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« Je ne vous raconterai pas comment j’étais arrivé dans ce coin du Transvaal, raconta Jean Bollemans… Le fait est que je m’ingéniais, d’une manière ou d’une autre, à faire fortune. Eh bien ! il y avait là une cinquantaine de Boers qui cherchaient des diamants… Tous prétendaient qu’il y en avait beaucoup : mais il fallait les trouver. On citait Nathaniel Devos et Hendrik Dewaal qui avaient fait une récolte fructueuse de ces précieux cailloux.

Je fus d’abord très mal accueilli, et je me disposais à déguerpir, lorsque je m’attirai les bonnes grâces de Toone Cats, l’homme le plus redouté de la bande, qui avait tué six lions, qui renversait un taureau par les cornes et domptait les chevaux les plus farouches.

Toone passait pour n’avoir peur de rien. Ils risquait sa vie avec l’insouciance d’un coureur de « veldt » qui ne voit pas plus loin que son nez.

Eh bien ! vers la fin d’un jour, quand le soleil était déjà une énorme roue de feu jaune, je trouvai Cats bouleversé et aussi blême qu’on peut l’être sous une triple couche de hâle.

« Que vous arrive-t-il ? demandai- je. Pas de mal ?

– Non ! dit-il sombrement. J’ai peur.

– Non ? m’écriai-je, ébahi.

– J’ai peur du lièvre bleu, fit-il à mi-voix et en baissant la tête ; si je le rencontre, je suis un homme perdu ! »

Et comme je le regardais, plus ébahi encore :

« Vous ne connaissez pas le lièvre bleu ?

– Je n’ai jamais vu aucun lièvre de cette couleur.

– Il n’y en a qu’un seul… Si on le rencontre quatre fois après le coucher du soleil, on est un homme mort. Eh bien ! je l’ai déjà rencontré trois fois.

– Pourquoi ne l’avez-vous pas abattu ?

– Justement… si on l’abat, c’est aussi la mort. On doit pouvoir le prendre sans lui faire de mal… et sans le voir… comme qui dirait dans un sac. On a essayé… on n’a pas pu.

– Est-ce que tous vos compagnons aussi en ont peur ?

– Je vous crois. Celui qui nous débarrasserait du lièvre bleu serait un dieu pour tous ! »

Mynheer, il faut savoir que de père en fils, les Bollemans sont très malins pour prendre des animaux au piège. Je pensai que ce serait une sacrée bonne affaire pour moi, si je capturais le lièvre bleu, car malgré Toone, les chercheurs de diamants me regardaient d’un sale œil. Je deviendrais l’ami de tout le monde et on me laisserait chercher des gemmes à mon aise.
 

*

 

Je pus me convaincre un soir, au crépuscule, que ce lièvre n’était pas une bête née de l’imagination des Boers. Il passa devant moi comme une flèche et il était, ma foi, aussi bleu qu’un paon. Depuis ce moment, je ne songeai plus qu’à l’attraper et je multipliai les pièges… Cela n’alla pas tout seul… Mais un soir que j’approchais d’une de mes machines, j’entendis un petit cri assez bizarre ; je sus bientôt que le lièvre était pris.

Je ne partageais aucunement les idées des Burghers et j’osai regarder l’animal qui se débattait au bout d’un nœud coulant… Mais, n’est-ce pas, il faut tenir compte de l’opinion du prochain ! J’allai donc prendre un sac, j’y fourrai la bête, qui devint ainsi invisible. Puis, je me rendis auprès de Toone.

« Ça y est ! fis-je. Il est pris. Je l’ai là, dans un sac. »

Ce hardi gaillard se mit à trembler comme une femme.

« Le lièvre bleu ? cria-t-il.

– Le lièvre bleu, oui ! »

Il laissa tomber sa pipe, me regarda d’un air effaré, et, tout à coup, il me serra les deux mains avec effusion.

« On ne doit pas le voir, vous le savez ?

– Il est ficelé à fond, dans un sac. »

Là-dessus, il poussa de telles exclamations que plusieurs mineurs accoururent, bientôt suivis par d’autres.

« Ce gaillard-là a pris le lièvre bleu ! clama Toone… et il le tient au chaud, dans un sac. »

Ils montrèrent tous, dans la première minute, une joie de grands enfants. Puis, un long maigre me regarda avec méfiance, disant : « Vous connaissez donc les secrets ? »

Là-dessus, il se fit un silence ; tous les yeux étaient fixés sur moi. Je me rendis compte que je leur inspirais des soupçons et même de la frayeur.

Enfin, le long maigre recula en balbutiant :

« Il y a de la diablerie là-dedans ! »

En un clin d’œil, le vide se fit autour de moi. Je restai seul avec Toone qui n’osait plus me regarder. Cependant, il me serra la main, en murmurant :

« Je vous dois la vie… et surtout ne le laissez pas échapper… »

Nous allâmes nous coucher, chacun dans notre tente.
 

*

 

Le lendemain, personne ne voulut approcher de moi. Dès que j’avançais vers l’un des compagnons, il se hâtait de disparaître. Toone lui-même se montrait craintif en ma présence et me fuyait au tant qu’il le pouvait. Ah ! j’avais bien réussi !Au lieu de me faire des amis, j’étais devenu l’épouvantail du camp. Ma chance s’était enfuie dans le veldt !

Vers le soir, Toone vint à moi d’un air tout penaud, et me dit :

« Lieve vriend ! ça va mal… Tout le monde a peur par ici… On croit que vous êtes un sorcier, et puis il y a la présence du lièvre bleu… Si on le tue, c’est le malheur… si on le garde, il peut s’échapper ! On le verrait par accident s’il réussissait à s’évader : ce serait encore le pire ! Voilà ce que vous devriez faire : vous l’emmèneriez très loin d’ici… très loin… et vous le lâcheriez… Comme vous nous en avez délivrés, bien ! on vous donnerait une centaine de livres ! »

Je vis bien qu’il n’y avait rien à faire qu’à m’en aller. Mais, depuis lors, je me défie terriblement des foules… et je ne ferais pas un geste pour les délivrer d’une de ces machines où ils croient qu’il y a du maléfice… Je pris donc les cent livres, qui me rendirent grand service… car elles m’aidèrent à m’établir dans un endroit bien meilleur que celui d’où on m’expulsait… Et c’est tout de même ainsi que j’ai commencé ma fortune !

– Avez-vous tué le lièvre bleu ? demandai-je.

– Eh bien ! fit Bollemans en riant… figurez-vous que je n’aurais pas osé le faire… Les chercheurs de diamants avaient déteint sur moi… J’avais pris ma part de leur superstition… J’ai donné le lièvre à un vieux savant… Et, pour tout dire, le lièvre était une hase… Elle a mis d’autres lièvres bleus au monde… Il y a quelque part, près de Capetown, une espèce de jardin zoologique où vous pourrez les voir, ou du moins voir ceux qui ont survécu. Ils sont un peu moins bleus que leur aïeule, mais franchement bleus tout de même. »
 
 

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(J.-H. Rosny aîné, de l’Académie Goncourt, « Les Contes du P. J., » in Le Petit Journal, n° 23507, vendredi 27 mai 1927 ; gravure représentant deux lièvres cornus, extraite du Theatrum Universale Omnium Animalum de Hendrik Ruysch, 1718)