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Gravure d’Alfred Kubin
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Gravure d’Alfred Kubin
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(in La Révolution surréaliste, n° 2, 15 janvier 1925)
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(Théophile Serretête, L’Âme d’un philosophe, frissons métaphysiques, Lyon : Pitrat aîné, 1889)
(STYLE DE L’ANTIQUITÉ)
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Atmosphéropole, le 3e de la 6e lune, le 156e du Soleil.
MON TRÈS CHER,
Les grands papas étaient de bien petits enfants ; ils ne savaient que se culbuter sur la terre, tout en se croyant bien grands et bien puissants, parce que, disaient-ils, ils s’ouvraient de nouvelles routes à travers les montagnes et sous les rivières ; qu’au moyen de trois petites planchettes noires grimaçant dans les nues, ils portaient une nouvelle en 10 ou 15 minutes à 30 myriamètres de distance ; et que, sur deux petites bandes de fer parallèles, ils parcouraient sans chevaux, sans poussière et en faisant leur partie de billard, un pays qui n’avait pas plus de 170 myriamètres de long ou de large.
En vérité, nos pères n’étaient que de bien petits enfants ! Nous avons joint les chaînes les plus élevées des montagnes par un pont continu dont leurs sommets glacés ont forme les piles, et il n’y a pas un galopin de 120 unes qui n’ait déjà parcouru notre globe tout entier au moins une fois, presque sans que son père se soit aperçu de son absence. En un clin d’œil, nos correspondants sont avertis, aux extrémités de ce globe, que nous avons à leur parler, et, en un second clin d’œil, ils savent que leur frère peut convoler à de huitièmes noces, car sa septième femme vient de demander en mariage un quinzième époux ; ou bien que nous les attendons à boire un verre de vin de Fornéo à une demi-lune de là ; ou bien encore, que le jeune rhinocéros, leurs délices, s’est cassé la jambe en descendant du railway de l’Hymalaï au Jura, (comme parlaient les géographes anciens), par l’escarpolette si gentille suspendue aux monts jadis nommés le Mont Blanc et le grand Saint-Bernard.
Ni pluie, ni brouillard, ni soir trop pressé à venir n’interrompt nos dépêches importantes. Et, s’ils ont eu, comme nous avons encore, des navires qui franchissaient sans rames et sans voiles, en dépit des vents, des marées et des courants, l’Océan qui les séparait de l’Amérique ; s’ils ont tracé des routes sous des rivières, comme celle qu’ils appelaient la Tamise, par exemple ; combien serait plus grande leur admiration, s’ils nous voyaient pénétrer dans la vaste route sous-marine qui nous conduit en moins d’un quart de lune dans leur Amérique.
Je ne désire plus qu’une chose ; c’est que, quand nos équipages sous-marins se trouvent passer au-dessous de quelque équipage maritime, ils puissent s’en apercevoir, se héler et renvoyer de leurs nouvelles à ceux qu’ils ont laissés derrière eux. En effet, que nous reste-t-il à conquérir du séjour que le créateur a donné à l’homme ? Nous franchissons en jouant les sommets neigeux des Alpes et du Chimboraço, nous avons pénétré sous le lit même de la tant vieille Amphitrite : que nous reste-t-il donc ? À nous élever aussi haut dans les airs, que nous sommes descendus profondément dans la terre ? Il y a longtemps que cette niaiserie a été commise même par nos aïeux si fiers et si vains de leurs grands efforts et petits succès.
Au reste, c’est assez étaler ma vaste érudition en histoire ancienne, n’est-pas ? Et je te prouve d’ailleurs suffisamment ma profonde habileté littéraire, en te parlant le vieux langage, le style des vieux temps, que peu de personnes connaissent aujourd’hui. Il est temps d’arriver à quelque chose de plus nouveau ; en voici. N’est-ce pas d’ailleurs une chose bien nouvelle pour toi et pour tous, qu’une lettre datée du lieu d’où je m’amuse à te faire des phrases à l’antique ?
Que nous reste-t-il à conquérir, disais-je ? l’air ? – Nous en partageons l’empire avec les oiseaux ; nos navires aériens ont même salué, en passant par-dessus leurs banquettes, les berlines qui parcourent journellement les cimes de l’Oural, de l’Himalaï et des Lupata, tandis que d’autres berlines rencontraient au pied de ces monts, ou sous le lit de l’Océan pacifique ou autre, les innombrables fils conducteurs des télégraphes électriques à l’usage du gouvernement ou des particuliers.
Nous avons donc laissé les oiseaux en bas, tout en bas ; et je t’écris de l’Atmosphéropole que tu ne connais pas encore, que personne encore ne connaît, qui n’existe pas encore, mais que je vois, moi ! s’élever dans un avenir très prochain, aux extrémités de notre atmosphère, pour devenir le premier relais des hardis voyageurs qui bientôt s’élanceront dans ces vastes plaines de l’espace étendues de là jusqu’à ce que les vieux livres appellent l’atmosphère de la lune. Je ne vois plus, je ne rêve plus que la lune ; je ne jure plus que par elle.
Oui, j’en ai l’assurance : un nouveau monde est aujourd’hui découvert, – c’est moi, moi ! qui en ai tracé la route, qui, le premier, l’ai touché du doigt. Écoute, ou plutôt, lis :
Ce matin, je suis parti de notre glorieuse Paulitane, ma noble mère, notre capitale. Tu sais d’ailleurs ma passion pour les antiquités et les voyages aériens ; celui-ci est mon 120e et c’est le plus heureux. Tu n’as pas oublié ce que je t’ai raconté de ma jolie propriété de Paulitane, des deux monticules qu’on appelait bien anciennement le château neuf et le vieux château, séparés par un fossé qui avait servi de fortification. Ce fossé et celui qui entourait le vieux château à l’extérieur, te disais-je, avaient été comblés par le troisième possesseur à partir de notre dernière grande révolution politique, qui a fait de notre ville la reine des villes ; le tout, bien nivelé, s’est couvert d’habitations régulièrement bâties, louées d’abord à je ne sais combien de personnes qui, depuis, les ont possédées à leur tour, et rangées en carré autour d’un parc assez spacieux pour une ville aussi populeuse et aussi commerçante. Tu as peut-être oublié tout cela, mon cher Paulitain, gouverneur de la vieille Calcutta depuis je ne sais plus combien de soleils, et que ton zèle t’a défendu de quitter un moment ; c’est pourquoi je te le rappelle.
Hé bien ! au beau milieu de ce parc, entre quatre planches symétriques de tabac et de pommes de terre noires, symboles patriotiques, j’ai réservé une place suffisante pour mon gymnase aérien.
C’est de ce point que je me suis élevé dans mon beau navire de forme nouvelle, muni d’un mécanisme d’invention toute nouvelle. Quand je fus à environ cent mètres, je saluai mes bons concitoyens qui, réunis sur les places et sur les terrasses des maisons, me rendirent mon salut avec tant d’enthousiasme que l’ébranlement de l’air me causa une forte secousse ; mes deux compagnons, petits mousses d’environ 90 lunes, en furent renversés au fond du navire, et le chauffeur fermait déjà la soupape. Le vent allait nous emporter : je saisis le gouvernail en ordonnant de plier tout ce qui pouvait donner prise au vent ; et, en un instant, la vapeur seule nous soutint, et nous nous élevâmes avec une grande rapidité presque perpendiculairement.
Peu m’importaient alors le vent, les marées, les courants, tout ce qui effrayait jadis nos ignorants et timides aïeux. La cale de notre navire avait été abondamment pourvue de vivres pour deux jours ; sur le pont étaient préparées des vessies remplies d’air respirable, et la vapeur de notre foyer suffisait pour entretenir autour de nous le calorique nécessaire. Ici, nous jouissons de la température la plus agréable ; je saurai bientôt si, plus haut, la chaleur n’est pas intolérable. Mais n’anticipons point…
Peu m’importait donc tout ce qui était jadis un sujet de crainte et qui n’est plus pour nous, depuis longtemps, que bagatelles. Toute ma pensée était de conserver la ligue perpendiculaire, et de revirer de bord, s’il le fallait, au moment où j’entrerais dans les nuages, afin que mes concitoyens jouissent plus particulièrement de ce spectacle.
Une fois dans cette région, mes deux mousses et moi nous occupâmes de faire provision nouvelle de vapeur, quoique je comptasse bien que nous en dépenserions proportionnellement une moins grande quantité à mesure que nous nous élèverions davantage. Tu comprends que j’avais perfectionné encore le mécanisme et l’emploi de la toute-puissante vapeur.
Il n’y avait que peu de moments que nous étions partis, et déjà nous avions atteint et dépassé la région des nuages. Peu d’heures après, nous nous sentîmes arrêtés, et je louvoyais comme contre une barre infranchissable en laissant échapper la vapeur par prudence. Étonné d’abord et, après plusieurs tentatives inutiles, je conclus bientôt que nous touchions aux limites de l’atmosphère terrestre, et que mon invention avait besoin encore de perfectionnements. Enfin, nous mîmes en panne, et nous prîmes notre déjeuner et quelque repos.
Ma montre était arrêtée ; il nous semblait que nous venions de partir, et cependant, en jetant les yeux en bas, nous vîmes que les nuages avaient disparu, que le ciel était pur, que le soleil s’en allait sous nos pieds ; et tout en nous disant que, sans doute, on nous voyait encore de chez les timides mortels, nous ne pouvions plus rien distinguer sur la surface boueuse de ce bas-monde. Il était clair comme le jour qu’il faisait nuit là-bas. Bientôt, nous ne vîmes plus rien au-dessous de nous, rien que le soleil qui se cachait derrière un point noir, rien que le ciel sous nos pieds et sur notre tête.
Me dirais-tu bien ce que tu aurais fait en pareille situation ? Vil mortel, tu aurais eu le vertige, et tu te serais couché tout au fond de la nacelle, laissant ta vapeur s’épuiser, et tu aurais ensuite gambadé dans l’espace, ou bien tu te serais empressé de descendre, de descendre toujours, toujours, vers ces tanières de taupes, au sein de l’obscurité, pour t’accrocher aux arbres de quelque forêt, s’il en reste ; ou pour te plonger dans les flots de la mer, comme un misérable matelot.
Oui, tu l’aurais fait, toi, vil insecte rampant ! Mais les demi-dieux qui ont su s’élever au-delà de ce que la pensée humaine des temps passés a osé concevoir, ne descendent point de leur hauteur à travers les ténèbres ; ils attendront le grand jour dans une entière sécurité ; ils ne vogueront point au hasard ; mais leurs concitoyens seuls, les heureux fils du ciel, les Paulitains les reverront planer au-dessus de leurs têtes, et sortir, sur leur immense carrousel, de leur navire aérien conquérant des limites de l’atmosphère. Gloire à la noble et grande, Paulitane !!
Elle était autrefois petite, bien petite, la noble ville, mes amours ! Alors que toute sa population, enveloppée par une armée de Germains, enveloppée de la fumée des canons qui renversaient ses remparts à demi-bâtis, préféra la mort à la honte d’une capitulation. Elle était bien petite, ma Paulitane, mes amours ! alors qu’elle se mirait encore accroupie aux claires ondes de la Thénie. Depuis, on l’a vue s’étendre le long de son beau canal, dans ses plaines si variées, où elle allonge ses mille bras pour recevoir, toujours bienveillante, les innombrables voyageurs que lui apportent ses bateaux à vapeur et ses chemins de fer, de toutes les parties du globe. Elle sera grande et glorieuse, ma bien-aimée, ma Paulitane, la ville qui a donné le jour à celui qui, le premier, s’est élevé aux limites de l’atmosphère terrestre. Et bientôt, puissante métropole, elle donnera naissance à une ville aérienne qui s’élèvera ici-même, d’où je t’écris dans toute la sécurité de mon âme, à la clarté éblouissante de la lune et des étoiles, en attendant que le jour revienne, et que, la première, elle jouisse du spectacle que veut lui donner un de ses enfants, celui qui la chérit le plus.
Tu descendrais donc, toi ! Hé ! Vois pourtant combien sont tranquilles ici tes frères par la terre ; et vois maintenant de quel spectacle tu serais privé, et de quelles incroyables nouvelles ta patrie n’aurait pas été peut-être la première instruite.
Tandis qu’incapable de goûter le sommeil, je m’amusais à t’écrire sur mes genoux, que le chauffeur fatigué se reposait et qu’un des mousses l’avait remplacé pour veiller à l’entretien d’une vapeur suffisante pour nous soutenir, l’autre petit espiègle était là, assis à mes pieds, jasant tout seul. Tout à coup, il poussa un cri d’étonnement en montrant la lune.
Elle était dans son plein : aucune vapeur intermédiaire ne voilait sa face ; mille objets divers passaient, passaient sans cesse d’une extrémité à l’autre de son disque. On eût dit d’un miroir qui eût réfléchi à la fois des milliers de formes changeantes. D’abord je ne distinguai rien ; puis il me sembla voir des images de batailles, des plaines nues et sablonneuses, où couraient et se battaient des animaux de toute espèce. Bientôt mes yeux furent comme dessillés, et je vis une ville immense qui couvrait tout le disque de la lune.
Malheureusement, comme cette ville appuyait sa base sur le sol, quel qu’il soit, de la lune, elle ne montrait d’abord que le toit en terrasse de ses maisons ; du moins, on pouvait voir que presque toutes formaient un parallélogramme en fermant une cour intérieure. Pas un être sur les terrasses ; il faisait jour dans la ville, et elle paraissait éclairée par un soleil ardent ; sans doute on y dormait. Une rivière coulait vers l’enceinte et y jetait un de ses bras ; plusieurs points du sol semblaient être des élévations.
Plus je regardais, plus les objets devenaient distincts. Cependant, la révolution journalière s’avançant peu à peu, les maisons commencèrent à s’incliner, et plusieurs rues s’ouvrirent et s’allongèrent devant moi. Elles étaient droites, larges, sillonnées en tout sens par des objets d’abord informes, qui ensuite se dessinèrent exactement : c’était des têtes dont je ne voyais que le chapeau pointu ; puis, à mesure qu’elles s’éloignaient de la ligne perpendiculaire, je reconnaissais des hommes vêtus d’un grand manteau blanc, et dont quelques-uns, venant de mon côté, portaient, sur une espèce de chemise blanche ou de tunique, une bande d’étoffe de couleur qui, partant du haut de la poitrine, présentait une tête large et ronde comme une tête de clou, s’amincissant en descendant vers l’estomac, et se terminait en pointe. Cette chemise ou tunique tombait jusque sur leurs pieds, et la plupart la serraient avec une ceinture ; les manches s’allongeaient sur leurs blanches mains, dont elles couvraient de festons et de broderie les nombreux et larges anneaux d’or ou de pierreries. Il en y avait beaucoup, au contraire, dont les tuniques n’avaient que des bouts de manches qui n’allaient pas au coude, et elles n’atteignaient pas le genou. Tous avaient des chapeaux de formes diverses ; leur grand manteau blanc était attaché par une agrafe brillante sur l’épaule droite et pendait sur la gauche.
Un de ces hommes à longue tunique se retourna en accostant un passant, et je vis que le bas de son manteau balayait la poussière de la rue. Au reste, la poussière ne pouvait être amassée en grande quantité ; car le pavage, pour ne pas être comme chez vous, autres mortels paulitains, en bois d’olivier et de citronnier, n’en paraissait pas moins commode. Il me sembla qu’il était tout d’une pierre, et l’on voyait des lignes qui n’avaient dû y être formées qu’à la longue par le frottement des roues, comme cela se voit encore dans quelques-unes de nos villes campagnardes.
D’autres hommes allaient et venaient d’un air empressé, presque tous tête nue et sans manteau, les jambes nues, n’ayant qu’une chemise ou tunique sans manche et sans ceinture, et attachée sur l’épaule droite par un cordon, tandis que l’épaule gauche passait dans l’ouverture à laquelle aurait dû s’adapter la manche, si elle n’avait fait défaut. Tous portaient des fardeaux, des ustensiles de toute espèce, des provisions, des sièges qui paraissaient destinés aux personnes qu’ils suivaient ou précédaient. Il y en avait dont le vêtement avait bien quelque chose d’un peu plus recherché, qui avaient l’air de nommer à un homme à manteau toutes les personnes qu’ils rencontraient et l’homme à manteau blanc s’empressait de les saluer toutes et d’en accoster quelques-unes.
De côté et d’autre, on voyait des cavaliers dont le manteau fort court retombait à peine sur la croupe de leur cheval ; ils caracolaient sur les places et carrefours, autour d’espèces de boîtes que des hommes à tunique sans manche portaient en marchant au pas. Sans doute, ce n’était pas des corbillards ; car il ne se seraient pas faits si beaux. Au détour d’une rue, une de ces boîtes s’inclina et je vis sous le couvercle une figure fraîche et jeune, qui souriait à un beau cavalier.
Sur des voitures légères, petites et découvertes, paraissaient assises ou suspendues, pour ainsi dire, à un siège qu’elles touchaient à peine, des femmes que me cachaient leurs ombrelles faites en je ne sais quoi, mais brillantes et légères. Ces élégantes étaient vêtues d’une gaze si déliée, si transparente, que le moindre vent causé par le seul mouvement de leur char la soulevait à chaque instant et répandait sur tous leurs sens une fraîcheur nécessaire sans doute ; car l’essaim d’élégants, qui voltigeait auprès des roues de ces chars, paraissait souffrir de la chaleur du jour. Mon cher mortel, je t’assure que cela me faisait un effet singulier de penser à cette chaleur, à laquelle ils se condamnaient pour courir après une femme qui souriait à tous également, tandis que, paisiblement assis aux extrémités de votre atmosphère, je goûtais une molle fraîcheur qui me remplissait de délices.
L’ombrelle d’une de ces femmes me laissa voir un instant sa figure : elle levait au ciel, en soupirant, des yeux d’une douceur voluptueuse ; elle était vraiment belle, et ma foi j’excusai mes fats, et j’étendis la main vers mon gouvernail pour monter plus haut. Sa chevelure était arrangée avec beaucoup d’art ; sur ses tempes se groupaient une multitude de boucles brunes, et, au-dessus de son front, s’élevaient des tresses nombreuses dont l’élégant artifice leur donnait la forme d’une tour. Je jugeai que cette femme se trouvait trop petite, et je cherchai à voir ses pieds. La longue gaze de sa robe me les cachait ; mais le bienheureux zéphyr la souleva plus amoureusement que je n’eusse été digne de le faire. Cette fois, je saisis mon gouvernail et donnai un coup de sifflet. Le son aigu en fut répercuté avec une force étonnante, comme par les parois d’un mur voisin, et mon chauffeur éveillé tout à coup accourut sur le pont en se frottant les yeux. À la vue de l’enchanteresse, il bondit sur son fourneau, et il allait me donner une nouvelle preuve de sa vaporifique puissance, lorsqu’un craquement terrible me rappela notre position étrange, et je me mis à louvoyer le long de ce rivage invisible et infranchissable, en attendant que les transports et la vapeur de mon brave chauffeur eussent le temps de se dissiper. Enfin, je me remis à mon observatoire.
Je retrouvai bien ma grande ville et deux ou trois de ses rues droites en face de moi ; mais la belle femme n’y était plus. Un plus grand spectacle se déployait devant mes yeux.
Figure-toi un vaste bâtiment demi-circulaire, tout en pierres, surmonté d’une plate-forme un peu inclinée, et dont les bords sont parsemés de statues de forme et de grandeur différentes, mais symétriquement disposées. Dans le demi-cercle formé par ces bâtiments s’élèvent en amphithéâtre trois étages, chacun de 7 gradins plus larges à mesure qu’ils s’éloignent, plus resserrés à mesure qu’ils se rapprochent du sol.
Le premier étage est élevé au-dessus du sol d’un mètre et soixante à soixante et dix centimètres, comme disaient nos pères ; un soubassement le sépare d’une pièce qui n’en diffère cependant pas beaucoup. Cette pièce est remplie d’hommes qui paraissent être tous des personnages de distinction, à en juger par leur barbe blanche, leur manteau plus blanc, la largeur du morceau d’étoffe de couleurs qui s’allonge sur leur poitrine ; la plupart sont assis sur des sièges tout ornés d’ivoire.
Devant eux, une toile de pourpre et d’or, couverte de mille dessins de broderie, tombe du haut des galeries jusqu’à terre.
Derrière eux, sur les 14 premiers gradins, étaient d’autres hommes, qui portaient aussi de grands manteaux tout blancs et la pièce d’étoffe sur la poitrine, mais un peu moins large et moins longue. Un très petit nombre d’entre eux avaient des chemises (c’est peut-être ce que j’ai vu appeler tunique dans de vieux livres), dont les manches ne descendaient pas jusqu’aux coudes. Souvent, ils caressaient leur barbe bien frisée de leurs mains chargées de bagues, entre lesquelles brillait surtout un anneau qui portait une pierre précieuse taillée de milles façons diverses. De tous côtés, je voyais ces mains si blanches et si riches passer sur ces barbes luisantes de parfum, ou sur une chevelure tantôt lisse, tantôt bouclée, sans doute suivant la mode ou la fantaisie de chacun. Il me sembla même que beaucoup, avec un air de grande jeunesse, portaient la barbe du leur prochain et une toison d’emprunt. D’autres au contraire, évidemment plus âgés, paraissaient avoir arraché tout le poil de leurs visages, et se donnaient un air tendre et langoureux.
Derrière ceux-ci, au 2ème étage, causait gravement une foule plus nombreuse et vêtue encore de blanc, mais sans la pièce d’étoffe sur la poitrine. Cet étage me parut être la place des princes du commerce et de l’industrie, des petits banquiers de nos ancêtres, etc., etc. ; des artistes de toute sorte, et même des patrons ou chefs d’artisans tant soit peu relevés.
Le troisième étage en robes de toutes couleurs, en costume même de genres divers, se heurtait, se poussait , allait, venait, cherchant à s’asseoir ; et parfois, on aurait cru entendre des cris annoncés ou suivis par des coups. Aussitôt, des personnages bien raides et bien graves, postés dans les différentes parties de l’assemblée, montaient, d’un pas tranquille et lent, des escaliers qui divisaient ces étages en plusieurs compartiments et qui, vu le rétrécissement des gradins dans la partie basse et leur allongement dans les deux étages supérieurs, donnaient à ces compartiments la forme de coins.
Dans le fond et derrière chacun de ces étages de gradins, il y avait une espèce de galerie couverte où se promenait encore un grand nombre de costumes divers, mais conformes à celui des personnes assises sur les gradins de l’étage correspondant. Il me parut que ces galeries, ainsi distribuées de manière qu’il n’y eût point mélange de conditions, avaient été faites pour que les gens assemblés dans cette vaste enceinte découverte y puissent s’abriter contre les rayons du soleil ou la pluie.
De temps en temps, on voyait arriver des personnes graves précédées d’une espèce de maître des cérémonies qui dérangeait tous ceux qui avaient eu le tort sans doute d’arriver trop tôt, pour les conduire, comme à des places réservées, devant le premier étage.
Il y avait là beaucoup d’hommes et de femmes ; et je me mis dans la tête de compter de combien de membres se composaient les assemblées, sans doute gouvernementales, des habitants de la lune. Or, pour y réussir approximativement, j’estimai que telle portion de la salle était en tout dans la proportion de 1 à 40 ; mais, dans l’impossibilité de compter toutes les têtes qui y remuaient, il fallut me contenter de prendre à peu près le quart de ladite portion, et je trouvai que les représentants des nations lunaires étaient au nombre d’environ 40000, tant hommes que femmes.
Tandis que je me livrais à cette importante investigation, tout à coup une femme entra, ; il se fit autour d’elle un grand mouvement, et cinq ou six jeunes gens entrèrent à sa suite, paraissant rechercher, chacun pour soi, la faveur de s’asseoir à ses pieds ; elle tendit la main à l’un d’eux, comme si elle eût dit à celui de droite : « À lui maintenant ; ce sera ton tour ce soir ; » et à celui de gauche : « À vous demain, » – et aux autres : « Plus tard, mais ne vous éloignez pas, je ne puis souffrir la solitude ! » C’était ma jolie femme du char si élégant ; je reconnus ses traits et la tour de tresses de ses cheveux, et je voulus voir ses pieds.
L’heureux cavalier s’était assis ou agenouillé devant elle, et il dénouait les nombreux rubans qui attachaient sa chaussure à une jambe blanche et mollement arrondie ; elle demeura assise, nu-pieds, et lui-même, sans plus de façon, se déchaussa également. Étonné, je cherchai à voir tous les pieds, et je vis un grand nombre de femmes et d’hommes qui s’étaient ainsi mis à leur aise. C’est que, sans doute, il faisait une chaleur étouffante dans cet amphithéâtre exposé aux feux du soleil et contenant environ 40000 individus, selon mes calculs. En effet, de tous côtés, on voyait des jeunes gens agiter devant les femmes des éventails de toutes couleurs et de toutes formes, mais dont il était impossible de reconnaître la matière.
Sur deux points opposés de la plate-forme qui couvrait les galeries, parurent alors deux appareils assez simples, mais dont je ne puis expliquer le mécanisme. Un homme appuya sur un ressort placé derrière, et chacun d’eux lança sur la foule une rosée légère et déliée comme la vapeur qui s’élève au-dessus d’une grande chute d’eau : les deux ondées s’entre-choquèrent et se croisèrent en tombant sur l’assemblée qui leva la tête et les mains pour savourer ce rafraîchissement général ; les femmes recueillaient la précieuse ondée dans des pièces d’étoffe qui me parurent être de lin très fin ; ou bien des jeunes gens leur rendaient ce petit service, et elles s’empressaient de porter ces étoffes à leur bouche ou à leur nez ; ce qui doit faire conjecturer que cette pluie factice était parfumée.
As-tu jamais rien vu de tel, dis-moi, pauvre vermisseau, qui as toujours rampé sur ta boueuse terre, sans jamais oser t’élever avec ton noble ami dans les espaces aériens ? As-tu jamais mérité de jouir d’un si merveilleux spectacle, toi qui dors maintenant, comme une taupe, dans tes profondes ténèbres, tandis que ton glorieux ami jouit à la fois de tout l’éclat de la lune, et va bientôt voir le soleil poindre derrière ta masse opaque ; tandis qu’il oublie pourtant sa position encore si étrange pour penser à toi, à toi seul !… juge de son amitié.
Tandis que j’avais baissé les yeux pour t’écrire ces dernières lignes, comme fait un peintre après avoir considéré son modèle, la toile de pourpre et or que j’avais vue s’étendre devant les grands personnages de l’assemblée, s’était élevée, et elle était suspendue bien haut et bordée d’une frange d’or et argent : j’étais dans un théâtre…
En face des spectateurs est un carré long, pris dans toute l’étendue de l’édifice et terminé, sur le devant, par un mur de clôture, et dans le fond, par des draperies qui représentent des palais, des jardins, etc. Ce sont les décors ; le carré long, c’est la scène… Je me reconnus alors parfaitement et je me crus dans notre salle du grand opéra, dans notre chère Paulitane ; seulement, je ne pus rien comprendre à la représentation déjà commencée.
Pour comble de malheur, quand je prenais le plus grand intérêt à cette fête pompeuse, des soldats apparurent sur les plates-formes, et, au moyen de longs bâtons ornés de rubans de plusieurs couleurs, ils déployèrent une toile immense qui me déroba la vue du 3ème étage, puis du 2ème, puis du 1er, et enfin la scène même. J’eus beau me frotter les yeux, la maudite toile était trop compacte, et je ne vis plus rien que les dessins mêmes qui la couvraient tout entière, et, entre autres, le portrait d’un homme jeune encore, revêtu d’un manteau de pourpre, portant sur sa tête une couronne d’or et de pierreries, et tenant à la main gauche un sceptre et dans la main droite une lyre d’or. À côté de lui, je vis encore, (mais ce n’étaient plus que des images confuses qui se mêlaient et passaient rapidement, comme quand j’avais commencé à observer le disque de la lune,) je vis encore, dis-je, la lueur d’un vaste incendie qui dévorait une grande ville, et des bêtes féroces qui déchiraient des hommes sans défense, et d’autres hommes qui me semblaient tout habillés de flammes, et qui brûlaient ainsi le long des allées d’un jardin. Je crus avoir le vertige, et me laissai tomber sur le pont de mon navire.
Le vertige ! non pas, mon très cher ; je parle trop en homme de la terre. Celui qui a su s’élever à ma hauteur n’en est plus au vertige. Non ; mais j’avais trop oublié dans ce moment les révolutions des astres qui n’oseraient, eux, s’écarter de leurs routes et s’avancer jusqu’aux extrémités de leurs atmosphères respectives. En baissant les yeux, j’aperçus dans le fond de votre nuit, derrière votre masse opaque et inerte, le soleil dont le disque étincelait déjà en dorant les bords de cette terre endormie. Il serait indigne du plus grand navigateur aérien de descendre au milieu des ténèbres ; il doit apparaître à sa ville chérie, il doit sortir de la région des nuages, étincelant des premiers rayons d’un soleil naissant sur l’horizon paulitain. – Salut donc, mon très cher ! Salut à ma ville encore plongée dans le sommeil et l’obscurité ! Voici ton frère, voici ton fris, qui revient à toi du haut des cieux !!!!!!!
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Cette lettre avait été écrite par le plus hardi des navigateurs aériens, par le premier en effet qui ait osé s’élever jusqu’à une hauteur où nos pères avaient cru qu’il était à jamais impossible de parvenir, tandis que nous n’en sommes plus, aujourd’hui, qu’à trouver les moyens de construire et de manœuvrer des navires assez grands pour contenir une quantité de provisions suffisantes à un bien plus long voyage. Dès qu’un entrepreneur aura établi des magasins de vivres de distance en distance, dès qu’on aura seulement commencé des hôtelleries entretenues par une correspondance active, on ne tardera point, après cela, à s’élever chaque jour plus haut, et sans doute, avant cent lunes, nous aurons conquis un monde nouveau. Le sol, s’il est bon, en sera distribué à tous ceux qui auront bien mérité de l’humanité sans distinction des lieux de naissance ; seulement une colonne du plus précieux métal qu’on y découvrira s’élèvera, sur un terrain réservé de 4 mètres de rayon, en l’honneur du plus grand des aéronautes qui aient paru jusqu’à nos jours, et en l’honneur de Paulitane, sa ville natale.
Il écrivit donc sa lettre dès son premier voyage et lorsqu’il était tout plein de l’enthousiasme que devaient naturellement exciter en lui et la nouveauté de sa position et les merveilles qui frappaient ses regards. Nous savons bien maintenant que ces images qui avaient passé sous ses yeux n’étaient pas représentées par la lune, mais par une couche d’air qu’on n’a pas encore analysée parfaitement, mais qui, intermédiaire entre la terre et la lune, doit se trouver à égale distance de l’une et de l’autre.
Il y a peu de temps même qu’un voyageur fort savant, au moyen d’un instrument optique de son invention, a considéré la terre du même point, le jour d’une éclipse partielle du soleil, et qu’il a observé les mêmes phénomènes sur la partie de la terre alors éclairée par l’astre à demi-éclipsé. Il n’a vu que des images confuses ; mais on pense généralement que c’est une réflexion des événements qui se sont accomplis sur la terre, ou qui doivent s’y accomplir dans un avenir plus ou moins éloigné.
Quoi qu’il en soit, la lettre fut reproduite, dès le lendemain, dans les 25000000 de journaux qu’on distribuait alors gratis à un nombre égal de personnes qui savaient lire. Croirait-on qu’à cette époque, il y eût encore dans notre pays tant d’ignorants ? Pauvre siècle ! Un seul journal à chacun ! Que faire du reste de sa journée ?
Un tiers de lune ne s’était pas écoulé que tous les journaux étaient remplis des élucubrations des savants ; les uns disaient que ces images étaient le livre du destin, dans lequel on lirait désormais l’avenir sans possibilité de commettre aucune erreur ; les autres prétendaient avoir découvert, dans les plus vieilles bibliothèques de leurs villages, dans des livres anciens et aujourd’hui abandonnés comme inutiles depuis longtemps, les mêmes mœurs, les mêmes coutumes, la même représentation théâtrale en plein jour, dans un théâtre découvert, où des pluies d’eau de senteur arrosaient et rafraîchissaient les spectateurs, etc., etc., à 2370 ans de là, dans une ville nommée Rome, maîtresse absolue d’un tiers, ou à peu près, de la terre alors connue, et sous le règne d’un nommé Néron.
Environ une lune après, un aventureux entrepreneur d’omnibus aériens promit un service régulier d’heure en heure, toute la nuit, de la capitale aux confins de l’atmosphère.
G. ER. SAUVAGE, de St-Pol.
(Paulopolitanus civis)
À Évreux, le 27 août 1842.
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(in Le Puits artésien, revue du Pas-de-Calais, sixième année, Saint-Pol : Imprimerie de A. Thomas, 1842)
Un beau jour, quelques désœuvrés errants trouvèrent une île de saules au milieu d’une petite rivière et se dirent : « Ceci n’appartient à personne, prenons-le ! » Et ils coupèrent les saules et se bâtirent des masures avec de la boue qui ne leur manquait pas. Ces gens-là goûtaient les délices de la pêche et prenaient beaucoup de rhumatismes, en famille, entre deux eaux. Cependant, ils avaient des enfants. Quelque temps après vint Julien l’Apostat, qui dit :
« Voici un beau pays fort humide, fort pluvieux et plein de marécages Bâtissons-y une salle de bains, quoique le ciel et la terre se soient chargés de baigner la population. »
Julien l’Apostat construisit des Thermes et un pont.
Ensuite arrivèrent Pharamond, Chlodion, Mérovée, Childéric, tous très chevelus, à cause des rhumes du pays. Ils prirent possession de l’île des saules et de toute la boue et eau fangeuse qui l’entourait. Ils ont été soixante-six, comme ceux-là, qui se sont obstinés à embellir la boue de race en race. Il est vrai qu’on a inventé les parapluies et les socques articulés. Les beaux pays ont été généreusement laissés aux tigres, aux panthères, aux éléphants et aux rhinocéros.
En s’écartant ainsi des lois primordiales de la nature, il a bien fallu se constituer en état de défense permanente contre toutes sortes d’ennemis invisibles. Alors a commencé le duel sans fin entre l’homme et la nature, duel à mort où la nature ne meurt jamais ! Il a fallu demander des cuirasses à Elbeuf, à Sedan, à Louviers ; des toiles à Rouen et à Mulhouse ; des flanelles à Reims ; des soieries à Lyon ; des casques aux castors. Il a fallu nous bâtir des forteresses pour nous défendre contre les trente-deux aires du vent et l’invasion perpétuelle des giboulées de la neige, du grésil, de la pluie, de la grêle, que la bienfaisante nature nous garde maternellement dans son inépuisable trésor. Dès que nous découvrons une nouvelle arme défensive pour enrichir notre arsenal, nous poussons des cris de joie, nous crions au progrès, nous nous embrassons, nous nous félicitons, nous glorifions le génie de l’homme qui est le nôtre, amour-propre à part, comme si toutes ces belles découvertes n’accusaient pas la misère incurable de notre position ; car les hommes les plus heureux sont ceux qui n’inventent rien
Or, toujours inventant, améliorant et surtout détériorant, nous courons, je crois, à un cataclysme universel. Aujourd’hui l’homme s’est chargé, lui, faible mortel, de renouveler la face de cette terre, non pas au figuré, mais au propre. L’homme, encouragé par les académies de sciences, s’est imaginé qu’il pouvait impunément bouleverser son hôtel garni, meubler le grenier avec les dépouilles de la cave, planter au salon les arbres du jardin, élever le rez-de-chaussée à la corniche des toits, et que ces dévastations ne nuiraient en rien à la solidité de l’édifice.
Dieu avait semé des forêts comme des grains de sénevé sur les crêtes des continents, ces forêts avaient leur métier à faire. Quel métier ? C’est un secret. Les savants ne le savent pas. L’homme avait froid, parce qu’il avait écouté les inspirations de Pharamond et de Guillaume le Conquérant. L’homme, pour réchauffer ses membres transis par Pharamond, coupe les forêts et les transporte dans les villes, sous le nom de chantiers où ou les vend à 40 francs la voie, ce qui est fort cher, n’en déplaise à Pharamond. Nobles forêts ! nobles arbres qui vivaient en famille et qui se racontaient leurs amours avec des voix si harmonieuses ! Nobles hôtelleries ouvertes aux hyménées des oiseaux ! Il y a un spéculateur qui vient avec une toise et un registre et il en fait du bois flotté, du bois neuf, pour les pyramides de la rue Amelot et du boulevard Beaumarchais ! Et vous croyez que la nature ne se vengera pas, elle qui se venge de tout !
Vous n’avez pas de jour ! il faut vous éclairer. L’huile vous manque ? il vous faut du gaz ; inventez du gaz ! Le gaz est le soleil et l’olivier de l’Europe du Nord. Eh bien ! rien n’est si aisé que d’en fournir abondamment ; il y a du gaz partout. Depuis le jour qui mit le globe en fusion, la houille dort dans les entrailles des montagnes : vite, éventrons les montagnes ! Aussitôt dit, aussitôt fait. L’Europe déclare la guerre à ses montagnes. À bas les montagnes ! En voici une, entre Stafford et Warington, qui se révolte contre l’homme ; elle veut garder sa houille, cette pauvre montagne ! Quelle prétention ! Vite, un régiment de mineurs ! On sonne la charge, les clairons anglais jouent faux, selon leur usage ; on chante encore plus faux le God save the King, et la montagne disparaît de la surface du globe comme un grain de sable ! Cette montagne a été brûlée vive ; j’en ai allumé mon cigare un matin.
Maintenant, les montagnes sont averties. Elles ont cru rester montagnes toute leur vie, jouer avec les nuages, conserver des neiges éternelles, tamiser l’eau du ciel et pourvoir aux besoins des sources et des fleuves ; l’industrie en a décidé autrement. Les montagnes doivent disparaître ; il n’en restera pas pierre sur pierre ; ce sont des aspérités qui gênent la plante de nos pieds. Nous allons les couper en deux pour donner passage aux chemins de fer ; ensuite, nous prendrons les deux moitiés pour les faire fondre dans une coupe d’acide, comme les perles de Cléopâtre. Le globe ne doit être qu’une plaine éclairée au gaz.
Passons au bitume. Jusqu’à présent le bitume n’était guère employé qu’en poésie ; on ne croyait même pas au bitume : c’était comme une figure de rhétorique, qui servait, dans l’occasion, pour chauffer un discours. Voilà que soudainement le bitume prend un corps et une âme ; l’emblème se matérialise ; il s’habille en actionnaire ; il traverse le boulevard de la rue Vivienne, et va se coter à la Bourse. Allons acheter le Vésuve et l’Etna, on peut les mettre à la Bourse. Il faut des volcans pour paver nos rues. Assez longtemps les volcans nous ont brûlés ; brûlons les volcans, foulons aux pieds les volcans, écrasons-les en pavés !
Au reste, il faudrait bien se garder de blâmer cette furie de découvertes, qui toutes nous font la vie plus tiède et moins âpre. Mais ce n’est point là la question, et nous n’avons pas pris la peine de remonter si loin, pour examiner la houille et le bitume au point de vue d’un actionnaire ; allons au but. Il est probable que l’inventeur ne s’arrêtera pas en si beau chemin. N’y a-t-il pas d’ailleurs une Société de découvertes ? C’est une propagande qui va enlacer le monde dans ses griffes, comme le scarabée des Égyptiens. – Qu’allez-vous découvrir, messieurs ? Nous ne savons pas ; le monde est à nous ; le monde est plein de secrets ; nous allons fouiller le monde ; explorer l’Océan ; feuilleter les Cordillères ; tourmenter l’Afrique, du Maroc à Constance ; l’Amérique, du détroit de Behring au cap de Horn. Nous découvrirons tout, nous mettrons la planète en actions, nous porterons l’affaire à la Bourse de Paris ; cette bonne planète qui tourne si lourdement autour du soleil sera cotée. Elle aura sa hausse et sa baisse. Nous lui prendrons jusqu’à son dernier intestin, jusqu’à sa dernière bosse, jusqu’à son dernier panache ; nous ne lui laisserons que la croûte, parce qu’il nous faut un plancher. Laissons-nous faire, laissons-nous découvrir ; nous allons vous faire un globe parfait.
En avant donc, messieurs les explorateurs ; vous avez déjà rendu aux éléments supérieurs, ou pour mieux dire au néant, des masses incalculables de forêts et de houille qui avaient leur rôle dans la pesanteur spécifique du globe ; continuez d’alléger ainsi notre planète, comme si vous aviez affaire à Saturne ; brûlez les montagnes dans vos chaudières, comme Micromégas qui en soupait ; mais convenez que si l’impulsion donnée à de telles explorations continue, que si l’homme se croit obligé pour mieux vivre de consommer une montagne dans sa vie, pour se chauffer, s’éclairer, se faire des trottoirs, convenez qu’un demi-siècle seulement de pareilles consommations doit porter un notable préjudice à l’harmonie préétablie. Le statuaire qui extrait un bloc de la mine pour faire son œuvre ne fait que déplacer la matière ; mais vous autres, vous ne déplacez pas, vous anéantissez ; vous limez le globe à sa surface, vous creusez dans ses entrailles, pour ne rien lui rendre en échange de ce que vous lui volez. L’homme sait-il combien il peut soustraire de ce poids primitif qui était dans la condition de la durée, de la vie, de la solidité de ce pauvre globe si follement rogné, par des spéculateurs ?
Déjà, on se plaint que l’ordre des saisons est interverti, qu’il n’y a plus à compter sur le soleil, que l’hiver passe l’été dans le Nord, que les vents alizés manquent à leur rendez-vous, que les moussons oublient leur ancienne exactitude, qu’enfin rien ne marche dans la nature comme jadis… Je le crois bien, ma foi ! Et que sera-ce après ce siècle d’actionnaires qui auront vendu le globe à l’encan? Je ne serais pas étonné que le soleil oubliât de se lever en 1952 !
Voici pourtant quelque chose de bien grave. On a surpris, depuis quelque temps, la boussole en flagrant délit de distraction : l’aiguille aimantée divague, elle tourne le dos au nord, et elle a raison. Les savants ont fait des mémoires, pour prouver que la boussole n’aurait point dû dévier de ses principes. En attendant, la boussole dévie, et l’on ne sait où s’arrêtera cette divagation. Les savants prétendaient que l’aiguille magnétique se tournait vers le nord parce qu’il y a beaucoup de mines de fer eu Suède ; c’était une raison comme une autre. La Suède a beaucoup de mines de fer encore ; mais pas assez, probablement à cause des exportations, pour garder l’affection de la boussole. Nous n’adoptons que faiblement ce système, bien qu’il se rattache directement au nôtre. L’aiguille aimantée, n’en déplaise aux savants, obéissait à d’autres lois qu’aux lois de la Suède ; son action mystérieuse était dirigée par une puissance occulte, qui tenait un rang dans les harmonies de la nature ; or, ces harmonies se cacophonisant de jour en jour, grâce à nos folies, doit-on s’étonner des variations de l’aiguille aimantée ? doit-on aller en Suède pour découvrir le principe du mal ? Et encore, nous ne sommes qu’au début : regardez la quatrième page des journaux, et tremblez pour vos neveux, si vous en avez, surtout si vos neveux sont marins. L’homme a demandé à la terre de lui donner tout ce qu’elle a de superflu, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope, depuis la perle de Ceylan jusqu’au vil charbon d’Anzin, et la terre obéira ; que voulez-vous qu’elle fasse ?
Pourtant, on n’insulte pas impunément une planète, quelque petite qu’elle soit. La boussole prend fait et cause pour le globe. « Ah ! vous voulez, dites-vous, que vos navires sillonnent les mers pour le commerce de la houille, du bitume, du bois de sapin, de tout enfin ; eh bien ! la boussole va donner sa démission ; si la boussole s’égare, avec quoi vous conduirez-vous ? » La boussole arrivant à l’état de torpille, et l’aiguille aimantée devenant une aiguille ordinaire, la mer est interdite aux sages navigateurs ; les marins qui, sur la foi d’Euthymènes et de Pythéas, voudront se hasarder sans boussole sur l’Océan passeront leur vie à chercher une île, un cap, un port. Le commerce souffrira beaucoup dans ses rapports internationaux. Nous avons une catastrophe en perspective, un cataclysme inévitable ; mais nous serons éclairés au gaz, et nous marcherons sur un velours de bitume ; nous irons de Paris à Calcutta par le chemin de l’Oronte et de l’Araxe en quinze jours, et nous serons heureux. Mais nos neveux auront la chance de voir le globe se couper en deux, comme une orange, à l’équateur !…
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(Joseph Méry, in Revue étrangère de la littérature, des sciences et des arts, Saint-Pétersbourg : novembre 1852 ; ce pamphlet est une version abrégée et remaniée de l’article intitulé « Les égarements de la boussole, » initialement paru dans la Revue de Paris, en mai 1838)
Dans un dernier sursaut de sa pesante bedaine, le grotesque et inexpugnable Sarcey vient de rendre au Créateur ce qui lui servait d’âme. Et, tel un encens odorifique et désinfectant, s’élèvent sous les voûtes du vaste temple de la Bêtise les turbulentes jérémiades des fidèles prosternés.
Toute la clientèle est là depuis le rentier de Brives-la-Gaillarde qui, en se cotisant avec ses voisins, s’est abonné au journal de M. Hébrard dans le but exclusif de se graver l’esprit chaque semaine avec les seize rassasiantes colonnes du plus indigeste des critiques jusqu’au fabricant de pitreries possédant les défauts voulus pour encourir jadis les éloges du feuilletoniste.
En un coin se tiennent, un rouleau de toile cirée dans le manchon, les yeux flétris et les lèvres carminées, frisées comme des King-Charles, les cabotines des théâtres suburbains qui, moyennant une heure d’abandon sur le divan avachi du vieux Francisque, ont eu depuis les hommages de sa honteuse protection. Toutes les intellectuelles victimes de cette brute sont présentes, auprès des autres.
Et c’est un instructif et navrant spectacle que celui d’une foule en enfance, réclamant à grands cris dont le ressort vient de se briser !… Un drôle de fantoche, tout de même, sur le ventre duquel il suffirait d’appuyer pour qu’il acclame une ânerie ou siffle une belle œuvre.
Qui donc dira le mal moral qu’a pu faire germer ou bénévolement entretenir ce châtré de lettres, qui se satisfaisait en déposant sa marchandise au creux des cervelles vides, comme une grosse araignée velue fiente sa toile aux coins salis des murs inoccupés ?
Il est bien établi que l’influence de Sarcey a été considérable, et cela pour deux raisons : d’abord, le nombre de colonnes de journaux dans lesquelles il éjacula si longtemps ; puis son critérium littéraire consistant à mendier les bravos de la foule en flattant ses défauts ; à mesurer le mérite d’une œuvre d’après sa réussite pécuniaire : en un mot, jouer le personnage d’un plat valet, contempteur des humbles et flatteur du maître, ce maître dût-il se montrer injuste et stupide.
Après avoir débuté à l’ancien Figaro par des articles spirituels (ce qui s’explique : – Edmond About vivait encore), il inonda de sa prose les plus massives revues comme d’insignifiants carrés de papier. Pour lui-même, il en résulta un décroissement progressif des facultés, la somme de travail à fournir ne lui laissant que peu de temps pour apprendre ce qu’il ignorait, on simplement pour réfléchir sur ce qu’il croyait savoir. Pour la clientèle, ce fut un ravissement, une extase. Pensez donc : un homme qui écrit tant que cela et qui parle de tout !…
Et en effet il parlait de tout, avec cette belle insouciance que procure l’impunité, avec cette inconsciente désinvolture, que donne à tous les cuistres la haute idée de soi-même.
Mais il est un sujet qu’il préférait à tous autres : Sa gracieuse personne. Il fut un merveilleux exemple de l’égoïsme satisfait, de l’esprit étroit ramenant tout à lui-même. Avec des potins de concierges et dans un style en rapport avec le sujet, il racontait, en des chroniques interminables, ses petites histoires : ce qu’il avait mangé le matin, ce qu’il allait faire le soir.
Le bourgeois s’endormait avec cette pensée consolante que son Dieu avait bien dîné, et qu’il vivrait longtemps encore pour « travailler à son plaisir. »
Il est mort, celui que Gambetta appelait le vieux Francuistre, et que Léon Bloy dénommait justement l’Oracle des Mufles. Il est mort, ce faquin qui, après avoir éreinté les prêtres, eut recours à eux pour guérir ses yeux embroussaillés. Il est mort comme les dieux Hindous, en contemplant son nombril.
Et maintenant, comme le Crétinisme, lui, est éternel, qui remplacera Sarcey auprès de sa clientèle ?
Dans le grand bazar de la presse, le rayon des fleurs de rhétorique artificielles et de la camelote littéraire est devenu vacant. Ainsi que le disent les calicots : Occasion hors ligne ; Affaire Exceptionnelle !!..
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(1) Au lendemain de la mort de MM. de Lapommeraye et Albert Wolf, le public idolâtre songe tout naturellement au décès du prince de la critique. De là l’article quelque peu anticipé de notre collaborateur. N. D. L. D.
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(Rictus, in La Soirée normande n° 8, du 7 au 14 janvier 1892)
CONTE PROPHÉTIQUE
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En ce temps là, sur la terre refroidie toute vie était devenue impossible. Le dernier renne était mort et rarement sous les neiges de l’équateur on découvrait quelque lichen.
Cependant, une centaine d’hommes s’obstinaient à ne pas mourir. Tout le jour, ils grattaient la neige à la recherche de quelque végétation comestible ou, armés d’énormes couteaux, ils poursuivaient un phoque qui, dans sa fuite boiteuse, poussait de lamentables cris presque humains.
Le soir, ils se réunissaient dans une même maison de glace, se serraient les uns contre les autres et se réchauffaient de leur amour.
Car ces hommes étaient bons. Ils pleuraient aux cris des phoques égorgés, se demandant quels crimes de leurs ancêtres les condamnaient à tuer pour soutenir leur expirante vie.
Mais, malgré leur douceur, parfois, pressé par la folie de la faim, l’un deux se jetait sur un autre, le tuait dévorait ses membres chauds. Puis l’horrible fringale apaisée, il revenait à la raison et mourait de douleur.
Parmi ces êtres doux et tristes que poursuivaient les fatalités d’un monde finissant, le plus doux et le plus triste était un homme d’une trentaine d’années qu’on respectait déjà comme un vieillard.
Il n’ignorait rien de ce qu’on peut connaître et, le soir, il exposait à ses compagnons cette science rendue inutile par le froid trop grand. Il disait les anciennes ressources de l’humanité heureuse et par des analogies étrangement claires, les faisait comprendre. Comme son savoir stérile l’attristait, ses compagnons l’appelaient d’un nom musical et mélancolique qui signifiait : Lumière-de-Douleur.
*
Depuis cinq jours, aucun homme n’avait rien mangé. Tous erraient de côté et d’autre, cherchant avec des cris effrayants, ne trouvant rien. Lumière-de-Douleur, fou, agitait son grand coutelas.
Chacun se sauvait loin de lui, craignant d’être tué par sa fureur famélique.
Mais un petit orphelin dont le nom doit se traduire Larme-de-Mère vint gratter les neiges près de lui. Et le petit orphelin souriait au fou dont les yeux étranges ne l’effrayaient pas. Et il semblait qu’au sourire de l’enfant le fou peu à peu s’apaisât.
Voici que Larme-de-Mère poussa un grand cri de joie. Sous les neiges remuées, il avait découvert un lichen. Violent, inconscient de son acte, Lumière-de-Douleur se précipita, arracha le lichen des mains du petit affamé et le mangea.
Et sa faim fut apaisée, pas assez pour qu’il ne souffrit plus en ses entrailles, assez pour que la raison lui revînt.
L’enfant le regardait en pleurant et, vaincu par la faim et le découragement, il tombait dans la neige, blanc linceul.
Souffrant au profond de son âme d’avoir causé une souffrance à un plus malheureux, Lumière-de-Douleur eut un étrange geste de bonté barbare. Il étendit son bras gauche sur un bloc de glace et d’un coup net de son grand couteau, il se coupa la main. Puis, présentant à l’enfant la chair sanglante : « Mange ! » lui dit-il.
L’enfant ne remua pas pour prendre la chair sanglante. Et maintenant, le regard de Larme-de-Mère était un reproche fixe, implacable, mort.
*
Le soir, dans la maison de glace, Lumière-de-Douleur excepté, nul n’avait mangé depuis six jours.
Quelqu’un dit : « Nous allons tous mourir. »
Isolé dans un coin, perdu dans le souvenir de son crime et dans la douleur de sa blessure, Lumière-de-Douleur murmura : « La Vie veut vivre ! »
Dans la nuit froide, on entendit aussi le mouvement de quelqu’un qui se lève et une voix de femme affirma, courageuse : « La Vie vivra! » Mais la parole vivante ne secoua aucun de ces mourants.
Personne ne répondit. Il semblait que, sur l’effort de l’espoir s’affirmant, retombait, plus lourd, le désespoir morne.
Puisque ce verbe n’avait produit ni chaleur dans le froid ni lumière dans la ténèbre, tout était-il fini et le silence qui commençait était-il le silence dernier ?
Mais voici que tous regardèrent du même côté. Quelque chose rayonnait dans la nuit, une vague auréole autour d’une douce et vaillante figure de femme. Et la femme disait : « Montons-nous aimer dans Vénus ? »
Lumière-de-Douleur demanda :
« Comment monter ?
– Je ne sais. Partons.»
Les hommes sortirent de la grotte. Et voilà que ces êtres doux et tristes qui avaient beaucoup souffert et beaucoup aimé commencèrent à s’élever dans les airs.
Lumière-de-Douleur ne put les suivre. Il se sentait attaché à la terre. Il soupira : « La pesanteur, c’est le crime. »
Mais il regarda son bras sans main, le dressa vers le ciel comme une prière et, bien loin derrière les autres, il monta.
Son ascension était lourde. Jamais il ne put les rejoindre.
Il les vit s’éloigner, toujours, inexorablement. Puis, il ne les vit plus. Et, à toutes ses tristesses, s’ajouta la tristesse d’être seul.
*
Lentement, péniblement, il montait. Il montait lentement avec une horrible sensation d’effort, tant qu’il tenait son bras infirme droit vers le ciel. Au-dessus de lui, ce bras semblait ouvrir l’espace.
Mais lorsque, trop fatigué, le bras retombait, Lumière-de-Douleur, immobile dans l’infini du monde et de l’angoisse, sentait l’espace se refermer autour de lui. Et tout devenait noir. Et il était comme dans une tombe. Et il se sentait mourir.
D’un effort chaque fois plus douloureux, il relevait son bras lassé et recommençait à s’élever dans le ciel soudain éclairci.
Il monta pendant des millions d’années.
*
Il arriva sur Vénus. Vénus ressemblait à la Terre lorsqu’il l’avait quittée. Il n’y trouva aucune trace de ses compagnons, aucune trace d’être vivant. Vénus, déjà, était un astre mort.
Lumière-de-Douleur comprit : alourdi par son crime imparfaitement expié, il était resté trop longtemps en route.
Il dit : « Je ne demande qu’à souffrir toute la souffrance nécessaire. »
Et, son bras mutilé droit vers le ciel, il reprit l’ascension.
Il monta pendant des millions d’années.
*
Il arriva sur Mercure. Et il trouva que Mercure était un astre mort.
Il pensa : « Je ne demande qu’à souffrir toute la souffrance nécessaire. »
Mais il ne le dit pas, car il ne trouva plus de mots pour exprimer sa pensée.
Il comprit : depuis si longtemps qu’il n’avait plus parlé, il avait oublié les mots.
Il ne pleura point, car il songea : « Que ferais-je des mots, tant que je suis seul ? Quand j’aurai retrouvé des hommes, ils me les rapprendront. » Et, le moignon libérateur dressé vers le ciel, il reprit son ascension lente.
Il monta pendant des millions d’années.
*
À mesure qu’il montait, il lui semblait que le soleil envoyait moins de chaleur et de lumière. Puis le soleil ne fut plus qu’une sorte de lune énorme. Lumière-de-Douleur conjectura que le soleil était devenu une planète habitable, habitée sans doute. Il y retrouverait peut-être ses compagnons.
Entourée des anciennes planètes devenues des satellites morts, la planète Soleil tournait probablement autour d’une étoile de la constellation d’Hercule.
Ce fut là une des dernières songeries vagues de Lumière-de-Douleur. Ayant perdu les mots, peu à peu il perdait les pensées.
Puis il perdit presque la conscience de lui même. Il ne fut plus rien qu’un instinct de monter.
*
Il arriva sur le soleil qui était, en effet, une planète habitée.
Il y vit des arbres gros et hauts comme des montagnes et des êtres qui ressemblaient à des collines en mouvement.
Au milieu de cette vie gigantesque, il revint à la conscience de son existence distincte. Il réfléchit ; il retrouva des souvenirs.
Sur cette planète chaude et féconde, la vie était facile, surtout pour cet être infime, un homme terrestre. Les fruits abondaient, et le moindre fruit le nourrissait pendant un mois.
Ayant beaucoup de temps à lui, il observait ce monde nouveau, comme observe l’enfant.
Il finit par connaître la vie du coin de soleil où il était.
Parmi les animaux inouïs qu’il voyait, quelques-uns l’attiraient particulièrement. Bien qu’ils fussent très différents de lui, bien que nul des mots retrouvés en sa mémoire ne put rien exprimer de leur forme étrange, il comprenait que c’étaient les hommes du soleil.
Souvent, par une nuit claire, à la lumière diversement douce des satellites et des étoiles, ils se réunissaient dans la fraîcheur bienfaisante et ils causaient.
De loin d’abord, puis de plus près, caché derrière une feuille ou entre deux cailloux, Lumière-de-Douleur habituait ses oreilles au tonnerre de leur voix.
Il finit par comprendre quelques mots de leur langue, puis il comprit tout ce que disait ce tonnerre articulé.
Or une nuit, à la lumière diversement douce des satellites et des étoiles, quelqu’un, qu’à de certaines analogies Lumière-de-Douleur comprit être un vieillard respecté, dit des choses mystérieuses.
Voici les choses mystérieuses que disait le vieillard respecté et qu’entendit Lumière-de-Douleur, caché dans le calice d’une fleur blanche.
*
« D’après les anciens sages, la planète que nous habitons fut longtemps une étoile, un grand feu allumé dans l’infini. Inhabitable elle-même, elle donnait la lumière et la chaleur aux satellites qui étaient alors des planètes vivantes et que notre naissance a tués.
Même, d’après d’antiques traditions, les derniers habitants des satellites émigrèrent sur notre globe. Les traditions varient fort sur la nature et la forme de ces êtres, s’accordent seulement à les représenter comme très petits. Certains livres les comparent à différentes espèces de nos insectes aptères. Il est un autre point sur lequel s’accordent toutes les versions : nos ancêtres, qui étaient d’affreux barbares, ne purent supporter auprès d’eux des êtres raisonnables d’une forme trop différente et les tuèrent tous.
Qu’ils aient ou non accompli ce meurtre, il est certain que les premiers hommes du soleil commirent beaucoup de crimes.
C’est en punition de ces crimes que nous avons tant de peine à découvrir lentement d’incomplètes vérités.
Peut-être les traditions sur les émigrants arrivés de Mercure, de Vénus, de Terre et même de plus loin, sont-elles seulement des mythes ingénieux pour exprimer cette vérité évidente, déjà soupçonnée de nos grossiers aïeux : l’éternité de la vie.
Nous ne pourrons jamais savoir. Les voyages vers les satellites, proposés par certains savants, ne nous apprendraient rien à ce sujet : toute trace de vie a depuis longtemps disparue de ces astres glacés. »
*
Puis, se parlant à lui-même, le vieillard ajouta : « Oh ! savoir, savoir ! Je donnerais ma vie avec joie pour que ma race sût la part de vérité contenue dans ces mythes. »
*
Dans le calice embaumé de la fleur, Lumière-de-Douleur s’agitait et criait de toutes ses forces. Il criait : « Ces vieilles traditions sont des vérités. Regardez ! Je suis un homme de Terre. »
Personne ne s’aperçut que le calice d’une fleur remuait un peu. Personne n’entendit le faible murmure d’insecte.
Les êtres énormes ne pouvaient entendre le grand cri de l’être infime, parce que leurs ancêtres avaient tué des êtres raisonnables dont la forme bizarre leur déplaisait.
Lumière-de-Douleur ne pouvait crier assez fort pour se faire entendre d’eux, parce que sa folie égoïste avait tué Larme-de-Mère.
*
Il mourut de son effort inutile. Le lendemain, un oiseau trouva dans le calice de la fleur ce petit cadavre. Il l’emporta dans son bec et le donna à manger à ses oisillons, parce que les morts doivent faire de la vie et parce qu’il ne convient pas que les cadavres pourrissent dans le calice embaumé des fleurs.
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(Han Ryner, in Revue franco-allemande/Deutsch-französische Rundschau, n° 52, avril 1901)
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