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Illustration d’Edward Henry Corbould pour « La Belle et la Bête, » extraite de J. R. Planché, Four and Twenty Fairy Tales, selected from those of Perrault, and other popular writers, London : G. Routledge & Co, 1858
À la table lourde, tailladée par des couteaux et toute luisante et polie d’usure, les deux peintres causaient sous les poutres mal équarries, – tandis qu’en vue du cabaret, la mer montait à courtes lames.
« Tu vas vraiment à la Maîtresse-Île ?
– Avec les pêcheurs de varech, oui. Je sais là une impression intense. Tu connais le granit rouge des îles ? Hein ? cette âpreté sauvage, où tonitrue la mer quand elle ne chante pas à tous les rocs en contournant de ruisselantes écumes, – comme pour donner naissance à notre rêve de Sirènes ! »
Parmi quelques pêcheurs également attablés devant le traditionnel « sou de café, » – quelqu’un tapa du poing violemment, et une étrange, une surprenante tête de mauvais songe se tourna vers les deux amis, – tout à l’extrémité de la pièce où l’air se mouvait de fumées.
Celui-ci, vêtu du suroît, trente ans peut-être, semblait vraiment mal éveillé d’un rêve atroce dont s’hallucinerait encore son regard d’azur pâle dans la pâleur du visage étonnamment affiné. Il tapa sur la table à nouveau, et, d’une voix creuse, lointaine et rauque qui participerait à la rumeur de la mer nocturne, il dit en un haut-le-corps :
« J’ai vu une sirène, moi !…
– Mais non… André ! Ne pense donc plus à ça ! Tu sais tout de suite que c’est pas possible, – comme Monsieur le Recteur lui–même te l’a expliqué… »
Mais, sans entendre la voix amicale et triste qui tentait de repousser la hantise, ne sentant pas à ses épaules les tapotements doux et calmants, – André s’était retourné vers la table, et la tête en ses deux paumes contait pour lui-même l’aventure dont il délirait depuis plus de quarante-huit heures.
« Je l’ai vue, et vous le savez ! Et le mousse aussi l’a vue avec moi : vous le savez, le petit gas à la mère Malrut ?… Je m’étais dit, pour mon malheur, qu’après ces longues heures de tempête, on devait demander du poisson à Grandville. La mer était encore démontée, mais ça se calmait au large ; et tandis que les autres attendaient le soleil devant leur potet d’eau-de-vie, tant pis, tant mieux ! Je prends avec moi le petit gas, et en route…
Je monte au large. Le poisson donnait – et, pour mon malheur encore, le plaisir de la grosse pêche me saoule, – et la nuit vint par une petite pluie qui n’était pas grise ni noire, vous entendez ? ni grise ni noire, mais claire d’une étrange lumière. Et l’espace et la mer étaient extraordinaires, – éclairés sans qu’on voie de lumière, tout comme dans les rêves !
– C’est ça, André : tu vois, tu as rêvé !
– Laissez donc, vous autres, et Dieu vous garde d’une nuit surnaturelle comme celle-là !… Donc, nous étions loin. Et voilà que la vague se tourmente encore, tout d’un coup, et nous sautions.. Je vire moi-même tout en tenant l’œil à la toile, quand voilà le petit gas qui me crie en s’étranglant de peur :
« Un mort ! un mort à l’avant ! »
Bien oui ! Le mort ? c’était une morte ! Et la morte, – c’était une Vivante !… Elle ne s’en allait pas sur le dos et le ventre, à la manière des morts que la mer emmène sans sépulture à la perdition de leur pauvre corps et à la recherche de leur âme ! Non, elle se tenait toute droite, le haut du corps, seul, émergeant tout nu, soutenu sur les mains allongées… Belle comme il n’est pas de femme, – comme ne le serait pas, la nuit de ses noces, ma fiancée ! elle me regardait, toute enveloppée de ses cheveux qui étaient d’or : elle me regardait en venant vers nous !… Et c’était terrible, et trop doux, parce qu’elle riait sans que son visage remuât, – comme d’un rire qui sortirait de toute la peau très pâle ! J’avais de l’épouvante aussi de ses deux seins qui semblaient continuellement se gonfler – et vivre, et m’attirer divinement, férocement. J’avais peur de ses seins, surtout, et tout mon corps était glacé d’une sueur qui ne s’est pas séchée depuis !… Le petit, accroupi auprès du mât, criait !
J’étais fou. Je ne savais plus manœuvrer, et voilà que nous piquons droit sur elle !… Elle se rangea ! oui, elle se rangea, tout en piquant de la tête, – en même temps qu’un grand coup nous heurtait en dessous, à craindre une voie d’eau !… Je regarde : rien, heureusement ! – Barre à la côte !
Bien, oui ! impossible !… Je me penche, – et là, là !… Je la vois qui se cramponnait à la quille, étendue sur le dos, – ne me montrant que ses deux seins qui semblaient nager comme deux méduses énormes et violettes, et son visage pâle qui riait encore d’un rire qui découvrait ses petites dents, – ces petites dents, ah ! si vous aviez vu ! – d’un rire qui s’épandait sur toute la mer qui le caressait, qui s’épandait partout dans la nuit claire…
Je ne sais plus… Je ne sais plus !… Je hurlais comme la mer en donnant de la toile : les amis m’ont trouvé vers le matin, là-haut, au large… Je ne sais plus !… »
Il se tut, garda la tête en ses mains, – couvert pour la vie, peut-être, de l’étrange clarté de la nuit surnaturelle qui le séparait de son existence antérieure.
Un pêcheur, cependant, pour allumer sa pipe, s’était approché des deux peintres. Il eut un haussement d’épaules de commisération, rude et tendre :
« La tête perdue, quoi !… Figurez-vous, il s’est instruit, il a été aux Écoles, puis revint à la mer de ses Vieux, mais pas pareil à nous qui ne savons rien de rien ! Il lisait dans de gros livres – et, malgré ça, pas plus fier. C’est égal, mon sentiment, c’est qu’il est mauvais pour nous de savoir des choses… des choses !… Bien sûr, il n’a rencontré que le cadavre d’une pauvre femme, n’est-ce pas ? mais allez donc lui rouvrir l’esprit !
– Il a parlé de sa fiancée…
– Oui, oui, la pauvre fille : elle pleure toute son âme et tout son corps, en espérant encore, pourtant. L’amour, pas vrai, ça espère encore quand tout est mort ! Elle dit comme ça : « Si vous trouviez en mer ou sur la côte le cadavre, – ça le réveillerait, qu’elle dit ! » Peut–être. Alors, on cherche…
… À ce moment, par-dessus la durée profonde de la plainte ressassée par la mer, un émoi grandissant de cris et de paroles heurtées s’entendit vers la grève : cris dolents, mais cris singuliers d’allégresse atténuée, qui s’en venaient parmi des piétinements et des courses entrecoupées d’enfants.
Cela venait vers le cabaret où, la pipe en suspens, les pêcheurs prêtèrent l’oreille, s’inquiétant en tension du visage comme si, du large, le gros temps s’allait lever… Et, soudain, en explosion du tumulte, la porte s’ouvrit toute grande ; l’on vit que les têtes étaient découvertes, alors que, sur deux rames en guise de civière, quatre hommes portaient, morte en splendeur de rousse nudité, la longue forme d’une Femme, – qu’un lambeau d’étoffe, des hanches aux pieds seulement, engainait de noir.
Et un cinquième pêcheur supportait en ses deux mains une pierre très pesante, mais point assez cependant pour qu’elle eût pu couler le cadavre que, attachée solidement aux deux pieds, elle avait seulement maintenu en une stature rigide et comme vivante épouvantablement !
Gardée intacte, et seulement ainsi que polie en épiderme d’une douceur éternelle de beau marbre blanc, elle avait vogué dans les embruns de sel, toute sa chevelure comme maintenant épandue en linceul d’or sur sa face sans profanation, – sur sa poitrine sans blessures… Ses seins étaient plus somptueux encore de ne vivre plus, qui semblaient ainsi éterniser le seul rêve impeccable de leur forme, et dans l’ovale endormi du repos qui sait que toutes les lassitudes sont pour éternellement abolies, la lèvre souriait au sourire mi–clos des yeux en eux-mêmes fervents. Cette bouche et ces yeux complices, qui seuls sauraient et ne diraient pas l’aventure mystérieuse d’infinis frissons, de cette Femme au torse nu qui, une pierre aux pieds, voulut bercer sa mort voluptueuse dans le hasard des tempêtes et des embellies.
Maintenant, André s’était levé, les prunelles agrandies de la sortie démente de toute son âme, et, se tenant à la table, un poing après un poing, vers les yeux de la Morte marchait, – pesant et courbé. Un vieux pêcheur lui mit la main à l’épaule, lui montrant le cadavre déposé sur deux chaises :
« Tu vois, André ? Nous avions raison et tu avais rêvé : ce n’est qu’une Femme, – que Dieu ait en sa sainte garde !… »
Mais il avançait encore, et brusquement il tomba sur ses genoux, devant les pieds glacés que, tirant son couteau, il délivra d’abord de leurs liens. Puis, sur les genoux, il marcha au long d’elle, – et les mains étendues vers la poitrine miraculeuse qu’il voulait et qu’il n’osait étreindre, il pleura longuement en remuant les lèvres, pour des mots qu’on n’entendait pas…
Et c’en était trop ! Et, près de lui, le prenant par le cou avec emportement et misère et désespérance, une Autre ! une Vivante au cœur jaloux, était tombée comme une lutteuse qui tenterait, sur le sol même où elle se meurtrit, une suprême victoire !… Et elle tentait, d’un effort dont jaillissait les larmes, de déraciner de son adoration terrible l’extatique amant, – son Fiancé d’hier, son amant à elle ! qu’elle enfermerait pour la vie en ses bras chauds, en la lumière ouverte comme un ciel et comme la mer, de ses grands yeux de jour !…
« André ! André… Mais tu ne vois donc pas qu’elle est morte… qu’elle est morte ! Mais es-tu donc fou, que tu ne me dis rien ! que tu ne m’entends pas !… Oh ! viens, viens donc ! et ne me fais pas mourir… »
Oui… La voix de la pauvre fille était parvenue aux belles ténèbres où se suspendait d’oubli l’âme d’André. Sa face se détendait de l’emprise de l’extase, – mais seulement pour qu’un regret immense et doux la pénétrât, dont il pleurait maintenant sur lui-même, sur la Fiancée et sur la Morte, sur tous et toutes, – et sur la vie.
« Marie !… Ah ! pourquoi est-ce arrivé, cela ?… Je ne suis pas fou… Je sais qu’elle est une femme, et qu’elle est morte… Pourtant, laisse… laisse ma main, – et ôte de la tienne l’anneau de notre promesse…
– Oh ! toi, toi ! Mais tu ne te souviens plus… Il est fou… Il est fou !
– Non… Méprise-moi, va, et méprisez-moi… »
Et, relevé, passant lentement la main sur son front emperlé de sueur, – et regardant toujours la Morte, qu’il regarderait toujours au miroir d’onde tremblant de la Fatalité que chacun porte en soi :
« Car vous ne savez pas… Il est des choses que l’on ne peut aimer que mortes, – et quand on aima ce qui est mort, l’on ne peut plus soi-même revenir à la Vie !… »
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(René Ghil, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-septième année, n° 1724, 30 août 1900 ; la gravure est extraite de la publication)
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« L’art pour l’art, théorie pratique d’Oscar Wilde, » caricature d’Édouard Pépin [Claude Guillaumin] parue à l’occasion du procès Wilde, en première de couverture du journal satirique Le Grelot, vingt-cinquième année, n° 1253, 14 avril 1895
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Viset [Luc Lafnet], eau-forte pour Une courtisane romantique : Marie Duplessis, de Johannès Gros, Paris : Au Cabinet du Livre [Jean Fort], 1929
VARIÉTÉ
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Un Amoureux de S. M. la Reine
On a vendu, il y a quelques jours, à Londres un portrait de la reine Victoria par… Gérard de Nerval. Le portrait, au crayon, a atteint un chiffre raisonnable. Une revue amie, que je ne veux pas nommer, consacre à ce portrait un article spécial, pour démontrer que l’authenticité ne saurait en être véritable. « Quelle idée aurait pu venir à Gérard, dit l’auteur, d’esquisser les traits de la reine Victoria ? »
L’idée, je vais la dire. Je tiens l’histoire, demeurée inédite, d’un des intimes de Nerval. Arsène Houssaye, Monselet, Champfleury et bien d’autres pourront peut-être se la rappeler.
Le premier signe de démence qu’ait donné l’auteur des Filles de Feu a été son amour pour la reine d’Angleterre. Voici dans quelles circonstances :
Gérard de Nerval était allé à Londres afin d’assister à la fête du sacre. Il y avait été envoyé, croyons-nous, par un journal. Le jour de la cérémonie, il se lève à six heures du matin, afin d’être au premier rang lors du passage du cortège. Les trompettes sonnent, la reine s’avance. Gérard croit remarquer que la reine a échangé un regard avec lui ; il porte vivement la main à son cœur que dévore une flamme brillante. Plus de doute, la reine est amoureuse !
Gérard rentre à l’hôtel. « Voyons, se dit-il, si je deviens son amant, cela se saura un jour ou l’autre. L’Angleterre, désireuse de venger l’honneur de sa souveraine, ne manquera pas de chercher quelque mauvaise querelle à la France. Je vais être la cause d’un conflit européen. Cela ne peut pas, ne doit pas être. II faut que je parte. » Il n’hésite plus, fait ses malles et retourne à Paris, où il conte son aventure.
Un an après, Gérard arrivait par une pluie battante dans une auberge des bords du Rhin. Il mourait de soif et de faim. Il demande à souper. On lui répond qu’il ne reste rien.
« Comment ! s’écrie Gérard en désignant la cheminée devant laquelle rôtissaient des oies entières. Qu’est-ce donc que cela ?
– Ce sont des pièces retenues, fait l’aubergiste.
– Par qui ?
– Par une dame de qualité qui est descendue il y a quelques heures avec sa suite, et qui repart demain matin.
– Une dame de qualité, réplique Gérard. C’est mon affaire. Passez-lui ma carte. »
L’hôte obéit. La dame connaissait le nom de Nerval. Elle dépêche son majordome prier notre poète de vouloir venir souper avec elle. Nerval accepte. Le souper est fort gai. On le prolonge jusqu’à deux heures du matin. Enfin, l’heure de se séparer étant venue, Gérard dit à la dame :
« J’ai appris que vous voyagiez incognito, madame. Je voudrais seulement connaître votre petit nom.
– Victoire ! » dit la dame en riant.
Et elle disparaît.
À ce nom de Victoire, Gérard demeure stupéfait. Plus de doute ! Victoire, c’est Victoria, c’est-à-dire la reine d’Angleterre ! La reine le suit ! Se déclarera-t-il ? Non. Les mêmes scrupules germent en lui. Il prend la première diligence pour fuir sa passion et toujours pour épargner à la France une guerre redoutable.
Les années se passent. Notre pauvre Gérard est chez le docteur Blanche. Le traitement qu’il endure est sévère. Il lui faut se plonger quotidiennement dans un bain de glace, et, paraît-il, ses gardiens sont de véritables bourreaux.
Bientôt, il arrive un nouveau garcon.
Celui-ci est doux et prévenant ; il sait amadouer son malade, si bien qu’avec lui les bains semblent moins difficiles à supporter.
Gérard ne pouvait manquer de le prendre en amitié. Il lui paie, en effet, ses soins en remerciements et quelquefois en pourboires. Enfin, un beau matin, désireux de connaître mieux son ami, Nerval lui demande son nom.
« Victor, » répond le garcon de bains.
À peine avait-il entendu que Gérard s’enfuyait épouvanté, dans le costume primitif du baigneur. On court après lui, on le rattrape, on informe le médecin de service, qui arrive et demande des explications.
Gérard le prend à part et, à voix basse :
« Docteur, lui dit-il, la reine d’Angleterre s’est déguisée en baigneur pour me suivre jusqu’ici. Je prévois un blocus continental ! »
Telle est l’histoire. Elle n’est pas gaie, mais elle explique le portrait vendu à Londres et que Gérard aura évidemment esquissé sous le poids de son obsession. Si l’anecdote avait été connue de l’autre côté de la Manche, l’esquisse se fût certainement vendue le double.
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(Georges Duval, in Le Bosphore égyptien, journal politique quotidien, sixième année, n° 690, lundi 31 mars 1884 ; l’anecdote a probablement été reprise d’un quotidien français non identifié. Elle figure in extenso dans l’ouvrage de Fernand de Jupilles [Georges Duval ?], Jacques Bonhomme chez John Bull, Paris : Calman-Lévy, 1885 ; on la trouve également mentionnée dans le volume 92 de l’Union médicale du Canada, 1963. Caricature de Nerval par Nadar, cir. 1850)
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize. Et si je vais donner des détails minutieux sur l’état d’âme que j’avais en cette soirée de fin d’hiver, c’est que ce furent les heures les plus mémorables de ma vie. Je veux aussi montrer les étrangetés de mon caractère, foyer de mes inconséquences ; ma détestable nature, que je ne changerai pourtant contre aucune autre, bien qu’elle m’ait toujours défendu d’avoir une ligne de conduite ; parce qu’elle me fait tantôt honnête, tantôt fourbe, et vaniteux et modeste, grossier ou distingué. Je veux vous les faire deviner afin que vous ne me détestiez point, comme, tout à l’heure, vous seriez peut-être tenté de le faire en me lisant.
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize.
Sans doute ne sommes-nous pas physiquement semblables : mes jambes doivent être beaucoup plus longues que les vôtres, et ma tête haut perchée, est par là, heureusement balancée : notre tour de poitrine diffère aussi, ce qui, probablement, vous empêchera de pleurer et rire avec moi.
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize. Il pleuvait. Dix heures avaient déjà sonné. J’étais couché tout habillé sur mon lit, et je n’avais pas pris soin d’allumer la lampe, car ce soir-là je m’étais senti lâche devant un si grand effort. Je m’ennuyais affreusement. Je me disais : « Ah ! Paris, que je te porte de haine ! Que fais-tu dans cette ville ? Ah ! c’est du propre ! Sans doute, penses-tu y réussir ! Mais il faut vingt ans pour le faire, mon pauvre, et si tu atteins à la gloire tu seras alors laid comme un homme. Je ne comprendrai jamais comment Victor Hugo a pu, quarante ans durant, faire son métier. Toute la littérature, c’est : ta, ta, ta, ta, ta, ta. L’Art, l’Art, ce que je m’en fiche, de l’Art ! Merde, nom de Dieu ! – Je deviens terriblement grossier à ces moments-là, – et pourtant je sens que je ne dépasse aucune limite, puisque j’étouffe encore. – Malgré tout, j’aspire au succès, car je sens que je saurais drôlement m’en servir, et je trouverais amusant d’être célèbre ; mais comment ferais-je pour me prendre au sérieux ? Dire que, tant que nous sommes, nous ne rions pas sans discontinuer. Mais, nouvel embarras, je désire aussi la vie merveilleuse du raté. » Et comme la tristesse en moi se mêle toujours à la plaisanterie, c’était des : « Oh, la la ! » suivis aussitôt de : « Tra, la, la ! » Je pensais encore : « Je mange mon capital, ça va être gai ! et je puis deviner ce que sera ma peine, quand, vers la quarantaine, à tous les points de vue, je me verrai ruiné. Ohé ! » ajoutai-je immédiatement en manière de conclusion à ces petits vers ; car il fallait que je riasse encore. Cherchant une diversion, je voulus rimer, mais l’inspiration, qui se plaît à agacer la volonté par mille détours, me fit complètement défaut. À force de me creuser la tête, je trouvais ce quatrain d’une ironie connue qui me dégoûta bien vite :
J’étais couché sur mes draps,
Comme un lion sur le sable,
Et, pour effet admirable,
Je laissais pendre mon bras.
Incapable d’originalité, et ne renonçant pas à produire, je cherchai à donner quelque lustre à d’anciennes poésies, oubliant que le vers est un enfant incorrigible ! Naturellement, je n’eus pas plus de succès : tout restait aussi médiocre. Enfin, dernière extravagance, j’imaginais le prosopoème, chose future, et dont je renvoyai, du reste, l’exécution aux jours heureux – et combien lamentables – de l’inspiration. Il s’agissait d’une pièce commencée en prose et qui insensiblement, par des rappels – la rime – d’abord lointains et de plus en plus rapprochés, naissait à la poésie pure.
Puis je retombais dans mes tristes pensées.
Ce qui me faisait le plus de mal, c’était de me dire que je me trouvais encore à Paris, trop faible pour en sortir ; que j’avais un appartement et même des meubles, – à ce moment-là, j’aurais bien mis le feu à la maison, – que j’étais à Paris quand il y avait des lions et des girafes ; et je pensais que la science elle-même avait enfanté ses mammouths, et que nous ne voyions déjà plus que des éléphants ; et que dans mille ans la réunion de toutes les machines du monde ne ferait pas plus de bruit que : « scs, scs, scs ». Ce : « scs, scs, scs » m’égaya faiblement. Je suis ici, sur ce lit, comme un fainéant ; non point qu’il me déplaise d’être un terrible paresseux ; mais je hais de ne rester longtemps que ça, quand notre époque est la plus favorable aux trafiquants et aux filous ; moi, à qui il suffit d’un air de violon pour me donner la rage de vivre ; moi qui pourrais me tuer de plaisir ; mourir d’amour pour toutes les femmes ; qui pleure toutes les villes, je suis ici, parce que la vie n’a pas de solution. Je puis faire la fête à Montmartre et mille excentricités, puisque j’en ai besoin ; je puis être pensif, physique ; me muer tour à tour en marin, jardinier ou coiffeur ; mais, si je veux goûter aux voluptés du prêtre, je dois donner un lustre sur mes quarante années d’existence, et perdre d’incalculables jouissances, durant que je serai uniquement sage. Moi, qui me rêve même dans les catastrophes, je dis que l’homme n’est si infortuné que parce que mille âmes habitent un seul corps.
C’était la nuit du vingt-trois mars dix-neuf cent treize. Par instant, j’entendais siffler un remorqueur, et je me disais : « Pourquoi es-tu si poétique, puisque tu ne vas pas plus loin que Rouen, et que tu ne cours aucun danger ? Ah ! laisse-moi rire, rire, mais rire comme Jack Johnson ! »
Sans doute, avais-je, ce soir-là, l’âme d’un déchu, car, j’en suis sûr, personne – puisque je n’ai jamais trouvé un ami – n’a aimé autant que moi : chaque fleur me transforme en papillon ; mieux qu’une brebis, je foule l’herbe avec ravissement ; l’air, ô l’air ! des après-midis entières ne m’occupai-je pas à respirer ? à l’approche de la mer, mon cœur ne danse-t-il pas ainsi qu’une bouée ? et dès que je fends la vague, mon organisme est celui d’un poisson. Dans la nature, je me sens feuillu ; mes cheveux sont verts et mon sang charrie du vert ; souvent, j’adore un caillou ; l’angélus m’est cher ; et j’aime à écouter le souvenir lorsqu’il se plaint comme un sifflet.
J’étais descendu dans mon ventre, et je devais commencer à être dans un état féerique ; car mon tube digestif était suggestif ; ma cellule folle dansait ; et mes souliers me paraissaient miraculeux. Ce qui m’incite encore à penser de la sorte, c’est qu’à cette minute je perçus un faible bruit de sonnette, de quoi le timbre ordinaire, en apparence, se répandit dans tous mes membres, comme un liquide merveilleux. Je me levais lentement et, précipitamment, j’allais ouvrir, joyeux d’une diversion aussi inattendue. Je tirai la porte : un homme immense se tenait devant moi.

« Monsieur Lloyd ?
– C’est moi-même, fis-je ; voulez-vous vous donner la peine d’entrer ? »
Et l’étranger foula mon seuil avec des airs magiques de reine ou de pigeon.
« Je vais faire la lumière… pardonnez-moi de vous recevoir ainsi… j’étais seul, et…
– Non, non, non ; de grâce, ne vous dérangez en aucune façon. »
J’insistai.
« Une dernière fois, je vous prie, me dit l’inconnu, recevez-moi dans l’ombre. »
Amusé, je lui offris un fauteuil, et lui fis vis-à-vis. Aussitôt, il commença :
« Vos oreilles peuvent-elles entendre des choses inouïes ?
– Pardon, balbutiai-je, un peu interloqué, pardon, je n’ai pas très bien compris.
– J’ai dit : « Vos oreilles peuvent-elles entendre des choses inouïes ? »
Cette fois, je dis simplement : « Oui. »
Alors, prenant un temps, celui que je croyais un étranger prononça : « Je suis Sébastien Melmoth. »
Jamais je ne pourrai rendre ce qui se passa en moi : dans une abnégation subite et totale de moi-même, je voulais lui sauter au cou, l’embrasser comme une maîtresse, lui donner à manger et à boire, le coucher, le vêtir, lui procurer des femmes, enfin, sortir tout mon argent de la banque pour lui en remplir les poches. Les seules paroles que j’arrivais à articuler afin de résumer mes sentiments innombrables, furent : « Oscar Wilde ! Oscar Wilde ! » Celui-ci comprit mon trouble et mon amour, et murmura : « Dear Fabian. » De m’entendre nommer ainsi familièrement et tendrement me toucha jusqu’aux larmes. Puis, changeant d’âme, comme une boisson exquise, j’aspirai les délices d’être l’un des acteurs d’une situation unique.
L’instant d’après, une curiosité folle me poussait à vouloir le distinguer dans la nuit. Et, emporté par la passion, je n’éprouvais aucune gêne à dire : « Oscar Wilde, je voudrais vous voir ; laissez-moi éclairer cette chambre.
– Faites, » me répondit-il d’une voix très douce.
J’allais donc, dans une pièce voisine, chercher la lampe ; mais, à son poids, je me rendis compte qu’elle était vide ; et c’est avec un flambeau que je retournais auprès de mon oncle.
Tout de suite, j’envisageai Wilde : un vieillard à barbe et cheveux blancs, c’était lui !
Une indicible peine m’étranglait. Bien que j’eusse souvent, par jeu, calculé l’âge que Wilde aurait aujourd’hui, la seule image qui m’enchantât, répudiant jusqu’à celle de l’homme mûr, était celle-là qui le montrait jeune et triomphant. Quoi ! Avoir été poète et adolescent, noble et riche, et n’être plus que vieux et triste. Destins ! était-ce possible ? Mordant mes pleurs et m’approchant de lui, je l’étreignis ! Je baisais ardemment sa joue ; puis j’appuyais mes cheveux blonds sur sa neige, et longtemps, longtemps, je sanglotai.
Le pauvre Wilde ne me repoussait point ; au contraire, ma tête, de son bras, fut même doucement environnée ; et il me pressait contre lui. Il ne disait rien ; seulement, une ou deux fois, je l’entendis murmurer : « Oh mon Dieu ! oh mon Dieu ! », aussi : « Dieu a été terrible ! » Par une étrange aberration du cœur, ce dernier mot prononcé avec un fort accent anglais, encore que je fusse abîmé dans mon atroce douleur, me donna une diabolique envie de rire ; et ce, d’autant plus, qu’à la même seconde, une larme chaude de Wilde roula sur mon poignet ; ce qui me fit avoir cette horrible saillie : « La larme du capitaine ! » Ce mot me rasséréna et, me détachant hypocritement de Wilde, j’allai me rasseoir en face de lui.
Je commençais alors de l’étudier. J’examinais d’abord la tête, qui était basanée avec des rides profondes et presque chauve. La pensée qui dominait en moi était que Wilde semblait plus musical que plastique, sans songer à donner un sens très précis à cette définition ; en vérité, plus musical que plastique. Je le regardai surtout en son ensemble. Il était beau. Dans son fauteuil, il avait l’air d’un éléphant ; le cul écrasait le siège où il était à l’étroit ; devant les bras et les jambes énormes, j’essayais avec admiration d’imaginer les sentiments divins qui devaient habiter de pareils membres. Je considérai la grosseur de sa chaussure ; le pied était relativement petit, un peu plat, ce qui devait donner à son possesseur l’allure rêveuse et cadencée des pachydermes, et, bâti de la sorte, en faire mystérieusement un poète. Je l’adorais parce qu’il ressemblait à une grosse bête ; je me le figurais chier simplement comme un hippopotame ; et le tableau me ravissait à cause de sa candeur et sa justesse ; car, sans amis avec une mauvaise influence, il avait dû tout attendre des climats néfastes, et revenait soit des Indes ou de Sumatra, ou d’ailleurs. Très certainement, il avait voulu finir au soleil – peut-être dans l’Obock – et c’est quelque part là que, poétiquement, je me le représentais, dans la folie du vert de l’Afrique et parmi la musique des mouches, faire des montagnes d’excréments.
Ce qui me fortifiait dans cette idée, c’est que le nouveau Wilde était silencieux, et que j’avais connu un facteur, également muet, qui aurait été un imbécile, mais qui semblait sauvé, parce qu’il avait séjourné à Saigon.
À la longue, je le pénétrai mieux en voyant ses yeux lourds, aux cils rares et malades ; aux prunelles qui m’ont parues marron, bien que je ne saurai, sans mentir, témoigner de leur véritable couleur ; au regard qui ne fixait point et se répandait en une large nappe. Le comprenant davantage, je ne pouvais me défendre de la réflexion : qu’il était plus musical que plastique ; qu’avec une telle apparence, il ne pouvait être ni moral, ni immoral ; et je m’étonnais que le monde ne se soit pas fait plus tôt l’opinion qu’il avait devant lui un homme perdu.
La figure bouffie était malsaine ; les lèvres épaisses, exsangues, découvraient parfois les dents pourries et scrofuleuses, réparées avec de l’or ; une grande barbe blanche et brune – je percevais presque toujours cette dernière couleur, ne pouvant admettre le blanc – masquait son menton. J’ai prétendu que les poils étaient d’argent, sans l’être, parce qu’il y avait quelque chose de grillé en eux, que la touffe qu’ils formaient semblait pigmentée par la teinte ardente de la peau. Elle avait poussé indifféremment, de la même façon que s’allonge le temps ou l’ennui oriental.

C’est seulement plus tard qu’il me fut sensible que mon hôte riait continuellement, non pas avec la contraction nerveuse des Européens, mais dans l’absolu. En dernier lieu, je m’intéressais à l’habillement ; je m’aperçus qu’il portait un complet noir et passablement vieux, et je sentis son indifférence pour la toilette.
Un solitaire radieux, que je ne pouvais m’empêcher de convoiter, miroitait à son auriculaire gauche, et Wilde en prenait un grand prestige.
J’avais été chercher une bouteille de cherry-brandy à la cuisine, et j’en avais versé déjà plusieurs verres. Nous fumions également à outrance. Je commençais à perdre de ma retenue et à devenir bruyant ; c’est alors que je me permis de lui poser cette question vulgaire : « Ne vous a-t-on jamais reconnu ?
– Si, plusieurs fois, surtout au début, en Italie. Un jour même, dans le train, un homme qui me faisait vis-à-vis me regardait tellement que je crus devoir déployer mon journal pour m’en masquer, afin d’échapper à sa curiosité ; car je n’ignorais point que cet homme savait que j’étais Sébastien Melmoth. – Wilde persistait à s’appeler ainsi. – Et, ce qui est plus affreux, c’est que l’homme me suivit, quand je descendis du train, – je crois que c’était à Padoue, – s’attabla en face de moi au restaurant ; et, ayant recruté, je ne sais par quels moyens, des connaissances, car, comme moi, l’homme paraissait un étranger, il eut l’horrible plaisanterie de citer mon nom de poète à haute voix, feignant de s’entretenir de mon œuvre. Et tous me perçaient de leurs yeux, pour voir si je me troublerais. Je n’eus d’autre ressource que de quitter nuitamment la ville.
J’ai rencontré aussi des hommes qui avaient des yeux plus profonds que les yeux des autres hommes, et qui me disaient clairement de leurs regards : « Je vous salue, Sébastien Melmoth ! »
J’étais prodigieusement intéressé, et j’ajoutai : « Vous êtes vivant, quand tout le monde vous croit défunt ; M. Davray, par exemple, m’a affirmé qu’il vous avait touché et que vous étiez mort.
– Je crois bien que j’étais mort, répondit mon visiteur, avec un naturel atroce, qui me fit craindre pour sa raison.
– Pour ma part, mon imagination vous a toujours vu dans le tombeau, entre deux voleurs, comme le Christ ! »
Je demandais alors quelques détails sur une breloque, fixée à sa chaîne de montre, qui n’était autre, m’apprit-il, que la clé en or de Marie-Antoinette, qui servait à ouvrir la porte secrète du Petit-Trianon.
Nous buvions de plus en plus et, remarquant que Wilde s’animait singulièrement, je me mis en tête de l’enivrer ; car il avait maintenant de grands éclats de rire, et se renversait dans son fauteuil.
Je repris : « Avez-vous lu la brochure qu’André Gide – quel abruti – a publié sur vous ? Il n’a pas compris que vous vous moquiez de lui dans la parabole qui doit se terminer ainsi : « Et, ceci s’appelle le disciple. » Le pauvre, il ne l’a pas pris pour lui !
Et, plus loin, quand il vous montre réunis à la terrasse d’un café, avez-vous pris connaissance du passage où ce vieux grippe-sou laisse entendre qu’il vous a fait la charité ? Combien vous a-t-il donné ? un louis ?
– Cent sous, » articula mon oncle, avec un comique irrésistible.
Je poursuivis : « Avez-vous complètement renoncé à produire ?
– Oh, non ! J’ai terminé des Mémoires. – Mon Dieu ! que c’est drôle ! – J’ai encore un volume de vers en préparation, et j’ai écrit quatre pièces de théâtre… pour Sarah Bernhardt ! s’exclama-t-il, en riant très fort.
J’aime beaucoup le théâtre, mais je ne suis vraiment à l’aise que lorsque tous mes personnages sont assis et qu’ils vont causer.
– Écoutez-moi, mon vieux, – je devenais très familier, – je vais vous faire une petite proposition et, du même coup, me montrer un directeur avisé. Voilà, je publie une petite revue littéraire, où je vous ai déjà exploité, – c’est beau, une revue littéraire ! – et je vous demanderai un de vos livres que je publierai comme une œuvre posthume ; mais, si vous préférez, je m’improvise votre imprésario ; je vous signe immédiatement un contrat vous liant à moi pour une tournée de conférences sur la scène des music-halls. Si parler vous ennuie, je vous produirai dans une danse exotique ou une pantomime, avec des petites femmes. »
Wilde s’amusait de plus en plus. Puis, soudain, mélancolique, il fit : « Et Nelly ? » – C’est ma mère. – Cette question me causa un bizarre effet physique, car, à plusieurs reprises, ne m’avait-on pas instruit à demi sur ma naissance mystérieuse, éclairé très vaguement, en me laissant supposer qu’Oscar Wilde pouvait être mon père ? Je lui racontai tout ce que je savais d’elle ; j’ajoutais même que Mme Wilde, avant de mourir, lui avait rendu visite, en Suisse. Je lui parlais de M. Lloyd, – mon père ? – lui rappelant le mot qu’il avait eu sur lui : « C’est l’homme le plus plat que j’aie jamais rencontré. » Trompant mes prévisions, Wilde, à ce souvenir, sembla chagriné.
J’accommodais, sur son fils Vivian et ma famille, ce qui était susceptible de l’intéresser ; mais je m’aperçus bientôt que je ne le tenais plus en haleine.
Il ne m’avait interrompu qu’une fois, durant mon long discours, pour surenchérir quand je lui avais fait part de ma haine du paysage suisse. « Oui, avait-il ponctué, comment peut-on aimer les Alpes ? Pour moi, les Alpes ne sont que de grandes photographies en blanc et noir. Lorsque je suis dans le voisinage des hautes montagnes, je me sens écrasé ; je perds tout mon sens de la personnalité ; je ne suis plus moi-même ; mon seul désir est de m’en éloigner. Quand je descends en Italie, petit à petit, je rentre en possession de moi-même : je suis redevenu un homme. »
Comme nous avions laissé tomber la conversation, il reprit : « Parlez-moi de vous. »
Je lui fis alors un tableau des vicissitudes de ma vie ; je donnai mille détails sur mon enfance de garçon terrible, dans tous les lycées, écoles et instituts d’Europe ; sur ma vie hasardeuse d’Amérique ; les anecdotes foisonnaient ; et Wilde ne cessait de rire gaiement que pour jouir en des convulsions à tous les passages où mes instincts charmants se montraient au grand jour. Et c’était des : « Oh, dear ! oh, dear ! » continuels.
La bouteille de cherry-brandy était vide, et le voyou naissait en moi.
J’apportai trois litres de vin ordinaire, la seule boisson qui restât ; mais, comme j’en offrais à mon nouvel ami, celui-ci, fort congestionné, me fit de la main un geste de refus.
« Come on! have a bloody drink! m’exclamai-je avec l’accent d’un boxeur américain, duquel il parut un peu choqué ; Nom de Dieu ! j’ai tué votre dignité. »
II accepta, toutefois, vida son verre d’un trait et soupira : « De toute ma vie, je n’ai bu autant.
– Ta gueule, vieux soûlard ! » hurlai-je, en reversant à boire. Alors, dépassant toutes les bornes, je me mis à l’interroger de la sorte : « Vieille charogne ! veux-tu me dire tout de suite d’où tu viens ; comment as-tu fait pour savoir l’étage que j’habitais ? » Et je criai : « Veux-tu, veux-tu te dépêcher de répondre ; tu n’as pas fini de faire ton chiqué. Ah, non ! mais, des fois ! j’ suis pas ton père ! » Et l’insultant entre des rots abominables : « Eh ! va donc ! figure de coin de rue, propre à rien, face moche, raclure de pelle à crottin, cresson de pissotière, feignasse, vieille tante, immense vache ! »
J’ignore si Wilde goûta cette énorme plaisanterie, où l’esprit avait bouclé la boucle, tour facile lorsqu’on est intoxiqué, et qui permet de garder, au milieu des plus apparentes trivialités, toute sa noblesse. Ce soir, sans doute, ne voulais-je pas me départir d’une certaine coquetterie ; car, en de pareils cas, l’élégance que j’ai décrite ne tient qu’à l’intention, chose si légère qu’elle tentera toujours un jongleur, quand bien même il connaîtrait tout le prix de la simple vulgarité.
Toujours est-il que Wilde me dit en riant : « Que vous êtes drôle ! Mais, Aristide Bruant, qu’est-il devenu ? » Ce qui, sur le champ, me fit imaginer des : « Tu parles, Charles ! Tu l’as dit, bouffi ! »
À un moment donné, mon visiteur osa même : « I am dry. » Ce qui peut se traduire ainsi : « Je suis à sec. » Et moi de lui remplir à nouveau son verre. Alors, en un immense effort, il se leva ; mais, avec promptitude et d’une poussée de l’avant-bras, je l’aplatis – c’est le terme le plus juste – sur son fauteuil. Sans révolte, il tira sa montre : il était trois heures moins le quart. Oubliant de prendre son avis, je crie : « À Montmartre ! nous allons faire la noce. » Wilde ne semble pas pouvoir résister, et sa figure brille de joie ; pourtant, il me dit, avec faiblesse : « Je ne peux pas, je ne peux pas.
– Je vais vous raser et vous mener dans les bars ; là, je ferai semblant de vous perdre, et je crierai très fort : « Oscar Wilde ! viens prendre un whisky. » Vous verrez que nous serons étonnants ! et vous prouverez ainsi que la société n’a rien pu contre votre bel organisme. Et je dis encore, comme Satan : « Du reste, n’êtes-vous pas le Roi de la Vie ?
– Vous êtes un garçon terrible, murmura Wilde, en anglais. Mon Dieu ! je voudrais bien ; mais je ne peux pas ; en vérité, je ne peux pas. Je vous en supplie, n’éprouvez plus un cœur tenté. Je vais vous quitter, Fabian, et je vous dis adieu. »
Je ne m’opposai plus à son départ ; et, debout, il me serra les mains, prit son chapeau qu’il avait posé sur la table, et se dirigea vers la porte. Je l’accompagnai dans l’escalier, et, un peu plus lucide, je demandai : « Au fait, ne veniez-vous pas avec une mission ?
– Non, aucune ; gardez le silence sur tout ce que vous avez entendu et vu… ou, plutôt, dites tout ce que vous voudrez dans six mois. »
Sur le trottoir, il me pressa les doigts, et, m’embrassant, me chuchota encore : « You are a terrible boy. »
Je le regardais s’éloigner dans la nuit, et, comme la vie, à cette minute-là, me forçait à rire, de loin, je lui tirai la langue, et je fis le geste de lui donner un grand coup de pied.
Il ne pleuvait plus ; mais l’air était froid. Je me souvins que Wilde n’avait pas de pardessus, et je me disais qu’il devait être pauvre. Un flot de sentimentalité inonda mon cœur ; j’étais triste et plein d’amour ; cherchant une consolation, je levais les yeux : la lune était trop belle et gonflait ma douleur. Je pensais maintenant que Wilde avait peut-être mal interprété mes paroles ; qu’il n’avait pas compris que je ne pouvais pas être sérieux ; que je lui avais fait de la peine. Et, comme un fou, je me mis à courir après lui ; à chaque carrefour, je le cherchais de toute la force de mes yeux et je criais : « Sébastien ! Sébastien ! » De toutes mes jambes, je dévalai les boulevards jusqu’à ce que j’eusse compris que je l’avais perdu.
Errant dans les rues, je rentrai lentement, et je ne quittai point des yeux la lune secourable comme un con.
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(Arthur Cravan, in Maintenant, revue littéraire, année n° 3, numéro spécial, octobre-novembre 1913 ; les « deux portraits inédits d’Oscar Wilde » d’Ernest Lajeunesse illustrent la nouvelle. Portrait photographique d’Oscar Wilde par Napoleon Sarony, New York, 1882. Il n’est pas inutile de rappeler que Cravan était le neveu d’Oscar Wilde, et que « Sébastien Melmoth, » – en référence au héros de Charles Robert Maturin, son grand-oncle par alliance, – était l’un des noms d’emprunt de Wilde lors de son exil à Paris.)
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(in Gil Blas, trente-cinquième année, n° 13390, dimanche 19 octobre 1913)
Les esprits ne tournent plus autour des tables, mais les esprits font toujours tourner les têtes.
Ces jours-ci, toute une pléiade de jeunes filles qui étaient en villégiature au château de la Folie-Riancourt, en Breuil-sous-Laon, ont vu la nuit une dame blanche se profiler devant la grande tour.
Du moins, l’une d’elles a conté qu’elle avait vu apparaître la dame blanche, tout comme dans l’opéra de Boïeldieu. Comme je suis un des anciens visionnaires de la dame en question, on m’appelle en témoignage ; me voilà donc forcé de remettre en scène la figure de la châtelaine, qui fut en son temps la marquise de Riancourt.
Les méditatifs, les contemplateurs, les mystiques, les occultistes, les voyants, tous ceux qui tentent de traverser les nuées de l’horizon, pourraient étudier le mystère des songes. Il y a tout un chapitre de physiologie qui n’est pas indigne de prendre place dans les œuvres des philosophes spiritualistes. Qu’est-ce que le rêve ? Les matérialistes, qui ne sont jamais embarrassés, vous répondent tout de suite que c’est la réverbération nocturne des choses de la journée. Les matérialistes disent une bêtise. Il y a des rêves qui sont des poèmes, – poèmes incohérents ; – mais les œuvres transcendantes du génie ne sont pas d’une logique absolue, parce qu’elles ne vont jamais terre à terre. Dans tout poète, il y a des abîmes et des vertiges.
Donc, le rêve n’est pas une réfraction ou une épreuve des images vues par les yeux corporels. Il y a, dans le rêve, la prescience de la vision. Les songes sont des comédies ou des scènes éparses que notre âme nous joue ou se joue à elle-même, pour se distraire pendant notre sommeil. Notre âme est-elle donc tout à la fois sur la scène et au parterre, créant les personnages et les jugeant en spectatrice, ou bien avons-nous deux âmes : l’âme idéale et l’âme corporelle ? Mais puisque nous dormons, l’âme corporelle ne peut pas assister à la comédie que lui joue l’âme idéale.
Faut-il croire plutôt au démon de Socrate, au diable de saint Antoine, aux âmes en peine des Pères de l’Église, aux apparitions des philosophes mystiques ?
Qui n’a subi l’obsession des songes ? Tout philosophe doit s’étudier lui-même, puisqu’il tient sous sa main un exemplaire du livre universel de la vérité. On découvrira un jour la vraie clef des songes.
S’ils continuent la nuit la vie de l’âme, ne sont-ils pas une preuve de plus que l’âme est incorporelle, puisque, dégagée des liens du corps, elle voit ce que nous ne voyons pas quand nous sommes éveillés ? Elle ose aller plus loin que ne lui permet notre corps, son compagnon de voyage. C’est l’école buissonnière des enfants sublimes.
Les songes nous prouvent que notre âme survivante n’est pas étrangère au-delà du tombeau, non seulement à nos amours et à nos amitiés, mais encore à l’histoire de notre pays. C’est que notre âme ne perd rien de sa personnalité. Les sceptiques diront peut-être que, pareille au soleil couchant, elle projette encore sa lumière à l’horizon des choses, mais que, peu à peu, elle se perd dans la nuit éternelle. Pourquoi, si elle a échappé à la nuit du tombeau ?
Qui n’a eu sa vision ? Faut-il croire à tout ou ne croire à rien dans les régions du mysticisme ? Je ne suis pas un visionnaire, loin de là, mais je vais dire ce que j’ai vu, ce qui m’a prouvé que le tombeau ne perd pas l’âme et que l’âme garde la figure du corps.

Vers le milieu du siècle, je passai les après-midi de toute une belle saison à la Folie-Riancourt, un pavillon de chasse dans les bois, entre la citadelle de Laon et la redoute de Brugères, à une portée de fusil du champ de courses. Je ne savais que faire de cette châtellenie en ruines. La rebâtir ou l’abandonner, tout en réglant la coupe des bois ? Il ne restait debout qu’une petite aile portant la date de 1593, un dernier souvenir de la Renaissance. Dans le jardin, découpé sur le parc, on retrouvait encore un cadran solaire, un cabinet de verdure ; sous les ifs gigantesques, une statue toute mutilée, un banc de pierre, moussu, des murs en ruine revêtus de lierre, images attristées de l’abandon. Mais comme la nature ne se croise jamais les bras, elle était là luxuriante, donnant sa sève à toutes les plantes parasites. J’allais tous les jours dans les bois et à mon pavillon, un fusil sur l’épaule et un livre dans la poche. Cette solitude m’avait pris par je ne sais quelle séduction occulte : le sentiment religieux des choses qui ne sont plus. C’était l’abandon dans toute sa sauvage poésie. Pas une âme qui vive à une demi-lieue à la ronde ; la cathédrale de Laon, ce chef-d’œuvre de pierres parlantes, à l’horizon septentrional ; de l’autre côté, la sombre forêt de Lavergny, où on retrouve les ruines d’un ancien couvent de femmes. Dans le pavillon, sur la cheminée, une peinture du seizième siècle, une ébauche toute primitive, abusait mes yeux parce qu’elle me peignait naïvement l’ancienne châtellenie. C’était, d’ailleurs, tout l’ameublement du pavillon avec deux fauteuils, style Louis XV, revêtus de velours d’Utrecht gorge de pigeon.
Je me promenais souvent dans les allées toutes droites du jardin qui continuait le bois : tout y était couvert d’arbres, arbres fruitiers et arbres forestiers, bras-dessus, bras-dessous. Un jour que j’étais en méditation, appuyé à une des portes, il me sembla voir quelque chose de surnaturel dans le rayon de soleil qui transperçait les branches d’un pommier. Peu à peu, je vis se dessiner une forme humaine, mais transparente, comme un nuage léger qui prendrait les formes d’une femme. C’était bien une femme. Elle descendit les marches du perron et s’avança lentement, gravement, solennellement, vers le cabinet de verdure, où je la vis disparaître. Quoique cette apparition fût vague, je distinguai pourtant son chapeau à larges bords et sa robe à queue. C’était tout à la fois le chapeau Louis XIII et le chapeau Marie-Antoinette. On voyait qu’elle avait peur du soleil. Quoique je n’eusse pas eu l’honneur d’être présenté à cette belle dame, j’allai droit au cabinet de verdure. Après tout, elle était sur mes terres ; c’était bien le moins qu’on se dît deux mots. Mais, dans le cabinet de verdure, je ne trouvai personne.
« Est-ce que je ne suis qu’un visionnaire ? » me demandai-je. J’étais pourtant bien éveillé et je ne rêvais pas. Mon esprit ne voyageait pas dans les sphères étoilées, puisqu’au moment de l’apparition, j’additionnais les revenus de la Folie-Riancourt ; il ne fallait pas beaucoup de chiffres pour ce travail. Je montai dans le pavillon qui me sembla plus solitaire et plus abandonné que jamais. Pas l’ombre d’une ombre. Après quoi, je continuai ma promenade, sans trop penser à la robe traînante de la dame.
Le lendemain, j’avais oublié cette illusion ou cette apparition. Toutefois, j’allai m’appuyer encore à la porte du jardin, le regard fixé sur l’allée qui conduisait du perron au cabinet de verdure. Rien. Ce jour-là, d’ailleurs, il bruinait. Le surlendemain, même promenade. Cette fois, ce fut le même tableau. J’eus beau bien ouvrir les yeux, je vis descendre la dame, abritée du soleil de juillet par son grand chapeau, allant du même pas rythmé à sa retraite sans doute bien-aimée. Je voulus rire de moi-même ; mais, au bout d’un instant, mon scepticisme ne m’empêcha pas d’aller encore à la rencontre de cette étrange inconnue.
Après avoir fait un pas en avant, j’en fis deux en arrière avec un sentiment de respect pour la mort, pour le silence, pour la solitude, ces grandes figures qui ont eu des autels chez les anciens, nos maîtres éternels. Je me contentai de me remettre à mon observatoire presque masqué par un bosquet de lilas où s’enchevêtrait la clématite. J’attendis, comme un spectateur qui a vu le premier acte.
Il se passa tout un quart d’heure. Je ne pensais plus à la dame, quand, tout à coup, elle sortit de sa retraite et retourna au pavillon. Je ne tenais plus sur mes pieds, mais je m’enchaînai à la porte. En passant devant le cadran solaire, l’inconnue, la très inconnue, se pencha dans l’attitude d’une curieuse : elle voulait savoir l’heure. Elle monta bientôt les trois marches extérieures du pavillon, où elle disparut. Cette fois, je voulais la suivre en toute hâte, mais ce fut vainement que je la cherchai dans le pavillon, dans la cour, dans la tour du colombier, dans l’ancienne maison du jardinier et du garde-chasse.
J’allai chez le notaire pour étudier les titres de propriété ; je découvris que la dernière châtelaine était une Riancourt. On m’apprit dans le pays qu’elle avait passé à la châtellenie toute sa seconde jeunesse, recevant souvent la visite du duc d’Estrées, gouverneur de la province laonnaise, son amant en titre, et d’un officier au régiment de Champagne, son amant caché.
Le cabinet de verdure avait-il abrité une passion ardente ou un sentiment profond ? La dame revenait-elle, comme une âme en peine, pleurer encore une trahison ou ressaisir des joies perdues ? N’ai-je pas été l’officier au Royal-Champagne ? me demandai-je, avec quelque vanité donjuanesque.
Les jours qui suivirent, je voulus mieux me convaincre de l’apparition ; mais c’en était fait ! Les moissonneurs de la vallée avaient commencé à couper les foins et les blés. C’était un grand bruit de chariots et de chansons. Le silence, la solitude, la mort tenaient ailleurs cour plénière.

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(Arsène Houssaye, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, deuxième année, n° 351, mercredi 13 septembre 1893 ; ce texte a été repris dans La Vie littéraire, petit magazine illustré bi-hebdomadaire, tome XIV, 2ème série, n° 170, mardi 11 juin 1901 ; illustrations de Howard Pyle pour The Story of Sir Launcelot and His Companions, 1907)
Le comte de Laroche-Lambert, officier supérieur dans les gendarmes de la Maison-Rouge, était en garnison à Lunéville. Il avait soupé chez le marquis du Châtelet, et rentrait à son logis un peu après minuit ; comme il passait à côté d’une église, il vit, le long de la muraille, une dame seule qui, à la clarté de la lune, lui parut jeune et jolie. Elle allait et venait comme si elle eût été embarrassée pour trouver son chemin. Le comte de Laroche-Lambert était trop galant pour ne pas venir à son aide : il s’approcha d’elle, et lui demanda où elle allait ainsi. La dame, avec un doux son de voix, lui répondit qu’elle ne savait pas où était une rue qu’elle indiqua ; l’officier sollicita la permission de l’y conduire, et en même temps elle fut rejointe par une espèce de femme de chambre qu’elle avait également envoyée à la découverte, et qui revenait sans avoir rencontré qui que ce soit pendant le chemin. M. de Laroche-Lambert poussa ses affaires et obtint de la dame qu’elle le laisserait monter en récompense de ses soins ; la chose eut lieu fidèlement : il arriva dans un appartement bien meublé, éclairé de trois bougies posées chacune sur un meuble différent. Au milieu de la pièce, M. de Laroche-Lambert aperçut un coffre de près de six pieds de long, recouvert d’un drap et d’une forme toute particulière : cela ressemblait comme deux gouttes d’eau à un cercueil ; il en fut saisi, et comme la dame ne lui en fit aucune excuse et parut même ne pas s’en apercevoir, il jugea convenable de ne rien dire. La femme de chambre disparut, le marquis devint pressant ; la dame était tendre et faible, l’heure était indue, elle eut peur de faire jaser les voisins : il fut décidé qu’il ne sortirait qu’au grand jour. Il y avait là un lit magnifique garni de draps blancs et frais, le couple amoureux se coucha, et M. de Laroche-Lambert se crut heureux.
Comme trois heures du matin sonnaient, une porte, située en face du lit et à laquelle le comte de Laroche-Lambert n’avait pas fait attention, fut tout à coup ouverte dans ses deux battants avec un fracas inimaginable, et l’on vit s’avancer un homme âgé, d’une haute stature ; son visage était pâle et d’une expression menaçante ; il tenait à la main une lampe pareille à celles qui, dans les églises, sont allumées devant les autels ; il l’éleva à la hauteur de sa figure, comme s’il eût voulu mieux se faire voir, et d’une voix lugubre, mais forte, il dit :
« Eh bien ! ma fille, ton étoile est-elle heureuse ? as-tu pu goûter encore ces délices dont on ne jouit plus après le trépas ?
– Oui, mon père ! répliqua la jeune femme, et je suis satisfaite… »
Ces paroles échangées, le vieillard se recule, la porte se referme et tout rentre dans le silence.
« Qu’est-ce donc que cette scène ridicule ? demanda le comte à sa compagne.
– C’est un pauvre fou, répondit-elle, dont il faut ménager les caprices. »
Et, par de nouvelles caresses, elle détourna l’attention du marquis qui, peu à peu, tomba dans un engourdissement profond. Lorsqu’il se réveilla, la chambre était remplie d’une foule de personnes qui, toutes s’adressant à lui avec colère, lui demandèrent comment il avait pu venir se coucher dans un lieu où reposait un cadavre. Lui voulut prendre le haut ton, il se nomma ; son habit déposé auprès de lui, chargé de décorations et qui portait les insignes de son grade, confirma ce qu’il disait. Ce fut à lui à interroger ; on lui dit qu’une étrangère, arrivée un jour auparavant, était morte le lendemain, que son corps reposait dans la bière qu’il voyait au milieu de la chambre, et qu’on ne concevait pas comment il était venu, lui, s’y coucher aussi extraordinairement ; il raconta ce qui s’était passé : on eut l’air d’en douter, et on lui dit crûment qu’il s’était retiré, sans doute un peu emporté de vin, de la maison où il avait soupé ; qu’ayant trouvé une porte ouverte, il était entré, et que, dans son délire bachique, il avait rêvé le reste. Lui insista sur ce qu’il était dans son bon sens, et continua à le soutenir chaque fois qu’il racontait cette histoire sinistre.

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(Étienne-Léon de Lamothe-Langon, Souvenirs d’un fantôme ; chroniques d’un cimetière, tome I, Paris : Charles Le Clère, 1838)
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Gravure de J. et G. P. Nicholls, parue dans The Art-Journal, 1852