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Je venais d’être admis à l’École Polytechnique. C’est un de ces hauts-fourneaux de l’intelligence où l’on n’entre – et d’où l’on ne sort – sans un surchauffement cérébral qui confine à la folie.

Juste, la Destinée voulut que je prisse, cette année-là, mes vacances dans les Basses-Alpes. C’est, de tous nos départements, celui qui rappelle le plus effrayamment l’Arabie Pétrée. Ni herbe, ni arbre. Des rivières à sec qui sont des torrents de galets ; des collines semblables à des dunes de pierres que le soleil a calcinées, et, pour vous emprisonner l’âme et la vue, des chaînes de monts pelés, qui hallucinent, comme si le Désert s’était fait montagne.

Fourbu, je passais la journée à dormir sous l’oasis, c’est-à-dire sous le pin, unique dans la vallée, ombrageant le clos de la famille qui me donnait pension. Le soir seulement, quand la fournaise de roche s’éteignait, je revivais, et, pour retrouver un peu de la poésie de la terre, nous allions nous promener jusqu’à la Rivière : là enfin on respirait, on voyait, on entendait de la fraîcheur !

J’ai dit : nous… Ma compagne était une jeune fille de Neuilly que le dernier hiver avait touchée, à qui les médecins avaient ordonné de se ménager, mais qui venait de se déchirer les bronches à faire des dictées sténographiques pour de jeunes parisiennes sans ressources. Blonde, les yeux bleus, musicienne, orpheline, elle trouvait sa famille dans la Bonté. Un jour, après m’avoir appris qu’elle n’avait pas connu de frère, tendrement elle me demanda d’être le sien. Et, dès lors, je me sentis enveloppé d’une sorte d’affection prédestinée.

D’habitude, nous rentrions sans même nous parler, – l’amitié, a, comme l’amour, ses silences de charme, – mais, ce soir-là, admirant l’immensité, elle dit :

« Je ne puis jamais regarder les étoiles sans penser aux îles, et, entre toutes, à celle que, depuis l’enfance, je ne sais pourquoi, j’éprouve le besoin de connaître : l’île…

– Oh, Madeleine ! m’écriai-je, je viens de voir la mort d’une étoile ! Elle était là, entre les deux montagnes… je la fixais tant elle rayonnait extraordinairement et, soudain, plus rien ! À sa place, un trou noir !… »

Je demeurai immobile, sidéré, terrifié, puis une ardente exaltation me transporta l’esprit dans l’espace :

« Pensez, mon amie, que nous sommes peut-être les seuls vivants de l’incommensurable univers à avoir surpris la disparition d’un monde !… Mais, vous, l’avez-vous vue ?

– Mon grand frère, répondit-elle d’une voix éteinte, moi aussi j’ai vu la mort de cette étoile : mais je ne voulais rien vous dire…

– Parce que vous croyez que c’est signe de malheur ?

– Oui… mais pas pour vous ! prononça-t-elle posément. Pour moi.

– Ma chère sœur, grondai-je, vous savez que je suis un scientifique : je n’aime pas que vous soyez superstitieuse ! »

Mais ma voix tremblait ; comme d’un prodige, j’en étais encore tout ébranlé.

Elle serra plus fort mon bras de sa main toujours moite et, sans plus parler, nous retournâmes à la maison.

C’était en septembre. Rentrée à Neuilly, les premières brumes d’octobre l’enfermèrent dans sa chambre. En novembre, elle n’était plus qu’un squelette diaphane dont les grands yeux bleus interrogeaient, suppliants… Vers la mi-décembre, dans la neige, nous la conduisîmes au cimetière.
 

*

 

Sorti de l’X, trois ans après, ingénieur des mines, je fis d’abord celles du Mexique, puis de la Sierra Leone, puis du Caucase ; enfin, impatient de servir en terre française, je demandai Madagascar.

La Compagnie qui m’avait engagé m’y délégua à la direction d’une de ses exploitations d’or. Dur métier ! La difficulté en consiste moins à casser la pierre ou à filtrer la vase pour en tirer de l’or, que, le métal magique une fois saisi, d’empêcher qu’il ne se volatilise entre les mains humaines. Il y faut œil de diamant et poigne d’acier.

Cependant, dès mes premières vacances, au lieu d’aller voir Tananarive et ses skatings, je me hâtai d’embaucher une petite équipe et courus prospecter pour mon propre compte.

Après avoir remonté une rivière de sable aurifère jusqu’à sa source, à travers une forêt de lianes et de ronces où mes hommes et moi avions la figure en sang, – moins du fait des épines, que de la morsure des mille petites sangsues qui s’abattaient sur nous comme des puces, – nous débouchâmes sur un haut plateau de latérite rouge et de gneiss. C’est là que je décidai de camper. Et immédiatement au travail ! Toute la semaine, on fouilla.

Or, le premier dimanche qui suivit notre installation, tandis que mes Malgaches, pour s’amuser, dansaient en plein air devant leurs femmes la danse du milan qui palpite d’amour dans le ciel, je résolus, l’après-midi, de gravir le mamelon qui surplombait notre placer. Seul : aucun de mes hommes n’avait consenti à m’accompagner, tous unanimes à me jurer que cette montagne était fady, interdite aux vivants.

En effet, pas trace de piste : personne, visiblement, ne l’avait encore explorée. Plus je montai, plus, avec une étrange douceur, je me sentis imprégner d’une rêverie d’au-delà

Dans un silence immémorial que perçait seulement, par instants, le chant d’un oiseau triste, d’abord je ne rencontrai que quelques paillottes, pauvres comme des parcs à porcs, mais dont l’abandon ne semblait dater que de peu d’années ; puis ce furent autour de moi de vieux tombeaux de bois que le lichen verdâtre des altitudes avait jaspés comme des rochers : hérissés de cornes de bœufs et d’ossements, ils surgirent si nombreux que je me demandai quelle raison avait chassé de cette cime un village de cases pour n’y plus laisser que des sépulcres… Il soufflait un vent imperceptible, mais glacial. À l’horizon, aussi loin que se découvrait la vallée, d’un bleu quasi nocturne, luisaient les rizières : entre-croisant leurs canaux étagés, elles réfractaient cet éclat spectral qui dépayse l’esprit en l’égarant mélancoliquement dans une autre planète…

Soudain, la terre cessa. Un roc sombre et d’aspect tumultueux me barra la route. Je l’escaladai. Mon pic et mes chaussures ferrées le heurtèrent. Quel son en jaillit !

Extraordinairement profond, à la fois de cristal et d’airain, ensemble aérien et souterrain, un son qui n’était pas de ce monde, et dont la répercussion inouïe, immédiatement, par ondes concentriques, me fit tourbillonner l’esprit dans une sorte de gravitation harmonieuse. Pour l’écouter, pour le sonder, force me fut de m’arrêter… Puis je regardai devant moi.

Aussi loin que je pus repérer, aussi loin s’étendait ce bloc : il offrait la pesante consistance d’un marbre noir qui serait de bronze. Et si nue gisait sa surface – à peine par-ci par-là oxydée de rouge – qu’on n’y voyait ni mousse ni herbe. Imaginez, jetée en pleine toison de fougères et de brousse, une immense dalle de tombeau.

Pour m’orienter, je tirai ma boussole : l’aiguille battait, elle aussi affolée, mais ne m’avait-on pas prévenu que certaines arêtes de l’échiné centrale de la Grande Île sont comme ensorcelées d’un fluide aimanté ?…

D’abord, j’entrepris de longer la paroi à laquelle je m’étais buté : je fis ainsi une cinquantaine de mètres ; ensuite, marchant vers ce qui devait être le nord, je parcourus environ cent mètres avant de relever le point où le roc, avec des torsions de torpille, finissait brusquement. Là, je connus que ce prisme minéral découpait sur la terre la forme lapidaire – quelque peu ébréchée – d’un triangle.

Au concept triangle, un déclic s’opéra dans mon cerveau : sur ma mémoire se projeta, mécaniquement, le profil d’une pierre énorme de la Galerie de Minéralogie à Paris, devant laquelle notre vénérable maître, M. Lacroix, – afin sans doute de nous frapper inoubliablement l’esprit, – avait dit : « À ces traces de doigts, de coups de pouce, à ces rondes-bosses, à ce modelage qui semble celui d’un sculpteur, toujours vous reconnaîtrez le Bolide… »

Passionnément, je me penchai : ce n’était partout, sous mes yeux, noir et comme encore grondant, que le bouillonnant orage d’une masse pétrie par on ne sait quel feu…

Alors, joyeux, dressé, debout sur ce monolithe mystérieux, dans le silence primitif de la vallée déserte, je me mis, Dieu sait pourquoi, à crier :

« J’ai trouvé une Étoile ! »
 

« Et au fait ! – me demandai-je aussitôt que je revis au-dessous de moi les paillottes en ruine, – n’est-ce pas la chute de ce bolide qui, en l’épouvantant, a chassé l’indigène de cette cime ? »
 

*

 

Le lendemain, dès l’aube, j’y retournai, outils en main.

Mon premier coup de ciseau fit sauter une des innombrables particules brillantes dont le minerai était criblé. Je tins, au clivage, une toute petite écaille, mais dont la face plane chatoya, si éclatante, que, comme un éblouissement, me vint l’idée de l’éprouver sur le cristal de roche que je portais toujours sur moi : elle raya le quartz comme du verre !

Tremblant, je redescendis et, le jour même, pratiquai l’analyse fragmentaire de mon lingot de météore.

Dissout par l’acide chlorhydrique, il manqua d’abord m’asphyxier sous un furieux torrent de vapeurs et de gaz ; puis se révélèrent, en premier lieu, ce que contiennent ordinairement les aérolithes : fer et nickel ; et, finalement, au fond de la capsule, – non pas en poussière comme pour le Cañon Diablo dé l’Arizona, – mais en jolis cristaux à face courte : le Diamant.

C’est ce dépôt qui fait ma fortune.
 

*

 

En vérité, quelque chose, dès lors, me lia magnétiquement à cet hémisphère austral qui me réservait pareil trésor. Quand, un an après, il s’agit, pour ma santé, de prendre un congé, je ne m’embarquai pas pour la France, mais pour la Réunion. Vers cette île, toute proche, que de fois, en plein travail, de façon pressante et nébuleuse, je m’étais senti brusquement attiré !…

Certes, je n’ai point trouvé là-bas de pierre précieuse ; toutefois, j’y épousai une jeune fille d’une exquise pauvreté – au teint d’ambre avec de grands yeux d’azur vert – que je ramenai, avec sa mère, sur les Hauts-Plateaux de Madagascar.

Et notre maison s’éleva sur cette pierre d’astre. Et, autour d’elle, rayonnèrent les cases de nos ouvriers indigènes. Et des enfants nous vinrent.

Mais, comme ici-bas tout bonheur, – même le plus céleste, – le mien a son secret.

Quand le soir, sous le firmament des Tropiques si amoureusement constellé, nous nous promenons, nos enfants devant nous, et que j’entends ma chère femme, de sa voix créole, s’émerveiller : « Dire que nous habitons dans une Étoile !… » chaque fois, secrètement, en moi, le souvenir resserre son étreinte.

Non ! je n’ai point oublié ma chère sœur d’élection. Et toujours, avec tristesse et dans la gratitude, mon cœur vous le demandera : « Est-ce possible ?… Est-ce possible, Madeleine, que cette Étoile, dont la mort vous a annoncé la vôtre, soit celle-là même dont l’un des débris a apporté pour moi, en ce monde, la puissance et les joies de la vie ? »
 
 

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(Marius-Ary Leblond, bois de Pierre Falké, in Demain, première année, n° 9, décembre 1924 ; cette nouvelle a été reprise en volume dans le recueil Étoiles, Paris : J. Ferenczi & fils, 1928)

 
 
 
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(in La Gazette de Paris, première année, n° 6, 22 décembre 1928)