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On a l’impression, en le lisant, qu’il nous voit du haut d’une planète. De ces hauteurs-là, il laisserait flâner sur nous un regard amusé, plein de malice et d’une indulgence qui serait fille de la sérénité… Regard prompt à saisir le comique de nos joies, à mesurer la juste importance de nos peines. Et nos émotions le gagnent, cependant. Rosny aîné ! Un humoriste sentimental.

Grand, fort, la poignée de mains franche, la voix claire, la phrase limpide. Une impression de vigueur, de vitalité. Et puis, une tête d’autres temps, avec des yeux qui « regardent ailleurs, » vers des passés lointains, des mondes révolus.

« On me dit que je ressemble à un faune, » plaisante-t-il.

Un faune ? Ah ! mais non. Ce front haut et pâle, ce nez volontaire, cette barbe byzantine… C’est bien cela. J’abolis le veston, le faux col et tout ce qui fait le contemporain. Je l’habille d’un manteau de pourpre. Une couronne fermée, le globe terrestre à la main, et voilà le vrai Rosny, Un empereur byzantin descendu de quelque très vieille icône.

Avec cela, esprit moderne, universel, s’intéressant aux replis de l’âme en même temps qu’à tous les secrets de la science. Passionné d’histoire et de préhistoire, hanté par les problèmes de l’au-delà… Et, comme détente, la fraîcheur de la poésie dont est parfumée toute son œuvre, et cette ironie sans amertume qui se termine en mélancolie… Esprit tout en facettes, dont chacune reflète un aspect attrayant de la vie.
 
 
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« La vie ? Mais c’est un émerveillement de toutes les minutes. Il n’est que de la regarder de tous ses yeux, de toute son âme. Elle est si diverse et sans cesse renouvelée !

– Les auteurs nouveaux, cher maître, s’évertuent au contraire à l’appauvrir. Ce ne sont que lamentations…

– Jeunesse !… dit seulement Rosny aîné, avec un pâle sourire.

– Que pensez-vous, lui dis-je, des livres modernes ? Et de cette licence qui semble le mot d’ordre de la nouvelle littérature ?

– Oh ! Licence ! Mettons que l’on ne se donne plus la peine de bien ciseler son ouvrage. On peut tout dire, en littérature, à condition que ce soit dit avec art. Pour ma part, je permets toutes les libertés. Mais je plaide pour le bon août, le souci des nuances. Et, en fait de livres, je vous avoue franchement que j’ai horreur des bouquins qui accrochent le passant. Vous savez, ceux dont le titre fait : « Psitt ! Psitt ! »

– Une dernière question, cher maître. Croyez-vous que nous allions vers le meilleur avenir des lettres ? Que nous sortirons de cette indécision et de cette médiocrité d’après-guerre ? »

Rosny aîné n’aime pas le mot « médiocrité. »

« Indécision est bien plus exact. Ce ne sont pas les talents qui manquent à notre époque, ni les bonnes volontés. Mais alors qu’avant la guerre l’écrivain s’adressait à un public plus ou moins connu, quelque chose comme une fidèle clientèle, celui de nos jours écrit pour un public changeant, ignoré, aux multiples exigences. De là ces flottements et certaines complaisances qui sont, hélas, des concessions faites, au grand dam de l’art. »

Après une heure passée avec lui, tout vous semble plus simple, plus facile. Et lorsque sa porte s’est refermée, j’en suis à me dire, tout à coup :

« Tiens  ! Je me sens plus intelligente !… »
 
 

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(Mme Luc Valti, in L’Intransigeant, cinquante-deuxième année, n° 18910, jeudi 30 juillet 1931 ; les deux caricatures illustrent l’article)