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Enluminure [Maître de Luçon ?], in Jean Boccace, Des Cas des nobles hommes et femmes, traduit par Laurent de Premierfait, Paris, c. 1410
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Enluminure [Maître de Luçon ?], in Jean Boccace, Des Cas des nobles hommes et femmes, traduit par Laurent de Premierfait, Paris, c. 1410
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(In Le Journal, n° 14718, jeudi 2 février 1933)
J’ai rencontré assez souvent des gens qui prétendaient me connaître de jadis, par exemple d’anciens camarades de collège : ils se nommaient : et leur nom n’évoquait dans ma mémoire aucun souvenir. Bruit de syllabes mortes, qui retombaient dans l’oubli, aussitôt articulées. Mais qu’il arrivât à ces inconnus de bâiller, je les reconnaissais ! Oui, tout jeunes, ils bâillaient ainsi déjà ; et mûrs, et vieillissants, ils continuaient de bâiller ainsi. C’était leur geste d’identité. Des gens qui n’avaient jamais bien dormi parce qu’ils n’avaient jamais bien veillé. Des prunelles pâles au regard indécis. Des lèvres molles au parler fade. On pouvait prévoir que même l’appel funèbre ne les susciterait pas de cette torpeur ; ils prendraient congé de l’univers dans un dernier bâillement qui n’aurait pas de fin.
Pourtant, il y avait en eux, ou il y avait eu un germe d’âme, une possibilité d’être. Pourquoi cela n’avait-il pas abouti ? Comment ces malheureux avaient-ils contracté leur mal, ce mal étrange, cette somnolence à la lisière de la vie et de la mort ?
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(Charles Morice, Lettres à quelques amis sur quelques points de durable actualité. L’amour et la mort, Paris : Albert Messein, 1913 ; gravure satirique de Sir Robert Walpole, « The Late Prime Minister, » 1743)
La science a marché d’une telle allure qu’elle distance aujourd’hui la plupart de nos rêves.
Avec le XIXème siècle, une belle époque commença pour les rêveurs épris de nouveautés. La science subit une poussée si forte, elle se développa si largement qu’on put envisager, sans risquer trop de quolibets, la réalisation de vieux désirs humains, confinés jusque-là dans le domaine de la chimère. En même temps, les découvertes répétées de nos savants ouvraient à l’imagination un champ qui parut illimité, où l’on distinguait, dans les brumes du possible, des inventions auxquelles personne n’avait jamais songé.
En utilisant les données nouvelles, en prolongeant à travers l’avenir la suite présumée des études en cours, des écrivains, doués d’une imagination méthodique, se complurent dès lors à résoudre fictivement certains problèmes qui se posaient depuis des siècles et certains autres que le progrès venait seulement de nous soumettre. Ils se sont savamment divertis à supposer l’avènement de possibilités parfois souhaitables et parfois redoutables ; bref, ils se sont livrés à des anticipations, mot dont Wells s’est servi le premier dans ce sens, mais qu’il serait injuste de réserver à ses prévisions. Il eut, en effet, des prédécesseurs comme Edgar Poe, Villiers de l’Isle-Adam, Jules Verne ; et, de nos jours, il n’est pas le seul anticipateur, puisque nous possédons Camille Flammarion et J.-H. Rosny aîné, pour ne citer que les plus illustres.
Le métier d’anticipateur est ingrat. Il est rare que leurs horoscopes ne soient accueillis par des sourires. Oubliant que l’hypothèse, base rationnelle de toute recherche expérimentale, n’est qu’un « roman sublime, » les savants haussent les épaules. Et plus tard, lorsque les temps révolus procurent au monde les éléments du contrôle, pour une anticipation qui se vérifie, combien se trouvent contredites par les faits survenus, et perdent, du coup, tout leur prestige !
Laissons au tas de déchets les anticipations erronées. Elles furent des contes mirifiques qui nous ont charmés tant qu’une lumière artificielle les diaprait. Elles ont manqué leur destinée de diamants ; ce n’étaient que des charbons, ce ne sont plus que des scories.
Quant aux prophéties qui se sont confirmées, il en est vraiment d’extraordinaires, et qui, par leur longue portée, leur exactitude et leur précision, nous confondent.
Robert de Souza rappelait dernièrement l’étourdissant début du Canard au Ballon, d’Edgar Poe :
« L’ATLANTIQUE TRAVERSÉ EN TROIS JOURS ! TRIOMPHE SIGNALÉ DE LA MACHINE VOLANTE DE M. MONCKMASON !… »
Vous rendez-vous compte de l’ahurissement que pouvait provoquer, il y a quatre-vingt-dix ans, même en Amérique, une pareille folie ? Et pourtant, aujourd’hui…
En 1886, Villiers de l’Isle-Adam, qui d’ailleurs avait prévu les réclames écrites au ciel par l’instrument d’un avion, dépeignit de saisissante façon une séance de cinématographie colorée, avec audition phonographique, simultanée ! (C’est dans l’Ève future.)
Jules Verne s’est souvent trompé, parce qu’il s’est exposé généreusement. Cependant, il se pourrait que l’hélicoptère de son Robur, l’Albatros, devînt prochainement aussi utilisable qu’un Goliath de Farman. Ne parlons pas du Nautilus, car, au moment de la publication de Vingt mille lieues sous les mers, on savait déjà ce que seraient les sous-marins. L’invention en était virtuellement accomplie.
La Mort de la Terre, de J.-H. Rosny aîné, contient de curieux pronostics, présentement avérés ; par exemple : l’emploi des haut-parleurs dans les lieux publics, pour remplacer soit l’affichage, soit le journal.
Enfin, si Wells s’est abusé en munissant d’ailes battantes les appareils aériens qu’il pré-inventa, il ne nous a pas moins ébahis par un conte… qui n’est plus un conte, drame musclé, prompt, contenu, où nous vîmes jadis ce que devait être plus tard la première tentative d’essor avec planeur. Et que dire de ses cuirassés de terre, qui sont devenus nos tanks ? Là, se révèle en lui une rarissime puissance d’intuition. Car, à l’heure où il écrivait cette soi-disant fantaisie, elle ne répondait à aucun besoin manifeste de l’humanité ; cette trouvaille guerrière ne germait nulle part. Seule, une pénétration suraiguë était à même d’en prévoir la nécessité, l’éclosion et le fonctionnement.
Tous ces futurismes semblent du passé. Lisez ou relisez les ouvrages d’imagination, vous n’y verrez presque plus rien qui porte ostensiblement la marque de l’anticipation, rien qui s’évertue à construire de demain une image probable, – du moins dans l’ordre scientifique, car les utopies sociales surabondent.
C’est que la science nous dépasse. C’est qu’elle a comblé tous nos souhaits ; et que, maintenant, elle va si vite qu’elle nous livre de quoi satisfaire des exigences nouvelles, avant même que l’idée de ces exigences nous soit venue à l’esprit. Elle nous a donné d’abord le nécessaire, puis le commode, puis le confortable ; voici qu’elle nous accable d’un luxe inouï.
C’est peut-être trop. Les sages seraient tentés de lui crier : « Assez ! Assez ! Arrête ! » Elle va ; son vol s’accélère sans cesse, et nous entraîne vertigineusement. Suffoqués de loin en loin, nous avons pris pourtant l’habitude de la course prodigieuse. Mais nous ne savons plus où nous allons.
À ce train-là, s’il arrive encore à quelque penseur de déterminer un point de l’avenir, c’est que le hasard l’aura servi, dans un de ces rêves qui ont moins pour objet de dégager le futur que de jouer, pour lui-même, au jeu miroitant des hypothèses.
Et ce serait anticiper témérairement que d’appeler cela anticiper.
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(Maurice Renard, in Paris-soir, troisième année, n° 580, vendredi 8 mai 1925 ; illustration de Gérard Trignac, « La Ville volante, » eau forte, burin, pointe sèche, novembre 2001)
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Gravure de Nicolæs de Bruyn, in Volatilium Varii Generis Effigies, Ahasuerus van Londerseel, 1594
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Jean Veber, estampe, 1910
Source : Gallica
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(in Le Monde illustré, soixante-dix-neuvième année, n° 4046, samedi 6 juillet 1935)
On imagine aisément, sur la seule foi de ce nom, un cow-boy dans un décor d’Absolu photographique.
Au fait, c’est avec beaucoup plus de simplicité que Man Ray vous accueille dans son studio de la rue Campagne-Première. Que son nom ait quitté Montparnasse pour un tour du monde ne le touche pas outre-mesure ; car la renommée n’a jamais bouleversé un homme d’expériences. Il y a autour de lui son petit monde de bois et de fer, d’échiquiers, de cubes, de cônes, de pyramides et de crosses. Sur les murs, quelques tableaux et des photographies abstraites se proposent à votre étonnement ; à deux extrémités opposées de la pièce, un admirable profil perdu de femme chante un conte bleu et un dur escalier conduit à la voie des songes. Sur ce fond – générateur de tous les possibles magiques et, cependant, sec comme un coup de trique – les moindres objets attendent leur révélation lumineuse.
« Bonjour ! » a murmuré Man Ray. Puis il s’est tu. Il a repris son sourire en coin et croisé ses bras sur sa poitrine. On nous a averti : « Vous savez qu’il est taciturne. » Appuyé à une table aux angles nets, il paraît épier des rythmes cinématiques et assister à la représentation de la vie courante, sans s’y mêler. Vous auriez aussi le droit de penser que, s’exprimant difficilement en français, il préfère rester en dehors de la conversation, ou encore – tant pis ! – que vous l’importunez. Mais son regard, sous les paupières lourdes, s’est dirigé vers vous. Alors, d’instinct, vous cherchez la pose photogénique.
Emak Bakia était un film riche de virtuosité et d’imagination ; d’aucuns le tiennent pour le chef-d’œuvre de Man Ray. Nous plaçons pourtant plus haut Étoile de Mer, qu’il réalisa d’après un poème de Robert Desnos.
Il semble bien, a-t-on déjà dit, que « tout le possible du cinéma tienne en des séries de déformations. » Dans Étoile de Mer, en déformant l’apparente réalité, Man Ray atteint plus profondément les choses. D’innombrables contours cernent, pour les multiplier et ainsi les préciser, les formes autour desquelles son intelligence se plaît à jouer. Et puis, soudain, un trait brutal limite des cheminées, des rues, un yatagan, un bras. Installés au centre d’un monde de féerie, nous subissons le charme étrange d’images qui vont du documentaire à la poésie. Dans cette atmosphère de réel et de merveilleux, nous espérons le miracle. Des chocs visuels stimulent l’imagination ou brisent un élan. Film abstrait ? Oui, si l’on veut, avec ce que les mathématiques contiennent de puissance créatrice de rêve. Car les équations de lumière sont de Robert Desnos et les solutions de Man Ray…

« Avez-vous d’autres projets de films ? lui avons-nous demandé.
– Quelque chose va mourir, répond-il d’abord ; le cinéma d’aujourd’hui doit céder la place au cinéma parlant, sonore, en couleur, en relief. Lui, c’est fini. Ne prenons pas le deuil.
– …
– Non ; je travaille une dernière fois selon les procédés moribonds. Cependant, mon prochain film sera sonore. Je ne connais pas encore son titre. Je vais dans Paris, au hasard, un appareil sous le bras. Sans le secours d’éclairages spéciaux, à la seule lumière de l’endroit, je saisis des vues de la rue, des vues de machines, de boxeurs, de cirque, de music-hall…
– Un film sur Paris ?
– Pas du tout. Paris, New-York, Londres, Berlin, peu importe. Une ville, quelque part. Quelques mesures sur une vision – et je passe à une autre. Il y en aura ainsi pour trois mille mètres. »
Il rit, avant d’ajouter : « En résumé, un film comme il ne faut pas en faire. En voici quelques morceaux. »
Il nous tend des photographies : un boxeur s’accroche à la corde du ring ; des acrobates en maillot sont les anges d’un nouveau paradis ; une femme se balance sur un trapèze ; une lumière sans tache baigne des roues dentées, des engrenages, des sphères, des figures géométriques. En nous, un système se déclenche : l’appel de l’aventure magique.
Mais Man Ray, ayant ouvert cette fenêtre sur le rêve, examine un ruban de pellicules qu’on lui soumet. Puis il se penche sur un portrait extraordinaire de ressemblance. Car, c’est ainsi : photographe, il « fait ressemblant. » Ce n’est pas la moindre surprise que cet homme extraordinaire aura réservée à ses contemporains moyens, déroutés par des recherches picturales dont ils n’ont pas toujours compris le sens.
Poursuivant la lumière, se battant avec le flou et les surimpressions, Man Ray est un des personnages du conte de fées d’aujourd’hui.
FERNAND POUEY
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(in L’Européen, hebdomadaire économique, artistique et littéraire, première année, « Les hommes & les œuvres, » n° 19, 21 août 1928 ; la caricature de Paul [Pol] Ferjac illustre l’article. Photographie de Man Ray, c. 1930)
UN ÉPISODE DE LA VIE DE CHARLES CROS
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Charles Cros ne fut pas seulement, comme on aurait tendance à le croire, l’auteur du Hareng saur et du Bilboquet. C’est un divin poète. Ses poèmes sont parmi les plus beaux qu’on ait pu entendre. Lisez l’Orgue, lisez l’Archet, puisez dans le Coffret de santal, et dites s’il est possible de sertir des sentiments plus délicats, en des vers plus émus et plus chantants.
M. David Dautresme l’a bien compris, et cette finesse de goût ajoute encore, selon notre sentiment, aux éminentes qualités du préfet, qui en des jours encore peu éloignés, on s’en souvient, fit preuve d’un courage civique si exceptionnel. M. Dautresme est de ceux qui, quand ils croient en péril la vérité, n’hésitent pas un instant à lui sacrifier leur destinée, leur vie s’il le faut. L’espèce devient rare, de tels caractères. Vous souvient-il que certains prélats le dénoncèrent et crièrent haro parce qu’il avait défendu la laïcité ; et encore qu’on voulut le griller parce qu’il osa dire qu’il pourrait y avoir intérêt à planter ici ou là autre chose que des vignes. Toute vérité n’est pas bonne à dire, hélas ! en notre pays, mais Dautresme ne connaît pas cette prudence dont le vrai nom est la lâcheté.
Il est quelqu’un. On le sait déjà, on le saura plus encore dans l’avenir. Et je m’excuse de faire ici cet éloge, qui ne me regarde pas, mais il me semble que la délicatesse de sens artistique ajoute une parure de plus à l’âme fougueuse et incapable de compromissions de Dautresme. Il me plaît de penser que c’est un tel homme qui admire Charles Cros.
Or donc, l’admiration de Dautresme pour le bon poète (qui ne sut jamais habilement ménager sa renommée, comme d’autres aujourd’hui coulés dans le bronze et érigés en place publique) l’a porté à chercher quels furent les débuts de Charles Cros. Sur cette période peu connue de la vie de l’aède du Chat-Noir, il vient de relater dans la Revue Mondiale un épisode fort caractéristique et que nul encore n’avait songé à retenir. Il s’agit du temps que Charles Cros a passé comme répétiteur à l’Institut des Sourds-Muets : Charles avait alors 18 ans. Il voulait vivre à Paris.
« Comment vivre, (et nous laissons ici la parole à M. Dautresme, regrettant seulement de faire à son étude quelques coupures,) comment vivre pour suivre ses penchants et conserver en même temps sa dignité morale ? Un jour, Charles avise une affiche annonçant un concours pour l’emploi d’aspirant répétiteur pour l’enseignement des sourds-muets. Il se présente, il est reçu et, le 15 septembre 1860, un arrêté le nomme aspirant répétiteur et lui accorde un traitement annuel de 400 francs et les « avantages en nature » Voilà donc le jeune Cros assuré du lendemain. Il en fait part à sa famille, si bien que son frère aîné prend à son tour le chemin de Paris, et demande l’autorisation de subir lui aussi les épreuves d’aptitude aux fonctions d’aspirant. Le jeune Henry fut admis.
La réunion des deux frères ne paraît pas avoir confirmé chez Charles l’ambition de suivre les traces de l’abbé de l’Épée, bien qu’il eût passé avec succès un nouvel examen qui lui valut sa nomination d’aspirant de première classe aux appointements de 600 francs par an. Quant à Henry, il ne tarda pas à trouver la discipline pesante et à rimailler au détriment de divers personnes de l’établissement.

De son côté, le directeur, un ancien chef de bureau nommé de Col – qui n’aurait sans doute pas été surpris de voir les « aspirants » Cros porter les noms de César et d’Hortensius, car lui-même se prénommait Volney – avait rapidement classé les deux frères parmi les « fortes têtes » de la maison. Et puis tous leurs collègues n’avaient pas l’imagination méridionale ; l’un d’eux, nommé Dutrénit, ayant entendu Henry Cros lire un jour sur le mode ironique un sonnet consacré à un professeur, manifesta vertement une indignation vertueuse.
Qu’advint-il de cette querelle d’étudiants ? Le rapport du directeur au ministre va nous le dire. Ce rapport, du 15 juin 1862, signale d’abord que l’attitude de certains aspirants laisse beaucoup à désirer, car ils découchent « sans motif avouable » et sans autorisation ; en conséquence « des avertissements ont dû être souvent renouvelés, notamment à l’égard des frères Cros. »
« Telle était la situation des choses, continue le directeur, lorsque, dans la soirée de lundi, MM. Dutrénit, Henry et Charles Cros découchèrent tous les trois. Charles rentra mardi matin. Son frère Henry ne revint que l’après-midi. Les frères Cros refusèrent toute explication. Le même jour me parvint une lettre de Dutrénit d’après laquelle un accident l’avait contraint de se faire transporter dans un hôtel garni et devait le forcer d’y rester au lit. Le lendemain, le censeur voulut bien aller voir. Il le trouva couché et celui-ci finit par avouer qu’il s’était battu en duel. Il me parut dès ce moment y avoir lieu d’ouvrir une enquête ; voici ce qu’elle m’a révélé.
Henry Cros, étant à table avec les aspirants Comte et Coldefy, lut des vers qu’il avait écrits sur M. Chomat, le plus zélé de tous les employés secondaires de l’Institution. Dutrénit lui dit que c’était une lâcheté d’attaquer un homme qui ne pouvait se défendre. Cros releva l’observation en envoyant à Dutrénit les épithètes d’impertinent et de grossier personnage. À la suite de cette scène, Henry Cros provoqua Dutrénit en duel. Il se rendit sur le terrain accompagné de son frère, mardi dans la journée, et le combat eut lieu avec l’assistance de témoins étrangers à l’Institution. »
Le rapport conclut en demandant une répression énergique.
Quatre jours plus tard, le ministre prenait une décision excluant de l’établissement MM. Henry et Charles Cros et Dutrénit, répétiteurs.

Saisi de la fatale nouvelle, le père Cros se décida à intervenir. Henry, le duelliste, s’était mis dans un très mauvais cas ; pour Charles, au contraire, simple témoin, les circonstances atténuantes devaient être admises.
Le ministre ne resta pas insensible ; il invita le directeur à « examiner si les motifs allégués par M. Cros père en faveur de son fils Charles méritaient considération. » Les intentions bienveillantes de son chef se laissant deviner, le directeur n’osa pas refuser de s’y associer. Le ministre rapporta sa décision, et Charles Cros resta à l’Institution des Sourds-Muets.
Mais la divine fantaisie hantait le cerveau du jeune homme. De son côté, le directeur était bien décidé à ne supporter aucune défaillance. Le résultat fut qu’au bout de six mois un nouvel acte d’accusation était dressé contre l’aspirant réintégré. On lui reprochait d’avoir dédaigné comme trop au-dessous de lui les soins essentiels de la surveillance, d’avoir usé avec les élèves tantôt d’une « familiarité déplorable, » tantôt d’une « sévérité excessive, » de « passer son temps à des livres, » d’être sorti le soir au lieu d’accompagner les élèves au dortoir, et même – ce qui passe toute mesure – d’avoir été trouvé un jour « fumant en compagnie d’un domestique » !
Un peu las sans doute d’avoir à s’occuper sans cesse du même fonctionnaire, le ministre résolut d’en finir.
Quelques jours plus tard, une décision ministérielle faisait subir à Charles Cros une retenue de 15 jours sur son traitement (ce qui représentait 25 francs), et le jeune homme était informé qu’il cesserait de faire partie du personnel de l’Institution impériale si sa conduite « continuait d’être répréhensible. » Cette décision porte la date du 6 janvier 1863, et c’est l’avant-dernière pièce du dossier que nous avons sous les yeux. Dossier incomplet, d’ailleurs, puisqu’il ne fait mention d’aucun nouvel incident, et il dut s’en produire cependant d’assez sérieux pour que le ministre ait signé une lettre en date du 25 février 1863 disant que « M. Cros, aspirant répétiteur, cessera immédiatement de faire partie du personnel de l’établissement. »
La carrière de Charles Cros parmi les sourds-muets était terminée. Le directeur poussa un soupir de soulagement ; il était enfin débarrassé du fantaisiste qui, bien avant de la chanter au Chat-Noir, lui avait fait connaître l’Obsession. »
J. L. M.
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(in Le Radical, Organe d’Action démocratique et de Progrès social, « Les Lettres, » dimanche 30 janvier 1927. L’article original de David Dautresme est paru dans La Revue mondiale, volume CLXXV, janvier 1927, p. 147-151. Illustrations extraites de Max und Moritz de Wilhelm Busch, 1865)













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(Jules Écorcheville, in La Revue musicale S. I. M., neuvième année, n° 12, 1er décembre 1913)