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Josef Maria Auchentaller, c. 1904-1908
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Josef Maria Auchentaller, c. 1904-1908
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Collage de Max Ernst, Une Semaine de bonté, 1934
Gravure de Charles Eisen, pour « Le Diable de Papefiguière » de Jean de la Fontaine, Fables, 1762
Je venais d’être admis à l’École Polytechnique. C’est un de ces hauts-fourneaux de l’intelligence où l’on n’entre – et d’où l’on ne sort – sans un surchauffement cérébral qui confine à la folie.
Juste, la Destinée voulut que je prisse, cette année-là, mes vacances dans les Basses-Alpes. C’est, de tous nos départements, celui qui rappelle le plus effrayamment l’Arabie Pétrée. Ni herbe, ni arbre. Des rivières à sec qui sont des torrents de galets ; des collines semblables à des dunes de pierres que le soleil a calcinées, et, pour vous emprisonner l’âme et la vue, des chaînes de monts pelés, qui hallucinent, comme si le Désert s’était fait montagne.
Fourbu, je passais la journée à dormir sous l’oasis, c’est-à-dire sous le pin, unique dans la vallée, ombrageant le clos de la famille qui me donnait pension. Le soir seulement, quand la fournaise de roche s’éteignait, je revivais, et, pour retrouver un peu de la poésie de la terre, nous allions nous promener jusqu’à la Rivière : là enfin on respirait, on voyait, on entendait de la fraîcheur !
J’ai dit : nous… Ma compagne était une jeune fille de Neuilly que le dernier hiver avait touchée, à qui les médecins avaient ordonné de se ménager, mais qui venait de se déchirer les bronches à faire des dictées sténographiques pour de jeunes parisiennes sans ressources. Blonde, les yeux bleus, musicienne, orpheline, elle trouvait sa famille dans la Bonté. Un jour, après m’avoir appris qu’elle n’avait pas connu de frère, tendrement elle me demanda d’être le sien. Et, dès lors, je me sentis enveloppé d’une sorte d’affection prédestinée.
D’habitude, nous rentrions sans même nous parler, – l’amitié, a, comme l’amour, ses silences de charme, – mais, ce soir-là, admirant l’immensité, elle dit :
« Je ne puis jamais regarder les étoiles sans penser aux îles, et, entre toutes, à celle que, depuis l’enfance, je ne sais pourquoi, j’éprouve le besoin de connaître : l’île…
– Oh, Madeleine ! m’écriai-je, je viens de voir la mort d’une étoile ! Elle était là, entre les deux montagnes… je la fixais tant elle rayonnait extraordinairement et, soudain, plus rien ! À sa place, un trou noir !… »
Je demeurai immobile, sidéré, terrifié, puis une ardente exaltation me transporta l’esprit dans l’espace :
« Pensez, mon amie, que nous sommes peut-être les seuls vivants de l’incommensurable univers à avoir surpris la disparition d’un monde !… Mais, vous, l’avez-vous vue ?
– Mon grand frère, répondit-elle d’une voix éteinte, moi aussi j’ai vu la mort de cette étoile : mais je ne voulais rien vous dire…
– Parce que vous croyez que c’est signe de malheur ?
– Oui… mais pas pour vous ! prononça-t-elle posément. Pour moi.
– Ma chère sœur, grondai-je, vous savez que je suis un scientifique : je n’aime pas que vous soyez superstitieuse ! »
Mais ma voix tremblait ; comme d’un prodige, j’en étais encore tout ébranlé.
Elle serra plus fort mon bras de sa main toujours moite et, sans plus parler, nous retournâmes à la maison.
C’était en septembre. Rentrée à Neuilly, les premières brumes d’octobre l’enfermèrent dans sa chambre. En novembre, elle n’était plus qu’un squelette diaphane dont les grands yeux bleus interrogeaient, suppliants… Vers la mi-décembre, dans la neige, nous la conduisîmes au cimetière.
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Sorti de l’X, trois ans après, ingénieur des mines, je fis d’abord celles du Mexique, puis de la Sierra Leone, puis du Caucase ; enfin, impatient de servir en terre française, je demandai Madagascar.
La Compagnie qui m’avait engagé m’y délégua à la direction d’une de ses exploitations d’or. Dur métier ! La difficulté en consiste moins à casser la pierre ou à filtrer la vase pour en tirer de l’or, que, le métal magique une fois saisi, d’empêcher qu’il ne se volatilise entre les mains humaines. Il y faut œil de diamant et poigne d’acier.
Cependant, dès mes premières vacances, au lieu d’aller voir Tananarive et ses skatings, je me hâtai d’embaucher une petite équipe et courus prospecter pour mon propre compte.
Après avoir remonté une rivière de sable aurifère jusqu’à sa source, à travers une forêt de lianes et de ronces où mes hommes et moi avions la figure en sang, – moins du fait des épines, que de la morsure des mille petites sangsues qui s’abattaient sur nous comme des puces, – nous débouchâmes sur un haut plateau de latérite rouge et de gneiss. C’est là que je décidai de camper. Et immédiatement au travail ! Toute la semaine, on fouilla.
Or, le premier dimanche qui suivit notre installation, tandis que mes Malgaches, pour s’amuser, dansaient en plein air devant leurs femmes la danse du milan qui palpite d’amour dans le ciel, je résolus, l’après-midi, de gravir le mamelon qui surplombait notre placer. Seul : aucun de mes hommes n’avait consenti à m’accompagner, tous unanimes à me jurer que cette montagne était fady, interdite aux vivants.
En effet, pas trace de piste : personne, visiblement, ne l’avait encore explorée. Plus je montai, plus, avec une étrange douceur, je me sentis imprégner d’une rêverie d’au-delà…
Dans un silence immémorial que perçait seulement, par instants, le chant d’un oiseau triste, d’abord je ne rencontrai que quelques paillottes, pauvres comme des parcs à porcs, mais dont l’abandon ne semblait dater que de peu d’années ; puis ce furent autour de moi de vieux tombeaux de bois que le lichen verdâtre des altitudes avait jaspés comme des rochers : hérissés de cornes de bœufs et d’ossements, ils surgirent si nombreux que je me demandai quelle raison avait chassé de cette cime un village de cases pour n’y plus laisser que des sépulcres… Il soufflait un vent imperceptible, mais glacial. À l’horizon, aussi loin que se découvrait la vallée, d’un bleu quasi nocturne, luisaient les rizières : entre-croisant leurs canaux étagés, elles réfractaient cet éclat spectral qui dépayse l’esprit en l’égarant mélancoliquement dans une autre planète…
Soudain, la terre cessa. Un roc sombre et d’aspect tumultueux me barra la route. Je l’escaladai. Mon pic et mes chaussures ferrées le heurtèrent. Quel son en jaillit !
Extraordinairement profond, à la fois de cristal et d’airain, ensemble aérien et souterrain, un son qui n’était pas de ce monde, et dont la répercussion inouïe, immédiatement, par ondes concentriques, me fit tourbillonner l’esprit dans une sorte de gravitation harmonieuse. Pour l’écouter, pour le sonder, force me fut de m’arrêter… Puis je regardai devant moi.
Aussi loin que je pus repérer, aussi loin s’étendait ce bloc : il offrait la pesante consistance d’un marbre noir qui serait de bronze. Et si nue gisait sa surface – à peine par-ci par-là oxydée de rouge – qu’on n’y voyait ni mousse ni herbe. Imaginez, jetée en pleine toison de fougères et de brousse, une immense dalle de tombeau.
Pour m’orienter, je tirai ma boussole : l’aiguille battait, elle aussi affolée, mais ne m’avait-on pas prévenu que certaines arêtes de l’échiné centrale de la Grande Île sont comme ensorcelées d’un fluide aimanté ?…
D’abord, j’entrepris de longer la paroi à laquelle je m’étais buté : je fis ainsi une cinquantaine de mètres ; ensuite, marchant vers ce qui devait être le nord, je parcourus environ cent mètres avant de relever le point où le roc, avec des torsions de torpille, finissait brusquement. Là, je connus que ce prisme minéral découpait sur la terre la forme lapidaire – quelque peu ébréchée – d’un triangle.
Au concept triangle, un déclic s’opéra dans mon cerveau : sur ma mémoire se projeta, mécaniquement, le profil d’une pierre énorme de la Galerie de Minéralogie à Paris, devant laquelle notre vénérable maître, M. Lacroix, – afin sans doute de nous frapper inoubliablement l’esprit, – avait dit : « À ces traces de doigts, de coups de pouce, à ces rondes-bosses, à ce modelage qui semble celui d’un sculpteur, toujours vous reconnaîtrez le Bolide… »
Passionnément, je me penchai : ce n’était partout, sous mes yeux, noir et comme encore grondant, que le bouillonnant orage d’une masse pétrie par on ne sait quel feu…
Alors, joyeux, dressé, debout sur ce monolithe mystérieux, dans le silence primitif de la vallée déserte, je me mis, Dieu sait pourquoi, à crier :
« J’ai trouvé une Étoile ! »
« Et au fait ! – me demandai-je aussitôt que je revis au-dessous de moi les paillottes en ruine, – n’est-ce pas la chute de ce bolide qui, en l’épouvantant, a chassé l’indigène de cette cime ? »
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Le lendemain, dès l’aube, j’y retournai, outils en main.
Mon premier coup de ciseau fit sauter une des innombrables particules brillantes dont le minerai était criblé. Je tins, au clivage, une toute petite écaille, mais dont la face plane chatoya, si éclatante, que, comme un éblouissement, me vint l’idée de l’éprouver sur le cristal de roche que je portais toujours sur moi : elle raya le quartz comme du verre !
Tremblant, je redescendis et, le jour même, pratiquai l’analyse fragmentaire de mon lingot de météore.
Dissout par l’acide chlorhydrique, il manqua d’abord m’asphyxier sous un furieux torrent de vapeurs et de gaz ; puis se révélèrent, en premier lieu, ce que contiennent ordinairement les aérolithes : fer et nickel ; et, finalement, au fond de la capsule, – non pas en poussière comme pour le Cañon Diablo dé l’Arizona, – mais en jolis cristaux à face courte : le Diamant.
C’est ce dépôt qui fait ma fortune.
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En vérité, quelque chose, dès lors, me lia magnétiquement à cet hémisphère austral qui me réservait pareil trésor. Quand, un an après, il s’agit, pour ma santé, de prendre un congé, je ne m’embarquai pas pour la France, mais pour la Réunion. Vers cette île, toute proche, que de fois, en plein travail, de façon pressante et nébuleuse, je m’étais senti brusquement attiré !…
Certes, je n’ai point trouvé là-bas de pierre précieuse ; toutefois, j’y épousai une jeune fille d’une exquise pauvreté – au teint d’ambre avec de grands yeux d’azur vert – que je ramenai, avec sa mère, sur les Hauts-Plateaux de Madagascar.
Et notre maison s’éleva sur cette pierre d’astre. Et, autour d’elle, rayonnèrent les cases de nos ouvriers indigènes. Et des enfants nous vinrent.
Mais, comme ici-bas tout bonheur, – même le plus céleste, – le mien a son secret.
Quand le soir, sous le firmament des Tropiques si amoureusement constellé, nous nous promenons, nos enfants devant nous, et que j’entends ma chère femme, de sa voix créole, s’émerveiller : « Dire que nous habitons dans une Étoile !… » chaque fois, secrètement, en moi, le souvenir resserre son étreinte.
Non ! je n’ai point oublié ma chère sœur d’élection. Et toujours, avec tristesse et dans la gratitude, mon cœur vous le demandera : « Est-ce possible ?… Est-ce possible, Madeleine, que cette Étoile, dont la mort vous a annoncé la vôtre, soit celle-là même dont l’un des débris a apporté pour moi, en ce monde, la puissance et les joies de la vie ? »
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(Marius-Ary Leblond, bois de Pierre Falké, in Demain, première année, n° 9, décembre 1924 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil Étoiles, Paris : J. Ferenczi & fils, 1928)
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(in La Gazette de Paris, première année, n° 6, 22 décembre 1928)
On parlait « femmes. »
Chacun s’essayait à dire ces indéfinissables riens, inanalysables, dont le souvenir se diffuse et s’évapore lorsqu’on veut lui donner une vie objective en le parlant, ces riens qui, agrafés les uns aux autres, forment l’imbrisable chaîne des possessions sensuelles qui, d’un homme libre et sain d’esprit, font la chose, le chien, la poussière des souliers d’une créature, – et quelle ! souvent.
Comme on en était venu à spécialiser les réflexions dans l’examen du « cas » d’un ami abruti plus qu’aux trois quarts par une inracontable drôlesse, et que chacun disait la phrase bête, mais si difficilement évitable : « Qu’est-ce qu’elle a pu lui faire pour le tenir ainsi ? » une voix tout à coup s’éleva, sèche et triste :
« Aimer !… parbleu, sait-on pourquoi on aime ! »
Depuis quelque temps, il se taisait, celui qui venait de jeter ces mots bien banals et qui cependant accrochèrent toutes les attentions, tant l’accent en avait distillé d’amertume.
Au surplus, Louis Darsay est un assez singulier personnage : dans la rue, le croisant, on ne voit de lui qu’un homme correct, élégant, sans marque particulière. Vu de plus près, c’est une sorte de maniaque de la distraction : jamais il n’écoute ou n’entend ce qu’on lui dit, reconnaît difficilement même ses amis, lorsqu’il les rencontre hors de la place précise où il sait depuis longtemps qu’ils doivent être, jamais il ne sait l’adresse de rien, jamais ne vient à un rendez-vous pris, jamais ne sait l’heure, se perd par les rues. Toutes les connaissances précises dont l’expérience nous leste pour mener notre train-train sans accroc, lui font défaut : il semble perdu dans quelque recherche à but indéterminé, toutes les forces de la pensée prises par une lutte contre une absorption intérieure.
Aussi, tous nous étions surpris qu’il eût entendu ce que nous venions d’échanger sur les envoûtements d’amour.
Presque tout de suite, il reprit :
« Non ! on ne comprend pas pourquoi, on ne sait pas pendant, ni après… et le souvenir est là, toujours, qui fait passer un frisson dans le dos, là, dans le corridor du gâtisme… Aimer ! c’est non pas posséder, c’est être possédé, c’est sentir toute sa vitalité si absolument orientée vers une femme que les simples gestes qu’elle fait produisent en nos nerfs des déplacements d’impressions comme un grand vent courbe la cime des blés, c’est éprouver qu’elle peut nous tuer avec un simple petit effort de volonté, oh !… très petit. »
Quelqu’un interrogea :
– Tu as aimé comme ça, toi ?… allons donc ! »
Et Louis répondit, avec une lueur bizarre, un peu inquiétante, qui dansait dans ses yeux :
« Oui… une fois… il y a dix ans. »
Il se tut un moment, le regard immobilisé au mur, sa moustache remuant un peu à l’angle de ses lèvres. Puis il reprit d’une voix qui saccadait, d’une voix excitée que nous ne lui connaissions pas :
« Dix ans !… Il y a précisément aujourd’hui dix ans que… Mais je vais vous raconter… sans doute ça ne vous amusera pas, mais vous pourrez encore chercher pourquoi on aime ainsi… J’étais sous-lieutenant de réserve et dus aller faire mes vingt-huit jours à Charleval… une petite ville de province banale comme toutes ces petites villes de l’Est, une existence comme celle que vous avez tous menée. Un jour, en me promenant sur le cours fastidieux et vide qui se traîne autour de la ville, j’aperçois à la fenêtre d’une petite maison basse, toute verte de coloquintes et de viornes, une tête de femme !… une très petite tête toute blanche et noire… la peau très mate… Ses cheveux faisaient de larges bandeaux de soie autour de ses tempes… oui, c’était une impression blanche et noire… les yeux noirs aussi… Quels yeux ! trop grands un peu pour le masque, des yeux qui donnaient l’hallucination de parfums lourds, de chants de violoncelle, et des brûlures exquises d’épices fortes au palais… Jamais je n’ai retrouvé d’autres yeux attaquant ainsi tous les sens en même temps et évoquant des sensations aussi précises et aiguës !… Elle avait une bouche mince et droite, non une de ces bouches qui s’offrent, mais une qu’il faut chercher… lèvres très près des dents, où elles se tendent en un arc mystérieux, bouche dont le baiser est près de la morsure… La femme s’appuyait à un large coussin rouge posé sur le bord de la fenêtre, et, dans ce moment, le bras se dégageait d’une manche large… Sa peau brillait, comme mouillée… Elle me parut sourire ! Il n’y avait personne sur le boulevard. Un monsieur à tournure de magistrat, qui venait en sens inverse, avait brusquement retourné sur ses pas en me voyant arrêté devant la maison. Je restais là, l’air effaré, rouge… rouge… Et tout à coup le sourire s’accentua, et la main fine et longue me fit un geste !
Je poussai la porte entrebâillée, je pris rapidement l’escalier qui était en face. À mi-chemin, je m’arrêtai : il me semblait entendre dans la chambre au-dessus un pas d’enfant courant pesamment avec des sabots cloutés… Ma surprise ne m’immobilisa pas longtemps. Qu’importait ? elle m’avait fait signe, j’étais bien sûr de ne pas m’être trompé. En une minute, je fus devant une porte qui me semblait devoir être celle de la chambre où m’avait souri l’apparition. La porte s’entrouvrit avec un léger grincement, j’entendis encore une fois, mais plus fort, ce bruit de sabots ferrés tapant le plancher… J’étais sur le seuil… immobilisé… Dans un coin de la chambre, sur une sorte de table à laquelle accédaient des marches, devant moi, toujours avec son sourire affolant, la belle tête aux yeux bruns, la poitrine pâle entr’aperçue dans l’échancrure du corsage lâche, mais… Mais. comprenez-vous, mais… elle était cul-de-jatte ! »
Personne ne rit tant devenait inquiétante la figure de Louis Darsay. Il avait la sueur aux tempes et la flamme dansante de ses yeux vibrait, vibrait terriblement. Il continua :
« C’est burlesque, n’est-ce pas ?… Vous n’y comprenez rien… Eh bien, je vous le dis, devant cette femme sans jambes me regardant de son regard terrible qui me faisait chaud dans les os, devant cet être dont la vue devait arrêter net la plus furieuse poussée de désir, j’ai eu l’émotion de ma vie… L’émotion, vous comprenez, celle que rien ne dépassera, quoi qu’on doive éprouver dans la suite… Ce regard m’avait fait approcher, ses mains avaient pris les miennes. Oh ! la sensation de cette peau qui semblait s’incruster à la mienne comme une ventouse !…
Le soir, au café, devant les officiers, je parlai de la femme… Je ne pouvais pas n’en pas parler ; c’était en moi un tel trouble après la violence des sensations qu’elle m’avait données. Des sensations de crime pour ainsi dire… oui… de crime. »
Louis Darsay se tut encore, regardant ce même endroit du mur où sans doute il voyait autre chose que la brocatelle abricot de la tenture.
Quand il parla de nouveau, sa voix était comme détimbrée, une voix blanche et froide d’hypnotisé. Et il dit ainsi le reste de son histoire :
« Au café, je racontai seulement que je l’avais entrevue en passant sur le cours. Il y eut un silence un peu embarrassé, une sorte d’oppression… Le capitaine d’habillement, un vieux fini, et qui n’avait plus d’autre passion que son rubicon, me dit : « Ah ! méfiez-vous !… Ce n’est qu’un torse… Et c’est une fille qui fait la fenêtre… pour son amusement, c’est vrai. Ils en sont tous fous ici, on se massacre à cause d’elle, on passe en conseil. Oui, oui… elle affole toute la ville. » Je me souvins de la silhouette du bourgeois qui se retournait brusquement. Et toutes les fois… car j’y suis revenu chaque jour, mes jambes m’y portaient malgré moi… Je voyais se défiler de vagues formes, avec des allures sournoises et énervées de chiens rôdant autour de la niche d’une chienne en folie. Une nuit, en sortant, je reçus des coups de bâton sur la tête. Les gens que je croisais dans la rue me jetaient des regards de haine. Car elle ne voyait plus que moi… Au moins je le croyais… et peut-être, après tout, cela a-t-il été vrai pour quelques jours du moins… Mon service fini, j’ai trouvé des prétextes pour ne pas quitter Charleval. Je voulais l’emmener à Paris. Je l’aurais fait… elle était presque décidée à me suivre. Hein ? vous auriez bien ri de voir l’ami Darsay avec une cul-de-jatte !… Oui, oui, vous auriez bien ri… jusqu’au jour où elle aurait mis ses yeux dans vos yeux, posé sa main froide sur la vôtre, jusqu’au jour où vous auriez cherché le baiser de cette bouche qui se retirait… Allons, bonsoir, je vais me coucher, » fit Darsay en se levant.
Une série d’exclamations interrogatives partit :
« La fin ?
– Pourquoi ne l’as-tu pas ramenée ? »
Louis était à la porte. Il se retourna d’une saccade. Nous nous rappelons parfois les uns aux autres l’extraordinaire pâleur de sa face quand il répondit de sa voix lente et détimbrée :
« Elle est morte… On l’a tuée… Il y a dix ans aujourd’hui.
– Mais qui ? Pourquoi ? demanda-t-on encore car, en vérité, ce diable de garçon avait donné à l’absurdité de son histoire quelque chose de presque terrible par la bizarrerie de son attitude.
– Qui ?… Pourquoi ? répéta-t-il en nous regardant tous étrangement. Qui ?… Pourquoi ? »
Il eut un rire très court, un rire sinistre.
« Je ne sais pas, » fit-il enfin.
Et il sortit très vite.
Alors, tous, nous avons échangé ce regard qui interroge, un regard de malaise anxieux et, après un silence, d’un commun accord, nous nous sommes mis à parler d’autre chose.
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(Jules Ricard, in Gil Blas, treizième année, n° 4330, samedi 26 septembre 1891 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire paraissant deux fois par semaine, dixième année, n° 666, 29 janvier 1893. La gravure illustre cette dernière parution)
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Thomas Theodor Heine, « Genevieve, » in Simplicissimus, 1911
Elle aurait pu être heureuse, mais elle ne le fut point, parce qu’elle avait beaucoup de poitrine.
Toute jeune, elle était chétive et maigrelette. Sa figure, assez ordinaire, ne rachetait pas cette absence de formes potelées indispensables à l’enfant. Aussi passa-t-elle inaperçue. Dans les jardins publics, les dames admiraient et caressaient sa sœur Charlotte. Eux-mêmes, les parents, établissaient une différence marquée entre leurs deux filles.
Il en résulta chez elle une grande timidité. Elle se troublait les rares fois où on lui adressait la parole. Elle prit en haine les personnes qui la favorisaient de quelque attention. Chaque jour apportant encore un peu d’ombre à l’obscurité où la maintenait sa nature, son besoin se fortifiait de vivre à l’écart, en dehors des jeux et des entretiens d’autrui.
Cette sauvagerie se compliquait d’un instinct qu’exaspéra la première communion, une pudeur maladive. Tout ce que la religion, en son langage vague, offre aux jeunes âmes, de mystères, de réticences, de sous-entendus, son esprit le considéra comme une exhortation à la réserve et à la modestie. Elle détesta la chair, objet des anathèmes ecclésiastiques. Elle en eut honte. Elle la cacha. Son image dans la glace la gênait. Partageant la chambre de sa sœur, elle ne se couchait que la lumière soufflée. Jamais l’autre ne vit ses bras nus.
Ni la réflexion ni l’âge n’atténuèrent cet excès de pudibonderie. Volontiers, dehors, elle se fut masquée la figure de tissus épais. Elle ne quittait point sa voilette. Des gants vêtissaient ses mains.
Un regard jeté sur elle par quelque promeneur indifférent l’emplissait de confusion, la révoltait comme une souillure. Son but constant était de s’effacer, de n’attirer les yeux par nulle couleur, de ne captiver l’attention par nulle parole, de n’offrir au toucher nulle surface.
Et elle y réussissait à merveille. Elle semblait bien une créature de demi-teintes, de nuances mortes, une silhouette, un être inexistant. Il n’était point jusqu’à son prénom de Louise qui n’évitât de la faire remarquer.
Elle se confectionnait ainsi une sorte de bonheur fort agréable. Le renoncement a ses charmes comme l’ostentation. Et elle eût vieilli, elle fût morte contente, si une catastrophe n’eût bouleversé le cours de son existence.
Vers dix-huit ans, elle prit de la poitrine.
Elle avait bien constaté le développement tardif de son corps. Les formes s’arrondissaient. Néanmoins, il restait dans des proportions convenables. Tout de suite, au contraire, sa poitrine grossit de façon inquiétante. Elle n’osait la regarder, mais elle la sentait en effervescence, pleine d’une sève généreuse qui affluait de tous les membres, par toutes les veines. Le sang bouillonnait. Une onde lourde gonflait la chair.
Il lui fallut se munir de corsets plus larges. D’une saison à l’autre, ses robes se faisaient trop étroites. On s’en aperçut, et ce fut des allusions égrillardes ou admiratives, autant d’insultes ignominieuses à sa modestie.
Dès lors, elle compta pour les gens qui l’entouraient. Elle ne pouvait plus, chez elle, se tenir dans un coin du salon comme un meuble inutile. On allait l’y chercher. On l’interpellait. Tout cela eût suffi pour la martyriser, mais combien son supplice était décuplé par la cause évidente de cette empressement, la croissance de sa poitrine ! Dès quelle levait les paupières, elle surprenait, braqués sur son corsage, des yeux d’homme étonnés et luisants, des yeux de femme inquiets et jaloux.
Derrière les phrases banales, elle devinait la pensée secrète de son interlocuteur. Le rouge lui montait au front. Elle balbutiait, la voix en larmes.
Ah ! cette chair, cette chair abominable qui jaillissait malgré elle, comme elle l’exécrait ! Elle y songeait comme à un ennemi, à quelque chose de vivant qui lui voulait du mal. Elle l’aplatit, elle l’écrasa, elle l’enferma dans des corsets bardés d’acier. Mais la chair s’insurgeait. Nulle entrave qu’elle ne brisât.
Alors, elle se priva de nourriture. Elle mangeait des légumes et buvait du thé. À quoi bon ! Le peu d’aliments absorbés ne profitait qu’à la poitrine, le corps dépérissait, et le contraste devenait d’autant plus choquant entre la sveltesse de l’un et l’exagération de l’autre. Il fallut renoncer à la lutte.
Et la poitrine grossit encore. C’était une masse imposante.
Elle tendait l’étoffe du corsage, s’y appliquait hermétiquement comme s’applique à son écorce la pulpe d’un fruit.
Au moindre geste, elle bougeait, agitée d’un petit remous qui s’apaisait ensuite, ainsi que l’eau d’un étang troublé par une pierre. Cela, néanmoins, semblait ferme et de bonne tenue.
Elle n’en savait que faire ; elle en était aussi honteuse qu’une fille coupable dont la faute ne peut plus se dissimuler.
Toujours, qu’elle marchât ou qu’elle fût assise, s’étalait sous ses yeux cet avancement formidable.
Dans la rue, elle en apercevait le profil ridicule aux glaces qui la reflétaient.
Le matin, les nécessités de la toilette et de l’habillement forçaient ses mains à des besognes qui leur répugnaient.
Mais surtout, le regard des passants la renseignait sur son infortune. Inévitablement, à sa suite, elle en traînait deux ou trois, affriolés par un tel spectacle.
C’était sa souffrance la plus aiguë de voir la stupéfaction des hommes, leur arrêt brusque, puis leurs allées et venues autour d’elle dans l’intention manifeste de repaître leur curiosité.
Et cette anomalie allait en s’aggravant. Elle se sentait la proie d’une maladie mystérieuse, d’un chancre dévorateur qui pompait toutes les gouttes de son sang, toutes les parcelles de sa chair, toute la vie de son corps, et s’en emplissait sans jamais être assouvi.
C’était indécent, malpropre, elle le devinait. Malgré ses efforts, la robe se creusait dans l’intervalle et l’on distinguait nettement les deux proéminences, rondes, énormes, colossales, invraisemblables. Elles bombaient, pointaient, se jetaient au visage des gens, aveuglaient, barraient le passage, encombraient, éblouissaient. Elles étaient fières et superbes. En société, elles accaparaient l’attention aux dépens des autres femmes. Elles devenaient instantanément le centre de toute réunion. On ne parlait que d’elles, on ne voyait qu’elles. On défilait en leur présence, on les examinait, on les auscultait, on les soupesait. Les adolescents rougissaient et les vieillards piaffaient.
Elle fut horriblement malheureuse. Chaque minute apportait sa part d’opprobre. Tout la blessait, au plus profond de sa pudeur de femme, de ses instincts ombrageux, de ses croyances religieuses, de sa chasteté de vierge. Elle eût voulu s’anéantir.
Une joie lui échut, consolante. Elle aima, fut aimée.
C’était un grand jeune homme, fade et gauche. Longtemps il n’osa se déclarer ; son embarras donna de la hardiesse à Louise. Par lambeaux, elle lui arracha l’aveu définitif. Il fut admis à faire sa cour.
Tout de suite, elle lui voua de la gratitude pour sa réserve et sa délicatesse.
D’une nature également timide, ils restaient l’un en face de l’autre, presque silencieux, presque immobiles. À intervalles éloignés, l’un articulait une phrase ; l’autre, le front baigné de sueur, bégayait une vague réponse. Jamais ils ne se regardaient. Une ébauche de poignée de main constituait leur seul contact.
Et Louise pensait à de douces choses. Son existence paisible ressuscitait. Rien ne l’effarait dans cette union. Sa naïveté lui permettait de croire qu’elle vivrait auprès de lui, comme elle avait vécu près de sa sœur, en des relations aussi distantes et aussi pures.
Or, un jour, en une minute de folie, sans un mot qui pût mettre Louise en garde, il s’abattit brusquement sur elle, déchira son corsage, et il empoigna la grosse poitrine débordante.
Suffoquée d’abord, elle ne bougeait point, comme paralysée. Puis soudain, elle se dégagea. Il s’enfuit.
Elle a prononcé ses vœux. Au fond d’un cloître, sous la robe de bure, Louise, en religion sœur Prudence, a enseveli sa gorge inconvenante. Mais elle n’a point abdiqué sa haine contre elle, cette partie polluée de son être. En guise de corset, elle porte un cilice, étroitement adapté à ses formes. Parfois, le sang coule d’où n’aurait dû couler que le lait maternel.
Heureuse ? Non. La raison de sa détresse est toujours là, vivace et triomphante. L’ennemie tend les vêtements grossiers, comme elle crevait les étoffes de soie.
Pour s’agenouiller, pour frapper du front les dalles de sa cellule, sœur Prudence ne sait où placer son fardeau. Il lui faut écarter les bras de son corps, et, pour marcher, porter le buste en arrière. Tout lui rappelle le fléau de sa vie.
Et puis, elle n’est pas, comme elle l’espérait, à l’abri du regard qui outrage. Souvent, elle s’aperçoit avec épouvante que les yeux de quelque compagne scrutent le gonflement prodigieux de sa robe.
Et la supérieure la traite avec dureté, comme si elle avait contre elle un motif de mécontentement.
Alors, une angoisse l’étreint. Avait-elle le droit de profaner une sainte maison ? N’est-elle pas une cause de scandale ? Elle passe des nuits à sangloter. Mais partout, toujours, jusque sur les marches de l’autel, son obsession la poursuit. Il lui semble que sa gorge est une insulte à Dieu. Et elle n’ose plus prier, car la prière attirerait l’attention du Seigneur sur sa poitrine sacrilège.
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(Maurice Leblanc, in La Lanterne, supplément littéraire paraissant deux fois par semaine, onzième année, n° 840, 30 septembre 1894 ; illustration originale)
Le cocher sommeillait, parce qu’il avait beaucoup bu, la veille, avec les amis, pour faire honneur à la fête nationale (14 juillet, alors). Mais cela n’avait pas trop d’inconvénients, les chevaux étant habitués à marcher entre les rails.
C’était un terrible cocher, Pantinois, le cocher du tramway de la Villette à l’Étoile. Ami des artistes et des cocotes, lorsqu’il était simple cocher de fiacre, il conduisit deux fois Dinah Samuel, et une fois Victor Hugo. Il avait une longue barbe, une bouche énorme, un nez grandiose, des yeux immenses et de vastes oreilles, avec des boucles d’or.
C’était un beau cocher, tout ce qu’il y a de beau, un bachelier ès lettres.

Derrière lui venait le tramway, qui semblait la continuation et comme le développement bizarre de l’homme. Le cocher était gris, le tramway était jaune, et les deux, qui paraissaient ne faire qu’un, suivaient le boulevard de Courcelles en rêvant. Il était cinq heures du soir.
Par instants, le cocher, relevant ses paupières vers les sourcils bruns très épais, apercevait une cocote blonde qui passait près d’eux, dans une victoria, le torse renversé nonchalamment contre un coussin. Sur chaque portière était peinte, en or, l’initiale du nom de l’ingénue : Q.
Au-dessous, en or aussi, luisait la devise : De là ma fortune.

Le cocher gris lorgnait la cocote blonde, s’endormait, la revoyait en songe ; et le tramway jaune la filait. Peut-être il faudrait porter un pantalon court et des souliers pointus pour avoir l’ingénue. Le cocher l’aura quand même ! Mais, vraiment, il avait juste assez de lucidité pour s’arrêter aux stations et repartir au signal du conducteur.
Telle est son aventure :
Peu à peu la petite dame se trouvait mal à l’aise. Qu’avait donc le cocher à la regarder ? Soudain, comme voulant échapper à une fascination, elle fait fouetter ses chevaux, qui se mettent au galop. On est dans l’avenue de Wagram. Le cocher gris, très simplement, fouette aussi ses bêtes. Le tramway se met à l’allure de la victoria. Elle était jolie la petite dame, et le cocher était gris.
La rue de l’Étoile s’ouvre à droite. La victoria s’y engage. Le tramway ne pouvant quitter la voie, la mignonne blonde est sauvée. Non ! Pantinois s’arc-boute, tire les rênes à lui, fait claquer son fouet, et le tramway, sortant des rails, s’engage aussi dans la rue de l’Étoile. La victoria prend la route des Ternes, la rue de Villiers ; le tramway prend aussi la route des Ternes, la rue de Villiers, franchit la porte.
La victoria fuit épouvantée. Le tramway court derrière avec un bruit de ferraille sonnant sur le pavé. La victoria, de plus en plus épouvantée, tourne à gauche, au coin d’une rue, vers Puteaux.
Les voyageurs ne savent que penser.
Une course échevelée commence. La victoria traverse les villages de la banlieue à toute vitesse, et le tramway suit toujours, allant par heurts et par bonds. Pantinois, impassible, boit des yeux la petite blonde.
Dame ! Un cocher, vous savez.
La petite blonde, pâle et toute tremblante, franchit l’espace dans sa victoria. Pourtant, on n’a pas peur d’un homme, surtout d’un étranger ! Or, le cocher gris est Belge. Les voyageurs sont ahuris.
Fougères, champs de blé, de lin, d’orge, de colza, d’avoine, de maïs, de moutarde, de chanvre, de millet, de pommes de terre, de betteraves, de sarrasin, de seigle, de safran ; cimetières plantés de marronniers et de saules ; carrés de raves, de laitues, de navets, de persil, de choux, de carottes ; rivières bordées de peupliers élancés ; bourgs, villes, collines, plaines, parcs, étangs, les haies d’aubépine, de rosiers ; prés, paysans, paysannes, vaches rousses couchées dans l’herbe, tout défile devant eux avec une rapidité prodigieuse.

Parfois, d’immenses forêts barrent le chemin, mais la victoria et le tramway vont quand même. Ainsi qu’une balle, tirée de près contre une vitre, y fait seulement, parfois, un trou en forme de rond, ainsi la victoria et le tramway traversent les bois en coupant droit les troncs, en cassant nettes les branches, en déchirant les feuilles, en faisant un tunnel. Ils laissent dans la forêt un parallélibipède étrange.
Leur passage est une vision d’une seconde. Ils vont, ils vont, ils vont. Par moments, des cités, préfectures, sous-préfectures, chefs-lieux de canton apparaissent. Effrayées, elles se mettent en arrêt et présentent leurs clochers pointus comme les Suisses leurs hallebardes.

Mais elles sont lentes et restent sur la défensive. La victoria et le tramway ne pénétrant pas dans leurs murs, les cités, préfectures, sous-préfectures, chefs-lieux de canton, redressent leurs clochers et en piquent l’azur. Ainsi défilent l’Île-de-France et la Touraine. Hop ! hop ! laissez passer, bonnes gens, laissez passer !
En même temps que la victoria et le tramway, le jour s’en allait. Maintenant, le soleil se couchait, tout là-bas, vers la mer, dans un grand linceul rouge. Petit à petit, la nuit descendait, allongeant sur le sol l’ombre des poteaux télégraphiques.
Le soleil se mourait, et les choses, une à une, s’estompaient dans un crépuscule vague. Le cocher, sans interrompre sa course vertigineuse, allume à l’avant du tramway ses lanternes aux verres rouges.
Et le tramway maintenant regardait la victoria.
Hop ! hop ! Plus vite ! Hop ! hop ! Le tramway va atteindre la victoria ! Pas encore. Ils sont arrivés en Bretagne, dans une morne plaine. Au loin, vers l’horizon, un bruit sourd et lugubre monte dans le ciel, sur qui se dessinent des formes frustes et gigantesques.

La victoria vient de disparaître derrière une de ces formes hautes et sévères. Il y en a, par la plaine, des milliers. La lune, à demi-cachée par un nuage, jette sur tous ces monstres une lueur blafarde. Au milieu d’eux, s’est perdue la victoria.
Le cocher du tramway sonne de la trompe, et, bientôt, aussi loin que peut s’étendre la vue, dolmens, menhirs, pierres branlantes, allées couvertes, cromlechs, se mettent sur plusieurs lignes et font place. Revoici le tramway derrière la victoria ! La lune les éclaire.
Hop ! hop ! les morts vont vite. Hop ! hop ! hop ! L’Océan derrière une falaise, se dresse et beugle. Hop ! hop ! c’est la fin, la fin dans la mer écumeuse. Hop ! hop ! la victoria ne s’est pas arrêtée. Elle se précipite, et, après elle, le tramway fait un saut. Ils vont, ils vont, on effleurant la crête blanche des vagues. La vitesse a mangé le poids !

Et ils roulent de la sorte pendant des nuits, des jours, des nuits, des jours, des nuits, des mois, des années, des siècles. Le cocher du tramway est toujours calme et placide, et regarde sans cesse en clignant des yeux. Il est l’ange du tramway. La petite cocote est encore blonde et belle ; mais sa robe n’est plus à la mode.
Hop ! hop ! Darwin a dit que les plantes, les animaux et les choses se transforment suivant les milieux où ils vivent : les roues de la victoria et du tramway se transforment en nageoires. C’est une simple question de temps, Darwin le sait bien.

À présent le ciel.
Ils ont franchi les mers et les terres, des milliards de fois. Enfin, la victoria et le tramway, vainqueurs de la force centripète, s’échappent par la tangente et partent, dans l’espace, à travers l’éther illimité.

Les années s’écoulent innombrables, et la victoria et le tramway vont sans cesse. Ils rencontrent la lune. Le cocher, gris, sonne encore, comme il le faisait de la Villette à l’Étoile, et la lune accélère sa révolution pour laisser passer.

Un voyageur est frappé d’une aphasie ; une voyageuse, qui s’est mariée en route, met au monde, sans douleur, un petit garçon. On le baptise, et, lorsqu’il a trois ans, le conducteur marque la place en pressant le timbre. Ding !

Plus loin surgissent des astéroïdes, des planètes, d’autres lunes encore. Tout s’écarte. Le tramway, dont les nageoires sont devenues des ailes, n’est plus qu’à quelques lieues de la victoria. La petite épinglée sent, sur les fins cheveux de sa nuque, le fouet du cocher du tramway.
Elle retourne la tête, et, pour la première fois, le tramway se trouble.

Le cocher ne voit pas un astre qui passe devant eux, en accomplissant sa rotation autour du soleil, et il oublie de sonner de la corne. Le tramway était lancé, comme la victoria, à une vitesse de quinze cents mètres par seconde, quand il s’arrêta soudain.
Un choc épouvantable ! Le tramway s’empêtrait dans les anneaux de Saturne.
Alors, Pantinois, n’étant plus bercé par le mouvement de la voiture, s’éveilla complètement et murmura, tout en se secouant :
« C’est la place de l’Étoile… La petite cocote doit être au moins à la Porte-Maillot… Tout de même, j’ai trop bu hier, en l’honneur de la fête… et je crois que j’ai mal aux cheveux. »

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(Félicien Champsaur, Entrée de clowns, dessins de Bac, Beauquesne, Blass, Chéret, etc., Paris : Jules Lévy, 1885)
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Raphaël, « Dama col liocorno » [La Dame à la licorne], huile sur bois, 1505-1506
L’espace équivaut à la durée. On peut lire l’humanité ancienne, et son âme, et ses mœurs, dans une humanité présente, à la condition de remonter le chemin que firent les civilisations lentes, de retourner vers leur source première ; regravir les montagnes que les lointains aïeux ont descendues, c’est gravir à rebours les siècles révolus, et la distance parcourue nous ramène aux temps écoulés.
Sont-ils de deux ou quatre mille ans derrière nous, les Aryens, nos frères, demeurés sur les plateaux d’où vinrent ici les Aryens, nos pères ?
Le paysage n’a pas changé. Immuables abîmes, vertigineuses hauteurs, de grands trous qui sont un berceau, le nôtre.
Nos ancêtres y sont encore. Les voici cheminant en files, car c’est l’heure où la tournée s’achève.
Les hommes du Pays-Haut, vêtus de cuir, la hache battant leur côté, descendent de la montagne : ils portent sur leur dos la lourde charge de bois, abattue aux forêts qui vivent dans les nuages.
Autour d’eux, dans le ciel, se déploie le cirque des Himalaya gigantesques ; à trois mille mètres au-dessus de la vallée, un noir ruban de forêts serpente et se traîne : sapins, chênes épineux, rhododendrons aux troncs énormes, dans lesquels on sculpte la selle des cavaliers ; plus haut encore, d’immenses roches se hérissent, ardues, aiguës, déchiquetées par tous les hivers du globe, qui, pendant des milliers d’années, ont craquelé des blocs, en écailles qui dévalent, cailloux ayant la dimension de nos collines…
Le soir vient ; le soleil se couche, non point au bas de l’horizon, mais dans les hauteurs mêmes du ciel, tant le rempart est haut, qui emprisonne la froide vallée. Le torrent, qui semble venir du firmament, écume, gronde, nimbé de brumes. Une ombre blême sort des trous et s’étale, et la nuit déjà, en plein jour, léchant la terre, rampe vers le village.
Les maisons, pour se protéger l’une l’autre contre l’attaque des brigands, se sont agglomérées dans le coin le plus rocheux du val ; car elle est si rare, la terre cultivable où l’on peut semer un champ d’orge, si rare, que ce serait pêcher contre le Ciel-Bleu, de bâtir la demeure à l’endroit où la graine consent à germer.
Les hommes du Pays-Haut, las du labeur et de la route, s’acheminent dans le crépuscule, vers les maisons ; elles ont l’air de forteresses ou de prisons, avec leurs murs en terre battue, leurs fenêtres étroites où le corps d’un homme ne se glisserait pas, et leurs trois terrasses superposées, qui s’échelonnent l’une au-dessus de l’autre, comme les marches d’un sombre escalier de géant.
Les esclaves, pliant tous sous leur faix de bois, entrent et traversent l’obscur rez-de-chaussée qu’habitent les bêtes domestiques, moutons et chèvres d’un côté, chevaux et mulets dans l’autre moitié. Les bêtes, amicalement, regardent défiler, dans l’allée du milieu, les hommes qui les défendent, la nuit, du haut de la terrasse, contre l’attaque des deux égorgeurs de troupeaux : le bandit et la panthère.
Puis, les serviteurs, débarrassés de leurs fardeaux, gravissent les degrés de l’échelle et, par une trappe, débouchent dans la grand’salle. Elle est vaste, au plafond supporté par des troncs d’arbres équarris à la hache, alignés en deux rangs de colonnes puissantes. Au long des fûts, pendent, accrochés à des clous de bois, les vêtements, et les armes, et les écharpes de félicité, en fine soie transparente, que le visiteur a tendues des deux mains, en pénétrant dans la demeure. À terre, gisent les selles de rhododendron ; au pied du mur, s’étalent les peaux de chèvre, aux longs poils blancs, et, dans le milieu de la salle, l’âtre carré, garni de pierres, encadré de poutres, rougeoie et fume, avec son feu de bouses desséchées ; la fumée du foyer s’enlève vers le trou creusé au plafond, que l’on obstrue, la nuit, avec des planches et des ardoises.
Les hommes entrent. Au bord de la trappe, l’hôte reçoit les convives et les serviteurs. Ils échangent les saluts, attirent autour du foyer les claires toisons de chèvre ; d’un geste prompt, mécanique, uniforme, tous, presque en même temps, rabattent sous eux leur habit de peaux et s’asseyent, les jambes croisées.
La nuit est venue. L’hôtesse, accroupie, casse et fend, de sa minuscule hachette, les petites bûches de bois résineux qu’elle brûle sur une ardoise, pour éclairer la salle ; à leur flamme tremblotante, les ombres et les clartés dansent sur les visages et sur les murs. On attend. La marmite, portée par un trépied de fer, chante au-dessus des bouses qui brûlent ; depuis une heure, le bloc de glace est fondu, et la galette de thé, faite avec les tailles d’arbustes ramassées aux fumiers de la Chine, bout en noircissant le breuvage ; la femme cherche sous les cendres une pierre rougie à blanc et la jette dans l’eau bouillante. Le thé est prêt ; elle le verse dans la baratte, y précipite une poignée de sel, un quartier de beurre ; et les faces sourient, car voici la première joie après la journée de fatigues. Le chœur des voix, en mesure, psalmodie les nombres, de un à cent, pendant que l’esclave, à grands coups rythmés, bat le thé dans la baratte familiale.
« Kig-la-kig ! Un et un, le battoir monte et redescend. Gni-la-gni ! Deux et deux, il remonte et redescend encore. Som-la-som ! Jié-la-jié ! Nga-la-nga ! Tchrou-la-tchrou ! Deng-la-deng ! Guié-la-guié ! Gou-la-gou ! Kiou-la-kiou ! Qui fait dix !
– Kiou-tam-ba-la, mesure parfaite ! Et toujours ainsi jusqu’à cent.
– Guia-tam-ba-la ! Cent, mesure parfaite ! »
Les convives et les serviteurs, ensemble, saluent l’hôte, qui salue à son tour.
Alors, chacun, d’une pochette de cuir pendue à sa ceinture, tire l’écuelle de bois, inséparable de l’homme. L’hôte, à la ronde, verse le thé. En silence, on vide une première écuelle, puis une autre, et la troisième, sans manger ; au fond de la dernière, un peu de l’âcre liquide reste encore, quand circule le sac de cuir qui contient le tsam-pa, présent du Ciel-Bleu, unique nourriture : c’est la farine d’orge grillé, dont le convive prend sa poignée, qu’il mêle au thé pour en faire une pâte ; il la pétrit au fond de l’écuelle avec deux doigts agiles, la roule en boulette, y mord à pleines dents ou la rompt de l’autre main. Le repas est terminé.
L’homme du Haut-Pays ne souhaite rien de plus.
Déjà, autour de l’âtre, on devise ; les riches tirent de leur pochette la tabatière en corne de yack, et versent sur leur ongle la prise de tabac mêlé de cendre ; la femme file ; l’homme coud et raccommode les vêtements, les bottes, ou tanne au beurre les cuirs de mouton.
Quelqu’un a murmuré : « Na-Tam… »
Alors, tous, mis en joie, le visage radieux, répètent : « Na-Tam ! » Ils demandent un conte, et quelque beau parleur commence lentement une histoire redite, mot par mot, depuis des siècles, et que tous rediraient par cœur, et qui toujours débute ainsi : « Na-gna-mo, très autrefois… »
*
« Très autrefois, de l’embouchure du Grand-Fleuve, on vit arriver une grande barque. Tous les habitants de la vallée se réunirent pour observer, car il était très rare de voir arriver une grande barque. Quand elle fut arrivée, elle jeta l’ancre, et, pour montrer que les hommes de la barque étaient de grands marchands, on donna de la conque marine et de la grande trompette de cuivre. C’était l’annonce que les grands marchands désiraient relation avec le peuple. Alors, ils étalèrent des pièces d’étoffe, toiles, draps, fils de soie, fils de coton, accrochés aux mâts du navire, pour faire tentation aux acheteurs. Puis ils établirent un pont de planches jusqu’à la rive, et les acheteurs purent monter sur le bateau, mais deux par deux seulement. Chacun ayant fait ses achats et payé, en argent, en fourrures, en garance ou autres produits du pays, ils s’en retournaient, laissant la place à d’autres.
Parmi les acheteurs vint une femme jeune, qui demanda du fil de soie bleue, une once, pour sa tresse de cheveux. Le maître marchand lui dit :
« Que veux-tu faire d’une once de fil de soie bleue ? Ce n’est pas suffisant pour la tresse d’une femme jeune, belle comme toi. Il te faudrait au moins six onces de fil de soie bleue, et du fil d’argent aussi, pour lier les deux glands de soie bleue, ornement de la chevelure pour une belle femme ! »
Elle répondit :
« Je n’ai pas assez d’argent ; je n’ai que pour acheter une once de fil de soie bleue.
– Comment ? Tu n’as pas assez d’argent pour acheter six onces de fil de soie bleue ? Tu n’es donc pas mariée ?
– Je suis mariée.
– Tu es mariée ? Que fait donc ton époux, s’il ne peut te donner ce qu’il faut pour orner une belle tête comme la tienne ? Ou il est idiot, ou il te méprise. Tiens ! j’ai un bon conseil à te donner, car tu me fais compassion. Je vais te rendre riche. Tu vois mon bateau : il est grand, tu vois, il est rempli de marchandises ! Une véritable richesse ! J’ai de l’or, j’ai de l’argent ; je partagerai tous ces trésors avec toi, si tu veux me suivre et devenir ma femme.
– Mais, dit la femme, j’ai un mari…
– Grand embarras ! Un mari qui est idiot, ou qui, s’il n’est pas idiot, te néglige ! Voilà ce que tu dois faire. La nuit va être. Quand tu arriveras chez toi, ce sera noir. Ton mari dormira, certainement. Entre sans bruit, tue-le, et reviens me trouver avant l’aurore. Nous partirons et nous vivrons heureux ensemble. »
La femme fit ce que le riche marchand lui conseillait ; puis elle revint vite à la rive, appela le maître marchand et lui dit :
« Mets vite le pont, que je puisse monter sur ton bateau. J’ai fait ce que tu m’as dit : j’ai tué mon époux. Maintenant, je suis à toi. »
Le maître marchand, du bord du bateau, lui répondit :
« Vraiment non, je ne mettrai pas le pont, car tu me fais peur. Tu es une femme qui a tué son mari pendant qu’il dormait. Tu pourrais aussi me tuer pendant que je dormirai. »
Ensuite, il leva l’ancre, remonta le fleuve, laissa la femme sur la rive.
La femme suivit des yeux le bateau, tant qu’elle put le voir. Quand elle ne le vit plus, elle s’assit désolée sur la rive, s’arrachant les cheveux, poussant des cris de désespoir.
Alors, le Ciel -Bleu fit descendre un os, un corbeau et un chien. L’os tomba près de la femme, le chien pas loin de l’os, le corbeau volant sur l’os et le chien. Le chien saisit l’os et se mit à le ronger ; la femme le regardait, trêve au chagrin. Pendant que le chien rongeait l’os, il vit un poisson qui sautillait hors de l’eau, aux premiers rayons du soleil. Il quitta son os et se précipita sur le poisson ; mais le poisson, très agile dans son eau, trompa le chien qui nageait : il rentra dans l’eau, et le chien revint à la rive, sans avoir pu prendre le poisson. Il retourna vers son os, mais il ne le trouva plus. Pendant que, pour avoir une nourriture meilleure, il allait à la chasse du poisson, le corbeau planant descendit et emporta l’os. C’est ainsi que le chien, pour avoir souhaité une plus belle part, quitta ce qu’il avait et n’eut rien.
La femme, qui avait suivi ces aventures, se tournant vers le chien, cracha sec de mépris et fit :
« Pfeuh ! Imbécile chien ! Tu avais un os, il ne t’a pas suffi ; tu as voulu manger le poisson, et voilà que tu n’as rien du tout. C’est bien fait. »
Le chien souffla de mépris et répondit :
« Pfeuh ! Imbécile femme! Tu avais un mari, il ne t’a pas suffi ; tu l’as tué pour avoir un plus riche qui a fui dans l’eau comme le poisson. C’est bien fait. »
La femme, comprenant que le Ciel-Bleu lui avait donné une sévère leçon, désespérée, se jeta dans l’eau et se noya. »
*
Le conteur a fini ; l’auditoire se tait un moment, comme pour attendre une suite, sachant bien, cependant, qu’elle est finie, l’histoire sue d’eux tous. Brusquement, un rire général éclate, des hommes et des femmes. Ils disent : « C’est bien fait. »
Puis une lente mélopée commence à bruire, imperceptiblement fredonnée d’abord, et qui grossit. Hommes et femmes se lèvent. En deux chœurs qui se répondent, sur un mode grave et langoureux, ils dansent en chantant, les hommes vers un bout de la salle. les femmes à l’autre bout, séparés par l’âtre qui fume.

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(Edmond Haraucourt, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, hutième année, n° 2554, lundi 25 septembre 1899)
I
Lassé des horizons connus, traversés en vainqueur, des maîtresses de France, des sœurs d’Angleterre, des amies allemandes, des esclaves d’Italie et des filles d’Espagne, de toutes les héroïnes de sa légende triomphale, à chaque pas renouvelée, – un soir, Don Juan suivit sa fantaisie qui l’appelait, une fois encore, au-delà des mers bleues, vers cet Orient splendide, où la voix d’Haydé pleure toujours son nom, par la monotonie des vagues musicales…
Sur le vaisseau doré des rêves en voyage, il s’embarqua, léger, n’ayant pour tout souci que d’être aimé dix fois par des vierges nouvelles, et de chanter l’amour sous des ciels inconnus.
Que le chanteur croie ou non aux paroles de cet air qu’il module, qu’importe ? si cet air, divinement chanté, ne détonne jamais. Émouvoir les autres, c’est le secret de l’art ; rester indifférent, c’est le secret du bonheur et peut-être de la Sagesse.
Or, Don Juan sait chanter et ne s’émeut jamais.
II
Par les clémences d’une brise qu’on eût dit, elle aussi, amoureuse, – par une mer caressante, son vaisseau fut porté pendant des nuits, des jours, et le ciel, sur sa route, prodiguait ses étoiles.
Les soirs, sur les flots tièdes, les matelots chantaient ; et, sans qu’ils comprissent comment, des mots profonds et doux leur échappaient des lèvres, dans un rythme mélodique qui berçait l’équipage et le laissait charmé.
Alors, dans les brumes de minuit, ils percevaient des formes indécises qui semblaient glisser dans leur sillage ; c’était les sirènes conquises, tendant des bras lourds de désir, vers Don Juan, debout sur le pont du navire, auréolé de lune, beau éternellement.
Une semaine avait passé, sereine, – quand un matin Don Juan songea que, depuis bien des nuits, il n’avait pas dormi dans les bras d’une femme. L’habitude d’être aimé est impérieuse.
Il se tourna vers le pilote, et lui dit : « Cherche la terre. » La terre était prochaine ; bientôt l’ancre fila dans l’eau muette, griffant aux profondeurs des appuis ignorés.
III
Une île apparaissait, du premier coup d’œil, joyeuse, dans un décor de collines très tendres, lilas, fuyantes, avec des croupes soumises, comme des peureuses en déroute ; des floraisons multicolores, des végétations molles, flexibles, lascives presque, arrêtaient les yeux, retenaient les pas ; et les senteurs âcres du large s’alanguissaient soudain dans le parfum poivré des roses moribondes.
Et quand Don Juan prit pied sur ce sol enchanté, il murmurait très bas : « Il fait bon vivre, ici. »
D’un geste, il renvoya ses matelots à bord ; et, seul, il s’avança dans ce pays conquis.
Il s’engagea dans des chemins ouverts, fleuris, qui devaient aboutir à des demeures humaines ; mais la solitude se faisait vaste devant lui.
La terre était si belle qu’il oubliait les hommes, et s’en allait, – heureux de vivre et de s’appeler Don Juan, – dans la chaude gaieté du soleil et des fleurs.
Brusquement, il s’arrêta. Dans un jardin que côtoyait la route, il entendait des voix mêlées de femmes qui parlait lentement avec des accents brisés.
Il écarta des branches, et regarda.
IV
Elles étaient trois, nues ou presque, étendues sur l’herbe drue, épaisse, où montaient des pavots : une brune, aux yeux terribles, aux lèvres rouges, au corps souple et puissant ; une rousse, aux chairs étonnamment blanches, aux yeux satisfaits, opulente et superbe ; une blonde, trop jeune, aux yeux pâles gais et tristes, une maigreur d’enfant, avec des gestes mous, gracieux, et l’indécis troublant des pubertés naissantes.

Don Juan se dit : « Laquelle de ces trois va m’aimer la première ? »
Il franchit la haie d’un bond sourd et s’avança dans sa gloire, plus beau peut-être encore que de coutume, car il daignait sourire en cette occasion.
Trois cris vibrèrent, de frayeur, de surprise, de dégoût :
« Un homme ! »
Et toutes les trois, la brune, la rousse, la blonde, fuyant, mais sans tourner la tête, se perdirent sous bois, comme un vol d’oiseaux blancs.
Juan fronça les sourcils, et s’en alla, rêveur. Il ne courait pas après les femmes… des folles, sans nul doute.
Il continua sa route, mais le paysage avait l’air assombri ; un merle qui sifflait lui parut agressif.
V
Or, partout où se montra don Juan, il vit à son aspect, dans cette île mystérieuse, disparaître les femmes avec des clameurs aiguës.
« Un homme ! »
Et d’homme, en effet, il ne rencontrait pas un dans ses chemins ; il était « l’homme » unique sur cette terre d’énigmes. Jamais, cependant, aucune femme au monde ne lui avait semblé plus désirable que ces fugitives épouvantées, qui tendaient leurs mains pâles en cherchant un asile. Elles étaient belles, toutes, avec un feu noir dans les yeux qui brûlait sans repos. Et Don Juan, blessé dans son orgueil, souffrit aussi dans sa chair, pour la première fois irrassasiée.
À présent, il se cachait, pour les contempler de loin, dans leur sécurité ; et, de ce qu’il voyait, croissait sa fièvre, et des rages froides lui torturaient le cœur.
« Est-ce bien toi, Don Juan ? »
VI
Il les surprit, ces groupes de femmes (car toutes allaient au moins par couples), les cheveux dénoués au vent des grèves, livrant leurs corps dorés aux apaisements des lames… Il vit une brune encore, aux sourcils impérieux, se jeter aux brisants pour ramener par les cheveux une blonde imprudente qui aventurait sa vie dans la joie du danger… et toutes ces sœurs étranges paraissaient bien s’aimer.
Il les écouta chanter des vers mélodieux à la gloire des femmes, entre elles, dans des jardins pleins d’ombres, où des bruits de baisers n’étaient pas défendus…
… Enfin, par la campagne blonde, il rencontra une femme qui, à sa vue, ne tenta pas de fuir. Elle avait quarante ans peut-être, restait belle, avec un air lassé.
« Étranger, que fais-tu par ici ?
– Je suis Don Juan.
– Qu’est-ce que Don Juan ? »
Alors, le héros humilié – pour la première fois – douta de lui-même, et sans répondre, il murmura :
« Où suis-je ? Quelle est cette île ?
– Lesbos.
– Ah !… »
VII
Lesbos ignorait Don Juan, mais Don Juan connaissait Lesbos ; il soupira ; ce roi de l’Univers foulait du pied une terre insoumise, où sa force échouait.
Et la femme continua :
« Tourne-toi du côté du soleil qui s’en va… »
En effet, dans une traînée de sang, le soleil se roulait sur la mer, et les collines, tendres au matin, lilas, soumises, prenaient à cette heure du soir un aspect dur, sinistre et noir, avec de rouges éclaboussures… et la mer, enorgueillie de sa victoire journalière, attirait le grand astre pour un embrassement mortel.
Don Juan baissait la tête.
Et, d’une voix de prophétesse, la femme rencontrée disait encore :
« Tu vois ce promontoire qui barre l’horizon et que l’écume frange ; il est lugubre, n’est-ce pas ? et nulle herbe n’y pousse. Et, sur ce promontoire en deuil, vois-tu ce rocher noir, qui se penche sur les flots comme pour y chercher quelque chose – ou quelqu’un ?… Homme, c’est de là que Sapho s’est jetée au néant, vaincue par l’amour des impossibles…
– Sapho !
– Sapho ! C’est là qu’elle a chanté son dernier chant d’adieu, et c’est là qu’elle est morte. Étranger, retourne à ta patrie. Il est, dommage – et triste à penser – qu’un visage aussi beau appartienne à un homme, – mais, homme, désespère à jamais d’être accueilli parmi nous. Regarde encore, si tu le veux pour t’en convaincre… voici mes sœurs… »
VIII
Lentement, elles s’en revenaient par la poudre d’or des chemins, les femmes damnées. Et les brunes soutenaient les blondes avec des tendresses de mâles. Les rousses restaient hybrides ; tantôt ceci, tantôt cela ; succubes, incubes, aimant, étant aimées, bonnes à tous les rôles.
Et, dans ce défilé de filles disparates, une senteur d’amour alourdissaient l’espace. Elles avaient l’air heureux, sans rien désirer plus… c’était le soir.
Après la journée chaude, des lueurs douces s’allumaient dans les maisons, et les éternelles caresses, inlassables, s’allaient faire plus mystérieuses, avec les ténèbres complices.
Don Juan à présent doutait de l’homme et comprenait la fin des mondes.
La nuit, comme un rideau d’alcôve, retomba sur l’île, en l’enfermant ; et toute l’île vibra dans un spasme pareil…
Comme, ailleurs, je l’écrivais jadis :
Les filles de Lesbos, sur leurs couches vautrées,
Dans l’ombre entrelaçaient leurs mains désespérées.
Et, les yeux dans les yeux, et des sueurs au front,
Poursuivaient l’impossible avec des cris de fauves.
C’était un pêle-mêle immense des alcôves,
Quelque chose d’affreux, de grave et de profond !…
IX
Don Juan s’enfuit, renonçant à vaincre. Il appela ses matelots ; mais quand le vaisseau prit au large, laissant Lesbos derrière, et son grand promontoire, on l’entendit murmurer – passionnément :
« Sapho ! Sapho ! »
Les « mille et trois » étaient vengées.

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(Maurice Montégut, in Gil Blas, onzième année, n° 3588, samedi 14 septembre 1889 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire, n° 395, 26 juin 1890, puis en volume dans le recueil éponyme, Paris : Édouard Dentu, 1892. La première illustration est extraite de la publication de La Lanterne ; les deux suivantes, signées Le Natur, de la parution en volume)