façons le plus formidable point d’interrogation que se fussent jamais posé les savants, les résultats quels qu’ils fussent, devant être en tous cas désastreux.
Il y avait deux partis : celui des astronomes français et celui des astronomes anglais et allemands, qui se battaient à coups de chiffres et de raisonnements si délicats que le public ne se donnait pas la peine de les suivre, sautant seulement à la conclusion.
Bientôt, cependant, tout le monde se mit d’accord, et le météore en mouvement s’approchant, on put rectifier les calculs et arriver à une plus grande précision. On déclara enfin, sans qu’il y ait de contradicteurs, que le 13 juin de cette année vers 9 heures du soir, la comète frôlerait les couches supérieures de l’atmosphère au zénith d’un point situé entre Paris et Orléans ; quant aux conséquences, elles ne devaient comporter aucun danger ; la vitesse de la comète ne permettant pas à ses gaz, peut-être délétères, de se mélanger à l’atmosphère, tout se bornerait à un phénomène lumineux de toute beauté.
Les uns haussèrent les épaules ; ayant été évidemment plus malins, « ils l’avaient bien dit ; » d’autres se déclaraient « contents tout de même, » bien que n’ayant pas cru à la mauvaise nouvelle ; quelques-uns gardaient une vague inquiétude, et se demandaient ce qui arriverait cependant s’il prenait fantaisie à cette comète de dévier encore un peu de sa direction et d’approcher un peu plus de la terre attirée par sa masse…
Le 13 juin, comme la soirée était fort belle, tout le monde sortit ; on prenait d’ailleurs depuis quelque temps l’habitude de venir tous les soirs regarder la comète qui grossissait à vue d’œil. C’était sur les places publiques, dans les grandes avenues et le long des quais, qu’il y avait la plus grande affluence pour admirer le phénomène éblouissant qui s’approchait, illuminant l’espace.
Soudain, la comète dut atteindre les limites supérieures de l’atmosphère, et ce fut en un clin d’œil un éclat aveuglant, un fleuve de magnésium incandescent ; tout le monde se masqua les yeux, même ceux qui pensaient observer tranquillement derrière des verres de couleur que les camelots avaient vendus à profusion. La surprise ne fut pas de longue durée : soudain passa un cyclone terrifiant, tel qu’aucun esprit humain ne pouvait se l’imaginer ; tout fut brisé, renversé ; hommes, chevaux, voitures, arbres, morceaux de maisons s’envolèrent dans un tourbillon effrayant ; des maisons abattues comme des châteaux de cartes ou enlevées en bloc et transportées au loin, des monuments qui paraissaient d’une solidité à toute épreuve renversés comme des fétus de paille ; dans la campagne, les fermes isolées n’avaient pas résisté, les toitures détruites, les granges dispersées avec leurs récoltes, des forêts entières couchées à terre comme si un rouleau avait passé sur elles… et de même sur toute la surface du globe, depuis la hutte de l’esquimau jusqu’au gourbi de l’arabe et la case du nègre, tout ce qui n’était pas foncièrement solide avait été enlevé comme des plumes, émietté par cette rafale sans précédent.
Chose assez particulière, la direction du cyclone, au lieu de suivre une ligne de dépression, variait essentiellement suivant les endroits ; partout, il semblait lié à un arc de grand cercle passant par l’Europe et se dirigeant vers elle, de sorte que tout était couché vers l’ancien continent comme s’il eût été le centre d’attraction. Dans les pays situés aux antipodes, un tourbillon sans direction nettement déterminée avait produit les mêmes résultats désastreux.
Pendant le temps assez court que passa le cyclone, ce fut un fracas étourdissant de grondements, de détonations, d’écroulements, puis un silence absolu se fit, et tout rentra dans un calme profond.
Dans les villes, tous les carreaux avaient volé brusquement en éclats, laissant des fenêtres désolées, les rideaux immobiles pendant en loques au-dehors, partout le sol jonché de débris de toutes espèces et les plus hétéroclites, et pêle-mêle avec des morceaux de toitures, des cheminées, des volets, des pans de murs, des chevaux, des voitures, des arbres, des fragments de monuments, des statues, des réverbères, des fils téléphoniques enchevêtrés ; des corps humains, les uns écrasés par les projectiles que le vent avait soulevés, les autres enlevés eux-mêmes, s’étaient aplatis contre les murs ou en retombant… Tous, même ceux qui n’avaient pas été atteints par le courant d’air, gisaient sur le sol, l’épiderme et les vêtements déchirés, comme si, trop gonflés, ils avaient éclaté ; quelques-uns avaient le crâne ouvert comme s’il avait fait explosion, et ceux qui n’étaient pas sortis de chez eux, frappés sur place, étaient tombés raides dans les mêmes conditions. Les uns, auprès de leur lampe brusquement éteinte, d’autres, à table, n’avaient pas eu le temps de voir sauter les bouchons des bouteilles comme si elles avaient contenu du Champagne… Instantanément, ils s’étaient affaissés.
Partout, les tonneaux avaient éclaté, répandant leur contenu sur le sol ; les gazomètres s’étaient soulevés et étaient retombés, ayant laissé échapper leur contenu.
Tous les arbres, même ceux qui étaient par miracle restés debout, avaient leurs troncs lézardés, et tous les bambous avaient éclaté avec une pétarade sans nom ; dans la campagne, les animaux avaient été frappés comme les hommes et gisaient, le flanc ouvert… et le phénomène avait produit le même effet sur tout le globe, du pôle à l’équateur, depuis l’ours blanc et le phoque jusqu’au tigre, à l’éléphant, au crocodile ou au requin, de la blanche mouette et des pingouins des régions boréales aux albatros ou aux oiseaux-mouches des pays chauds, tous étaient frappés. Toute vie avait disparu de la surface du globe.
Les machines à vapeur s’étaient arrêtées, leurs feux éteints, après avoir marché un instant à une vitesse folle ; l’océan, les rivières, d’abord balayés par la rafale, s’étaient soulevés sur toute leur surface en un bouillonnement tumultueux, lançant, au sommet de leurs vagues, les navires désemparés ou chavirés, des poissons déchirés et des carcasses de vieux bateaux, soulevés du fond où ils reposaient depuis des siècles par cette gigantesque ébullition, puis tout s’était figé en un seul bloc de glace, enserrant tous ces débris…
Le même désastre avait frappé le nouveau continent comme l’ancien : New-York et Buenos-Aires, Calcutta, Melbourne ou le Cap avaient le même aspect que Paris, Rome ou Moscou.
Les forêts tropicales de l’Afrique, la riche végétation des Indes et de l’Asie, les steppes d’Amérique n’étaient pas plus épargnées que les campagnes ou les forêts d’Europe… Plus de rivalités de races, plus de jalousies mesquines, l’égalité pour tous, grands et petits, puissants ou faibles, riches ou pauvres, hommes, animaux ou végétaux ; une seule différence toutefois était que si, en France, on attendait tout au moins un phénomène lumineux, sur le reste du globe, on s’inquiétait assez peu de la comète…
… Et, impassibles au milieu de cette désolation, les pendules, que la tempête n’avait pas renversées, continuant à marquer le temps, semblaient avoir conservé un reste de vie momentané…
Que s’était-il donc passé ?
Un phénomène auquel personne n’avait pensé : rasant la Terre avec sa vitesse effrayante, la comète avait balayé l’atmosphère.
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… Et le lendemain, quand le jour se leva, le soleil éclaira cette Terre morte, transportant avec elle dans l’espace les cadavres de tout ce qui avait vécu d’elle et sur elle, tous les travaux de la pensée humaine, les machines désormais immobiles, les monuments, les documents accumulés depuis des siècles dans les bibliothèques, tout cela restant debout, voué à une conservation presque éternelle et inutile… et les nuits succédèrent aux jours, et la Terre continua son mouvement de translation dans l’espace, obéissant aux mêmes règles de la gravitation universelle.
La fin du monde, qu’on n’attendait plus, était survenue brusquement ; dans les autres astres, les astronomes qui observaient la planète terrestre et la marche de la comète vers elle, ne trouvèrent rien de changé à sa période de révolution ni à son mouvement de translation ; ils constatèrent seulement que quelque chose qui était l’atmosphère avait disparu, mais n’en comprirent pas les conséquences, ne sachant pas ce que c’était…
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(1) La comète de 1843 n’a mis que deux heures, de 9 h. 1/2 à 11 h. 1/2 pour contourner tout l’hémisphère solaire tourné vers son périhélie ; elle avait cette vitesse de 550000 mètres à la seconde, et laissait derrière elle une queue de 80000000 de lieues ; cette comète avait 8000 kilomètres de diamètre (d’après Flammarion).

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(Henri Terquem, Secrétaire Général de la Société, in Mémoires de la Société dunkerquoise pour l’encouragement des sciences, des lettres et des arts, trente-quatrième volume, 1900)
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(František [dit Frank ou François] Kupka, « Religions, » in L’Assiette au beurre, quatrième année, n° 162, 7 mai 1904)