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Le géant, penché sur un étrange sismographe, offrait une figure harmonieuse et réfléchie. Ayant effectué des calculs, il pensa que les temps étaient proches.

Et il rejoignit sa compagne, qui était merveilleusement belle, en sa chambre de marbre et d’orichalque aux perspectives magnifiques.

« Il nous faut, dit-il, tenter l’aventure sur la mer. Le cataclysme est imminent. De toute notre civilisation, il ne restera rien.

– Rien ! Et les autres ?

– Que leur destin s’accomplisse.

– À quoi sert donc de tout connaître, si nous ne pouvons arrêter ce bouleversement ?

– Il monte jusqu’à nous du fond même des entrailles de la terre. Partons. Et partons vite.

– Je voudrais emporter nos animaux familiers, » dit la femme.

Dans le parc, autour de leur palais, les bêtes des bois erraient en liberté ; celles des eaux nageaient dans leurs bassins ; une tribu de curieux êtres demeuraient enfermés derrière les solides barreaux d’une rotonde. Les Atlantes avaient ainsi isolé ces animaux parce qu’ils étaient malfaisants, batailleurs et destructeurs.

Ils semblaient constituer une race de grands singes améliorés. Ils avaient un corps velu, étaient de petite taille au regard des géants de l’Atlantide, savaient faire du feu, possédaient une espèce de langage, offraient une face assez semblable à celle des maîtres du grand continent et marchaient debout sur les pieds de derrière.

Les savants se demandaient si ces êtres primitifs, insociables, inaptes aux vastes conceptions de l’esprit et préoccupés uniquement d’assurer leurs besoins matériels et de se déchirer entre eux étaient supérieurs aux autres quadrumanes, et quels produits pourraient naître d’une hypothétique union entre les pithécanthropes et les Atlantes.

L’idée avait fait rire. Puis des discussions ingénieuses s’étaient instituées entre érudits. Les uns assuraient qu’une telle union demeurerait stérile. Les autres, que des enfants viables pourraient en résulter, mais fâcheusement influencés par les tares de la race inférieure. Et les poètes eux-mêmes se mêlèrent à la discussion théorique pour imaginer que les descendants infortunés des croisements entre les Atlantes et les pithécanthropes seraient les plus malheureux des êtres. Car ils garderaient, avec leurs mauvais instincts, l’éternel désir, l’éternel regret d’un idéal inaccessible à leur infériorité. Ils se souviendraient, accablés par un désespoir infini, de leur illustre origine sans jamais pouvoir en retrouver la splendide perfection.

La belle Atlante transporta elle-même un couple de tous les animaux du parc dans la nef aux proportions gigantesques dont la coque métallique étincelait.

D’autres vaisseaux demeuraient dans les eaux du port, singulièrement agitées de courtes vagues qui se brisèrent contre les plaques d’airain des ouvrages maritimes.

Ils partaient à la montée de la nuit qui, lentement, envahissait le ciel. La formidable ville aux murailles d’airain, baignée de lumières multicolores, semblait reculer peu à peu au fond de l’horizon jusqu’à n’être plus qu’une sorte de lueur d’aurore boréale. Les échos des derniers chants allaient s’affaiblissant.

« Ils ne chanteront pas longtemps maintenant, » dit le géant d’un air sombre.

Une voûte de nuages noirs s’était formée au-dessus du ciel, très bas sur la mer. Le navire semblait ainsi naviguer dans un inquiétant souterrain rempli d’eaux tumultueuses. Des éclairs firent alors apparaître d’instant en instant à leur sinistre lumière la crête blanche des vagues monstrueuses. Puis des torrents de pluie se précipitèrent dans un bruit de tonnerre. Un grondement sourd, continu, venu on ne savait d’où, peut-être des entrailles mêmes de la terre, se fit entendre qui ne cessa plus.

« C’est le commencement ! » dit encore le géant.

Il n’y avait plus, désormais, ni jour, ni nuit. Rien qu’une perpétuelle obscurité, traversée de flammes, au-dessus du gouffre de la mer.

« Regarde, » dit le géant à sa compagne.

Elle se pencha sur une lentille de verre, manœuvra un clavier, opéra une mise au point et poussa un grand cri :

« Je vois notre ville tout entière qui s’abîme sous les flots. Ils s’élancent à l’assaut des côtes et les engloutissent.

– Regarde encore.

– Je ne vois plus rien. Les ondes sont contrariées. Les images n’apparaissent pas. »

Elle essaya vainement, à plusieurs reprises, de régler leur appareil de télévision. Que pouvait-il donc se passer là-bas ? Ils continuèrent l’étrange et redoutable navigation, tantôt portés par les vagues à des hauteurs prodigieuses, tantôt plongés dans des abysses liquides d’où ils ne savaient s’ils remonteraient. Ils se relayaient au poste de commandement. Malgré leur puissance de résistance, qui était surhumaine, les deux titans commençaient de se lasser de cette longue lutte contre les éléments, quand la pluie cessa de tomber. Une espèce de clarté blafarde apparut derrière les nuages noirs, éclairant le profil d’une côte inconnue.

« Voici le monde nouveau, dit l’homme.

– Mais le nôtre ?

– Ce que j’avais prévu par mes calculs s’est réalisé ; l’Atlantide n’existe plus. Elle s’est à jamais effondrée sous les eaux d’où viennent de surgir d’autres terres que nous repeuplerons. »

Comme il expliquait ces choses, une nouvelle convulsion venue des entrailles du globe souleva la mer et le navire dans une tourmente d’écume et le fit retomber lourdement sur les premiers rochers de la côte, où il s’ouvrit.

L’homme poussa un cri terrible : sa compagne avait disparu. Il se jeta aussitôt à la mer. Il tenta des efforts désespérés. Il semblait se colleter avec les flots, qui le rejetèrent enfin, sanglant, nu, épuisé, vaincu et solitaire sur ce roc inconnu, ruisselant d’eau et gluant de goémons.

Les animaux s’étaient enfuis. Le serpent agile et monstrueux aborda le premier. Un oiseau échappé laissa tomber de son bec un rameau chargé de graines venues de la terre engloutie. Les pithécanthropes velus avaient gagné le rivage à la nage et s’enfuyaient, debout sur leurs membres inférieurs. Seule, une de leurs femelles demeurait au bord de la mer.

Le grand Atlante, survivant des mondes disparus, ne possédait plus aucun moyen de conserver, ni de transmettre les secrets et les souvenirs de la civilisation merveilleuse. La petite fille de la terre qui le regardait s’approcha alors de lui, qui n’avait plus de compagne. Et il ne la repoussa point.
 
 

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(René Le Cœur, illustration de Milleret, in L’Intransigeant, troisième édition, mardi 4 février 1936)