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(František [dit Frank ou François] Kupka, « Religions, » in L’Assiette au beurre, quatrième année, n° 162, 7 mai 1904)
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(František [dit Frank ou François] Kupka, « Religions, » in L’Assiette au beurre, quatrième année, n° 162, 7 mai 1904)
Un jour torride, le silence : la vie s’est figée en un repos lumineux ; le ciel contemple affectueusement la terre, d’un œil lucide et bleu dont le soleil est la prunelle flamboyante.
La mer est forgée d’un métal céruléen et lisse ; immobiles, les barques polychromes des pêcheurs semblent soudées à l’hémicycle du golfe aussi resplendissant que le ciel. Une mouette passe en agitant paresseusement ses ailes, et l’eau montre un autre oiseau, plus blanc et plus beau que celui qui vole dans les airs.
Le lointain est indistinct. Dans une brume, on entrevoit une île violette, dont on ne sait si elle vogue doucement ou si elle fond sous l’ardeur du soleil ; c’est un roc solitaire au milieu de la mer, une ravissante gemme du collier de la baie de Naples.
Tout en saillies, l’îlot pierreux descend vers la mer ; il est somptueux et couronné par le feuillage sombre de la vigne, des orangers, des citronniers et des figuiers, et par les minces feuilles des oliviers couleur d’argent terni. Parmi ce torrent de verdure qui dévale à pic dans la mer, des fleurs blanches, rouges et dorées sourient amicalement, et les fruits orangés et jaunes font penser aux étoiles qui brillent dans les nuits chaudes et sans lune, quand le firmament est sombre et l’air humide.
Au ciel, sur la mer et dans l’âme, le silence règne ; on se plaît à écouter la muette invocation de tous les êtres vivants au Dieu- Soleil.
Entre les jardins serpente un étroit sentier ; une femme le suit, qui se dirige vers la mer. Elle est grande, et sa robe noire et rapiécée est roussie par le soleil. Sur sa tête que n’abrite aucune coiffure, ses cheveux argentés scintillent ; ils entourent de petites boucles le haut front, les tempes et la peau bronzée des joues : sans doute est-il impossible de lisser ces cheveux-là.
Le visage est austère et rude : qui l’a vu ne l’oublie pas ; il y a quelque chose de profondément antique dans cette physionomie sèche, et quand on rencontre le regard droit et sombre de ses yeux, on pense involontairement aux torrides déserts de l’Orient, à Débora et à Judith.
La tête penchée, la femme crochète ; l’acier de l’instrument étincelle ; le peloton de laine est caché dans une poche quelconque du vêtement, mais il semble que le fil rouge sorte de la poitrine de la femme. Le sentier est escarpé et capricieux, on entend les pierres crisser en dégringolant, mais la vieille descend avec autant d’assurance que si ses pieds eux-mêmes voyaient le chemin.
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Voici quelle est son histoire. Peu après son mariage avec un pêcheur, son mari partit un jour pour la pêche ; il ne revint jamais, la laissant sur le point d’être mère.
Quand l’enfant naquit, elle le cacha aux yeux de tout le monde ; jamais on ne la vit sortir avec lui dans la rue, au soleil, pour se glorifier de son fils, comme font toutes les mères ; elle le tint, au contraire, enveloppé de chiffons, dans un coin obscur de sa chaumière ; et pendant longtemps, aucun voisin n’avait pu se rendre compte de la conformation du nouveau-né ; on apercevait seulement sa grosse tête et ses immenses yeux immobiles dans sa figure jaune. On remarqua aussi que la mère qui, auparavant, luttait contre la misère gaiement et sans se lasser, qui savait inspirer du courage aux autres, était devenue taciturne, et semblait toujours réfléchir on ne savait à quoi ; les sourcils froncés, elle regardait tout au travers d’un voile de douleur, d’un regard étrange qui paraissait questionner.
Il ne fallut pas longtemps pour que tous apprissent son malheur : l’enfant était venu au monde infirme ; voilà pourquoi elle le cachait, voilà ce qui l’accablait.
Alors, les voisins compatissants lui dirent qu’ils comprenaient quelle honte c’était pour une femme d’être la mère d’un infirme ; personne, sauf la Madone, ne savait si cette cruelle épreuve était une juste punition ; quoi qu’il en soit, l’enfant n’était coupable en rien, et elle avait tort de le priver de soleil.
Elle écouta les gens et leur montra son fils ; il avait des jambes et des bras courts comme des nageoires de poisson ; une tête boursouflée en forme de grosse boule, qui avait peine à se dresser sur le cou mince et frêle ; le visage était tout sillonné de rides, comme celui d’un vieillard ; les yeux étaient troubles, et la bouche se fendait en un sourire inerte.
Les femmes pleurèrent en le regardant ; les hommes s’en allèrent, maussades, avec une grimace de mépris. La mère du monstre s’était assise à terre ; tantôt elle baissait la tête, tantôt elle la relevait, et regardait tout le monde comme si elle eût demandé sans parler quelque chose que personne ne comprenait.
Les voisins fabriquèrent pour l’infirme une caisse semblable à un cercueil ; ils la remplirent de peignures de laine, placèrent l’avorton dans ce nid moelleux et tiède et le portèrent dans un coin de la cour, dans l’espoir que le soleil, qui chaque jour fait des miracles, en accomplirait un de plus.
Mais le temps passa, et le monstre resta le même ; une énorme tête, un tronc allongé avec quatre moignons atrophiés. Seul, le sourire prit une expression toujours plus définie de gloutonnerie insatiable ; la bouche se garnit de deux rangées de dents aiguës et fortes. Les petites pattes courtes apprirent à saisir les morceaux de pain et à les porter, sans presque jamais se tromper, à la grande bouche chaude.
Il était muet, mais quand on mangeait près de lui, et qu’il sentait l’odeur de la nourriture, il ouvrait son museau et poussait des mugissements rauques, en hochant sa tête pesante ; le blanc terne de ses yeux se couvrait d’un rouge réseau de veinules sanglantes.
Il mangeait beaucoup, et toujours davantage. Son mugissement devenait continu. La mère travaillait sans prendre de repos, mais son gain était bien maigre ; parfois même, elle n’en avait pas du tout. Elle ne se plaignait pas, et acceptait à contre-cœur et toujours en silence, le secours de ses voisins.
Pendant son absence, les gens, énervés par le mugissement de l’infirme, s’empressaient de fourrer dans l’insatiable bouche des croûtes de pain, des fruits, des légumes, de tout ce qu’on peut manger.
« Il t’aura bientôt toute dévorée ! disait- on à la mère. Pourquoi ne le mets-tu pas dans un asile ? »
Elle répondait d’un air sombre :
« Ne me parlez pas de cela ! Je suis sa mère ! C’est moi qui l’ai mis au monde ; c’est moi qui dois le nourrir ! »
Elle était belle, et plus d’un homme rechercha son amour, mais elle les éconduisit tous. À l’un d’eux qui lui plaisait mieux que tous les autres, elle dit :
« Je ne puis être ta femme. J’ai peur d’enfanter encore un monstre. Ce serait une honte pour toi. Non, va-t-en ! »
L’homme insista, lui rappela la Madone qui est juste envers les mères et les considère comme ses sœurs. La mère du monstre lui répondit :
« Je ne sais de quoi je suis coupable ; hélas ! je suis punie bien cruellement. »
Il supplia, pleura, se mit en colère, mais elle répéta, obstinée :
« J’ai peur… je n’ai plus foi dans mon destin… Va-t-en ! »
Il partit alors très loin et disparut à jamais.
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Et ainsi, pendant de longues années, elle remplit la gueule sans fond qui mâchait toujours. Le monstre engloutissait le fruit de son travail, son sang et sa vie. La tête de l’avorton se développait et devenait toujours plus affreuse : on eût dit une boule prête à se détacher du mince cou atrophié et à s’envoler, se cognant aux angles des maisons et se balançant avec paresse de côté et d’autre.
Tous ceux qui regardaient en passant dans la cour s’arrêtaient sans le vouloir, stupéfaits, frissonnants, ne sachant ce qu’ils voyaient. Près du mur où grimpait une vigne, une caisse était posée sur des pierres, comme sur un autel, et de cette caisse surgissait la tête du monstre, qui attirait les regards des passants. Le visage était jaune et sillonné de rides, les pommettes saillantes ; les yeux ternes s’écarquillaient, désorbités, et leur image se gravait pour longtemps dans la mémoire. Le large nez épaté frémissait ; les mâchoires et les pommettes aux dimensions disproportionnées se mouvaient sans cesse ; les lèvres gercées remuaient, découvrant les dents carnassières, et deux grandes oreilles de bête saillaient de chaque côté de la tête comme si elles eussent vécu d’une vie propre. Ce masque terrifiant était surmonté d’une toison de cheveux noirs et frisés en petites boucles comme ceux d’un nègre.
Tenant dans sa main courte et menue, telle une patte de lézard, un morceau d’un comestible quelconque, le monstre penchait la tête avec les gestes d’un oiseau de proie, déchiquetait l’aliment avec ses dents, mâchait avec bruit et reniflait. Quand il était repu et qu’il regardait les gens, il découvrait toujours la mâchoire. Ses yeux se mouvaient vers la racine du nez et se confondaient en une tache trouble et sans fond, sur ce visage à demi-mort, dont les contractions rappelaient une agonie. Quand il avait faim, il tendait le cou en avant et ouvrait sa gueule rouge, agitant une mince langue de serpent et meuglant d’une voix impérieuse.
Les gens s’en allaient en se signant et en chuchotant des prières ; ils se rappelaient tout le mal dont ils avaient souffert, tous les malheurs qu’ils avaient éprouvés dans la vie.
Un vieux forgeron, homme de caractère morose, répéta bien des fois :
« Quand je vois cette bouche qui engloutit tout, je me dis que ma force à moi a été dévorée par je ne sais trop quoi, qui lui ressemble. Il me paraît que, tous, nous vivons et nous mourons pour entretenir des parasites. »
Et cette tête muette faisait naître chez tout le monde des pensées mornes et des sentiments qui terrifiaient le cœur.
La mère du monstre se taisait, écoutant les propos des voisins. Ses cheveux devinrent très vite blancs, et des rides se dessinèrent sur son visage. Depuis longtemps déjà, elle ne savait plus rire. Les gens n’ignoraient pas qu’elle passait des nuits entières, immobile sur le seuil, à regarder au ciel, comme si elle en attendait du secours. Haussant les épaules, ils se disaient l’un à l’autre :
« Qu’a-t-elle à attendre ?
– Porte-le sur la place, près de la vieille église ! lui conseilla-t-on. Les étrangers s’y promènent ; ils lui jetteront quelquefois des sous de cuivre. »
La mère tressaillit, effrayée, et répondit :
« Ce serait affreux si des étrangers le voyaient ; que penseraient-ils de nous ? »
On lui répliqua :
« Le malheur existe dans tous les pays ; personne ne l’ignore. »
Elle hocha la tête négativement.
Or il advint que des étrangers qui rôdaient dans le village, en jetant des coups d’œil dans toutes les cours, aperçurent le monstre enfoui dans sa caisse. La mère fut témoin de leurs grimaces de dégoût, et les entendit parler avec répugnance de son fils. Mais elle fut surtout frappée par quelques mots prononcés avec mépris, avec animosité, avec un air de triomphe manifeste.
Elle retint ces sons, se répéta bien souvent ces paroles étrangères où son cœur d’Italienne et de mère devinait une signification insultante. Le même jour, elle alla chez un portefaix de sa connaissance et lui demanda le sens des mots qu’elle avait entendus.
« Reste à savoir qui les a prononcés, répondit-il en fronçant le sourcil. Cela signifie : « L’Italie meurt avant toutes les autres nations latines… » Où as-tu entendu ce mensonge ? »
Elle s’en alla sans répondre.
Et le lendemain, son fils ayant trop mangé, mourut dans les convulsions.
Elle s’assit dans la cour, près de la caisse, la main posée sur la tête inanimée. Paisible, elle attendait visiblement quelque chose ; elle jetait un coup d’œil interrogateur sur chacun de ceux qui venaient chez elle pour voir le mort.
Tous gardaient le silence. Personne ne lui demanda rien, quoique, peut-être, beaucoup eussent voulu la féliciter, car elle était libérée de son esclavage, – ou lui dire des paroles consolantes, puisqu’elle avait perdu son fils. Mais tous se turent obstinément. Parfois, les gens comprennent que certaines choses ne peuvent être dites sans réticences.
Longtemps après la mort du monstre, elle regardait encore les gens en face comme si elle les eût interrogés à propos d’on ne sait quoi, puis, peu à peu, elle sembla oublier.

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(Maxime Gorki, traduit d’après le manuscrit par Serge Persky, « Contes d’Italie, » in La Revue politique et littéraire, cinquantième année, n° 17, 27 avril 1912 ; repris dans le recueil homonyme, Paris : Payot et Cie, 1914)
POTION POUR ÉVACUER
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Laissez les enfants à leurs mères.
Laissez les roses aux rosiers !
Qu’importe… si le geste est beau !
Oh ! les Bourgeois respectables,
Si vous lâchiez Lesbos un peu ?
Remémorez-vous, sous les tables
Du collège, la joue en feu,
Avec vos petits camarades,
À quels jeux vous vous amusiez ?
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
La passion contre nature,
C’est la tienne, vieux ventre épais,
Quand ton stupre ignoble torture
De la jeune chair au rabais !
Toucheurs de fillettes malades,
Sades entés sur Grandgousiers,
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
Mais, splendeurs des corps qui s’étreignent
Sous l’éperon des désirs fous,
Flambez ! os, craquez ! mordent, saignent
Ces bouches !… C’est beau ? Donc me fous
De l’état civil, ô Ménades,
De vos couples extasiés !
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
Bourgeois, cocufiables âmes,
Nous sommes nés pour d’autres ruts,
Que forniquer avec vos dames,
Vos filles, vos maîtresses ! Zut,
Zut au feu doux des amours fades
Selon Priape ! autres brasiers :
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
D’autres brasiers, plus que terrestres !
Assez des Gretchens, des Didons,
Des Phèdres et des Hypermnestres !
Et vous, Sapphos et Corydons,
Assez ! besoin d’autres passades
À nos sens irrassasiés :
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
Éros Lesbien, veuille ! et la femme
Saura sa bonne solution
Si le ver sexuel l’affame ;
Tribadisme ou… macération,
C’est son affaire : et, camarades,
De la chair serons grâciés :
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
Si l’on te mâtait, chair immonde,
Quelles merveilles nous ferions,
Hommes ! ô le radieux monde,
Qu’à loisir nous édifierions,
Chasteté ! chasteté ! bravades !
Hymnes d’art pur à pleins gosiers !…
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !
Le temps que vous gâchez, poètes,
À sensibiliser le lard
Des vierges, des femmes honnêtes
Et des ribaudes, l’œuvre d’art
Le revendique !… Ô les ruades
Hors du Réel, si vous osiez :
Laissez les gouges aux tribades,
Laissez les roses aux rosiers !…
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(Testament de sa vie première, expurgé et recueilli par Fagus, Paris : Léon Vanier, 1898 ; Les Deux Amies, par Félicien Rops, 1880-1890)
Non, l’on n’a pas encore assez craché sur l’homme !
Cet animal stupide est par trop orgueilleux
Quand, sur sa pourriture, il a pu mettre en somme
Quelques haillons dorés qui le font glorieux.
Il prétend remplacer par le saint Évangile
Les constitutions que gardent les tyrans ;
Mais demain supprimez la police, et la ville
S’entre-déchirera sur ses débris fumants.
Et pourtant il se dit fils de Dieu, son image,
Lui, ce singe croisé de tigre et de pourceau !
L’âne a vraiment raison de se croire plus sage,
Et de pitié tout bas sourit le vermisseau.
Le chiffonnier, chargé de sa sale giberne,
Cherche et trouve parfois une perle en chemin ;
Diogène qui cherchait, armé d’une lanterne,
N’a jamais rien trouvé dans le fumier humain !
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(P. Darasse, Laeta moesta, poésies, Paris : Librairie du XIXe siècle, 1878)
Je crois en Dieu qui n’est point matière et qui a créé en six jours ce qu’on appelle assez improprement le ciel et la terre ; car autant vaudrait comparer un grain de sable ou un atome à l’infini, à l’immensité.
Je crois en Dieu qui a créé l’homme et les bêtes, et qui a fabriqué l’homme et la femme, de manière qu’ils devaient nécessairement l’offenser et le mettre en colère.
Je crois en Dieu qui a créé les lions, les serpents, les puces, les loups, les crocodiles, etc., etc., pour être nuisibles à l’homme, à cause de la désobéissance du premier père.
Je crois qu’une pomme est la source funeste de tous les maux du genre humain, de la peste, de la guerre, de la famine, des deux véroles, de la fièvre, de la pierre et de la gravelle, etc., etc. Je crois en Dieu qui a inspiré Moïse, et qui l’a rendu plus grand sorcier que les sorciers de Pharaon.
Je crois en Dieu qui a envoyé une armée de sauterelles en Égypte, et qui a fait tuer en une nuit tous les premiers-nés de ce beau pays. Je crois en Dieu qui a commandé à la mer rouge de s’ouvrir pour laisser passer son petit peuple dans un désert où il devait mourir.
Je crois en Dieu qui a inspiré à la belle Judith de massacrer le vaillant Holopherne, tandis qu’il dormait, mort ivre et hors d’état de se défendre, après en avoir été traitée avec la plus grande courtoisie.
Je crois en Dieu qui a commandé, qui a autorisé tous les assassinats, toutes les guerres, les trahisons et les horreurs qui fourmillent dans la bible ou l’ancien testament.
Je crois en Dieu qui a créé Samson le fort, digne image de son très-cher fils Jésus. Je crois de plus au St.-Esprit qui a dicté tant de belles choses (1). Je crois très fort que les petits peuples des Juifs sont nos pères, nos ennemis et nos législateurs.
Je crois en Jésus, né d’une vierge qui l’a conçu sans opération charnelle. Je crois de tout mon cœur que le bon St.-Joseph, cet honnête charpentier, était le père putatif de Jésus, et qu’il n’avait jamais couché avec la Ste.-Vierge.
Je crois que Jésus, le roi des rois, est né entre un âne et un bœuf, et que trois puissants monarques ont quitté leur pays à propos de bottes, pour aller adorer cette sainte famille, et insulter par la pompe de leurs vêtements à l’indigence extrême du sans-culotte Jésus. Je crois fermement qu’Hérode a fait massacrer un grand nombre d’enfants, pour se défaire d’un enfant qu’il ne connaissait pas. Je crois ce fait, quoique ce roi fût très humain, et qu’aucun auteur digne de foi ne fasse mention d’une action aussi abominable.
Je crois que Jésus a changé de l’eau en vin dans une noce où tout le monde était ivre. Je crois que Jésus a enseigné des docteurs, quoiqu’il ne sût ni lire ni écrire. Je crois que Jésus s’est choisi douze compagnons dans le peuple, quoiqu’il n’eût pas le moyen de les nourrir.
Je crois que Jésus était Dieu et fils de Dieu, quoiqu’il payât la capitation. Je crois que Jésus était le roi des Juifs, quoiqu’il fût pauvre. Je crois tout cela par la raison que c’est incroyable, comme l’a dit un père de l’église. Je crois que Jésus s’est fait crucifier pour l’amour de nous, et qu’il est enfin ressuscité au bout de trois jours, malgré les soldats qui le gardaient. Je crois qu’il est monté au ciel, et qu’il y retient des places pour moi et mes amis.
Au surplus, je crois au jugement dernier, à l’apocalypse, à l’éclipse universelle qui duré trois heures ; j’y crois volontiers, quoiqu’il soit certain et démontré qu’une éclipse ne peut être générale, et quoique les Romains, les Chinois, et le reste de la terre éclipsée, n’aient jamais fait mention de ce grand phénomène.
Je crois à la grâce efficace, à la grâce suffisante et à tout ce que l’on voudra. Je crois en un mot qu’il est jour quand il est nuit, et je damne tous ceux qui ne sont pas de ma religion et de mon avis.
Par le citoyen V…..
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(1) L’auteur pouvait ajouter : qui a dicté à Mahomet son Coran, et qui a apporté à un fanatique de Reims une bouteille d’huile rance, qui servait à graisser un tyran imbécile pour le malheur de plusieurs milliards d’hommes.
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(Claude-François-Xavier Mercier de Compiègne, Les Nuits d’hiver : variétés philosophiques et sentimentales, contes et nouvelles en vers et en prose, Paris : Mercier, Imprimeur-Libraire, an III, 1794)
Lasciate ogne speranza, voi ch’entrate.
Je n’ai jamais oublié mon émotion en feuilletant sur une brocante parisienne, il y a une trentaine d’années, cet article intitulé « Les Camps tragiques. » Il est paru dans le numéro de mars 1934 de Lectures pour tous, sous la signature de Guillaume Ducher. Ce reportage d’investigation a non seulement le mérite d’être probablement le premier sur le camp de Dachau, mis en service le 22 mars 1933, mais il fait preuve d’une remarquable lucidité sur le système concentrationnaire nazi, mis en place dès l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir. Lectures pour tous était alors une revue très populaire, dont le tirage moyen oscillait entre 350 000 et 500 000 exemplaires.
MONSIEUR N
Brave Voltaire, va ! Je songeais à lui un de ces soirs, à l’Atelier, tandis que la huppe appelait les oiseaux à la ronde, par les prairies et les sillons, avec ses drôles : popoï ! popoï ! et ses longs et lactés : tio ! tio ! plus doux que l’haleine des flûtes et que la chair des jeunes blondes, je songeais que notre Voltaire national avait négligemment défini Aristophane : « Un poète comique qui n’est ni poète ni comique. » Et voilà ! En fait de bourde, si vous en connaissez de plus belle dans le répertoire, je vous donne un merle tricolore.
Quelle manie pousse donc le Français « né malin » à faire ainsi le surmalin ? Chaque fois qu’il reste dans ses cordes, qui sont sèches mais justes, Voltaire est incomparable. Qu’il conte, élucide, définisse, il y excelle. Mais qu’il n’aille pas, que diable ! se mêler de la huppe ou du grain de mil, de l’orage ou de la rosée. Il y laisse à tout coup ses plumes.
La poésie est antipathique au Français. Le Français parle, cause, sourit ; la poésie chante, baragouine, gueule. Le Français a le culte du bon ton ; la poésie est toujours hors ton. Le Français vit dans et pour son salon ; la poésie est l’amante des espaces, elle hante l’église de Bossuet, l’Ermenonville de Jean-Jacques, l’Amérique de Chateaubriand.
Il est né sur la terre deux poètes, deux grands poètes : Aristophane et Shakespeare. Et, chose curieuse, tous les deux hommes de théâtre (entre parenthèses, la poésie aurait-elle donc une prédilection pour le théâtre, qui est imagination, merveille, féerie ?)
Aristophane ! je l’imagine agile comme l’alouette des blés, la cuisse longue et pure, et sur la langue non pas un bœuf, mais une cigale. Il était de la race des éphèbes, dont le premier mouvement est de montrer les dents, parce qu’elles sont belles. Il dut avoir un beau visage serein, tout nuancé de vives malices et de terrible enjouement. Il n’était ni pleureur ni rieur de profession, et sous son hilarité on ne sent jamais la fêlure. Faites-en votre deuil, pas une goutte d’amertume en ce bel enfant. La plaisanterie sied aux jeunes et l’ironie aux morts. Aristophane joue et plaisante, il n’ironise jamais.
Aristophane ! De quel cou tendu l’homme des bois qui est en moi et qui a passé pas mal d’heures de sa vie à lorgner sous les tilleuls la gorge des rossignols, et à suivre de haie en haie les mésanges et les roitelets, de quelle oreille et de quel œil et de quel cœur j’écoutais et je regardais à l’Atelier les Oiseaux ! Nul n’a su comme Aristophane emprunter aux becs leurs syllabes pour les poser fraîches et roses sur les lèvres humaines, nul n’a su comme lui imiter la gent ailée dans son ramage et ses ébats, transcrire sa modulation avec toutes ses racines, lui ravir son simple secret, et avec des mots faire du chant. Cette sainte humilité du poète me ravit, qui, quittant les perchoirs de la logique, vient prendre rang à même l’espèce des êtres, coude à coude avec la grenouille et la huppe. Il en est couronné par le don le plus divin du monde, qui est le don de Protée. Il est toujours à la mesure des choses, si grandioses ou si humbles soient-elles. Son rôle n’est pas de mesurer, mais d’habiter l’être. Il se plie à un ivrogne comme à une rose, au brin d’herbe comme aux dieux. Voulez-vous son secret ? Il aime tout simplement. Il aime et il chante, avec enthousiasme et vérité. Par là il symbolise l’attitude que je tâche, de seconde en seconde, de faire de plus en plus mienne, et qui est la liesse.
Notez que ce comique, lorsqu’il raille, et avec toute la vigueur de son esprit aigu, n’a jamais fiel ni haine. Une allégresse fleurit sa satire, la pavoise et la sanctifie. Non, dans son âme il n’y a pas place pour la détestation (est-ce cela que lui reproche Voltaire ?). Son rire est trop naturel pour admettre le vert de gris, qui est sécrétion spécifique du cerveau. C’est toujours un terrible signe de maladie que l’esprit. L’intelligence est l’ersatz de la joie.
L’intelligence, cette rouée… Ah ! rouée, oui, rouée de coups sois-tu, sèche et stérile intelligence, falsificatrice et syphilitique, ver rongeur, rat et chouette – oui, chouette, les Grecs te connaissaient bien ! – rouée de coups et de coups de pied sois-tu ! Je te hais comme mon non moi et le non de l’univers. Je te hais, toi qui ne sais que détruire, toi qui ne sais que sourire. Mais ris donc, femelle, ris donc un bon coup, si tu es femelle pour un sou ! Sois au moins putain ! Sois au moins bête ! Non, pas même bête, ni tu ne manges, ni tu ne défèques, ni tu n’engendres. Femme de ménage, épousseteuse, mètre qui crois créer parce que tu mesures, compas qui crois aimer parce que tu embrasses. Tu ne discernes que lignes, superficies, ombre. Étrangère du vide, métèque dans notre domaine des choses à trois dimensions, ambassadrice de quel État de la lune, fille de microscope, fleur de désert. Le moindre grain de mil fait bien mieux l’affaire de l’homme. Le moindre excrément en beauté te surpasse, le moindre insecte en immensité ; ils sont et tu sembles. Tu n’excelles que dans le détail caduc, mais sitôt abordée la haute mer de l’essence et du tout, tu expires comme un vent pourri. Tu ne te plais que dans le linéament et dans la contexture, et la masse même de l’être de toutes parts t’échappe. Tu dissocies, ô inepte, et le dissociement est le ver du néant. Amie de la poussière, compagne du squelette, en eux tu recherches la perfection. Tu te fous le doigt dans l’œil jusqu’à l’orteil, chérie. Il n’est pas, sache-le, d’autre perfection que la mort.
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(Joseph Delteil, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, n° 281, samedi 3 mars 1928)
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(Le Sire de Chambley [Edmond Haraucourt], La Légende des sexes, poëmes hystériques ; imprimé à Bruxelles pour l’auteur, 1882)
O vous qui flagornez les cuistres chauvineux,
O journaleux bâtards aux écrits vénéneux,
Vous êtes les roquets, les truands, les charognes,
Les scribes racolés pour d’immondes besognes !
J. H.
Ohé ! les sycophantes, les lépreux, les escarpes en rupture d’estrapades ; ohé ! les avortons, les empapaoutés, les venimeux, ohé ! ohé !
Bas le masque, nabots surgis du cloaque, famulus des bonzes frelatés, thaumaturges prévicateurs, argousins emberlificotant les ratés de l’action ; bas le masque, acrobates aplatis devant les greluchons d’une messaline au bonnet phrygien, insulaires de Tohu-Bohu ergotant pontificalement, cagoulards meuglant sur le cadavre de Marianne la sentimentale !
Épée de Damoclès, la colichemarde de César-Ramollot s’agite sanguinolente, évocatrice des surinades interlopes, tandis que le goupillon des inquisiteurs asperge les fleurs d’angoisse hululant contre les épris de Justice et de Liberté.
– Ainsi, à l’aube de l’instauration naturelle, les jocrisses tentent de rétablir le prestige d’une institution malfaisante. Toutefois, l’heure n’est plus où les pompeuses déclamations de ces temporisateurs de la cour des miracles chloroformaient leurs grabataires. En face de leur société en décomposition, ils bavent le catéchisme de la Réaction dont se recommande la majorité servile et lâche. Mais que peut cette majorité contre la Minorité-Supérieure qui a soif de lumière, et qui veut, enfin, dans un merveilleux décor œuvré par les artistes aux sublimes conceptions, les individus assis au banquet de la vie, avec, au dessert, les chantres de la Beauté entonnant des hymnes à l’Harmonie ?
En dépit de vos convulsions dernières, en dépit des ténèbres que vous projetez dans nos ciels, ô machiavéliques représentants des époques infâmes, là-haut l’étoile brille. Si vous avez encore la force brutale des pouacres gouvernementaux et populaciers, nous avons la science régénératrice des races, la science qui divinise notre lutte pour le Vrai ; nous avons le feu sacré que nulle politiquaille ne saurait éteindre !
Les pilotis sur lesquels repose votre édifice social sont pourris. Croule donc, édifice de mensonge et de servitude ; croule, entraînant dans ta chute les atroces requins qui furent tes satellites ! Allons, place aux constructeurs du Phare de Lumière et de Vérité. Les temps sont révolus. De plus, un Homme est venu rompre notre force d’inertie et tenter de secouer le joug qui nous oppressait.
Aux portes de la Négation ou non, il n’appartient plus à l’individu d’être l’inconscient instrument de la dictature. Tonitruez vos lois de répression, ô paltoquets, tonitruez dans le vacarme épouvantable que vos actes et vos attributs ont fomenté : notre voix dominera le tumulte, couvrira les hurles de vos aboyeurs que subjuguent vos rocamboles, et les paroles que nous vous aurons jetées vous courberont vers la liberté intégrale. Nous saurons vous purifier du mensonge atavique, nous saurons vous extirper à votre milieu corrompu, ô stupides victimes d’une éducation contraire à la morale philosophique. N’escomptez donc plus de malencontreuses défaillances, et si vous nous croyez des pygmées, prenez garde que ces pygmées ne soient des géants !
Prenez garde, ce ne sera point la révolution de 89 déchéant l’aristocratie du nom pour imposer celle de l’argent ; ce ne seront point ces perturbations ridicules qui tournent en eau de boudin : ce sera la révolution.
Alors, sans haine ni colère, nous vous verrons disparaître, emportés par le torrent des vomissures universelles, et même, nous vous tendrons la perche…
Et toi, l’histrion d’outre-Manche, rengaine ton sabre de carton tandis que tes bouffons, ici, dansent le menuet de la décrépitude.
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Réduisant encore un épitomé propre à meubler un in-octavo, je liquiderai les mômeries des polyglottes vipérins, des arrivistes éhontés et des veaux tournés vers la mecque dont le nom correspond à celui d’une gazette crépusculaire (1).
Or, avant que, monoclé de dégoût, je lise au chapitre de la maritorne Thalie, malgré d’antérieures diatribes contre certains israélites, je n’insulterai pas à la déchéance sinon au martyre de l’un d’eux. Oublieux des querelles secondaires, au nom de la Vérité, je proteste contre de ténébreuses machinations. La justice des hommes est trop souvent encline à la partialité. Sans parti pris, qu’on nous prouve la scélératesse d’un émasculé du vieux monde et nous nous inclinerons. Mais le temps n’est plus où les muselières imposaient le respect des périssables verdicts.
Quant à l’opinion publique – fille de joie que convoite St-Lago – elle est chose variable. Empoisonnée par les émanations des scatographies officieuses, elle s’érige en cour suprême et pousse l’outrecuidance jusqu’à vouloir critiquer les actes de quiconque moralement lui est supérieur. Pour ce qui est de la jeunesse des écoles, je parle de cette jeunesse hongrée qui évolue autour des ploutocrates visqueux, ses dires ne sont que de cocasses vociférations. Fils de bourgeois, apprentis fonctionnaires, ah ! comme vous laissez loin ces nobles jeunes gens pour qui la route du Savoir est le chemin de croix qu’ils gravissent courageusement ! Et toi, presse immonde, asservie, lupanar où des alphonses se contorsionnent devant le veau d’or, temple de la débauche où les bacchantes de la plume font appel au portefeuille secret, ah ! presse atroce, comme nous t’exécrons…
Cependant, en adressant un sympathique hommage aux journaux d’avant-garde qui flagellent les mercenaires officiels et tiennent tête aux alcooliques, je constate avec mélancolie le mutisme des cocos qui paradèrent au seuil du théâtre social.
(1) La Patrie.
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(Jules Heyne, La Revue rouge de Littérature et d’Art, Paris : avril 1898)
CAUCHEMAR
ET
RÊVERIE
FANTAISIE
HYGIÉNICO-SOCIALE
PARIS
IMPRIMERIE ALCAN-LÉVY
61, Rue de Lafayette
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l877
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Le bouquin que j’avais en main exhalait une forte odeur de camphre, associée à celle du tabac. Dès le frontispice s’étalaient : niveaux, compas, équerres, colonnes torses à triangle et autres attributs symboliques pour cage à serins. Le discours était sur un nouveau mode social. Pareille littérature, pareil parfum, produisirent bien vite l’effet que l’on devait en attendre ; je m’assoupis, en proie à un affreux cauchemar.
Les paupières à peine fermées, tout aussitôt je les eus là, sous mes yeux, pôtassiers majestueux, encadrant une immense cornue de forme triangulaire, aux flancs léchés par la flamme et prête à distiller. L’un d’eux avait toute sa barbe, taillée à angle, les autres en avaient moins. M’adressant d’abord au premier : « Ô toi, vénérable plus, dis-je, et vous, vénérables moins, continuai-je, et cependant tous vénérables aussi, poursuivis-je, permettez à un curieux indiscret ce point d’interrogation simple mais carré : que pôtassez-vous donc ainsi ici ? ça sent la lavasse. »
Le Barbu avait la physionomie benoîte et paterne. Se détachant du groupe, il vint à moi, et, m’initiant sans tarder au nouvel idiome adopté par eux vis-à-vis des autres, d’un parler mielleux et lent, me dit : « Jeune et stupide ci-devant, crétin du rien oublié et du rien appris, quoique la réduction de tes occipitaux frontaniers et de tes bipariétaux, jointe au développement de tes bibregmatiques, ne puisse laisser le moindre doute sur l’état de dégradation de ton intellect, habitué que je suis à vulgariser la science, je consens encore une fois à faire appel à mes lumières… pour les échos d’alentour, convaincu, que je suis que tu n’y comprendras goutte. Ce que l’on distille ainsi ici, ce sont les éléments de la couche sociale égalitaire ; benêt, tu es ici dans le laboratoire de transition et devant toi se dresse l’appareil qui, grâce au génie d’une superlative maçonnerie, nous permet de réagir à volonté sur un ciment de fond, pour, par de simples procédés de goujats, en extraire à discrétion les rudiments organisés de nouveaux êtres perfectionnés : Idiot, salue l’inéluctable Démoc-cornue-soc !!… Monte à l’échelle et vois se mitonner dans ses profondeurs le plasme du progrès. »
Je gravis en effet quelques degrés et j’aperçus, grouillant dans un jus fadasse et visqueux, une myriade tout d’abord d’anguillules qui frétillaient ; puis aussi de petits êtres taillés en rond, ayant, comme les limaces, des appendices qui entraient et qui sortaient… tout cela gluait, poissait, à vous soulever le cœur.
« Que c’est beau, reprit-il, l’anguillule ! c’est l’élément mâle ; le rond limace, c’est l’élément femelle. Ces petits corps ne sont pas toute la vie, mais ils ont en puissance toutes les indications de la vie, partant ils nous mettent en mesure de nettoyer le vieux monde, de le couler dans de nouveaux moules. Le modèle suivant nous a séduits. Bien fait pour humilier les forts, propre à exalter les faibles, de moyenne vertu, deux triangles y suffisent, deux triangles rrréunis. Nigaudinet trace mentalement dans l’espace un triangle isocèle dont la base regarde en bas et légèrement en avant. De l’angle inférieur de ce premier triangle fais-en partir un second deux fois, plus grand, dont la base, continuation de la première, mais à l’inverse de celle-ci, regarde cette fois en haut et en arrière, que trouves-tu ? Comment ! en étoffant un peu cette silhouette, tu ne reconnais pas ce que les jeunes dindonnets de ton espèce appelaient des cocottes ?
– Si, bien, lui dis-je, mais en face d’une race nouvelle, maxima debetur puero, etc., je croyais le précepte plus que jamais de rigueur.
– Imbécile ! puisque ce sont eux qui constitueront la race nouvelle, je dis eux parce que nous écrivons cocôotts, indiquant par là que déjà nous bénéficions des lois de coopération et d’association par nous posées, que nos produits nouveaux, nos cocôotts, seront à la fois mâles et femelles, que les animalcules grouillant dans les deux compartiments rrréunis, il suffira d’une simple commotion électrique pour subvenir au jeu muet et ramener un phénomène devenu trop complexe aux justes proportions d’un modeste accident zymotique, accident plus tard suivi de bourgeons qui, à un moment donné, se mettront à la file, sans bruit, sans remue-ménage, cela à la grande confusion des faiseurs de cantilènes qui assez longtemps nous ont assourdis… Oui, godelureau, c’en est fait de Cupidon, mais aussi remarque comment, une première difficulté vaincue, les autres s’aplanissent d’elles-mêmes. Arrachée à cette complication que nous venons de dire, à quoi se réduit, en quoi se résume une économie humaine ? À cet idéal qui fut toujours l’objet de nos rêves, en un tube digestif servi par des organes… Que dis-je ? bien mieux… à quoi bon toute cette manutention, si une mutualité sympathique et électro-dynamique suffit ? Nos cocôotts réaliseront ce progrès… – Je suis sûr que cet ânon bâté n’a pas le moindre soupçon de notre circulus, de notre omnibus blastème, tant il est vrai que, dans le cratère lui-même de la civilisation, il est des salamandres froides et visqueuses qui croupissent dans leurs glutineuses déjections et qui résistent au feu. – Rien de plus simple cependant. Un fort câble se déroule à perte de vue et fuit à l’horizon ; un courant électrique le parcourt ; posé sur ce câble, monté sur ressort, un interrupteur électrique au bon endroit, chaque cocôott se trouve distant de son voisin de façon telle que, le courant intervenant, que l’attraction s’exerçant, les parties saillantes des deux faces se correspondant sont amenées au contact et qu’une détente électrique s’ensuivant, omnibus blastème est.
Tel est notre circulus à saccades. En saisis-tu tout le jeu ? Comme physique, recomposition instantanée des fluides, retour momentané de chaque travailleur à son poste premier, cela pour un commerce indéfini ; comme plastique, apport, départ, rénovation, génération… Comprends-tu ? Par une disposition aussi simple, en vertu d’une manœuvre aussi primitive, suffire aux grandes indications du fait capital de la vie !… quel progrès !! Comprends-tu ? – Il ne comprend pas.
– Là où la femme n’est pas, les Amici s’y mettent, pensai-je… – Permettez, je comprends, repartis-je… un tantinet à l’envers, tout mignon, le monde de vos rêves ! »
Le Pôtassier n’en était plus à m’entendre.
« Ô monde sublunaire, quand te verrai-je embobiné et te bêchant, s’écriait-il, et le circuit fermé ! »
Je fis la grimace. – « Oui fermé, gredin de la crétinière, dit-il, et du même coup notre problème social résolu ; pour tous même grandeur, même poids, même durée, même tenue, mêmes moyens… Oui, dussent tes ancêtres en tressauter dans leurs tombes, grâce aux adeptes de l’inéluctable démoc-cornue-soc, l’Égalité, régime, va tout à l’heure et pour toujours être implantée dans ton… sol. »
Un instant, j’eus l’idée de tourner les talons ; un instinct secret vint m’avertir de m’en bien garder. Je continuai à faire face et eus recours au coup d’œil fixe et soutenu dont se servent les dompteurs vis-à-vis des bêtes féroces. Ainsi je sauvai la situation ; cependant je me mis à réfléchir.
« Il n’est pas fou, pensai-je… chez l’aliéné un certain vague dans le regard indique une obnubilation analogue de la pensée, chez l’aliéné la conception délirante se joue en quelque sorte dans un milieu indifférent ; il y tient peu, répète machinalement le même ordre d’idées et serait le premier à s’en moquer chez un autre. Aussi pas de prosélytisme, aucune contagion à craindre. Ici le cas est autrement grave et dangereux. C’est un spécimen des mieux réussis de l’aura épileptica mentale. Ictus, disaient les anciens. Coup de foudre, coup de massue. Frappé en effet à la tête par une conception idéale fausse, malsaine, monocorde, polypensionate, assommé par elle, esclave à son service, le malheureux patient pointe en avant comme un boulet. Dans le tourbillon qui se produit derrière lui s’engagent à sa suite, sans en avoir conscience, les débiles de l’esprit, les eunuques de la pensée, tous les infirmes de l’intelligence ; sciemment les tarés, les véreux, les faillis, les déçus d’ambition, les perdus de position, les haineux, les jaloux, les escrocs et issus d’escrocs, et bien d’autres encore, non pas que ceux-ci comptent sur un résultat, ils savent que toute idée fausse et en opposition avec les lois naturelles ne peut trouver d’application utile, mais elle peut être l’occasion d’un grand désastre, et pareille perspective leur sourit et est déjà pour eux le sujet d’une grande satisfaction. »
Mon aparte ayant donné le temps à l’Illuminé d’en revenir à des errements plus classiques :
« Et vous trouvez, lui dis-je, beaucoup de sujets qui renoncent à leur spontanéité, qui font assez fi de leur individualité pour se laisser fondre et couler dans vos nouveaux moules ?
– Si nous en trouvons ? me dit-il, mais vois autour de l’appareil cette série de fidèles au sortir d’une première cuite, d’un détrempage à l’acool. Ça se dépote à volonté, ça coule par ordre, ça se déverse au bon plaisir, où l’on désire et sur n’importe quoi…
– Mais encore trouvez-vous des refractaires ? observai-je.
– Sans doute ; mais, jeune sansonnet, vois dans le paysage ces façons d’individus moins l’ours, aussi ces sacrificateurs qui n’ont rien d’antique, ils deviendraient au besoin nos faiseurs de ciment suivant les anciens us, tu comprends, plutôt que de renier l’école, plutôt que de faire défaut à l’édification du temple, au besoin on aiguise les triangles… »
Une sensation de froid au travers de mon cou vint m’arracher à ce cauchemar.
« Temple, répétai-je machinalement ; mais, en fait de façade, je ne vois que placard d’affiches aux rengaines connues ; en guise de piliers, que colonnes agrémentées des noms d’inventeurs de secrètes qui ajoutent au parfum ; comme fidèles, je ne me remémore que convois pour pontons, qu’escouades pour Bicêtre ; au fronton flotte toujours une sale loque d’assassin trempée d’un sang généreux, qui nous fait faute aujourd’hui ; temple ? allons donc ! sur le terrain de la dégradation, et j’y étais, il ne saurait exister que de petites pipeleteries d’adoration mutuelle et de mendicité réunies. Un seul culte y est permis : celui de la médiocrité, religion de mise en pratique facile et large chez tout peuple décrépit, vaniteux et taillé à l’équerre. »
Cette protestation jetée en proie à mon malaise nerveux, je revins tout à fait à moi, et, lançant au loin la saleté cause de mon cauchemar, j’ouvris les croisées pour changer d’air et donner accès aux bienfaisants rayons d’un soleil printanier.
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